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Archives de CO/CO de l'année 2016/CO n° 1155 du 7 mai 2016/Troisième page

Troisième page

70 ans de la loi de départementalisation : La position particulière de Paul Valentino

La loi de départementalisation faisant des vieilles colonies de Martinique, de Guadeloupe, de Guyane et de la Réunion juridiquement des « départements français » fut votée il y a 70 ans, le 19 mars 1946. Elle fut votée à l’unanimité par l’Assemblée constituante d’après-guerre. Cette loi défendue par les députés communistes de Guadeloupe et de Martinique fut rapportée et présentée par Aimé Césaire. Pourtant dans cette belle unanimité, une position singulière fut présentée par le député socialiste Paul Valentino. Bien qu’il votât la loi, il fit entendre un autre point de vue que celui des autres députés des colonies.  

Paul Valentino s’oppose à Césaire
Par exemple lorsqu’Aimé Césaire, pour défendre le projet de loi, invoqua la volonté des peuples des colonies de sortir de la situation coloniale et d’aller vers l’assimilation, il prit pour exemple une délibération du Conseil colonial de la Guadeloupe de 1838. Cette délibération réclame pour les populations antillaises le droit d’être soustraites à l’exception coloniale et d’être dans le droit commun français. Valentino réfuta cet argument en disant que l’Assemblée coloniale de l’époque était composée de colons esclavagistes car la loi censitaire ne permettait pas l’entrée d’autres membres en son sein. Selon lui, ce que réclamaient les colons était le droit d’établir souverainement un budget parce qu’ils pensaient qu’ils sauraient mieux que le pouvoir métropolitain servir leurs propres intérêts. Il réfuta encore d’autres exemples similaires que Césaire puisait dans l’histoire. Pour Paul Valentino il fallait un renforcement des pouvoirs des Assemblées locales et non point une assimilation qui aurait pour conséquence une réduction de ces pouvoirs. Il déclara même : « J’ai la conviction intime qu’une assimilation qui remettrait désormais au gouvernement central la responsabilité totale du destin des peuples coloniaux, finirait par porter atteinte aux liens sentimentaux qui les unissent à la métropole (…) une assimilation excessive priverait ces peuples de l’exercice d’un pouvoir politique ». À plusieurs reprises il dénonça aussi cette assimilation dirigée par le système capitaliste. Le mouvement nationaliste et certains groupes d’extrême gauche ont souvent tenté de récupérer à leur profit ces propos de Valentino pour en faire un nationaliste voire un indépendantiste anticapitaliste avant l’heure. C’est aller un peu vite en besogne. Valentino est un député socialiste de cette époque où le socialisme français avait encore une empreinte ouvrière certaine et pouvait se targuer d’une partie de l’héritage des luttes ouvrières de la première moitié du siècle dernier. Mais c’était aussi le socialisme qui avait trahi la cause des travailleurs en votant les crédits de guerre en 14-18, en participant à des gouvernements bourgeois et en s’opposant à la Révolution russe dirigée par Lénine et Trotsky.

Une position originale, mais ni anticapitaliste, ni autonomiste ou indépendantiste
Valentino était issu de cette école-là et son « anticapitalisme » n’était qu’une manière de caresser son électorat ouvrier et populaire à la Guadeloupe. S’il fut un homme politique populaire, il ne remettait pas fondamentalement en cause le système capitaliste. Il était anticommuniste. Pourtant, c’est vrai qu’il a émis des idées qui ont sonné comme des prédictions quelque peu prophétiques. Il avait prévu l’échec de la départementalisation et de l’assimilation pendant ce demi-siècle où elles ne furent pas une réalité, où le système colonial perdurait malgré tout. Et il avait en tout cas prévu l’échec d’une politique libre des Assemblées locales « assimilées » sans possibilité de gérer leurs propres spécificités et, à 7 000 km, soumises aux décisions de Paris. Ce n’est que 70 ans après que timidement la départementalisation a été quelque peu toilettée pour faire place à une Collectivité territoriale, en Martinique et en Guyane, la CTM et la CTG remplaçant les Conseils généraux et régionaux. La Guadeloupe et la Réunion devraient suivre dans les années qui viennent. Mais voilà une évolution régionale bien timide qui semble malgré tout, faute de mieux pour eux, satisfaire certains indépendantistes et autonomistes de Martinique et de Guyane. Ils ont les postes et cela leur suffit, même s'ils sont enjoints de faire accepter à leur peuple la réduction des crédits publics et les privations croissantes. Alors Valentino, autonomiste ou indépendantiste en puissance ? Non plus. Valentino cherchait simplement un autre moyen administratif et statutaire permettant aux élus et aux dirigeants de la population d’avoir les mains plus libres pour gérer les fonds des territoires si minces étaient-ils. Les communistes réclamaient l’assimilation totale, les mêmes droits sociaux et administratifs qu’en France, s’appuyant sur les luttes des travailleurs et de la population allant dans ce sens. Ils ne voulurent pas porter ces luttes au degré révolutionnaire qui aurait pu ouvrir aux travailleurs bien d’autres perspectives que l’assimilation à l’impérialisme français ou le maintien du système colonial.

Communistes staliniens ou socialistes traîtres n’ont pas eu plus raison les uns que les autres
Que ce soit du point de vue des communistes staliniens de l’époque ou des socialistes traîtres à la classe ouvrière comme Valentino, ils ne proposèrent aux travailleurs et aux peuples des quatre vieilles colonies françaises qu’une impasse. Ce n’est même pas la loi d’assimilation qui fit sortir les peuples de la misère extrême, ce furent les luttes incessantes que menèrent les travailleurs et les militants communistes staliniens qui contraignirent le gouvernement français à niveler leurs droits sur ceux des travailleurs de l’hexagone. Aujourd’hui, on constate que le nivellement va en sens inverse, plus vers le bas. Les lois anti-ouvrières s’appliquent à tous les « Français » de l’hexagone comme des ex-colonies lointaines. La lutte de notre époque est une lutte pour que le mouvement ouvrier de l’hexagone comme des départements d’outre-mer prenne une dimension offensive contre la guerre de classe impitoyable que mène la bourgeoisie contre tous les travailleurs. Il faut de nouveaux partis communistes révolutionnaires pour mener cette lutte, afin que les travailleurs regagnent des positions fortes qui permettront d’aborder la période révolutionnaire qui ne manquera pas de revenir, mais avec les meilleurs atouts pour remporter des victoires décisives.


Le mois de mai symbole de luttes

Les mois de février et mai en Guadeloupe et en Martinique sont des mois symboliques. Pendant ces mois-là, se sont produits de grands événements sociaux, marquant l’histoire du peuple antillais sous domination coloniale française.  

En février ont éclaté les plus grandes grèves des travailleurs agricoles, car c’est à cette période que débute la récolte sucrière, souvent retardée par l’intransigeance des patrons de la canne qui rejettent les revendications des travailleurs. Parmi ces derniers beaucoup tombèrent sous les balles de la soldatesque coloniale, entre autres, en 1910, en 1925 et le 14 février 1952 au Moule. Mais nous nous arrêterons plus longuement sur le mois de mai car en ce mois de mai 2016, et comme de coutume depuis plusieurs années, auront lieu manifestations, rassemblements, commémorations.

Mai 1802
La grande révolution anti-esclavagiste d’Haïti s’apprête à vaincre définitivement les troupes de Bonaparte commandées par Leclerc. En Guadeloupe, les officiers rebelles de l’armée française qui ont pris la tête d’une grande révolte contre le rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte livrèrent leurs dernières batailles. (La première abolition avait eu lieu en 1794 sous la convention et alors que débutait la révolution des esclaves d’Haïti). Louis Delgrès au Matouba fit face aux troupes de Richepanse en Basse-Terre. Le 28 mai 1802, se sachant perdu, après avoir piégé l’entrée de l’habitation Danglemont à Saint Claude, dans un dernier geste de résistance lui et ses troupes se firent sauter en tentant de bloquer l’assaut des troupes ennemies. De leur côté, Ignace et ses compagnons livrèrent leur dernière bataille à Baimbridge dans la région de Pointe-à-Pitre-Abymes. Ayant perdu bataille, Ignace se suicida en criant aux troupes de Richepanse « vous n’aurez pas l’honneur de me prendre vivant ». Parmi tous ces rebelles en guerre contre le rétablissement de l’esclavage il faut notamment parmi des milliers de héros anonymes retenir les noms de la Mulâtresse Solitude, d’une autre femme : Marie-Rose, de Noel Corbet, Massoteau, Jacquet, Palerme, Monnerau, Caudou, Côme Corneille. Pendant près de deux ans les rebelles et les « negmawon » (nègres fugitifs) furent pourchassés et massacrés sans pitié par l’armée de Bonaparte dans les forêts, les montagnes et les campagnes.

Mai 1848
La révolution de février 1848 en France a aboli l’esclavage en avril sous la pression des ouvriers français et des esclaves en état de révolte, d’insoumission et d’insurrection en Guadeloupe et en Martinique. Le 21 mai 1848, sur l’habitation Duchamp, à Saint-Pierre en Martinique, le maître interdit de jouer du tambour pendant le travail du manioc, afin de ne pas ajouter à l’agitation. Il faut dire que le tambour, tout comme la conque de lambi, reste l’instrument du signal de la révolte. Mais l’esclave Romain enfourche son tambour ce samedi 20 mai 1848. L’arrestation de Romain, le 21 mai, met le feu aux poudres. Des centaines d’esclaves l’accompagnent à la geôle de Saint-Pierre et réclament sa libération.
Le 22 mai, la révolte des esclaves de Saint-Pierre en Martinique menace de s’étendre en insurrection sur toute l’île. Dans le même temps, en Guadeloupe, si la situation est moins explosive, les actes de désobéissance, de marronnage, de refus des cadences de travail créent peu à peu un climat pré-insurrectionnel. Conséquence : avant même l’arrivée par bateau du décret d’abolition, le gouverneur de la Martinique, Claude Rostoland, décrète l’abolition de l’esclavage. De même, en Guadeloupe, le gouverneur Jean-François Layrle décrète l’abolition de l’esclavage le 27 mai 1848 avant l’arrivée du décret du gouvernement révolutionnaire français. Voilà pourquoi les journées du 22 mai en Martinique et du 27 mai en Guadeloupe sont fériées aujourd’hui. Mais il aura fallu bien des luttes depuis les années 1970 pour imposer cela au gouvernement français. Manifestations du 22 et du 27 mai, protestations, ont valu à des militants, arrestations, répression  brutale avant que le gouvernement français soit contraint d’officialiser ces deux journées comme jours fériés.

Mai 1967
26, 27 et 28 mai 1967. (On retrouve exactement les mêmes dates que l’épopée de Delgrès, Ignace et leurs compagnons). C’est la grève des ouvriers du bâtiment. Les ouvriers réclamaient des augmentations de salaire et manifestaient le 26 mai pendant que patrons et syndicats discutaient à la chambre de commerce près de la place de la Victoire à Pointe-à-Pitre. Les képis rouges tirent. Nestor militant du GONG (première organisation nationaliste) tombe et meurt. Puis le massacre se déclencha durant deux jours et deux nuits face à des manifestants qui ripostent aussi par des armes et en harcelant les gendarmes. Il y eut plusieurs dizaines de morts et blessés parmi la population dont bon nombre d’innocents, de simples passants. Très peu de gendarmes furent blessés. Des dizaines d’arrestations de militants nationalistes eurent lieu les jours suivants.

Massacre colonial
Le pouvoir fit porter sur le GONG la responsabilité des troubles alors qu’il n’en était rien. Aujourd’hui une commission d’enquête, présidée par l’historien Stora, tente de faire toute la lumière sur ce massacre. Y parviendra-t-elle ? Le livre récent : « Le sang des nègres » relate avec précision ces événements sanglants, dernier massacre colonial en Guadeloupe.


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