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Archives de CO/CO de l'année 2016/CO n° 1147 du 16 janvier 2016/Quatrième page

Quatrième page

Centrafrique : élections en plein chaos

ZoomLes difficultés à établir des listes électorales font suite aux violences des militaires. Cette situation a conduit des centaines de milliers d’habitants à quitter le pays. Les élections présidentielles et législatives d’octobre 2015 ont donc été reportées au 30 décembre, date à laquelle elles se sont déroulées. Deux candidats sont sortis largement en tête. Vingt des 30 candidats à la présidence, dénonçant des fraudes, ont voulu stopper le dépouillement puis y ont renoncé. Le second tour est annoncé pour le 31 janvier. La population est exsangue, l’argent, la nourriture manquent. Elle subit une guerre dite «civile» avec des milices locales, mais avec sur place l’armée française de l’opération Sangaris depuis le 5 décembre 2013 et avec elle, les troupes africaines de la MISCA (Mission internationale de soutien à la Centrafrique) autorisée par le conseil de sécurité des Nations unies. Le rôle du gouvernement français Pour comprendre la situation en République Centrafricaine (RCA) il faut se souvenir que c’est une ancienne colonie française. La France y reste influente, tant sur le plan économique que politique. Avec la crise mondiale et la rapacité des impérialistes, la misère règne. Quand les militaires de RCA, pas payés, se révoltent et tentent de renverser un président, l’armée française intervient. Elle fait et défait des dirigeants politiques. Ainsi Bozizé, président en 2003, a été sauvé d’une rébellion en 2006 par l’armée française puis lâché en 2013. Il est remplacé par Djotodia, installé au pouvoir par la Séléka, une coalition de rebelles soutenue par la France. Très vite, ceux de la Séléka se sont divisés et agissent comme des groupes armés concurrents qui rackettent la population. Dans le même temps les anciens partisans de Bozizé, recrutent des milices, les anti-balaka, parmi les chrétiens majoritaires en RCA et les animistes. Djotodia se révèle impuissant, sans réel pouvoir, il a dû partir en 2014. De fait, l’armée française en RCA a aggravé la situation. Elle favorise les anti-balaka en attaquant les Sélékas, musulmans : diviser pour régner ! Les militaires tchadiens de la MISCA vont alors soutenir les Sélékas. Dans le chaos, il peut être profitable à certains d’intégrer les milices qui pillent, menacent, tuent et parfois négocient avec le pouvoir. La population subit des violences. La presque totalité des musulmans, minoritaires en RCA, qui jusqu’alors vivaient en bonne entente avec leurs voisins chrétiens, ont dû fuir. De très nombreux chrétiens menacés, affamés, sont partis aussi. Ces violences ont permis la propagande totalement mensongère qui consiste à justifier l’intervention française par une soi-disant guerre de religions et à rendre la population centrafricaine responsable de ses souffrances. La France, se donnant un visage démocratique a poussé à la tenue des élections où la présidente «intérimaire» en place depuis 2014 n’a pas eu le droit de se présenter. Mais la population en a assez à la fois des bandes rivales qui la menacent et la rançonnent, assez des hausses de prix, de la pénurie de tout, et aussi des militaires français et de leur gouvernement qui, à distance, crée le chaos.


Bahamas : un député appelle à torturer et tuer les migrants haïtiens.

Le mois dernier, Wayne Munroe, un député bahamien, a proposé au gouvernement de son pays de torturer et tuer les Haïtiens qui vivent illégalement sur le territoire des Bahamas. Il a déclaré : «Si les immigrants illégaux, particulièrement les Haïtiens, savaient que nous allions les torturer et les tuer, ils ne viendraient pas. Flageller les gens peut paraître brutal [mais] ça va servir comme barrière physique et psychologique pour que les gens cessent de tenter d’entrer au pays illégalement». On se demande comment après de tels propos cet homme peut conserver son statut de député et appeler au meurtre en toute liberté. Sa place devrait être en prison. Ces propos xénophobes racistes et barbares ont évidemment provoqué un scandale aux Bahamas mais aussi en Haïti. L’ambassadeur d’Haïti aux Bahamas a publié une déclaration pour dénoncer et condamner les propos du député. Cette déclaration choquante fait suite à la politique que mène l’actuel gouvernement bahamien depuis 2014 pour soi-disant faire «la guerre à l’immigration ». L’archipel des Bahamas situé au nord de la Caraïbe entre Cuba et les États-Unis est composé de 700 îles. Cette ancienne colonie britannique est peuplée à 85 % de Noirs et de métis descendants d’esclaves africains. Aujourd’hui, les Bahamas vivent de l’accueil des touristes en particulier américains. Plus de 40% des travailleurs sont dans le secteur touristique et parmi eux, des travailleurs d’origine immigrée. Ce territoire est aussi connu pour être un paradis fiscal où les riches du monde entier cachent leur argent dans des banques pour échapper aux impôts de leurs pays. Ces activités bancaires frauduleuses constituent une partie importante des revenus de l’État bahamien. Comme ailleurs, les riches patrons profitent de la présence d’une main d’œuvre immigrée bon marché qu’ils exploitent dans des conditions quasi esclavagistes. Les immigrés illégaux, sans papiers et sans autres ressources n'ont pas d'autre choix que d'accepter ces conditions. Aux Bahamas, 18 % de la population est immigrée. Entre 20 000 et 50 000 Haïtiens vivent et travaillent sur le territoire bahamien. En attaquant les immigrés, ces politiciens cherchent à détourner l’attention de la population pauvre sur les immigrés pour couvrir la rapacité des riches milliardaires présents dans le pays; quitte à appeler au meurtre d’autres êtres humains. Comme récemment à Saint Domingue, cette politique risque de provoquer dans la population des lynchages spontanés d’immigrés haïtiens. Mais ça, les riches et leurs serviteurs politiques n’en n’ont rien à faire : tant que les affaires marchent c’est l’essentiel pour eux.


Haïti : report des élections présidentielles

Il n’y a pas eu d’élections le 27 décembre. Le Conseil électoral provisoire a annoncé le report du second tour de la présidentielle à une date ultérieure. Les partis de l'opposition contestent les résultats des élections du 25 octobre, selon lesquels le candidat du gouvernement, Jovenel Moïse, est arrivé en première place. Il devrait affronter Jude Célestin, candidat de René Préval qui s'est classé en deuxième position et qui dénonce aussi le décompte officiel. Devant les manifestations menées par l’opposition, dont Lavalasse, les partisans de Préval, Pitit Desalin et d’autres, le gouvernement a nommé une commission d’évaluation électorale. Elle devait être impartiale et a été chargée d’enquêter sur le déroulement du processus. Cette commission a remis son rapport le 3 janvier 2016. Elle pointe entre autres, «des irrégularités lors du scrutin du 25 octobre, notamment lorsque des employés des bureaux de vote sont intervenus en faveur de certains des 54 candidats en lice». La commission incite à prendre des mesures en justice contre ces employés et les autres personnes impliquées, soit à faire payer les petits exécutants. Elle reprend les affirmations de l’opposition sans oser toucher aux politiciens qui donnent les ordres et organisent. Et pour cause, ils sont de tous les camps. Tout en indiquant que les institutions électorales ne sont pas crédibles, le rapport conclut que les problèmes observés ne sont pas assez sérieux pour avoir eu une réelle influence sur les résultats du vote du mois d’octobre ou pour repousser de nouveau le second tour qui est maintenant prévu pour le 24 janvier. Il suffit donc à la commission de passer l’éponge et de continuer le processus électoral. Au final c’est le candidat de Martelly qui y gagne ! Cette commission est bien un autre avatar électoral dans les affrontements entre les groupes et partis politiques. Si la population est invitée à prendre part à ces élections c’est pour mieux cacher cette mascarade qui sert de champ de bataille aux politiciens dans leur marche vers la conquête du pouvoir sous l’œil des bourgeois haïtiens et internationaux.


Il y a cinquante ans, la conférence «Tricontinentale» à la Havane

Cette conférence de solidarité des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine s’est déroulée du 3 au 14 janvier 1966 à la Havane. Son objectif était de regrouper les mouvements de libération et de guérilla, ainsi que des représentants gouvernementaux des pays qui s’étaient d’une façon ou d’une autre libérés de l’impérialisme. 82 délégations y participèrent, regroupant 612 représentants, parmi elles celles de la Chine, de l’URSS, du Nord Viet Nam et bien sûr de Cuba. Le contexte mondial était dominé par l’engagement des États Unis contre des mouvements révolutionnaires en Amérique Latine, contre le mouvement populaire en République Dominicaine et la guerre du Viet Nam. Au cours des années cinquante et au début des années soixante, de nombreux pays d’Afrique avaient conquis leur indépendance. La guerre d’Indochine, guerre coloniale de 8 années perdue par la France, avait abouti en 1954 à l’indépendance du Nord Viet Nam. En 1962, après 7 ans de guerre, l’Algérie accédait à son tour à l’indépendance. La «guerre froide», un conflit armé latent, opposait les États Unis et l’URSS depuis la fin de la seconde guerre mondiale. A Cuba, l’armée rebelle ayant gagné l'appui de la petite paysannerie pauvre avait renversé en 1959 le dictateur Batista, l’homme de main des États Unis. Fidel Castro avait pris le pouvoir. Dans le monde, les mouvements anti colonialistes et les guérillas se multipliaient dans les pays encore sous domination impérialiste et soumis à des dictatures, mais ils ne disposaient pas d’une organisation commune. Leur en fournir une était l’ambition de la Conférence de la Havane. Parmi ceux qui participèrent à sa préparation on remarque entre autres le cubain Che Guevara, l’Algérien Ben Bella, le chilien Salvador Allende, le Viet Namien Ho Chi Minh et le marocain Ben Barka. Ce dernier, opposant au régime dictatorial du roi de Maroc, fut enlevé à Paris, torturé et assassiné, peu avant le début de la conférence, avec la participation des services secrets français. Les mots d’ordres de la conférence concernaient principalement la lutte contre l’impérialisme, le soutien aux pays en conflit, la solidarité sociale et culturelle et l’unification des luttes. Lors de l’ouverture, le représentant de la délégation cubaine affirma la volonté de répondre à la violence de l’impérialisme par la violence révolutionnaire. Mais les mouvements et pays représentés présentaient de nombreuses divergences : l’URSS et la Chine avaient définitivement rompu leurs relations depuis 1962. La présence de ces deux puissances concurrentes reposait surtout sur une volonté de renforcer leur influence sur les autres États et mouvements. Parmi les groupes de lutte armée et de guérilla, les positions et les intérêts pouvaient aussi être multiples dans un même pays. De fait, la conférence «Tricontinentale» excluait les travailleurs des pays d’Europe et des États Unis, victimes eux aussi de leur propre bourgeoisie. La solidarité qu’elle préconisait contre l’impérialisme était celle d’un regroupement de nationalismes aux intérêts parfois opposés. Plusieurs années après, ce nationalisme a montré son vrai visage. Dans ces pays pauvres, les pouvoirs nationalistes reposent sur l’exploitation de leur propre classe ouvrière, sur la misère du plus grand nombre, pour le bénéfice au mieux d’une bourgeoisie nationale, au pire de clans liés au pouvoir et qui cherchent à s’intégrer dans l’économie mondiale. Les travailleurs misérables sont fréquemment utilisés dans la sous-traitance pour des sociétés multinationales. En Afrique, les séquelles du colonialisme ont débouché sur des guerres interethniques attisées par les prétendants au pouvoir. Cuba a longtemps fait exception, avec l’appui de l’URSS. Mais après la chute de cette dernière, après des années d’embargo américain et de misère, l’évolution est incertaine. Les peuples qui ont lutté contre l’impérialisme, ceux qui ont sacrifié leur vie, qui sont morts sous la torture et ont vu les leurs assassinés, méritent certes admiration et respect. Mais pour que le monde change vraiment, pour que les luttes ne soient pas finalement vaines, c’est le capitalisme qu’il faudra renverser. Et la véritable lutte anti capitaliste et anti impérialiste conséquente ne peut passer que par la classe ouvrière. C'est elle seule par la place qu'elle occupe dans la production et dans société qui est à même de mettre à bas le système capitaliste. Mais elle ne pourra être vraiment en mesure de le faire que si elle parvient à se doter de partis communistes révolutionnaires et internationalistes, dans les pays dominés mais aussi dans les riches pays capitalistes qui dominent le monde. Et cette lutte là n'était pas ni celle de Fidel Castro et de Che Guevara ni celle de tous les dirigeants nationalistes de la conférence «Tricontinentale».


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