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Archives de CO/CO de l'année 2015/CO n° 1142 du 24 octobre 2015/Quatrième page

Quatrième page

50 années de lutte aux côtés des travailleurs!

ZoomIl y a 50 ans, Le 16 novembre 1965, un groupe d'une demi-douzaine d'étudiants antillais créait le groupe trotskyste qui donna naissance à "Combat ouvrier". Il s'intitulait alors "ligue antillaise des travailleurs communistes". Ces jeunes militaient aussi à l'AGEG, l’association générale des étudiants guadeloupéens, influencée à l'époque par l'organisation nationaliste et indépendantiste "GONG" (Groupe d'organisation nationale de la Guadeloupe). Le GONG, créé en 1963 était influencé à la fois par les idées maoïstes, castristes et celles des nationalistes algériens du FLN qui venaient d'obtenir leur indépendance contre le colonialisme français à l'issue d'une guerre de 7 années. La date du 16 novembre 1965 est celle de la publication du "manifeste de la ligue". Mais depuis au moins deux ans, certains camarades étaient déjà à la recherche de la voie qu'ils affirmaient ce jour-là. C'est en particulier Gérard Séné, décédé, qui fut le principal fondateur et animateur de ce groupe. Ses propres lectures marxistes l'avaient emmené à se poser des questions et à remettre peu à peu en cause les programmes nationalistes qui triomphaient à l'époque dans les milieux étudiants. Les révolutions algérienne, cubaine, chinoise étaient les modèles à suivre pour toute une génération. Mais aucune d'elle ne mettaient en avant le rôle spécifique, primordial de la direction révolutionnaire par le prolétariat. Toutes devaient d'ailleurs déboucher par la suite sur des régimes dirigés par les bourgeoisies nationales de ces pays. En s'affirmant communiste et trotskyste, ce groupe entendait rompre avec les idées nationalistes ou staliniennes véhiculées respectivement par le GONG et le Parti communiste guadeloupéen. Il adopta les idées et l'étiquette trotskystes car c'est dans les textes écrits par Léon Trotsky, dirigeant de la révolution russe avec Lénine, qu'il trouva les vraies explications à la dégénérescence de l'état ouvrier soviétique. Par là-même Léon Trotsky s'opposait aux partis communistes staliniens qui existaient un peu partout dans le monde. Mais c'est la rencontre de Gérard Séné avec le groupe qui donna naissance à "Lutte Ouvrière", l'organisation d'Arlette Laguiller et de Nathalie Arthaud, qui fut déterminante. A l'époque, ce groupe était appelé du nom de son journal, "Voix ouvrière". Il était constitué de militants de "L'Union communiste" qui avait été fondé par David Korner (Barta) en 1939. Notamment figurait dans ce groupe : Pierre Bois (Vick) qui avait dirigé la grève de Renault en 1947 et qui avait démontré que militer dans les entreprises et faire émerger dans les entreprises une autre voie que celle des communistes staliniens du Parti communiste français était possible. Figurait aussi dans le groupe Voix ouvrière d'autres membres issus du groupe Barta, notamment Robert Barcia (Hardy).qui fut le principal dirigeant de Voix ouvrière puis de Lutte ouvrière de 1956 à 2009. Le groupe antillais bénéficia de l'expérience de ces camarades. C'est à leur contact qu'il commença à apprendre les rudiments du militantisme en direction des travailleurs. C'est ainsi qu'une feuille écrite en créole : "gro-ka" fut éditée et distribuée aux travailleurs antillais de Paris puis de Lyon qui travaillaient nombreux à la Poste et dans les hôpitaux. (C'était la première fois qu'une publication populaire, ouvrière, était écrite en créole.) Un journal ronéotypé du nom de "Lutte Ouvrière" était publié chaque mois. C'est en 1971 que le groupe décida de rentrer en Guadeloupe, d’abord, puis deux ans après en Martinique. C'est cette année-là que le groupe publia un nouveau journal du nom de Combat Ouvrier. Nous publions ci dessous le manifeste de novembre 1965. MANIFESTE AUX OUVRIERS, AUX PAYSANS SANS TERRE, AUX TRAVAILLEURS SANS EMPLOI, AUX EXPLOITÉS, ET À TOUS LES PAUVRES ET LES MISÉRABLES DES ANTILLES SOI-DISANT FRANÇAISES. Depuis trois siècles, notre pays est sous la domination directe et sanguinaire de l'impérialisme français. Depuis trois siècles, nous sommes colonisés, vassalisés, notre développement économique est paralysé par la pression de l'industrie française, notre culture nationale est anéantie et la citoyenneté française que l'on nous offre depuis 1946 ne sert en fait qu'à sucer notre sang. Cette citoyenneté n'est que duperie et ne fait que masquer l'appauvrissement de plus en plus grand de notre population au profit de l'impérialisme français. Dans le monde actuel, il n'est plus possible, nous ne pouvons plus accepter que nos îles continuent à appartenir non à ceux qui les habitent mais à des capitalistes et à des banquiers, fussent-ils à 7000 kilomètres. Martinique et Guadeloupe, départements français, est une fiction à laquelle nous devons mettre fin. D'autres peuples ont livré avant nous ce combat et l'ont livré victorieusement. Nous devons convaincre les hésitants, rassembler les énergies et nous préparer à arracher notre indépendance politique, sociale et économique. Les gendarmes et les CRS qui sont intervenus le 24 octobre à Sainte-Thérèse n'ont pas mis fin à une émeute ; ils ont assisté au début de l'indépendance des Antilles. Dans cette lutte, nous n'aurons pas à nous opposer seulement aux sbires et aux mercenaires de l'impérialisme, nous n'aurons pas seulement à vaincre nos propres hésitations, nous aurons aussi à combattre ceux qui, dans notre propre sein, se voient déjà les profiteurs, les dirigeants autochtones des Antilles indépendantes. Notre lutte pour l'indépendance, c'est la lutte des classes pauvres de la population pour une vie meilleure. Ce n'est pas la lutte pour que les bourgeois antillais puissent profiter de leur commerce, sans craindre la concurrence impérialiste, pour que quelques médecins, avocats ou autres "élites" se retrouvent, plus tard, nantis de postes et de sinécures en nous prêchant le travail, la patience et l'espoir pour le XXIème siècle. Notre lutte pour l'indépendance, nous ne la menons pas pour remettre le pouvoir à qui que ce soit, mais pour, ouvriers, paysans pauvres, chômeurs, hommes, femmes, jeunes, l'exercer nous-mêmes. Nous aurons su nous battre, nous aurons su vaincre, nous saurons bien nous gouverner. Si les CRS français reprennent la mer, ce n'est pas pour voir à Sainte-Thérèse ou ailleurs d'autres CRS, fussent-ils de notre couleur. En effet, beaucoup de gens qui savent bien parler, nous parlent d'indépendance en disant que nous, Antillais, nous sommes tous frères, tous unis, que ce qui compte, c'est uniquement de chasser l'impérialisme et après, de continuer à "bien nous entendre". Or nous savons que ce n'est pas vrai. Un riche et un pauvre ne pourront jamais, s'entendre. Ils ne seront jamais aussi "indépendants" l'un que l'autre. À l'heure actuelle, il y en a d'ailleurs un des deux qui est plus colonisé que l'autre. Si nous nous battons contre l'impérialisme, c'est parce que l'impérialisme a appauvri les Antilles. Les pauvres sont les plus nombreux, c'est eux qui fourniront le plus de combattants, c'est eux qui devront gouverner eux-mêmes. Dans le monde actuel, il y a beaucoup de pays politiquement indépendants de l'impérialisme qui sont aussi pauvres que nous le sommes. Il y a des pays qui n'ont jamais été colonisés mais qui font quand même partie des nations prolétaires, des nations pauvres, des nations sous-développées. Ils ont l'avantage sur nous de ne pas avoir à subir l'oppression directe du colonisateur. Mais ils ont le regret aussi de subir ce qu'ils subissent de la part d'exploiteurs qu'ils ne peuvent pas haïr de la même façon. Pour certains même, il y a pire. Il y a le désespoir d'avoir lutté, d'avoir cru vaincre et de voir les misérables toujours aussi misérables, et les gouvernants devenir des cliques écartant les ouvriers et les paysans pauvres du pouvoir jusqu'à ce qu'une poignée de militaires les en écartent eux-mêmes. Nous ne vivrons pas cela. Nous ne vivrons pas cela car nous construirons dans la lutte pour l'indépendance une organisation des travailleurs antillais qui sera à la tête de cette lutte et se donnera dans la lutte aussi bien qu'après la victoire, les moyens d'associer tous les travailleurs et tous les paysans pauvres à l'exercice du pouvoir. C'est le but des révolutionnaires regroupés dans la Ligue Antillaise des Travailleurs Communistes. Nous sommes socialistes dans la tradition de Marx et des révolutionnaires russes de 1917. Le socialisme, c'est la mise en commun de toutes les forces productives, celles des nations riches comme celles des pauvres et l'utilisation de ces forces au profit de tous sans distinction de race ou de nationalité. Seuls les travailleurs sont capables d'arracher dans le monde entier les moyens de production, les usines gigantesques, les barrages, les mines, les chantiers, les voies ferrées, les compagnies de navigation ou d'aviation des mains des quelques parasites qui se les sont appropriés et qui exploitent le monde entier. Le socialisme, nous ne le réaliserons pas dans les seules Antilles. Le socialisme, cela ne peut exister que d'un bout à l'autre de la Terre ou ne pas exister. Mais nous pouvons, nous travailleurs, faire en sorte que dans les Antilles libres, ce soient les travailleurs qui gouvernent et pas des exploiteurs ou des commis d'exploiteurs. Le socialisme exige d'abord cette condition. On ne peut y aller autrement. Nous ne pouvons pas faire que les ouvriers américains ou les ouvriers français rompent avec leurs propres chaînes. Nous ne pouvons pas faire qu'ils construisent des partis révolutionnaires et soient capables d'abandonner leur routine, leur course au bien-être et leurs préjugés, pour construire, en détruisant les bastions impérialistes, un monde meilleur pour eux-mêmes et pour l'humanité toute entière. Nous ne pouvons pas faire qu'ils abandonnent les organisations traîtres qui tiennent le devant de la scène pour engager la lutte contre le capitalisme. Mais nous pouvons leur donner notre exemple. Nous pouvons leur montrer ce que les travailleurs révolutionnaires d'un petit pays peuvent faire. Nous pouvons, nous les exploités, les sous-développés, les arriérés, les guider dans la voie vers le socialisme, dans la voie du progrès. Tous les biens ne sont pas matériels! Le capitalisme a conquis la Terre. Il a transformé la planète et l'a modelée à son image. Le socialisme est universel; il ne peut aboutir que si les grandes puissances impérialistes sont abattues de l'intérieur par leur propre prolétariat. Mais nous n'avons pas à attendre. Nous ne le pouvons pas. Et qui plus est, nous pouvons montrer qu'aux Antilles peut vivre un peuple de travailleurs, libre, indépendant, majeur, se gouvernant lui-même et capable de montrer au monde entier la voie à suivre. Un petit caillou dévie parfois le cours de grandes rivières. Et dans la lutte elle-même, les travailleurs antillais et leur organisation révolutionnaire n'auront pas un rôle négligeable sur l'évolution des organisations américaines ou françaises. La Ligue Antillaise des Travailleurs Communistes se donne pour but - de regrouper les travailleurs, de les éduquer, de les aider au travers de la lutte pour l'indépendance à prendre conscience de leur état de travailleurs, de leurs intérêts de classe et du rôle indispensable et grandiose que la classe ouvrière joue et jouera dans la transformation socialiste du monde. - d'associer à cette lutte tous ceux, de quelque origine qu'ils soient, qui acceptent de se mettre au service de la classe ouvrière et d'adopter son point de vue de classe. - d'engager la lutte morale, matérielle et physique pour l'indépendance politique de l'impérialisme français. - de mettre en place, au cours même de la lutte pour l'indépendance, les organes du pouvoir démocratique des ouvriers et des paysans. - de veiller par la propagande et l'organisation à ce qu'après l'indépendance, le peuple reste en armes jusqu'à ce que ses revendications aient abouti et qu'il soit en mesure, à tout instant, d'exercer le pouvoir sans que personne puisse l'accaparer et le lui ôter. - à agir au sein des classes ouvrières américaine et française pour faire connaître les buts de la lutte des travailleurs antillais et pour aider les révolutionnaires des grandes puissances impérialistes à éduquer et à organiser la classe ouvrière des pays dits avancés pour lui faire prendre conscience de ses intérêts et de ses devoirs historiques. Publié le 16 novembre 1965.








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