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CO de 2019-2018/CO n° 1231 du 30 novembre 2019/Troisième page

Troisième page

Féminicides : l’hypocrisie du gouvernement

Samedi 23 novembre, à deux jours de la fin du Grenelle du gouvernement sur les violences conjugales, des dizaines de milliers de personnes, dont 50 000 à Paris, ont défilé dans toute la France contre les violences faites aux femmes. Une marche historique selon le collectif « #NousToutes » à l’origine de la manifestation.  

En France, depuis le début de l’année, 137 femmes ont été assassinées par leur conjoint ou ex-conjoint. Cela fait une femme tuée tous les deux jours. Les résultats de la consultation dite Grenelle, lancée en septembre dernier, ont été dévoilés ce lundi 25 novembre : le gouvernement a promis 361 millions d'euros pour la lutte contre les violences conjugales en 2020. Les associations féministes dénoncent cette somme qui est quasiment la même qu'en 2019 alors qu’il faudrait au moins 500 millions pour ouvrir des milliers de logements d’urgence et créer des postes de travailleurs sociaux spécialisés. Au final, et sans surprise, ce Grenelle fait plouf. Le gouvernement n’est pas plus soucieux du sort des femmes qu’il ne l’est du sort des exploités. Beaucoup d’hommes considèrent leur compagne comme leur propriété, comme leur esclave sur laquelle ils ont droit de vie ou de mort. L’oppression des femmes fait partie de l’organisation même de la société : l’homme exploite l’homme et la femme est exploitée par l’homme.

Les gouvernements sont des défenseurs de cet ordre établi. Les femmes victimes de violences n’ont donc rien à attendre d’eux. D’ailleurs, jusqu’à maintenant, tous les droits obtenus par les femmes sont les fruits de leurs luttes et de leurs mobilisations : le droit de vote en 1944, le droit d’avoir son propre compte bancaire (sans l’autorisation de son mari) en 1965, le droit à la contraception en 1967, le droit à l’avortement en 1975. L’oppression des femmes ne disparaitra qu’avec la disparition des rapports de domination actuels. Mais les luttes menées par les femmes, les militantes, les familles des victimes et les associations sont une bonne manière de gagner des victoires partielles, certes, mais nécessaires dans l’immédiat.


Martinique : les opérateurs de l’eau dans le collimateur

Le mercredi 20 novembre les sociétés de distribution d’eau potable Odyssi, SME (Société martiniquaise des eaux) et SMDS (Société martiniquaise de distribution et de services) étaient dans le collimateur des membres du groupe politique MOUN et du collectif Zéro chlordécone – zéro poison.  

Ces derniers ont rencontré des responsables ou cadres d’Odyssi, régie des eaux des communes du Centre, et de la SME qui opère dans certaines communes du Sud. À la SMDS, présente dans des communes du Nord, ils ont trouvé les portes closes. Après avoir dénoncé la mauvaise qualité du réseau d’eau potable, et la persistance, à leurs yeux, du risque de contamination par le chlordécone, ils ont exigé que des mesures concrètes soient prises par ces opérateurs pour assurer la fourniture d’eau potable de bonne qualité à la population. Et ils ont fait remettre par huissier une sommation interpellative aux dirigeants ou cadres présents listant ces mesures. Ils exigent notamment le renouvellement sous quinzaine des canalisations détériorées et par lesquelles l’eau se trouve directement en contact avec le sol contaminé. Faute de quoi, ils exigent que la population soit approvisionnée quotidiennement avec 10 litres de bonne eau potable, en bouteille !  

Les récentes déclarations d’Eric Godard, ancien chargé de mission du plan chlordécone, indiquant comment l’État a laissé distribuer de l’eau chlordéconée à la population pendant une dizaine d’années, ont frappé l’opinion. Les opérateurs de l’eau, notamment les sociétés privées telles la SME, liée à la multinationale Véolia, ou encore la SMDS, filiale de la SAUR, autre grand groupe multinational, sont plutôt discrets sur leurs interventions ! Et surtout, on connait la politique vorace de recherche de profit maximum des grands groupes capitalistes de l’eau et de l’assainissement auxquels ils sont liés. Alors, il n’est pas étonnant que certaines personnes affichent toute leur méfiance vis-à-vis des circuits de l’eau actuels et exigent des opérateurs plus de transparence et aussi des mesures concrètes pour que la population ait accès à une eau de bonne qualité.

Mais pour se protéger, pour contrôler réellement ce qui est fait avec leur argent, les travailleurs et la population exploitée ont intérêt à compter en priorité sur eux-mêmes. Les travailleurs avec le concours de la population mobilisée auraient intérêt à exercer un contrôle sur toutes les facettes de l’activité de ces grands groupes capitalistes. Exiger des comptes, notamment sur les profits faits sur leur dos et qui servent à engraisser quelques actionnaires et pas à améliorer le service à la population, sera un grand pas de franchi.  


Prix des billets : une hausse démesurée

Le prix des billets d’avion en Guadeloupe et en Martinique a fortement augmenté depuis octobre. La Direction Générale de l’Aviation Civile parle de 15 % d’augmentation pour les départs de Pointe-à-Pitre et de 23 % depuis Fort-de-France ! Mêmes hausses au départ de Paris. Pourtant dans les outremers les revenus par personne sont déjà bien plus bas que dans l’hexagone. Pour les compagnies aériennes même si le nombre de billets vendus augmente chaque année (+ 1 % cette année) ce n’est jamais assez. Ces compagnies ne peuvent pas justifier une telle hausse des prix. C’est toute la population de Martinique et de Guadeloupe qui en sera victime. À chaque fois que le coût des billets augmente, cela hausse de façon générale les prix et de fait revient à la baisse générale des salaires.


Il y a cinquante ans : Au Brésil, l’assassinat de Carlos Marighella

Le 4 novembre 1969, il y a 50 ans, Carlos Marighella, chef de l'Alliance Nationale Révolutionnaire, l'un des groupes les plus connus et les plus actifs de l’opposition clandestine, était abattu par la police, en plein jour, au centre de Sao Paulo.  

Les débuts au Parti Communiste brésilien
Marighella avait été membre du Parti Communiste brésilien depuis les années 30, en pleine période stalinienne. En 1935 il fut emprisonné une première fois pour avoir participé en novembre à un soulèvement de quelques éléments de l’armée, qui fut un échec faute de réelle adhésion des travailleurs. Il fera d’autres séjours en prison sous l’Estado Novo, un régime dictatorial anti-communiste, mis en place en novembre 1937 à la faveur d’un coup d’État militaire, et qui dura jusqu’en 1945.

Au début des années 60, le Parti Communiste brésilien est traversé par des conflits à la suite de la campagne dite de « déstalinisation » qui débute en 1956 en URSS, suivie d’affrontements dans tout le mouvement communiste entre les pro-russes et les pro-chinois. Ces derniers remettent en cause le rôle de Khrouchtchev et la politique de coexistence pacifique avec l’impérialisme. Cette politique n’est pas vraiment nouvelle mais Khrouchtchev la revendique ouvertement. De leur côté les pro-chinois prônent la lutte armée mais ne renoncent pas à vouloir imposer au mouvement ouvrier la « révolution par étapes », c’est-à-dire à vouloir imposer une alliance avec des couches bourgeoises prétendues « na-tionales ».

La lutte armée et la fin
En 1959, la victoire de la guérilla de Fidel Castro à Cuba ébranle les couches populaires, dans toute l’Amérique latine. Les partis communistes « officiels » sont critiqués pour leur passivité. Au Brésil, le PC se préoccupe beaucoup de ses alliances avec le PTB (un parti bourgeois, « travailliste ») et de sa légalisation. Le PC est en effet interdit, mais en réalité toléré et semi-légal.

En 1961 un groupe de militants oppositionnels est exclu du PCB et constitue l’année suivante un parti dissident, ouvertement pro-chinois. Ce parti, le PcoB, se tourne vers la lutte armée et s’appuie sur la paysannerie. Il mène effectivement des actions de guérilla alors qu’en 1964 un nouveau coup d’État instaure la dictature militaire du maréchal Branco, dictature qui va durer jusqu’en 1985. Marighella, lui, est resté au PCB. Il est ré-arrêté en 1964, il résiste, est touché par une balle et sera torturé. Libéré finalement, il s’oppose à la politique du parti, critiquant son immobilisme et se déclarant pour la lutte armée contre la dictature. Il est évincé du Parti Communiste à la suite de sa participation en août 1967, à la Havane, à la première conférence de l’OLAS (Organisation latino-américaine de solidarité).

En 1968, il fonde l’Action de libération nationale (ALN) qui se lance dans la « guérilla urbaine » en coordination avec le MR8 (Mouvement révolutionnaire du 8 octobre – une référence au 8 octobre 1967, jour où fut abattu Che Guevara, en Bolivie). Ces organisations réussirent une opération spectaculaire en septembre 1969 : l’enlèvement de l’ambassadeur américain au Brésil, qui fut libéré en échange de la libération de quinze prisonniers politiques !
Dès lors, Carlos Marighella, pour la police brésilienne, était plus qu’un ennemi à abattre ; c’était aussi un symbole, celui de cette guérilla des villes qui depuis plus d'un an la tenait en échec et venait de connaître un éclatant succès. Ridiculisée et humiliée, la dictature s’est vengée le 4 novembre : Carlos Marighella a été attiré dans un guet-apens et abattu. Sans autre forme de procès.

L’impasse du nationalisme
Carlos Marighella savait ce qu'il risquait. Sa vie il l'avait déjà donnée en choisissant de militer et son long passé qui le conduisit du stalinisme au castrisme, lourdement chargé par des années de prison, de torture, est là pour témoigner de son courage et de sa conscience du danger encouru.

Mais les objectifs de ce combat le dirigeaient vers une impasse. Son Manuel du guérillero urbain, publié en 1969 quelques mois avant sa mort, illustre le fait que lui et ses camarades n’avaient pas pour objectif d’élever la combativité et la conscience du mouvement ouvrier pour finalement porter la classe ouvrière au pouvoir. Ils voulaient au contraire former un appareil militaire indépendant des travailleurs et susceptible de s’opposer à eux : « Les objectifs visés par le guérillero : [...] Assurer au guérillero urbain une très grande liberté de mouvement et d'action, pour qu'il puisse maintenir une cadence soutenue dans l'emploi de la violence, aider ainsi au déclenchement de la guérilla rurale et, postérieurement, à la formation de l'armée révolutionnaire de libération nationale ». 

Les grèves souhaitées et décrites dans ce manuel ne sont pas non plus une émanation de la volonté des travailleurs, mais des opérations de commando à imposer à la population : « [Les guérilleros] prépareront ces grèves, avec des petits groupes et dans le plus grand secret. Ils se muniront d'armes, d'explosifs, de cocktails Molotov et de bombes de fabrication artisanale afin de pouvoir affronter l'ennemi. Et pour que celui-ci soit gravement atteint, on aura aussi mis au point un plan de sabotage que l'on exécutera au bon moment ».

En novembre 1969, l'opposition révolutionnaire brésilienne venait de perdre, tragiquement, un combattant. Ce qui était le plus tragique, c’est que ce combat lui-même, celui de Marighella comme celui de tant d'autres révolutionnaires, castristes, maoïstes, guévaristes ou autres, était engagé dans une voie qui ne menait certainement pas à un avenir socialiste. Au mieux la perspective d’un développement national étriqué et constamment sous la menace de l’impérialisme, tel que l’a connu Cuba ; ou celle de la réintégration dans le marché mondial, qu’a connue la Chine.

De telles énergies et de telles sincérités révolutionnaires se sont finalement dépensées en vain. Il reste à de nouvelles générations à faire preuve de la même énergie, mais en se concentrant sur le seul combat capable de sortir l’humanité tout entière de l'impasse, le combat pour vraiment porter les travailleurs au pouvoir, le combat pour le socialisme, à l'échelle du monde.  


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