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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 84, nov. 2004 Haïti - Les quartiers pauvres entre le banditisme des partisans d’Aristide et les exactions policières

LDC n° 84, nov. 2004
Haïti - Les quartiers pauvres entre le banditisme des partisans d’Aristide et les exactions policières

La situation se dégrade jour après jour pour les classes pauvres de Haïti. Au chômage, à la misère généralisée, aux bas salaires pour la minorité qui a du travail, s’ajoute une insécurité dont les pauvres sont les victimes quasi exclusives. Le pays est déchiré entre les différentes bandes armées : la police officielle, l’ancienne armée dissoute mais en partie reconstituée pour rançonner la population, les bandes de trafiquants. Dans la capitale, Port-au-Prince, les quartiers pauvres restent dominés par les chimères, les milices du président déchu Aristide.

Durant les jours qui ont suivi le 29 septembre 2004, anniversaire du coup d’État militaire qui, en 1991, avait renversé Aristide, les chimères ont déclenché une véritable guerre de guérilla dans la ville. Elles assassinent, décapitent leurs victimes, les laissent sur la chaussée. De jour comme de nuit, elles tirent des rafales d’armes de gros calibre : M16, M14, Hzi.

Pour décrire la situation, nous publions ci-après le témoignage de nos camarades de l’OTR, organisation trotskyste militant en Haïti.

Depuis le 30 septembre 2004, les partisans de Jean-Bertrand Aristide ont déclenché une vague de violences dans le pays. Des chiffres officiels parlent de plus d’une soixantaine de morts, dont certains dans des conditions atroces comme des décapitations, des brûlés vifs. Ces chiffres n’incluent certainement pas les cadavres des dizaines de personnes retrouvés chaque jour dans les quartiers populaires comme Cité Soleil, Martissant, Bel Air, Cité de Dieu, etc. Un nombre incalculable de blessés par balles et/ou par armes blanches est enregistré à l’hôpital général, le plus grand centre hospitalier du pays qui, la semaine dernière, a fait savoir que ses capacités d’accueil étaient sur le point d’être dépassées.

Cette opération, baptisée par les partisans armés d’Aristide « opération Bagdad » ou « opération Bassorah », est destinée, au dire de ses initiateurs, à durer jusqu’à ce que leur leader réoccupe son fauteuil de président.

Dans des déclarations à la presse, les chimères d’Aristide, une semaine avant le commencement de leur offensive, avaient longuement fait état de leur plan. Mais aucune mesure n’a été prise ni par la police ni par la force de l’ONU présente dans le pays avec près de 4 000 hommes de troupe, en grande majorité des Sud-Américains, pourtant bien armés, avec des chars, des hélicoptères. Les bandes armées chimères opèrent souvent à visage découvert, en plein jour, parfois invitent certains journalistes pour faire écho à leurs actes.

Leurs zones de prédilection sont certains quartiers populaires d’où ils préparent leurs raids vers le centre ville, les marchés publics, des zones de grande fréquentation. Centre névralgique de presque tout le pays, le bas de la ville est le poumon économique du pays. Y sont concentrés les principaux magasins, le grand commerce, une bonne partie des transports en commun de la capitale mais aussi vers les principales villes de province. On y trouve aussi une masse de pauvres qui sont chaque jour à la recherche de quelques gourdes pour faire vivre leur famille. Témoins de cette intense activité, des embouteillages ont lieu très tôt dans la matinée et jusqu’à très tard le soir. Il n’y a pas de week-end ni de jours fériés pour les pauvres qui y vont chaque jour. Du lundi au dimanche, le bas de la ville fourmille de monde.

Les partisans d’Aristide ont choisi de concentrer leurs attaques dans ce secteur. Ils commettent quelques exactions le matin pour intimider les gens et pour les décourager d’aller dans les rues. Ils y laissent parfois quelques cadavres et, si cela ne suffit pas à vider les rues, ils y retournent vers 10 heures du matin. Ils tuent quelques personnes sur leur passage, cambriolent quelques magasins, d’autres fois ils y mettent le feu après le pillage, ils brutalisent les petits marchands après avoir emporté argent et marchandises. Ils incendient des véhicules qui sont stationnés ou arrêtent sous la menace de leurs armes ceux qui se déplacent et y mettent le feu après. Ces scènes sont répétées chaque jour depuis trois semaines.

La population est pratiquement prise en otage dans les quartiers où les chimères sont le plus organisés, à Bel Air, Cité Soleil, Martissant. Elle ne peut pas broncher et est exposée à n’importe quel moment à des actes barbares comme cette octogénaire qui a pris une balle au niveau du sein alors qu’elle s’apprêtait à se doucher. À Cité Soleil, des centaines de personnes ont été dépouillées de tout ce qu’elles avaient alors qu’elles participaient à une cérémonie religieuse dans une église. Des conflits éclatent parfois entre bandes armées, faisant encore plus de victimes au sein de la population. Ces quartiers sont vidés d’une bonne partie de leurs habitants qui essaient de fuir les violences, les maisons qu’ils laissent en partant sont pillées, ils s’enfuient en catimini par peur des chimères. Mais où aller puisque, en allant d’un quartier pauvre à un autre, ils retrouvent la même insécurité ?

En dépit des crimes, des scènes de violence et des menaces que les chimères lancent à la radio et font courir dans la population, au lendemain de chaque panique, appelée « couri », la vie reprend : les élèves, dans leur grande majorité, reprennent le chemin de l’école, les marchands, les gens vivant au jour le jour vaquent de nouveau à leurs activités. Dans les quartiers populaires, les chimères agressent des élèves en déchirant leurs uniformes, et ils tirent sur des parents accompagnant leurs enfants à l’école. C’est ainsi qu’un père emmenant son enfant à l’école a été abattu par balles, rue Montalais, presque en face du Palais National.

Outre les moments de panique provoqués par les chimères, les habitants de certains quartiers populaires tel Cité Soleil subissent un calvaire quotidien. Ils sont couramment rançonnés par ces chimères qui exigent cent gourdes au minimum. Dans certaines zones, on peut être rançonné trois à quatre fois au cours d’une seule semaine. Quand on ne peut pas verser cette somme, on est tabassé et, parfois, tué.

La police et la Minustah

Sur trois semaines, 21 policiers ont été tués, dont certains décapités, selon l’institution policière, qui a dénoncé le manque de moyens dont disposent les policiers pour contrer les actes de terreur des malfrats d’Aristide. Le Premier ministre Latortue en a profité pour dénoncer l’embargo sur les armes encore en vigueur contre l’État haïtien. Cette institution corrompue est incapable d’assurer la sécurité du commerce au bas de la ville. Les bourgeois passent leur temps à récriminer sur l’inefficacité de la police. Certains actes de violence sont en fait commis par des policiers en rupture de ban, les uns, en cavale, d’autres, des révoqués qui ont conservé leurs armes et qui auraient toujours de solides soutiens dans ce qui reste de l’institution. Ainsi dénonce-t-on l’infiltration de la police par les groupes d’Aristide. Quelques-uns sont l’objet d’enquêtes. Les rares tentatives d’intervention de la police contre les bandits restent vaines car ces derniers sont toujours au courant en détail de ce qui se trame contre eux. Le gouvernement a annoncé l’arrestation de quelques fonctionnaires de l’administration publique, accusés de commanditer le soulèvement des chimères. Deux parlementaires ont été également écroués sous la même accusation.

Pendant ce temps, les soldats de la Minustah - force d’intervention de l’ONU - déambulaient dans les rues comme si de rien n’était. Le Premier ministre a même révélé avoir porté plainte contre eux auprès du secrétaire général des Nations unies. Il les accuse de ne rien faire pour tenter de juguler les actions des bandits. Alors qu’au début ils étaient plutôt bien vus, la population se rend maintenant compte de leur totale inefficacité. Après maintes critiques, ils ont décidé d’organiser quelques patrouilles avec la police, de faire quelques actions spectaculaires pour tenter de calmer la colère de la population. Mais c’est encore cette dernière qui en est victime. Les arrestations se font à l’aveuglette, lors de quelques excursions éclair de la police et de la Minustah dans les quartiers sous la coupe des chimères. Mais ces interventions se limitent au bas de la ville, dans les quartiers commerçants. Les quartiers pauvres restent livrés à eux-mêmes, c’est-à-dire livrés aux bandits. La Minustah et la police semblent certes établir une base permanente dans le quartier populaire de Bel Air, une des bases des bandes armées lavalassiennes. La police a nettoyé les différentes artères de ce quartier en enlevant les carcasses de véhicules qui servaient de barricades, les vieux pneus et autres débris. Loin de décourager les chimères, ceux-ci promettent de s’en prendre à cette base militaire.

Une guerre déclarée contre les pauvres

Ce sont les pauvres qui payent tout le prix de la violence des chimères. Les quartiers bourgeois sont épargnés par les actes de violence, leurs supermarchés, leurs banques fonctionnent et ne sont pas affectés, alors que la vie cesse depuis près d’un mois dans les quartiers pauvres de la capitale. Les ouvriers vont au travail avec prudence, trois d’entre eux ont reçu des projectiles devant leurs usines. D’autres sont retournés en province, fuyant la terreur et l’insécurité galopante à Port-au-Prince, et on imagine la vie de ces milliers de gens, djobeurs, petits marchands, qui sont obligés de se terrer chez eux, quand on sait que ces personnes vivent au jour le jour.

2 novembre 2004