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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 79, mars 2004 Haiti - La loi des bandes armées

LDC n° 79, mars 2004
Haiti - La loi des bandes armées


Entre le moment où l’article ci-dessous a été écrit et celui il a été mis sous presse, l’agonie du régime d’Aristide en Haïti a été abrégée par l’intervention directe des États-Unis qui, apparemment, ne se sont pas contentés de presser Aristide de partir, mais l’ont fait partir manu militari.

Le dimanche 29 février, en effet, la démission d’Aristide a été annoncée, ainsi que son départ en exil. La veille encore, le président haïtien promettait de résister jusqu’au bout à l’attaque de la rébellion armée qui était à quelques kilomètres de Port-au-Prince. Bien sûr, Aristide aurait pu mentir à son propre peuple et prétendre rester alors que ses valises étaient déjà faites. Cela n’aurait pas été la première fois qu’il l’aurait trompé. Mais, alors qu’on apprenait, le lendemain lundi le` mars, qu’Aristide était en République centrafricaine, première étape d’un exil probablement en Afrique du sud, des témoignages convergents et sa propre déclaration indiquent que, le dimanche matin, des militaires américains armés, à moins qu’il ne s’agisse d’agents de la CIA, avaient débarqué dans le palais présidentiel pour le contraindre à signer une déclaration de démission et pour l’emmener de force vers l’aéroport. Les dirigeants américains démentent, bien sûr, ce qu’Aristide appelle « un coup d’État diplomatique ». Mais on peut encore moins croire les dirigeants américains qu’Aristide.

Ainsi donc, la chute d’Aristide qui, dans l’article qui suit, est encore formulée sous forme d’hypothèse probable, est devenue depuis une réalité. Et si le coup de force américain a précipité cette chute, il a pu être perpétré d’autant plus facilement qu’Àristide avait perdu le soutien de son propre peuple. Son régime avait bénéficié au moment de sa première élection, en 1990, d’un soutien populaire formidable. Ecarté une première fois du pouvoir, en 1991, par un sanglant coup d’État militaire, puis ramené au pouvoir par les troupes américaines en 1994, Aristide a continué à conserver longtemps un certain crédit auprès des masses pauvres. C’est lui-même qui a creusé la tombe de son propre régime en trahissant tous les espoirs que les masses pauvres avaient mis en lui.

Aristide n’a, en effet, rien fait, mais absolument rien, pour les masses pauvres. De plus en plus coupé des masses populaires, il avait placé de plus en plus son espoir d’aller jusqu’au bout de son mandat présidentiel dans le soutien des seules grandes puissances, notamment des États-Unis. Mais ces derniers l’ont soutenu comme la corde soutient le pendu. Aux yeux des dirigeants américains, il n’était utile que dans la mesure où il pouvait contenir les masses pauvres, les endormir, les décourager, sans rien leur céder. La crise politique qui s’est ouverte en décembre 2003 et qui s’est transformée, au début février, en crise militaire a montré qu’Aristide n’était plus capable de maintenir l’ordre. Devenu inutile pour les États-Unis, il a été jeté comme un citron pressé sans que les quartiers pauvres, terrorisés par ses milices armées, les « chimères », aient eu envie d’intervenir en sa faveur.

Nous avons complété l’article qui suit par des extraits de La Voix des Travailleurs, publication communiste révolutionnaire éditée en Haïti. Ils ont été écrits le 22 janvier 2004, c’est-à-dire à un moment où non seulement Aristide était encore au pouvoir, mais où la crise n’avait pas encore atteint sa phase militaire qui a conduit à l’effondrement du régime. Bien que dépassés par l’accélération des événements, ces extraits permettent de comprendre la situation politique qui a précédé l’effondrement, et surtout décrivent les acteurs parmi lesquels les troupes d’occupation américaines et françaises chercheront une prétendue « solution politique ». Une « solution politique » qui, contrairement aux déclarations des dirigeants des deux puissances impérialistes, les États-Unis et la France, n’aura rien de « démocratique ». Pas seulement parce que les forces de l’opposition politique ou militaire à Aristide, sur qui comptent les troupes d’occupation impérialistes, ont montré dans le passé leur haine atavique de la population pauvre. Mais, surtout, parce que l’écrasante majorité de la population crève littéralement de misère.

Il n’y a rien d’étonnant à ce que, si les premiers pillards ont été l’une ou l’autre des bandes armées opposées, aussi bien à Cap-Haïtien qu’à Port-au-Prince, la population pauvre se soit largement engouffrée dans la brèche.

La France et les États-Unis envoyent à Haïti des troupes d’occupation pour tenter de maintenir l’ordre mais pas de quoi sortir sa population de la misère. Même s’ils se présentent en "forces de paix, même s’ils ont la bénédiction de l’ONU, les 5 000 hommes prévus de la force internationale sont une force d’occupation impérialiste, destinée à protéger le pillage de ce malheureux pays, la misère inimaginable de sa paysannerie pauvre et la surexploitation des ouvriers de sa zone industrielle, payés à peine plus d’un euro par jour pour enrichier dres capitalistes américains, français ou... haïtiens.

2 mars 2004



Le régime d’Aristide est à l’agonie. À l’heure où nous écrivons, les bandes armées opposées à son pouvoir ont pris plus de la moitié du pays et s’approcheraient de la capitale, Port-au-Prince. La ville est déjà en état de guerre. La zone industrielle ne fonctionne plus, les magasins sont fermés et les rues sont livrées aux « chimères », les milices aristidiennes, pendant que la police, en débandade dans plusieurs villes de province, commence à se mettre à l’abri dans la capitale elle-même. L’aéroport est envahi de candidats au départ qui attendent d’hypothétiques avions. Tout en affichant sa volonté de résister jusqu’au bout, Aristide a fait partir ses enfants et un nombre important de dignitaires de son régime ont trouvé des missions urgentes à accomplir à l’étranger !

Les deux principales puissances, la France et les États-Unis surtout, ont non seulement cessé de soutenir Aristide, mais appellent à son départ tant il apparaît manifeste qu’Aristide n’a pas les moyens de reprendre le pays à la rébellion armée. En s’accrochant au pouvoir, il prolonge cependant un état d’anarchie militaire qui ne convient ni aux intérêts politiques ni aux intérêts économiques des grandes puissances.

Bien des rebondissements sont encore possibles, sinon probables. Il est difficile de prédire la capacité de résistance des chimères. Les membres de ces milices sont certes issus des quartiers populaires. Mais cela fait bien longtemps que les bandes de chimères, financées par Aristide, sont devenues une force d’encadrement de ces quartiers populaires, imposant leur loi par la violence et par la terreur. Il est peu vraisemblable que Cité Soleil, Carrefour et les autres quartiers pauvres appuient les chimères dans leur résistance éventuelle face aux bandes armées oppositionnelles.

Ce qui est certain, c’est que les classes populaires de Haïti qui paient très cher en sang, en souffrances, l’agonie du régime d’Aristide, paieront aussi cher l’instauration d’un nouveau régime sur les ruines du précédent. L’opposition politique n’est certainement pas plus proche des intérêts des classes populaires que ne l’était le régime d’Aristide. Au contraire. Aristide avait, par son passé, des racines dans les masses pauvres. Son influence était basée sur des illusions que ses années au pouvoir ont dissipées, au fil des ans, non seulement parce qu’il a gouverné le pays de façon despotique, mais, surtout, parce qu’il a trahi tous les espoirs que les masses pauvres avaient mis en lui pendant longtemps. Mais l’opposition politique n’a même pas ces liens passés avec les classes populaires. Ses dirigeants les plus connus haïssent et méprisent ouvertement les classes pauvres, de cette haine mêlée de peur qui est la caractéristique de la classe dominante haïtienne. Cette opposition politique, qui s’intitule « Plate-forme démocratique », réunit, d’une part, une coalition politique hétéroclite couvrant une large gamme de politiciens allant d’ex-ministres de Duvalier et des politiciens d’extrême droite jusqu’à des ex-maoïstes, en passant par toute une variété de sociaux-démocrates, intitulée « Convergence démocratique », et, d’autre part, un regroupement dit de la « société civile » réunissant toutes sortes de personnalités qui, contrairement aux précédents, n’ont pas eu l’occasion de se compromettre politiquement mais où dominent des représentants de la bourgeoisie locale personnifiée notamment par Apaid et Becker, deux patrons d’entreprises de la zone industrielle.

Cette coalition d’opposition, reconnue par la diplomatie internationale, n’est unie que par sa seule hostilité à Aristide. Si c’est elle qui devait prendre la succession d’Aristide et des siens au pouvoir, le régime qui en résulterait ne pourrait être qu’un régime autoritaire, violemment hostile aux masses laborieuses de Haïti.

Mais, de toute façon, ce n’est pas cette opposition politique qui sonne le glas du régime d’Aristide, mais l’opposition militaire, une coalition de forces militaires diverses. Cette coalition militaire s’est forgée au cours des toutes dernières semaines. Le point de départ en a été la rébellion des chimères de Gonaïves, pendant longtemps financées et armées par Aristide mais qui, après l’assassinat de leur chef, Amiot Métayer, ont changé de camp, ont proclamé leur opposition à Aristide et se sont emparées de la ville de Gonaïves. Les voyous financés et armés par Aristide pour encadrer et terroriser les quartiers pauvres de Gonaïves, qui s’intitulaient naguère « l’armée cannibale », se sont transmués en « Front de résistance de l’Artibonite ». C’est autour des chimères de Gonaïves que se sont agglutinées deux autres composantes, parfois étroitement entremêlées : des hommes de main armés des narco-trafiquants, très puissants dans cette région où les ports de Gonaïves et de Saint-Marc servent de points de transit pour le trafic de cocaïne en direction des États-Unis, rejoints par des officiers de l’ex-armée haïtienne dissoute par Aristide. Chamblain, un des chefs du FRAPH, principale milice para-militaire à l’origine d’un nombre incalculable d’assassinats et de tortures sous la dictature de Cédras, en est une des principales figures de proue. Guy Philippe, commissaire de police un temps sous Aristide, écarté et lui aussi fortement soupçonné d’être lié au milieu des narco-trafiquants, revenu de son exil à Saint-Domingue pour s’autoproclamer chef de la rébellion militaire, en est une autre. Ils ont été rejoints par nombre d’autres officiers de l’ex-armée haïtienne qui attendaient leur heure en se faisant discrets en Haïti même ou dans le Saint-Domingue voisin. Apparemment, ces ex-officiers sont parvenus à s’imposer comme chefs aux voyous armés. La bande armée ainsi constituée a pris d’autant plus facilement les villes du Nord - Hinche, Ouanaminthe et surtout Cap-Haïtien, deuxième ville du pays - que la police, la seule force militaire du régime, ne s’est pas donné la peine de résister. La police haïtienne ne comptait que quelque 4 000 hommes pour une population de 8 millions d’habitants. En outre, à en juger par les informations qui filtrent sur « l’armée rebelle », elle est mieux pourvue en matériel que la police elle-même. Les fonds venant des barons du trafic de drogue y sont sans doute pour quelque chose.

Mais c’est dire aussi que, si cette coalition militaire, avec ses voyous armés à la base et ses officiers d’extrême droite à sa tête, parvient à prendre Port-au-Prince, elle ne fera pas de cadeau à la population pauvre. Et Cité Soleil, notamment, cette vaste concentration de travailleurs, de chômeurs et de pauvres, qui a payé un lourd tribut aux chimères qui l’encadrent sous Aristide, risque de payer une deuxième fois. Car c’est à Cité Soleil et à toute sa population que ces bandes feront payer le prix de la résistance des chimères pro-aristidiennes. Chamblain et ses semblables chercheront à parachever l’oeuvre qu’ils ont largement entamée lors du coup d’État de Cédras, en 1991, lorsqu’ils ont massacré plusieurs milliers d’habitants de Cité Soleil.

Personne ne peut prévoir aujourd’hui comment se terminera l’agonie du régime aristidien et, surtout, comment la situation se stabilisera. La France avait envisagé, en un moment donné, une intervention militaire qui, dans le contexte où l’idée en avait été envisagée, aurait été un soutien de fait au régime d’Aristide. Les États-Unis s’y sont opposés. L’équipe républicaine au pouvoir n’a jamais porté Aristide dans son coeur, en raison non pas de ce qu’il est devenu au pouvoir mais de ce qu’il a été dans le passé. En outre, Bush n’avait certainement rien à gagner, en pleine année électorale, à une intervention militaire en Haïti pour sauver Aristide, alors que la présence américaine en Irak et en Afghanistan est de plus en plus mal vue par la population.

Cela dit, les grandes puissances peuvent difficilement accepter que se perpétue un état d’anarchie, avec la loi des bandes armées. Oh, elles savent se faire une raison de ce type de situation qui se perpétue dans bien des régions d’Afrique. Mais Haïti est, encore une fois, proche géographiquement des États-Unis, encore plus proche de Cuba. Et les riches Amériques ne veulent pas voir leurs côtes de nouveau envahies par des milliers de « boat people ». Des centaines d’Haïtiens prennent déjà des risques inimaginables pour atteindre les États-Unis, chassés simplement par la misère et la famine. Une guerre prolongée ne peut qu’augmenter le nombre de fuyards, désespérés de survivre. En outre, les États-Unis peuvent difficilement laisser Haïti devenir encore plus une base pour le trafic de la drogue.

À défaut de vouloir soutenir Aristide, dont elles jugent qu’il a définitivement perdu la partie, les grandes puissances, la France en tête, préparent l’envoi d’une force de police destinée à remplacer un appareil d’État complètement disloqué. On dira que c’est pour aider un gouvernement de « consensus national ». Encore faut-il qu’elles trouvent une solution politique pour remplacer Aristide, que, jusqu’à présent, elles n’ont pas trouvée. Ce n’est pas que manquent des politiciens prêts à servir d’hommes de paille aux puissances occidentales. Mais c’est qu’il y en a trop, et ils sont rivaux. En outre, les bandes armées de différentes sortes accepteront-elles de se désarmer à l’appel d’un « gouvernement de consensus national », concocté entre Paris et Washington ? Ces bandes armées sont capables de terroriser les masses pauvres, déjà démoralisées par les trahisons d’Aristide et saignées par les chimères. Elles ne sont pas pour autant fiables, ni du point de vue de la bourgeoisie autochtone, ni du point de vue de l’impérialisme. Les Apaid, Becker, les chefs de l’opposition politique, se reconnaissent une identité d’objectif immédiat avec les chefs de guerre dans la mesure où les uns comme les autres réclament le départ d’Aristide. Mais, en tant que patrons, ils n’ont pas envie que les bandes armées rivales se disputent Port-au-Prince et empêchent la zone industrielle de reprendre son activité habituelle. Il faut se souvenir aussi que les États-Unis avaient été obligés d’intervenir contre le régime militaire de Cédras, que leurs services secrets avaient pourtant aidé à s’installer en renversant Aristide, tant la corruption généralisée, les trafics en tout genre, le racket des militaires sur les entreprises elles-mêmes, étaient devenus un facteur de déstabilisation. Or, désarmer les bandes armées n’est pas une mince affaire et il faudrait pour cela bien plus qu’une force de « maintien de la paix ».

Mais, le plus révoltant dans tout cela, c’est que ces grandes puissances ne se posent le problème de la consolidation d’un nouveau régime en Haïti qu’en termes de soutien militaire à une éventuelle équipe politique encore à trouver. Mais l’instabilité chronique de Haïti vient fondamentalement de l’immense misère de ses masses, des inégalités entre une petite couche de riches bourgeois et l’écrasante majorité de la population, et du pillage permanent auquel Haïti a été soumise tout au long de son histoire au profit de la bourgeoisie française au début, puis de plus en plus au profit du grand capital américain.

Une petite fraction de l’immense richesse des États-Unis suffirait à transformer complètement ce pays, à le doter des infrastructures qui lui manquent et à lui permettre de vivre. Mais toutes les grandes puissances qui, aujourd’hui, prétendent se pencher sur le sort de ce pays ont contribué à le transformer en un véritable camp de concentration dont les occupants sont enfermés dans la misère dans un pays ruiné. Quiconque a pu franchir, en une demi-heure d’avion, la distance qui sépare les terres désertifiées de Haïti, au sol pourtant si riche dans le passé, de Miami, avec ses paysages de carte postale, de paradis sous les tropiques, visualise physiquement ce qu’inégalité, sous-développement, injustice et capitalisme signifient.

Un seul des navires de guerrre tournant autour de Haïti produit plus d’électricité pour sa propre consommation qu’il ne se produit d’électricité pour tout Haïti. Mais ces navires ne sont là que pour intercepter et ramener sur l’ïle les pauvres embarcations d’Haïtiens qui essaient de fuir. Il y a là le réumé des relations entre les puissances impérialistes et Haïti.

27 février 2004



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Haïti - L’agonie du régime d’Aristide - Extraits de la Voix des Travailleurs du 22 janvier 2004

Une vague de contestation se lève contre Aristide

Port-Au-Prince, 22 janvier 2004

La nouveauté de la situation qui s’est créée depuis le début de décembre 2003 est l’ampleur et la fréquence des manifestations contre Aristide. Alors que l’opposition s’agitait depuis les élections de 2000, elle n’avait réussi que très sporadiquement à organiser des manifestations un tant soit peu représentatives. Ce n’est plus le cas.

Un mouvement de contestation est en train de se dessiner. Les manifestations se multiplient et la répression - tantôt celle de la police officielle, tantôt celle des chimères quand ce n’est pas les deux - ne décourage pas les participants de revenir la fois suivante aussi ou plus nombreux. Le mouvement ne se limite pas à Port-au-Prince ou à Gonaïves. Il touche, avec plus ou moins d’ampleur, les villes du Nord et du Centre du pays. Il fait bouger la caste politique à l’intérieur et la diplomatie des grandes puissances à l’extérieur.

Quelle est l’ampleur du mouvement ? Quelle en est la dynamique ? Quelle en est la composition sociale ? Quels en sont les objectifs affirmés... et, derrière ceux-ci, les objectifs réels ? Voilà les questions qui se posent, avant de pouvoir supputer ses chances de succès et ce qu’il peut représenter du point de vue des intérêts des travailleurs.

Les chimères cristallisent et unifient des mécontentements disparates

La violente intervention des chimères à la faculté des Sciences humaines, le 5 décembre 2003, a été le tournant. Elle a donné à la contestation une base combative large avec les étudiants qui ont fourni, depuis lors, le gros des manifestants.

Ce n’était pas la première incursion des chimères dans les facultés. Mais ce fut l’intervention de trop. Ce n’était pas, non plus, le début de la contestation estudiantine. Mais c’est à partir de là qu’elle devint politique, aboutissant à la seule revendication du départ d’Aristide et rejoignant l’opposition existante, de fait d’abord puis, avec la publication d’une « plate-forme démocratique », officiellement.

Depuis quelque temps déjà, le milieu estudiantin était en ébullition, sur des revendications ou des craintes pour l’essentiel corporatistes. La révocation du rectorat par Aristide, la revendication de « l’autonomie universitaire » ont été les éléments moteurs de la lente et progressive mobilisation du milieu étudiant. Sur ce point, la comparaison s’impose d’ailleurs avec la mobilisation des élèves en 1986, facteur déclenchant de la mobilisation générale qui avait poussé Duvalier à partir. Elle n’est pas à l’avantage du mouvement estudiantin actuel - en tous les cas, pas pour le moment.

En 1986, les élèves ont été dès le début motivés par des aspirations qui ne se limitaient pas à leur statut dans la société, à la préservation ou à la consolidation d’une situation particulière, porteuse de l’espoir d’échapper à la misère commune des classes populaires. Leur opposition au clan Duvalier, leurs revendications à plus de libertés et de démocratie, malgré leur caractère vague, rejoignaient les aspirations de l’ensemble de la société. Le mouvement « d’aller au peuple » pour le « conscientiser », combattre l’analphabétisme en allant enseigner dans les villages, avait ses limites. Il charriait, aussi, bien des naïvetés - naïvetés compréhensibles cependant après trente ans de dictature féroce et d’isolement pas rapport à l’extérieur. Il était cependant porteur d’idéaux généreux. Il se posait le problème du sort de la population pauvre des villes et des campagnes, sans être capable, il est vrai, d’apporter des solutions.

Le mouvement actuel des étudiants s’est amorcé autour de revendications purement universitaires. Avec l’irruption violente des chimères dans les facultés, la vie réelle, celle que vivent les quartiers populaires, a rejoint les préoccupations universitaires. Oh, bien sûr, beaucoup de ces étudiants sont issus des milieux populaires et en tant que tels, ils connaissent la vie des quartiers pauvres. Mais l’accès à l’université leur apparaît un moyen d’y échapper. Lorsqu’ils protestent contre la « violation des privilèges universitaires », ils n’expriment pas seulement une légitime réaction contre la terreur semée par les chimères. Ils proclament leur droit, à eux, d’y échapper. Dans la formulation même, c’est une tentative de défendre leurs propres privilèges futurs. Que la plupart des étudiants n’en soient pas conscients, voire que certains d’entre eux cherchent à échapper aux limites du mouvement, ne change rien à l’affaire. Les forces politiques incarnées par Convergence et surtout, les prétendus représentants autoproclamés de la « société civile » ne s’y sont pas trompés. Ils ont proposé leurs services, sachant que le mouvement étudiant n’était hostile ni à ce qu’elles étaient, ni à la perspective qu’elles entendaient incarner. Elles n’ont pas eu trop de mal à imposer leur direction politique au mouvement étudiant, au nom de la « plate-forme démocratique ».

Les étudiants eux-mêmes ont fait l’expérience que cette direction-là veut bien la chute d’Aristide - c’est d’ailleurs à cela que se limite son programme politique - mais pas du tout une remise en cause, fût-elle littéraire, du rôle de la classe privilégiée dans ce pays. Même l’innocente banderole affirmant que « la bourgeoisie nous a volé la révolution de 1804 » a failli être enlevée, dans les enceintes pourtant de la faculté des Sciences humaines, sur demande d’un représentant du groupe des 184, au nom de l’unité du mouvement, bien entendu. Comme a été demandé aux étudiants d’effacer le graffiti ou le slogan, plus explicite : « À bas les politiciens corrompus, bourgeois tilolit, État corrompu ». Que ce genre de banderole chatouille les yeux des représentants du groupe des 184 et de la Convergence en dit long sur ce que sont ces gens. Qu’ils demandent que la banderole soit enlevée en dit long sur leur conception de la démocratie. Que des étudiants aient accepté d’effacer le slogan de ces banderoles montre leur pusillanimité politique. Le courage face à la police ou aux chimères n’implique ni clairvoyance, ni courage politiques.

Bien sûr, le mouvement des étudiants peut évoluer dans le combat lui-même, sortir de son corporatisme, formuler des revendications qui concernent les masses pauvres, les inégalités sociales criantes, l’exploitation des ouvriers et des paysans par une poignée de dynasties de grands bourgeois alliés au grand capital américain ou français. Mais le fait de se limiter à l’objectif de renverser Aristide et rien qu’à cela, sans aller au-delà, sans se poser la question de pourquoi Haïti ne parvient à échapper ni à la dictature ni à la misère, limite leur propre compréhension et les livre, pieds et poings liés, à l’opposition dont ils sont en passe de devenir les fantassins peu exigeants.

La base sociale et les objectifs de l’opposition

Lors des élections contestées des 21 mai et 26 novembre 2000, le succès électoral de Lavalas d’abord, puis d’Aristide ne résultait pas seulement de la tricherie ni de la pression des chimères - bien que les deux aient été importants et témoignaient avant tout du mépris des lavalassiens à l’égard de leur propre base sociale. La popularité d’Aristide version 2000 n’avait plus grand-chose à voir avec ce qu’elle avait été avant et après son élection de 1990. La trahison des espoirs qu’il avait soulevés, son incapacité à faire quoi que ce soit pour les pauvres, les enrichissements scandaleux de son entourage et de lui-même, son retour dans les fourgons de l’armée américaine, ses compromissions avec les pires crapules des régimes précédents, son respect craintif des riches et des puissants, sont passés par là. Le soutien des masses populaires à son égard devenait de plus en plus passif. Mais il n’avait pas encore disparu, pas au point que les quartiers populaires votent pour d’autres.

Malgré sa servilité à l’égard des possédants, Aristide n’a pas et ne pouvait pas gagner le noyau dirigeant de la « société civile », c’est-à-dire la bourgeoisie d’affaires. À part quelques individus, la bourgeoisie n’a jamais pardonné à Aristide d’avoir incarné un espoir pour les pauvres. Elle se faisait une raison d’Aristide qui ne les gênait pas dans les affaires, bien au contraire, mais elle ne l’aimait pas.

Mais elle n’avait pas le choix. Les politiciens de l’opposition, un ramassis hétérogène, mêlant des ex-macoutes à des ex-maoïstes, saupoudrés de déçus d’Aristide qui se considéraient mal récompensés, n’étaient pas crédibles, pas même aux yeux de cette « société civile », cette couche privilégiée au sens large du terme, c’est-à-dire ces quelque 10 % de la population, joignant aux bourgeois d’affaires petits et grands, la petite bourgeoisie intellectuelle et de façon générale tous ceux qui sont, ou se sentent, ne pas faire partie de la masse méprisée des ouvriers, des chômeurs, des petits marchands ou paysans. C’est auprès de cette couche-là que l’opposition politique a toujours cherché reconnaissance et représentativité, en méprisant souverainement les classes populaires. En contestant Aristide, ils ne contestaient pas seulement l’apprenti dictateur - aux yeux de la bourgeoisie d’affaires, gouverner de manière dictatoriale les classes populaires n’a jamais été un handicap - ils contestaient surtout l’élu de la population pauvre.

C’est cette incapacité de Convergence démocratique à se faire reconnaître comme une alternative politique par la classe privilégiée elle-même qui a poussé à la création du groupe des 184. La fiction de « représentants de la société civile », l’apolitisme affirmé, étant plus susceptibles d’être acceptés par l’ensemble de la classe privilégiée, y compris par ceux, enseignants, intellectuels, médecins, artistes, attirés un moment par Aristide, mais qui s’en sont détournés. L’opération semble avoir réussi.

Apaid passe plus facilement comme représentant du mouvement de contestation que les ex-macoutes à la de Ronceray, Reynold-George ; les ex-militaires putschistes à la Himler Rébu ou les girouettes à la Pierre-Charles, K-Plim. Il peut même espérer capter à son profit non seulement les aspirations de la bourgeoisie d’affaires grande et petite qu’il représente directement, mais des mécontentements aussi divers que celui des petits marchands grugés par le scandale des coopératives, voire celui des chimères passés dans l’opposition contre Aristide. Car il ne faut pas oublier qu’un des facteurs majeurs de la crise politique et de la déstabilisation du régime, outre la colère des étudiants, est la révolte des chimères de Gonaïves qui se considèrent provoqués par l’assassinat d’Amiot Métayer.

Ce mélange contradictoire ne fait pas encore une politique - mais en ont-ils besoin, eux qui ne cherchent qu’à préserver l’ordre social existant sans Aristide - mais il ébranle d’autant plus le régime lavalas que celui-ci a perdu sa base sociale. Les dernières semaines sont éloquentes. Aristide ne parvient pas à mobiliser les quartiers populaires contre l’opposition. Alors que pendant plusieurs années, cette dernière faisait périodiquement la démonstration qu’elle n’avait pas de soutien dans la masse de la population, depuis que les étudiants alimentent les manifestations auxquelles l’opposition appelle, c’est au contraire Aristide qui fait la démonstration de son incapacité d’organiser des contre-manifestations convaincantes. C’est par l’intermédiaire de la police ou de ses chimères armés qu’il cherche à briser la contestation. Il ne fait même plus appel, en réalité, aux quartiers pauvres, comme il savait le faire naguère ; il cherche à les terroriser.

Les quartiers populaires ne semblent plus mobilisables avec des mots ou avec des discours - pas même ceux d’Aristide. Oh, sans doute pourraient-ils l’être, si au lieu des mots, Aristide réalisait ne serait-ce qu’une petite partie des espoirs qu’il avait suscités. Mais il ne le fait pas. Il est trop respectueux des possédants pour toucher à leurs privilèges, condition élémentaire pour venir en aide aux plus pauvres. Lui, le démagogue versatile de ses débuts est devenu, manifestement, assez responsable devant les possédants et l’impérialisme pour accepter de perdre son pouvoir, plutôt que de prendre des mesures en faveur des classes populaires qui pourraient le sauver.

Aristide et l’impérialisme américain

(Port-au-Prince, le 22 janvier 2004)

(...)

Le climat politique se détériore et semble très défavorable à Aristide. (...)

Mais si les patrons qui dirigent l’opposition ont pris une telle importance sur le terrain politique, c’est grâce à Aristide lui-même qui leur a accordé de la considération au lieu de les mettre au pas pour leurs malversations, leur organisation de la hausse des prix, leurs dettes en impôts non payés depuis des années et en factures des services publics de l’État.

II aurait pu mener une politique différente pour redresser la situation générale du pays. (...) Mais Aristide n’a cessé de folâtrer avec la « société civile », avec « les élites », oubliant que son poste de président il le devait à la mobilisation des masses pauvres.

D’un autre côté, il était accepté comme interlocuteur privilégié par les Américains qui l’avaient ramené dans leurs fourgons, le considérant comme

la meilleure solution pour empêcher une explosion incontrôlable en Haïti !

Et c’est à cause de son influence, de sa capacité d’être écouté par les masses pauvres d’Haïti, que jusqu’ici il avait été « admis », voire soutenu, par les Américains. Les dirigeants de l’impérialisme américain estimaient qu’Aristide était la moins mauvaise solution pour maintenir l’ordre en Haïti. Ils ne le considéraient cependant pas comme quelqu’un de totalement fiable, son passé de leader populaire entretenait leur vigilance à son égard. Ils l’ont ramené en Haïti après en avoir chassé les putschistes de l’armée, puis ils l’ont laissé se représenter aux présidentielles, mais ils ont toujours trouvé toutes sortes de prétextes pour ne pas lui accorde les aides financières internationales (élection législatives frauduleuses, manque de démocratie).

Mais tout en faisant mine de réclamer plus de démocratie ou plus de droits pour les opposants, les USA ne leur ont jamais accordé leur soutien et n’ont jamais lâché Aristide. Celui-ci a toujours été considéré comme leur meilleure carte pour maintenir une relative paix sociale en Haïti, jugement fondé sur les illusions dont Aristide était capable de nourrir les couches pauvres d’Haïti.

C’est grâce à cela qu’il pouvait maintenir l’ordre, mais aujourd’hui l’ordre est gravement troublé par les manifestations, par les exactions des chimères et Aristide ne paraît pas pouvoir compter sur sa propre base populaire, hormis les voyous armés et financés par lui qui se nomment les « chimères ».

(...)

Même un Aristide affaibli par les manifestations actuelles pourrait avoir quelque utilité aux yeux des Américains, plus que les Apaid, Convergence et Cie qui n’ont aucune prise réelle sur la population laborieuse et pauvre, celle surtout dont la colère est à craindre. Ce qui veut dire qu’en l’absence de quelqu’un comme Aristide, ce serait la porte ouverte à toutes sortes d’événements incontrôlables par la suite. Ce que ne souhaitent évidemment pas les Américains. Mais ils ne peuvent ni tout prévoir ni tout contrôler.

Il est difficile de dire comment va évoluer la situation actuelle ; elle peut changer d’un moment à l’autre. Dans la journée de mercredi 21 janvier, Aristide et sa police ont réussi à bloquer et étouffer dans l’oeuf une manifestation qui devait partir de l’université avec étudiants et enseignants. Ce fut un échec pour les organisateurs car personne ne put quitter les environs de l’université pour aller défiler en ville. Dans le même temps, les parlementaires lavalassiens défilaient dans Port-au-Prince avec une manifestation de plusieurs milliers de personnes ! Est-ce le début de la remobilisation du camp lavalassien ? Ou est-ce un baroud d’honneur ? Trop tôt pour le dire !

(...)

Même si Aristide se sortait de cette crise, il serait considérablement affaibli et le mouvement dit Lavalas encore plus. Autant dire que ses adversaires reviendront à la charge à la première occasion, histoire de démontrer aux Américains qu’Aristide n’est pas capable de maintenir l’ordre !

Quoi qu’il en soit, pour les travailleurs, leurs espoirs ne peuvent être placés ni dans un camp ni dans l’autre. L’un est celui d’un homme qui a trahi les espérances que la population avait placées en lui, l’autre celui des prétendus démocrates des « 184 », c’est celui des patrons qui exploitent et exercent une dictature de tous les instants sur les travailleurs de leurs entreprises.

Si c’est ce camp qui l’emporte, les travailleurs ne devront pourtant pas considérer que la chute d’Aristide est une défaite pour eux. La défaite, ils l’ont déjà subie, il y a quelques années, quand Aristide a abandonné tous les objectifs qu’il mettait en avant lorsqu’il n’était que le militant de TKL. Une fois président, il s’est tout de suite surtout soucié d’avoir de bons rapports avec les riches, avec l’armée. Et c’est ce qui lui a d’ailleurs valu d’être renversé par cette armée qu’il croyait avoir mise dans sa poche.

Aujourd’hui, dix ans après, il mène la même politique fondée sur le respect des intérêts des riches au détriment de ceux des travailleurs et des pauvres. Il n’a toujours rien fait pour contraindre les patrons à verser ce qu’ils doivent aux caisses publiques, pour les obliger à respecter un minimum d’obligations sociales, à commencer par un salaire minimum réévalué en fonction de la valeur réelle de la gourde, au moins au niveau des salaires en dollars US de 1986/1987, le respect des droits élémentaires de se réunir, de se grouper en association ou syndicat de travailleurs, le droit de s’exprimer librement sur les lieux de travail.

Quelle que soit l’issue de la crise actuelle, il faudra que les travailleurs en tirent la leçon qu’ils doivent se donner les moyens de peser, eux-mêmes, sur la vie politique, comme les étudiants réussissent à le faire. D’autant plus que le poids des travailleurs et leur rôle sont infiniment plus importants que ceux des étudiants dans la société. C’est ce qui est important pour l’avenir, mais pas du tout de se placer à la remorque de l’un ou l’autre camp qui, tous les deux, sont ennemis des travailleurs et des classes pauvres. Ceux-ci seuls peuvent imposer les changements qui sont nécessaires à l’amélioration de leur sort, mais aussi à toute la population, des petites marchandes aux petits transporteurs, taximen, à tous ceux qui n’ont que leur travail pour vivre.

Se battre contre la dictature et les chimères, oui ! Mais pas derrière Apaid et Cie ou les politiciens ex- ou futurs macoutes

(Port-au-Prince, le 22 janvier 2004)

Depuis l’agression sauvage des chimères contre la faculté des Sciences humaines, le 5 décembre dernier, les étudiants sont engagés dans une lutte courageuse pour protester contre cette agression et, au-delà, contre l’évolution de plus en plus marquée du régime lavalas vers la dictature. Les bastonnades, la répression souvent violente des manifestations, les fusillades ne les ont pas découragés. Les manifestations se multiplient et le nombre de manifestants s’accroît. Et le régime, malgré ses efforts, a du mal à mobiliser contre eux, en dehors des chimères eux-mêmes. Contrairement à d’autres époques, les quartiers populaires n’ont nullement envie de voler au secours d’Aristide.

Et pour cause. Les classes populaires qui avaient naguère porté Aristide au pouvoir, qui l’avaient défendu contre le coup d’État de Lafontant, qui ont assuré pendant longtemps ses succès électoraux et ceux de Lavalas, ont toutes les raisons de se sentir aujourd’hui trompées, trahies.

Personne n’avait la naïveté d’espérer la lune de l’accession d’Aristide au pouvoir. Mais nombreux avaient été dans les classes pauvres ceux qui en espéraient un peu moins de misère, un peu plus de respect. Après tant d’années de dictature sous Duvalier, puis de dictatures militaires, féroces à l’égard des travailleurs, des chômeurs, des petits paysans, ils espéraient une politique un peu plus favorable aux plus pauvres. Aucun de ces espoirs n’a été réalisé. La misère ne cesse de s’accroître. Les services publics les plus indispensables, l’eau potable, le ramassage des fatras, les hôpitaux sont à la dérive. Le pouvoir d’achat des travailleurs de la zone industrielle a été divisé par trois. Mais combien plus nombreux encore sont ceux qui n’ont même pas de travail ? Dans combien de familles de prolétaires il n’y a pas de quoi manger tous les jours ? Et dans plusieurs régions comme le Nord et le Nord-Ouest, la famine est installée et commence à tuer.

Le régime lavalas n’est certainement pas le seul responsable du sort catastrophique des classes laborieuses. Ceux qui le prétendent sont de fieffés menteurs. Les travailleurs des villes et des campagnes n’ont jamais connu autre chose dans ce pays que la misère extrême. Ils ont toujours subi le mépris des classes privilégiées qui vivent pourtant de leur travail. Ils n’ont jamais rien reçu de la part des dirigeants de l’État que des coups.

Le régime lavalas n’est pas pire que ceux qui l’avaient précédé. Mais il n’est en rien meilleur non plus. Là est certainement la plus grande déception pour ceux qui avaient cru en Aristide et qui l’ont porté au pouvoir. Il est aussi méprisant vis-à-vis des pauvres, aussi corrompu, aussi favorable aux riches qui continuent à s’enrichir pendant que les pauvres n’ont que leurs yeux pour pleurer leurs espoirs déçus. Aux pilleurs des caisses publiques sont seulement venus s’ajouter d’autres, issus de Lavalas. À commencer par Aristide lui-même. Celui qui se posait il y a quinze ans en porte-parole des pauvres est devenu le riche baron de Tabarre.

Et pire encore : le régime foule aux pieds même la dignité des travailleurs et des pauvres, en livrant les quartiers populaires aux chimères qui se distinguent de moins en moins des macoutes de Duvalier.

Les étudiants se sont révoltés, à juste raison, contre l’incursion violente des chimères dans leur faculté. Mais les travailleurs, mais les pauvres qui vivent à Cité Soleil, ne subissent pas la terreur des chimères à l’occasion d’une incursion ou d’une manifestation, mais en permanence. Mettre fin à la dictature des chimères est de leur intérêt, autant et plus que de l’intérêt des étudiants.

En combattant cette dictature, les étudiants donnent un exemple de courage. Leur combat n’est cependant pas le combat des travailleurs.

D’abord parce que les étudiants limitent eux-mêmes leur combat au respect des privilèges des universités pour les plus modérés d’entre eux et au départ d’Aristide pour les plus radicaux. Ils se désintéressent de la situation intenable des classes laborieuses, de leur misère et des causes de cette misère. Ils ont pourtant tort, car la dictature, le règne des chimères, poussent sur le terreau de la pauvreté extrême et de l’inégalité sociale.

Et surtout, si les étudiants sont les fers de lance de la contestation, ils n’en assurent pas la direction politique. Ils laissent cette direction à d’autres.

Ils la laissent à la « Convergence démocratique », cette association de politiciens véreux qui se sont vendus dans le passé, les uns à Duvalier, les autres aux généraux qui se sont relayés au pouvoir, d’autres encore à Aristide lui-même, et certains à tous ceux-là successivement. Cette association de politiciens est tellement déconsidérée cependant, tellement peu crédible, tellement peu utilisable pour la classe privilégiée de ce pays et pour ses protecteurs des grandes puissances, que certains éléments de la bourgeoisie elle-même ont dû mettre la main à la pâte pour faire un travail habituellement laissé à la caste politique. Ils ont dû constituer eux-mêmes une force politique, dirigée directement par de riches patrons d’entreprise comme Apaid ou Becker. Par rapport aux politiciens corrompus de la « Convergence », ils ont pour eux de n’avoir été ministres ni sous Duvalier, ni sous les généraux. Ils se sont contentés de s’enrichir sous la protection des uns comme des autres.

Ces gens-là s’intitulent les « représentants de la société civile ». Rien que cette prétention rappelle qu’ils considèrent que la société, c’est eux, patrons d’entreprise, bourgeois grands et petits, dignitaires de l’Église, et rien qu’eux. Les ouvriers, les chômeurs, les djobeurs, les petits marchands, les petits paysans, la majorité écrasante de la population n’existent tout simplement pas. Ces gens-là ont toujours été hostiles à Aristide, et le sont toujours, non pas à cause de ce qu’il est devenu, protecteur des riches et riche lui-même, mais à cause de ce qu’il a été, fût-ce seulement en paroles, fût-ce seulement pour un court moment. Les possédants de ce pays ont toujours été à courte vue même du point de vue de leurs intérêts, stupides à force d’être aussi avides que peureux devant la masse des pauvres. Ils n’ont jamais pardonné l’égarement de leurs dirigeants politiques du côté des « miséreux ».

Apaid et Cie, leurs représentants politiques d’aujourd’hui, se servent des étudiants et essaient de canaliser les mécontentements pour tenter d’écarter Aristide. Mais les travailleurs, les classes pauvres n’ont rien de bon à attendre de ces gens-là. Et ceux qui travaillent sur la zone industrielle ne se font pas d’illusions : ils savent qu’avec Apaid, ce ne sera pas mieux qu’avec Aristide. Ces gens-là osent prétendre incarner la liberté face à la dictature d’Aristide mais dans leurs entreprises, c’est la dictature contre ceux qui y travaillent. Ils osent parler de « nouveau contrat social » et dénoncer la misère, mais ils sont les principaux responsables et profiteurs de la misère.

Qu’est-ce qui empêche donc Apaid ou Becker et tous les autres patrons qui se pavanent à la tête des manifestations de soulager au moins la misère de leurs propres ouvriers, ne serait-ce qu’en rétablissant le pouvoir d’achat des salaires du temps de Duvalier, qui ne prétendait pourtant pas être un ami des ouvriers ? Le salaire de 3 $ US correspond aujourd’hui à 135 gourdes. Qu’est-ce qui les empêche de reconnaître aux travailleurs des droits démocratiques élémentaires, comme celui de se réunir, de se syndiquer ? Qu’est-ce qui les empêche d’arrêter de révoquer pour un oui ou pour un non ? Qu’est-ce qui les empêche d’assurer des conditions de travail, d’hygiène et de sécurité dignes d’êtres humains et pas d’une porcherie ?

Mais pas un travailleur sensé de la zone industrielle n’espère tout cela de son patron. De AGC, propriété d’Apaid, à PB Apparel SA, appartenant à Becker, en passant par Michiko, dans toutes les entreprises des chefs de file de la « société civile », l’exploitation est aussi féroce, les conditions de travail aussi infectes, les salaires aussi bas que partout. Les profits de ces patrons viennent précisément de tout ce qui fait la misère de leurs ouvriers.

Alors, si les travailleurs peuvent se retrouver aux côtés des étudiants et aux côtés de ces jeunes des quartiers pauvres entraînés dans les manifestations pour s’opposer aux chimères, il ne faut pas qu’ils acceptent ce que les étudiants acceptent : taire leurs revendications au nom de « l’unité du mouvement » contre Aristide.

Dans la guerre entre le camp d’Aristide et celui de l’opposition, aucun ne représente les intérêts des travailleurs et des pauvres. Les deux représentent, au contraire, la continuation de la misère et de l’oppression pour les classes laborieuses. La forme elle-même ne changera pas nécessairement : les chimères pro-Aristide d’aujourd’hui peuvent se transformer en chimères favorables à l’opposition, pour peu qu’on les paye pour cela. Ceux de Gonaïves ne sont pas devenus meilleurs depuis qu’ils s’opposent à Aristide.

Se battre contre la dictature et les chimères, oui. Mais pas derrière Apaid et Cie ou les politiciens ex- ou futurs macoutes dont le régime sera toujours une dictature contre les travailleurs et les pauvres.

Se battre pour les libertés, oui, mais pas seulement celle d’une petite minorité qui s’intitule « l’élite » et qui méprise la majorité pauvre de la société. Il faut exiger pour les travailleurs la liberté de défendre leurs conditions d’existence à l’intérieur même des entreprises, le droit de s’organiser et de contester le pouvoir du patron.

Et il faut exiger la liberté qui, pour les classes populaires, conditionne toutes les autres : celle de ne pas mourir de faim, c’est-à-dire de trouver du travail et, lorsqu’on en a un, de toucher un salaire qui permette de vivre. Ce qui signifie imposer à Apaid et ses semblables des salaires corrects. Ce qui signifie leur imposer qu’ils investissent en Haïti même les profits qu’ils réalisent par l’exploitation de leurs travailleurs, au lieu de placer leurs capitaux dans les banques américaines. Ce qui signifie imposer à l’État lui-même qu’au lieu de livrer les caisses publiques aux bourgeois, aux hauts fonctionnaires corrompus et aux politiciens grands mangeurs, il fasse rentrer les impôts des riches et qu’il consacre l’argent à créer des emplois utiles, à commencer par des grands travaux pour construire des adductions d’eau dans les quartiers populaires, pour assurer le ramassage des fatras, pour constituer un réseau routier, pour construire et faire fonctionner des hôpitaux et des dispensaires.

Les hausses de prix rendent inabordables même les produits de première nécessité pour un nombre croissant de pauvres. La malnutrition et la famine qui en résultent menacent d’une catastrophe humaine majeure. Le seul moyen de l’éviter est de prendre des mesures draconiennes : réquisitionner les stocks d’aliments détenus dans un but spéculatif pour les distribuer à ceux qui ont faim, prélever sur les fortunes des plus riches de quoi importer les produits alimentaires qui manquent pour les vendre à prix coûtant dans des magasins d’État. Ceux qui ont faim ne peuvent pas attendre, ni se contenter de mots et de promesses.

Le mouvement d’opposition espère canaliser à son profit et autour de la seule revendication du départ d’Aristide les multiples mécontentements qui taraudent la société. Ce que l’on peut souhaiter de mieux, c’est que l’agitation des étudiants touche et entraîne les classes laborieuses et que celles-ci ne se contentent pas des mots creux qu’on leur sert comme programme mais se battent pour des revendications dont la satisfaction est vitale pour eux, et qui correspondent, aussi, aux intérêts de l’écrasante majorité de la société.



Des trois extraits de « La Voix des Travailleurs », écrits donc le 22 janvier 2004, c’est celui-ci qui est le plus dépassé par l’accélération des événements qui ont conduit les États-Unis à faire partir Aristide. Deux semaines avant cependant, les États-Unis parlaient encore d’un gouvernement « légitime » en parlant du régime d’Aristide et cherchaient entre différentes solutions politiques.

L’intérêt de l’article est d’expliquer pourquoi Aristide a fait l’affaire des Américains jusqu’à une date récente. Bien que ramené par les troupes américaines sous l’administration Clinton, l’administration Bush n’a jamais caché son aversion pour Aristide et sa méfiance à l’égard de son manque de fiabilité. Elle l’a soutenu faute de mieux. Lorsque, cependant, Aristide a cessé d’être utile, Washington l’a largué sans le moindre état d’âme.