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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 45, mars 1992 Haïti - Tentative de règlement au sommet, dictature dans le pays

LDC n° 45, mars 1992
Haïti - Tentative de règlement au sommet, dictature dans le pays

L’article ci-dessous est extrait de la Voix des Travailleurs, mensuel de nos camarades de l’Organisation des Travailleurs Révolutionnaires (U.C.I.) édité en Haïti. Il est daté de la fin janvier et a paru dans le numéro du début de février, c’est-à-dire peu de temps après la conférence de presse tenue le 13 janvier où René Théodore, principal dirigeant du Parti Unifié des Communistes Haïtiens, a fait pour la première fois état de sa possible nomination comme Premier ministre, avec l’accord de la dictature militaire et des États-Unis.

Depuis que cet article de la Voix des Travailleurs a été publié, les négociateurs de l’Organisation des États Américains, qui sont des intermédiaires entre la dictature militaire dirigée par le général Cédras et Aristide, le président élu chassé par le coup d’État du 30 septembre 1991, ont annoncé qu’Aristide aurait accepté toutes les conditions posées par les militaires, y compris le maintien de Cédras à la tête de l’armée.

Au moment où nous mettons sous presse, rien n’a cependant changé en Haïti même, où les milieux dirigeants continuent à clamer leur opposition à tout retour physique d’Aristide. Et quand bien même ils finiraient par mettre de l’eau dans leur vin, il n’est nullement question de mettre fin à la répression qui continue, qui devient même plus systématique, visant les militants et les « fortes têtes ». La génération assez âgée pour avoir connu la dictature de François Duvalier à ses débuts reconnaît les méthodes d’alors, les « disparitions » pendant les nuits, les corps retrouvés au bord des routes, et la terreur que l’on cherche à installer progressivement sur les quartiers pauvres.

« […] Cédras est engagé dans un jeu compliqué. D’un côté, il cherche à composer avec les États-Unis en leur fournissant des prétextes pour que ces derniers puissent prétendre que le »processus démocratique" recommence en Haïti et lever l’embargo. De l’autre côté, il ne veut pas se couper de ceux qui, parmi les officiers, attrapent des boutons rien qu’à l’idée de négocier avec Aristide. Une politique peut en cacher une autre.

A supposer même que les États-Unis et lui-même, Cédras, soient désormais d’accord pour une « solution Théodore » cautionnée par Aristide - ce qui n’est pas certain - encore faudrait-il faire accepter cette « solution » à tous ceux qui, dans l’armée et dans les milieux macoutiques, non seulement ne veulent pas d’Aristide, mais ne veulent même pas laisser à Aristide l’ombre même d’une prérogative présidentielle, fût-elle tout à fait formelle, comme celle que le Parlement désigne un Premier ministre « accepté » par Aristide. Partisans en général d’une dictature militaire ouverte, ces gens-là ne sont guère sensibles aux subtiles manoeuvres de Cédras et affirment ouvertement qu’il suffit d’attendre pour que les États-Unis et les autres acceptent la situation de fait. Il y a tout de même des précédents à cela, à commencer par Duvalier...

L’armée d’Haïti n’étant qu’une association de brigands armés mus surtout par les intérêts les plus immédiats des différentes cliques entre lesquelles elle se divise - et dont chacune est plus ou moins liée à des cliques similaires de la couche privilégiée civile - même si Cédras veut la « solution Théodore », il lui faudrait bien des manoeuvres pour l’imposer. La Cafétéria (NDLR : unité militaire liée aux macoutes à l’origine du coup d’État) n’a pas encore nécessairement dit son dernier mot. Et même s’il y a des moyens - argent, promesse de promotion, fromage - pour désamorcer l’opposition du major François, des comme ce dernier, il en repousse sans cesse au sein du vivier d’une caste d’officiers pourrie jusqu’à la moelle. D’autant que cette fraction de la classe privilégiée qui s’enrichit dans ou autour des mafias macoutiques vient encore de montrer, par ses manifestations autour du Parlement, […], etc., qu’elle ne veut pas qu’on touche à la situation actuelle qui lui convient parfaitement. Il suffit qu’un des clans macoutes s’estime, à tort ou à raison, sous la menace d’être écarté d’une position lucrative pour que ses alliés ou hommes de main dans les casernes, puissent tenter la nième édition d’un coup armé.

Et on a vu, le 30 septembre, comment l’action déclenchée par un nombre limité de militaires de la Cafétéria et du Camp d’application (NDLR : l’autre unité militaire à l’origine du coup d’État), soutenus et financés par des bourgeois macoutes, a entraîné l’ensemble de l’armée, puis à partir de là, toute la caste politique. Cédras, comme ses prédécesseurs, préfère suivre les initiatives des régiments les plus directement liés aux macoutes, qui sont, aussi, souvent, les plus irresponsables même du point de vue des intérêts de la classe privilégiée, plutôt que de briser l’armée. Et là-dessus, Cédras sait qu’il peut compter sur la compréhension des dirigeants américains. Les États-Unis n’auraient aucun mal à mettre au pas cette armée peut nombreuse et pas combative, dont l’irresponsabilité et la corruption les gênent. Mais c’est la seule armée qui est à leur disposition en Haïti pour tenir les classes pauvres. Il n’y en a pas d’autres. Sauf à être en situation politique d’intervenir militairement, ou de pouvoir faire intervenir les troupes d’une autre nation, les États-Unis protégeront l’armée d’Haïti, c’est-à-dire son état-major et son corps des officiers. Si les États-Unis sont impuissants devant les frasques et l’irresponsabilité politique de l’armée haïtienne, c’est parce qu’ils ne veulent pas faire autrement. Et c’est le même mécanisme politique qui fait que même les quelques - très rares ! - têtes pensantes de l’état-major, ceux qui sont capables de comprendre que la forme pseudo-démocratique ne menace en rien le rôle de l’armée - dans bien des « démocraties » latino-américaines, à commencer par le Venezuela ou la Colombie, l’armée joue dans la vie sociale un rôle aussi écrasant qu’en Haïti, sinon plus - même ces « têtes pensantes », finissent toujours par céder devant les plus macoutiques et les plus pourris de l’armée. L’expérience fut faite sous Avril. Elle est en train d’être refaite sous Cédras. Les Cédras ou les Avril ne peuvent pas s’en prendre aux François, Régala, J.-C. Paul, si ce n’est à fleuret moucheté, sans leur faire vraiment du mal - sauf à les empoisonner en douce (NDLR : allusion à la mort de J.-C. Paul, chef en son temps de la principale caserne de la capitale, trafiquant de drogue notoire, mort empoisonné).

Voilà pourquoi Cédras louvoie et cherche à se concilier les énergumènes de l’armée. Voilà pourquoi, en passant, l’armée sera toujours marquée par le macoutisme, soumis à la pression de l’extrême droite. Voilà pourquoi seuls les imbéciles peuvent rêver d’une « armée démocratique » et seuls ceux qui veulent tromper les classes pauvres peuvent en défendre l’illusion.

Théodore, premier ministre ?

A défaut d’être sûre, l’accession de Théodore au poste de Premier ministre n’est cependant pas invraisemblable.

La bourgeoisie qui, dans sa quasi totalité, s’est réjouie du coup d’État du 30 septembre, subit cependant les inconvénients de l’embargo. Oh, pas dans leurs personnes : pour ceux qui ont de l’argent, il n’y a pas d’embargo. Pendant que les pauvres crèvent de faim, tant le prix du riz, du sucre, etc., s’est envolé, les bourgeois n’ont aucun mal à se procurer des aliments de luxe, et si le ventre leur en dit, à manger du caviar et boire du champagne. Ils ne souffrent même pas tous de l’embargo dans leurs affaires. Pour ceux qui s’enrichissent dans la contrebande - généralement les secteurs les plus liés au macoutisme - l’embargo est même un cadeau : cela fait marcher la contrebande, cela permet d’augmenter les prix pour augmenter les bénéfices et en rejeter la responsabilité sur l’embargo. De surcroît, comme les « lavalassiens » (NDLR : les partisans d’Aristide) ne proposent que l’embargo comme espoir aux masses pauvres, ces derniers ne protestent même pas contre les hausses de prix de peur d’avoir l’air d’être opposés à l’embargo. En subissant les hausses de prix, les pauvres croient souffrir pour le retour d’Aristide, alors que dans la réalité, ils ne souffrent que pour enrichir encore plus un certain nombre de gros commerçants et de spéculateurs.

Malgré ses aspects avantageux pour certains dans la classe privilégiée, l’embargo est néanmoins gênant pour les affaires de tous ceux qui ont besoin du commerce international « légal », des échanges internationaux : les sous-traitants de la zone industrielle, les entreprises qui vendent ou achètent à l’extérieur. En outre, les conséquences de l’embargo sur l’approvisionnement en carburant rendent plus difficile le fonctionnement de toutes les entreprises productives.

Si donc la nomination de Théodore - dont les couches privilégiées ont eu l’occasion au cours des cinq années passées de mesurer la servilité à leur égard - est susceptible de donner aux États-Unis un prétexte pour abandonner l’embargo, cela arrangerait les affaires d’une grande partie de la bourgeoisie.

Côté américain, il peut sembler paradoxal que Washington accepte, voire patronne, la nomination d’un homme qui est encore le secrétaire général d’un parti qui s’affiche communiste dans son nom, même s’il promet d’en démissionner au cas où il deviendrait Premier ministre. Et Washington aurait sûrement préféré Bazin. Cette ancienne étiquette « communiste » elle-même - dont les Américains savent parfaitement qu’elle ne signifie rien, Théodore étant même prêt à faire plus de bassesses à l’égard des USA que n’en fit en son temps Duvalier à certaines périodes - fournit cependant un avantage du point de vue des Américains. Ils claironnent leur attachement au « processus démocratique ». En début décembre encore, Alvin Adams affirmait dans une interview sur radio Métropole qu’il n’était pas question de mettre fin à l’embargo avant la « restauration de l’ordre constitutionnel » qui passe par « le retour d’Aristide ». Alvin Adams - comme le département d’État - voudrait pouvoir se passer d’Aristide, mais il lui faut une solution qui lui laisse le beau rôle de défenseur de la démocratie, même si ce mot ne couvre qu’une dictature à peine déguisée.

Mais que demander de plus aux militaires en guise de « geste démocratique » que d’accepter comme Premier ministre un « homme de gauche », et même un ex-« communiste », bénéficiant de surcroît de l’aval d’Aristide lui-même. Les États-Unis, qui n’ont pas à être plus royalistes que le roi, pourront alors proclamer que le processus démocratique est désormais de nouveau en marche - et lever l’embargo. Même si, « à titre temporaire », on demande à Aristide de rester à l’étranger, comme Théodore l’envisage. Même si, derrière la marionnette Théodore, l’armée a les mains entièrement libres pour continuer sa politique de répression mais aussi, ses petites affaires lucratives.

Reste l’armée elle-même. Du point de vue des têtes politiques de l’état-major, Théodore ne manque pas d’atouts. Il a été le premier leader politique non macoute à soutenir le coup d’État militaire et à saluer en Cédras le « sauveur de la démocratie ». Cela mérite récompense. D’autant que ce n’était pas un moment d’égarement : depuis 1986, de Namphy à Avril, Théodore a fait la cour à tous les généraux de passage au pouvoir. Et quand il sembla avoir une politique « autonome » à l’égard du général installé dans le fauteuil bourré, ce fut pour soutenir le colonel Jean-Claude Paul.

Par ailleurs, Théodore a donné bien des gages politiques aux milieux macoutiques eux-mêmes. Il a été un de ceux qui, après la chute de Duvalier, menaient campagne pour « l’union nationale », en précisant même clairement que les duvaliéristes devaient avoir leur place dans cette union.

Il n’est pas certain pour autant que Théodore soit accepté par les milieux macoutiques et par leurs prolongements dans l’armée. D’où, pour les convaincre, la véritable déclaration d’amour de Théodore lors de sa conférence de presse en direction de l’armée. Mais comme il n’y a pas que les sentiments qui comptent, Théodore promet à l’armée, aussi, de l’argent, des moyens plus importants.

Honorat ou Théodore : de toute façon le pouvoir sera entre les mains de l’état-major

Les jours prochains diront qui imposera sa solution entre ceux dans les milieux dirigeants qui veulent faire quelques concessions au « processus démocratiques » - c’est-à-dire, à la recommandation américaine de déguiser la dictature derrière une façade constitutionnelle - et ceux qui n’en veulent pas. Cela n’ira pas sans une sorte d’épreuve de force entre brigands au pouvoir. Cette épreuve de force peut rester feutrée, mais elle peut aussi se traduire par des démonstrations armées, voire par une nouvelle tentative de putsch. Le domicile de Théodore aurait été, pour la première fois, soumis à la menace d’un groupe militaire armé. Il faut croire que, malgré les « assurances » dont il se prévaut, il y a des militaires qui ne marchent pas. Étant donné l’état d’indiscipline de l’armée, même à l’égard de son état-major, même si les « assurances » viennent de Cédras en personne, elles ne constituent pas une assurance-vie... […]. Si le gouvernement Théodore finit par se mettre en place et si les États-Unis lui donnent leur bénédiction - et si les militaires sont d’accord, pourquoi ne la donneraient-ils pas, puisque même Aristide donne sa caution à Théodore - les masses pauvres auront alors la démonstration du maximum de démocratie qui leur est consentie sous l’égide des classes privilégiées. La toute-puissance des chefs de section dans les campagnes ; les interventions systématiques des militaires dans les quartiers pauvres ; la répression, les tortures, les assassinats ; le droit de tous ceux qui détiennent une parcelle de pouvoir, de par leur uniforme, leur revolver, leur poste - ou de par leur argent - de voler, de piller les plus pauvres. Comme avant. Comme au temps de Duvalier. A ceci près que le multipartisme existera - mais cela fait cinq ans qu’il existe et même les auteurs du coup d’État du 30 septembre ne l’ont pas supprimé - et que les affrontements, verbaux ou armés, au Parlement, tiendront lieu de « démocratie ».Ces parlementaires, lâches, cupides, veules, soumis à tous les pouvoirs qui passent, voilà ce qui est accordé aux masses pauvres, au mieux, comme « représentants du peuple ». Et ce Parlement qui, sans même que sa composition soit changée, est passé du soutien à Aristide au soutien à Cédras-Nérette-Honorat, voilà le garant suprême de la « démocratie » !

Il est probable que les masses pauvres n’auront même pas droit au retour d’Aristide, car on trouvera bien une « solution » pour le tenir éloigné, gardé seulement en réserve par les puissances impérialistes, au cas où, dans l’avenir, il faudrait calmer les masses pauvres. Mais si, malgré tout, on laissait Aristide revenir et s’il n’était pas transformé en martyr par un militaire macoute aussitôt qu’il aura posé son pied sur le sol haïtien, il serait de toute façon un otage impuissant.

La politique des militaires

A l’ombre des négociations sous l’égide de l’OEA, l’armée poursuit sa politique de répression. Lors du coup d’État, la répression indistincte, large, avait pour but de frapper les masses, les terroriser. S’y mêlait la vengeance de toute la racaille macoute qui se sentait menacée sous Aristide, même si Aristide s’est contenté de faire des discours contre eux, mais ne leur a fait aucun mal.

Depuis quelques semaines, il y a autre chose. Au travers des arrestations, des perquisitions à domicile, des assassinats ciblés sur des militants, se manifeste une volonté politique. Celle de décimer, de démoraliser, de pousser à l’inaction cette génération de militants qui a surgi avant et après le renversement de Duvalier, ces femmes et hommes qui animent des associations, des comités de quartiers, la Ti Église, qui fournissent la base des organisations politiques qui prétendent vouloir changer Haïti dans un sens plus démocratique.

Ces quelques milliers de jeunes avaient bien des illusions successives, leur détermination d’agir avait bien des limites. Leurs perspectives étaient floues, et se réduisaient en général à la conviction que l’ordre des choses sous Duvalier ne devait pas revenir, mais sans trop savoir ce qu’il fallait faire pour que cela soit le cas.

Mais leur simple existence était une menace pour l’ordre établi, pour la couche privilégiée, pour les militaires. Non pas pour ce qu’ils étaient ou pour ce qu’ils disaient, mais pour ce qu’ils étaient susceptibles de devenir. Mais aussi, pour ce qu’ils faisaient - malgré le caractère modéré de leur activité - car les associations de paysans, de jeunes dans les campagnes ou les comités de quartiers dans les villes, représentaient en eux-mêmes une contestation de l’autorité des chefs de section, une menace de contrôle sur les détournements, une structure parallèle aux structures militaires. Et puis, quand bien même les comités, les associations ne regroupaient jamais le grand nombre, n’étaient ni très actifs ni radicaux, ils entretenaient de fait un climat de discussion politique. La couche dirigeante d’Haïti n’a jamais toléré que se développe un vivier de ce genre. Il pourrait en surgir des militants, des organisations, susceptibles de donner aux masses pauvres ces cadres, ces structures qui leur sont nécessaires pour se défendre et, crainte des craintes des possédants, pour se libérer !

Malgré la répression, ce milieu militant n’a pas disparu. Mais il est durement éprouvé et surtout, manque de perspectives. Il a cru à la démocratie et à la liberté, et cette conviction lui a donné le courage de renverser Duvalier. Il a cru ensuite aux élections, mais les massacres de la ruelle Vaillante ont bouché cette perspective. Désorienté, il a retrouvé espoir et a cru retrouver des perspectives lorsqu’Aristide s’est présenté aux élections.

Aristide fut élu. Mais - quelle que soit par ailleurs l’appréciation que l’on puisse porter sur les six mois de son pouvoir - le 30 septembre a montré que ce pouvoir dépendait du bon vouloir de l’armée, et que, malgré ce qu’en disait Aristide lui-même, c’était la même armée qu’avant, féroce contre les classes exploitées.

Quelles perspectives ?

Les militants issus de 1986 et qui n’ont pas été terrorisés par la répression au point d’abandonner l’action sont, en quelque sorte, à la croisée du chemin.

Ceux que la répression effraie, qui se découragent, donnent en quelque sorte raison aux militaires, qui en tireront comme conclusion que la terreur est efficace. Mais on ne peut pas militer éternellement sans perspectives. Et celle que donne la direction lavalassienne n’en est pas une. Diffuser des tracts, faire des graffitis, etc., pour soutenir l’embargo, demande certainement du courage de la part des militants qui le font, et ce courage mérite du respect. Mais l’embargo ne dépend absolument pas des militants. Il dépend des décisions de Bush. Ce dernier peut l’abandonner quand cela l’arrange. Proposer cela aux militants, c’est leur proposer l’inactivité, l’impuissance. En outre, cela signifie les faire militer pour propager des illusions dans les masses, l’illusion qu’ils peuvent faire confiance aux dirigeants du monde impérialiste, aux Bush, Mitterrand ou Ocampo pour la réalisation de leurs aspirations démocratiques. Mais que dire demain, si l’embargo n’aboutit qu’à un gouvernement Théodore-Cédras ? Comment continuer à justifier, honnêtement, les sacrifices qu’au nom de l’embargo, on impose de cette façon aux plus pauvres ? Il faut que les militants réfléchissent à cette question. Il faut qu’ils se rendent compte de l’inanité de cette politique. Les masses ne sont pas assez mobilisées ou mobilisables pour pouvoir en proposer une autre ? Peut-être. Mais ce n’est pas en leur faisant croire au père Noël ou à la bonne volonté démocratique de Bush qu’on contribue à amener les pauvres à la conscience et surtout, à la confiance en elles-mêmes.

Et puis, il y a autre chose. L’embargo, même tel qu’il est présenté par la direction lavalassienne, n’est qu’un moyen. Le but, c’est ramener Aristide.

Mais même si l’on y parvenait ?

La veille du coup d’État, Aristide était bien là où les lavalassiens voudraient le ramener. Il avait théoriquement le pouvoir. Il avait le soutien de 67 % de l’électorat. Eh bien, la volonté clairement exprimée de plus de deux millions d’hommes et de femmes, pour ne parler que de ceux qui ont voté, a pu être bafouée par cette armée corrompue, indisciplinée, minable autant que féroce, par à peine plus de quatre mille hommes, dont d’ailleurs certains parmi les soldats étaient partisans d’Aristide.

Mais comment cela a-t-il été possible ? Pourquoi quatre mille hommes ont pu imposer le choix de leurs chefs à plusieurs millions de citoyens ? Et surtout, comment éviter cela dans l’avenir, même au cas, « optimiste » où l’évolution actuelle aboutirait au retour d’Aristide ?

Se poser ces questions, honnêtement, en allant jusqu’au bout, c’est remettre en cause la politique d’Aristide et de la direction lavalassienne pendant leur passage au gouvernement. C’est remettre en cause le mensonge du « mariage peuple-armée », c’est remettre en cause toute une politique qui consistait de ne donner aux pauvres que des mots d’espoir, alors qu’aux bourgeois, on donnait des avantages avec pour prétexte l’idée de les gagner à la « cause aristidienne ». Total, les bourgeois ont financé le coup d’État, et les masses pauvres, à qui l’on a refusé les moyens de se défendre et dont on a bourré la tête d’une fausse sécurité, n’étaient pas en état de se défendre.

Les militants qui ne se poseraient pas ces questions, qui n’oseraient pas aller jusqu’au bout de ces idées et rompre avec leurs illusions passées, sont condamnés, au mieux, à l’inefficacité et au pire, au cas où les masses se mettraient en branle au point d’obliger les couches dirigeantes à ramener Aristide pour les calmer, ils seraient les complices actifs de mensonges pour les désarmer de nouveau.

Accuser les classes pauvres, dans le présent ou le futur, de ne pas être capables de résister aux militaires, serait écoeurant de stupidité. Les prétendues « élites » du pays ont toujours accusé « le peuple », de ne pas être mûr pour la démocratie, ne pas être mûr pour le développement. Et ce genre d’accusation venait de cette « élite », de cette intelligentsia, dont les quelques éléments les plus honnêtes ont en général toujours fui à l’étranger pour s’assurer une vie pas trop infecte ; et dont la majorité utilisait ses connaissances, ses positions, pour apporter sa contribution aux classes privilégiées dans leur pillage du peuple.

La seule façon de ne pas reproduire cette attitude dans les milieux militants, c’est de choisir clairement, consciemment le camp des classes exploitées. Il n’y a pas de place en Haïti, même seulement pour un démocratisme conséquent, hors du choix de militer pour organiser les classes exploitées, la classe ouvrière en premier lieu, discrètement, moléculairement dans les périodes dures, de plus en plus ouvertement au fur et à mesure que les classes pauvres apprennent à se défendre. Même pour les libertés et les droits tout relatifs qui sont donnés à d’autres peuples, on ne peut pas compter sur des combinaisons d’en haut. Le salut ne peut venir que d’en bas. La classe ouvrière, les quartiers pauvres s’organisant pour leurs intérêts de classes, politiques mais aussi matériels ; se donnant les moyens de se défendre, voilà la seule base possible pour la démocratie.

Mais cela ne peut pas se réaliser par incantation, par hasard, dans le feu des événements. Cela demande des militants qui défendent cette politique. Cela demande qu’ils aient fait un choix de fond préalablement. Et ce choix, c’est celui de la seule stratégie politique qui part de l’idée que c’est la prise et l’exercice du pouvoir par le prolétariat organisé qui peut transformer radicalement la société et déchouker non seulement la caste des officiers, les macoutes, mais toute la classe des possédants, c’est-à-dire le choix du marxisme et du communisme.

Au moment où l’éventualité de l’accession au pouvoir de Théodore comme l’effondrement des régimes des pays de l’Est en Europe montrent la profondeur de la pourriture atteinte par le communisme « officiel », de cette idéologie qui n’a gardé l’étiquette « communiste » que pour mieux en trahir l’esprit, pour servir la bureaucratie de l’ex-Union soviétique, il est indispensable que notre génération de militants, renoue, après tant d’illusions, d’errements, d’hésitations, d’incertitudes, avec les idées de la lutte des classes, avec le communisme, avec les combats que le prolétariat mène, à travers ses avancées et ses reculs, pour renverser le pouvoir de la bourgeoisie.

Et si ce choix est fait, ne serait-ce que par une fraction significative du milieu militant, des épreuves de la répression pourra sortir une véritable organisation révolutionnaire au service du prolétariat. Une organisation révolutionnaire dont les militants garderaient l’enthousiasme des jeunes de 1986, mais sans leurs illusions, leurs naïvetés. Des militants qui sauraient que la liberté, la démocratie sont inséparables de l’égalité sociale et que cette égalité sociale ne sera pas donnée aux classes exploitées, mais qu’en revanche, les classes exploitées ont la force de l’imposer en prenant sous leur contrôle toutes les richesses de ce pays et leur utilisation. Dans ce cas, l’histoire pourra réserver des surprises non seulement aux bourreaux en uniforme, mais à toute la bourgeoisie, tant haïtienne qu’internationale."