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CO de 2019-2018/CO n° 1212 du 19 janvier 2019/Deuxième page

Deuxième page

Guadeloupe : Les grévistes de Carrefour Milenis et Promocash en lutte

En grève depuis le 22 novembre 2018, les travailleurs de Carrefour Milenis et Promocash poursuivent leur mobilisation.

Pour faire entendre leur colère et leur détermination, ils se rendent dans les magasins du groupe Despointes. Dans le même temps, ils ont de nouveau fait appel à la solidarité des autres travailleurs lors d’un meeting vendredi 11 janvier. Ce fut un succès. Près de 300 personnes se sont de nouveau réunies sur le piquet de grève.
Cinq travailleurs ont pris la parole pour raconter leur grève et exprimer leurs revendications. Les grévistes continuent à recueillir des soutiens financiers, en produits alimentaires ou en matériel, apportés par la population. Ils ont profité de leur passage dans les différents magasins de Despointes pour s’adresser aux travailleurs présents et les appeler à se mettre en grève sur leurs propres revendications. Samedi 12 ils étaient une cinquantaine devant le supermarché de Boisripeaux aux Abymes. Ils y sont restés toute la journée.
Ils ont eu la visite de la présidente du Conseil départemental qui demande que le conflit s’arrête. Le lundi 14, les grévistes se sont rendus devant le Carrefour Market du Moule qui n’a pas pu fonctionner normalement. Mardi, ils étaient de nouveau devant le magasin Promocash. Tant que la grève continue, ils ont décidé de poursuivre leurs actions. Pour faire entrer de l’argent dans la caisse de grève et leur permettre de tenir face aux Despointes, ils organisent un « kout tanbou » de solidarité samedi 19 janvier. Par ailleurs la CGTG appelle tous ses adhérents à une journée de grève le 17 et l’UGTG fait de même le 22 janvier.

Les grévistes ont fait fermer le magasin Promocash le 31 décembre 2018. Conférence de presse des grévistes, le 27 décembre 2018.  


Martinique SOTRAVOM : un patron obstiné

Les salariés de la SOTRAVOM, qui assure le transport des usagers de Schœlcher et de Saint-Joseph, sont toujours mobilisés. L’incendie qui a détruit trois véhicules il y a quelques jours complique la situation des usagers.  

La SOTRAVOM est une société qui assure le transport de passagers pour le compte de la CFTU. (Compagnie foyalaise de transports urbains) Elle opère également sous le sigle MOZAIK. Elle doit desservir les communes de Schœlcher et de Saint-Joseph.

Depuis le 27 novembre 2018, les bus de cette société ne roulent plus. En effet, les chauffeurs exercent leur droit de retrait. Ils estiment en effet que les véhicules ne remplissent pas les conditions de sécurité pour assurer leur mission.

La situation n’est pas nouvelle dans cette entreprise. Les chauffeurs, soutenus par leur syndicat, CSTM, ont expliqué les raisons de leur mouvement, en pointant les dysfonctionnements. Le patron conteste, mais sans convaincre. Il s’abrite derrière la Dieccte (direction des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi) pour dire que ses véhicules peuvent rouler. Ce qui ne convainc nullement les chauffeurs qui font valoir que leur responsabilité serait engagée en cas d’accident.

Les usagers des communes concernées font les frais de l’entêtement du patron. Ils pointent également du doigt les élus qui restent silencieux. Ces usagers doivent se débrouiller par leurs propres moyens pour se déplacer. Dans ce conflit, la direction de la SOTRAVOM bénéficie d’une certaine bienveillance de la part de l’administration et de la direction de la CFTU. Tandis que les salariés et les usagers sont, comme d’habitude, laissés pour compte.


Il y a 10 ans... 2009 aux Antilles La grève générale en Guadeloupe

La grève générale de 44 jours, de janvier à mars 2009, est toujours bien présente dans les mémoires de nombreux travailleurs.
C’est une expérience de lutte de grande valeur pour le mouvement ouvrier de Guadeloupe et de Martinique. Première grève de cette ampleur après la grève générale de 1910, elle a été connue dans de nombreux pays.

Début décembre 2008, un certain nombre de petits patrons (transporteurs, ambulanciers etc.) se regroupent pour protester contre le prix élevé du carburant. Les routes sont bloquées durant trois jours. Le préfet décide alors de baisser le prix de 30 cts, tout en accordant à la SARA (Société anonyme de raffinerie des Antilles) une subvention de 3 millions d’euros versée par les assemblées locales.
Plusieurs organisations syndicales et politiques se regroupent alors pour former le LKP (Liyannaj kont pwofitasyon – alliance contre les abus). Parmi elles, l’UGTG (Union générale des travailleurs de Guadeloupe), dirigée par Élie Domota, et la CGTG (Confédération Générale du travail de la Guadeloupe), dirigée par Jean-Marie Nomertin. Le LKP réclame le remboursement des trois millions et une baisse supplémentaire du prix des carburants. D’autres organisations, culturelles, de défenseurs de l’environnement, des consommateurs rejoignent alors le LKP. Elles seront au total 48. Une première grève a lieu le 16 décembre 2008 : 6 000 personnes manifestent. Puis un appel à la grève générale est lancé pour le 20 janvier.

La grève
Le nombre de manifestants passera à 10 000, 20 000 puis jusqu’à 60 000 au plus fort de la mobilisation. Les plus grosses manifestations ont lieu à Pointe-à-Pitre, mais d’autres touchent le Moule, Basse Terre, Capesterre B-E. Des entreprises sont bloquées, des piquets de grève installés. Les grévistes effectuent des tournées pour convaincre les travailleurs des entreprises qui fonctionnent encore de rejoindre le mouvement. Ils décident collectivement de ne pas couper totalement l’eau et l‘électricité, d’assurer périodiquement la livraison du gaz pour ne pas pénaliser la population. Le ravitaillement en vivres est assuré par les petits producteurs locaux.

Les petits patrons des stations service sont en grève en même temps que leurs employés. Les stations sont fermées. Cette situation donnera de l’ampleur à la grève des travailleurs des entreprises dont les non-grévistes ne peuvent se rendre au travail. Une rencontre a lieu le 24 janvier à la demande du pouvoir local. Le LKP exige une négociation globale avec le préfet, les patrons et les élus locaux. La réunion est diffusée en direct à la télévision. Toute la population peut alors se rendre compte de la mauvaise foi du préfet, de l’impuissance des politiciens qui pleurnichent : « le gouvernement ne nous écoute pas », de l’hypocrisie du grand patronat qui s’abrite derrière les petites entreprises pour prétendre qu’il n’a pas les moyens d’accéder aux revendications. Cent soixante revendications sont exposées, portant sur la vie économique et sociale. La priorité est donnée à l’augmentation de 200 euros pour les salariés touchant jusqu’à 1,6 fois le SMIC, revendication qui emporte l’adhésion massive des travailleurs. Elles concernent aussi la baisse des prix du carburant et des produits de consommation courante, l’augmentation des pensions pour les handicapés et les retraités, des aides aux chômeurs et le gel des loyers. De plus, les manifestants expriment leur aspiration à la dignité, refusant d’être méprisés et considérés comme étrangers dans leur propre pays. Sur ordre du gouvernement, le préfet quitte la négociation le 28 janvier, sous le motif que le ministre des DOM arriverait bientôt, ce que la population reçoit comme une insulte. Une nouvelle négociation a lieu en présence du ministre des DOM, Yves Jego. Un compromis est trouvé sur les 200 euros exigés : l’État fournirait 100 euros, les collectivités locales 50 et les patrons 50. Mais pour le grand patronat, c’est encore trop. Il fait pression sur le gouvernement qui affirme qu’il ne peut intervenir dans une négociation entre patronat et salariés. Le 8 février, l’accord doit être signé à Basse-terre : 20 000 manifestants sont massés devant la préfecture. On apprend alors que le ministre ne viendra pas : il a été rappelé à Paris. Nouvelle insulte du pouvoir ! La tension est à son comble.

Les barrages
Le LKP soutenu par la population durcit le mouvement. Des barrages sont installés sur les axes routiers. Ils sont tenus par des militants du LKP, mais aussi par des membres de la population des quartiers qui barrent les routes devant leurs propres habitations. Les forces de répression, arrivées en nombre par avion de France, exercent leur brutalité. Des coups de feu sont tirés, en particulier sur le barrage de la Boucan où un jeune est touché à la jambe. Cependant, une répression brutale à grande échelle est rendue difficile par l’importance du mouvement populaire qui implique toutes les composantes de la population pauvre. De leur côté, les grévistes et la population organisent les barrages, laissant passer le personnel médical. Le ravitaillement est souvent assuré par la population environnante. Des émeutes éclatent de nuit à Pointe-à-Pitre.

Assassinat de Bino
Dans la nuit du 17 février, un militant de la CGTG, Jacques Bino, est assassiné par balle. Plus tard, la police tentera de faire porter la responsabilité à un autre manifestant, dont l’innocence sera reconnue par le tribunal. Le véritable coupable de cette exécution n’a pas été identifié. Le 22 février, LKP organise les funérailles et la veillée mortuaire de Jacques Bino à Petit-Canal. Les barrages sont assouplis. L’accord sur les 200 euros sera nommé « Accord Bino » en mémoire de ce militant. Le 23 février, les négociations reprennent. Entre temps, le 5 février, les travailleurs de Martinique sont entrés en grève générale. Leur mouvement prend le nom de K5F : Kolektif du 5 févriyé. En Guyane et à la Réunion, un mouvement s’amorce aussi. Les grévistes maintiennent leur mobilisation, pratiquant la grève marchante, une tradition séculaire du mouvement ouvrier en Guadeloupe. Ils passent ainsi d’entreprise en entreprise pour perpétuer le mouvement. Un succès pour les travailleurs Le 26 février, un accord est conclu entre le LKP et certaines organisations patronales sur l’augmentation des bas salaires. Le Medef, lui refuse toujours de signer. Le 1er mars, Jean-Marie Nomertin, dirigeant de la CGTG, fit voter à main levée la poursuite de la grève par une foule de milliers de personnes.

Le 4 mars, un accord en 164 points est signé. La grève générale commencée le 20 janvier est terminée. Mais dans plusieurs entreprises, notamment celles appartenant à des gros patrons békés, tels Hayot, Blandin ou Despointes, dans l’hôtellerie et le commerce, dans la banane, les cliniques privées, à l’aéroport, à Orange, à la CTM (Centrale thermique du Moule) les travailleurs ont dû poursuivre la grève pour obtenir que l’accord Bino sur les 200 euros soit appliqué.

En janvier, février et mars 2009, les travailleurs de Guadeloupe et de Martinique ont lancé une offensive massive contre le patronat. Ils ont entrainé avec eux toutes les couches pauvres de la population, dont beaucoup de jeunes des quartiers et des groupes de carnaval, et de très nombreuses femmes. Ils ont obligé les patrons et leur État à reculer. C’est la première fois qu’un soulèvement populaire d’une telle dimension avait lieu. Ils ont gagné des avancées matérielles qui leur ont apporté un soulagement dans les difficultés permanentes qui les rongent. Ils ont aussi beaucoup gagné sur le plan moral : la fierté de s’être dressés face à un patronat méprisant et de l’avoir contraint à plier, l’exaltation de se retrouver ensemble à lutter pour défendre des intérêts communs qui sont ceux des classes pauvres.

La grève générale est la voie à suivre. Forts de l’expérience de 2009, nous pouvons obtenir bien plus encore que lors de ce magistral coup d’essai.