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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 71, mars 2003 Haïti : Luttes de clans sur fond de misère croissante

LDC n° 71, mars 2003
Haïti : Luttes de clans sur fond de misère croissante


En Haïti, la situation politique est marquée par la lutte pour le pouvoir entre deux clans. D’un côté, le camp « Lavalas », celui du président en place, Jean-Bertrand Aristide, qui monopolise la quasi-totalité des postes et des positions, aussi bien ceux issus d’élections notoirement truquées que ceux à la tête de grandes entreprises publiques. En face, une vaste coalition regroupe tout l’éventail politique du pays, allant d’anciens ministres de la dictature des Duvalier jusqu’à d’anciens dirigeants maoïstes.

Cette opposition hétéroclite essaie depuis plusieurs mois de capter le mécontentement grandissant dans la population pour obtenir le départ d’Aristide ou au moins de nouvelles élections. Elle cherche surtout à convaincre le gouvernement américain de sa représentativité afin d’obtenir un soutien qu’elle ne trouve pas vraiment dans la population.

La petite guerre politique qui oppose les deux camps se déroule sur le fond d’une misère grandissante. La hausse du prix des produits pétroliers au début de l’année 70 % pour l’essence , décidée par le gouvernement, de par ses répercussions sur le prix du transport public, a donné un coup d’accélération brutal à l’érosion du pouvoir d’achat des salaires ouvriers, due à l’inflation. On en est arrivé à une situation telle que certains travailleurs de la zone industrielle de Port-au-Prince, habitant dans des quartiers particulièrement éloignés, devaient dépenser 40 gourdes pour leur trajet aller-retour, alors que leur salaire quotidien n’est que de... 36 gourdes !

La situation est devenue intenable, même du point de vue de la poursuite de l’exploitation capitaliste, amenant le gouvernement à augmenter le salaire minimum avec le consentement tacite du patronat lui-même. Aristide est venu en personne annoncer devant les travailleurs de la zone industrielle que le salaire minimum allait passer à 70 gourdes. Son annonce a été cependant froidement accueillie, tant la hausse à retardement du salaire nominal est loin de compenser les hausses de prix et la perte de pouvoir d’achat. Même avec cette hausse du salaire minimum, ce dernier, converti en dollars US, est à peine la moitié de ce qu’il était sous la dictature de Duvalier !

Comme si la misère ne suffisait pas, un nombre croissant de quartiers sont livrés aux agissements d’hommes de main armés, liés au pouvoir Lavalas. Certains quartiers populaires de Port-au-Prince, comme Cité Soleil, sont contrôlés par ces bandes armées au point qu’un nombre croissant de familles ouvrières cherchent à les quitter sans trouver nécessairement les moyens de le faire.

En province, Raboteau, le quartier pauvre de Gonaïves, est contrôlé par une véritable armée privée, liée également au pouvoir d’Aristide, dont le nom « Armée cannibale » est destiné à impressionner la population.

L’actualité politique a été marquée par un appel à la grève de l’opposition, soutenu en la circonstance par des associations patronales elles-mêmes.

Le premier des deux articles ci-dessous, extrait du numéro 135 de La voix des travailleurs, mensuel édité par l’OTR (UCI) en Haïti, daté du 25 janvier 2003, est consacré aux conséquences politiques de cette grève.

Le deuxième article, tiré du même numéro, analyse le rôle des bandes de « chimères », ces bandes armées sur lesquelles s’appuie le pouvoir Lavalas.

19 février 2003

La grève du 24 janvier : Une confrontation politique où les intérêts des travailleurs ne sont pas plus représentés par l’opposition que par lavalasse

Depuis le succès relatif de la « marche de l’Initiative Citoyenne » du Cap-Haïtien le 17 novembre 2002, l’opposition se sent le vent en poupe et redouble les attaques contre Aristide et son régime. La première manifestation de ce regain d’activisme a été la formation du comité de Vertières. Il a essayé de chevaucher les trois grèves qui ont été lancées depuis le début de l’année par des organisations de chauffeurs contre la hausse spectaculaire du prix des produits pétroliers. L’opposition n’est pour rien dans le succès de la première de ces grèves, celle du 7 janvier, mais elle essaie de s’en attribuer une sorte de paternité politique.

Avec la constitution du groupe dit des « 184 » qui se veut un vaste front regroupant des organisations et des institutions opposées à lavalasse, l’opposition tente de se poser en représentant de toute la « société civile ». Nous revenons par ailleurs sur ce que ces gens-là appellent la « société civile ». Le fait que le président de la Chambre du Commerce et de l’Industrie en soit un des principaux porte-parole est tout un symbole.

Après la grève générale du 24 janvier, l’opposition à Aristide n’a pas tardé à clamer sa satisfaction devant ce qu’elle considère comme un succès. Elle vient de marquer un point dans l’affrontement qui la dresse contre le pouvoir lavalasse et Aristide. Elle peut crier au succès parce que, les transports n’ayant pas fonctionné, les écoles sont restées fermées ; parce que, les commerçants, les banquiers et les patrons des parcs industriels ayant demandé à leurs salariés de ne pas venir au travail le vendredi 24 janvier, ces entreprises sont restées fermées. Mais cette « grève générale » qui fut orchestrée surtout par les gros possédants n’est en rien apparue comme une affaire où les travailleurs et les pauvres se sentaient concernés.

Les partisans de lavalasse, eux, ont évidemment conclu à l’échec de la grève générale. Parlementaires, ministres ont brusquement et opportunément découvert qu’il y avait en Haïti des riches et des pauvres. Ils ont caractérisé la grève de « grève des possédants », fustigeant ceux qui exploitent les travailleurs, qui s’enrichissent sans rien investir pour créer des emplois... Selon le premier ministre Neptune, c’est pour s’opposer à l’augmentation des salaires qui est toujours en discussion au gouvernement que cette grève a été déclenchée. Il n’eut pas à le démontrer puisque des patrons et d’autres représentants de ladite société civile ne s’étaient nullement sentis gênés pour afficher leur opposition à toute augmentation des salaires.

Le vendredi 24 janvier, ce n’était pas les syndicats d’une corporation directement concernée par les hausses du prix du carburant qui appelaient à une journée de grève générale, c’était « les 184 ». C’était une grève politique. Son objectif officiel était de protester contre « les conséquences en cascade de la mauvaise gestion économique, financière et monétaire du gouvernement » incluant bien entendu la hausse du prix des produits pétroliers ainsi que contre l’insécurité concrétisée par plusieurs assassinats aux implications politiques. Mais l’objectif politique véritable de l’opposition est le départ d’Aristide, même si certains de ses associés de la « société civile » protestent de leurs grands dieux qu’ils ne l’exigent absolument pas.

Passons sur le chiffre de 184 en train de se transformer au fil des jours en 210, 220 ou au-delà fait pour impressionner et pour souligner l’isolement d’un Aristide seul contre la « société civile ». Derrière l’opération cependant, il y a toujours la même brochette de politiciens, plus ou moins liés à la Convergence démocratique, association déjà hétéroclite que n’unit qu’une commune hostilité à Aristide et la commune volonté de l’écarter de la présidence. Il y a de tout dans ce méli-mélo qui va d’un ancien ministre de Duvalier à l’ancien chef du feu Parti Communiste d’Haïti, des déçus de Lavalasse à des maoïstes reconvertis, des réactionnaires de toujours à des « progressistes » devenus chantres de l’impérialisme américain, de ceux qui s’affirment sociaux-démocrates à ceux qui, s’ils se prétendent démocrates car c’est à la mode, n’ont rien de sociaux, d’anciens officiers putschistes des FAD’H (les ex-Forces Armées d’Haïti) à des hommes torturés par les FAD’H. Il y a des ex-macoutes fiers de l’avoir été et des ex-hommes de gauche qui se sont vendus à Cedras pour le plat de lentilles d’un poste officiel. Il y a ceux qui se sont échinés à présenter aux masses pauvres Aristide comme leur sauveur, avant de l’abandonner simplement parce qu’Aristide ne leur a pas donné le fromage auquel ils estimaient avoir droit.

Autant dire que ces gens-là ne méritent que du mépris de la part des travailleurs. Les uns sont depuis toujours leurs ennemis proclamés et les autres ne s’en sont déclarés les amis en un moment donné de leur carrière politique que pour mieux les trahir ensuite.

Que ces gens-là trouvent un certain soutien politique dans le pays n’a rien d’étonnant. La première accession au pouvoir d’Aristide, élu en 1990 comme on se souvient grâce à l’enthousiasme des masses pauvres, a aussitôt suscité un fort courant d’hostilité parmi les possédants petits et grands qui, déjà à l’époque, se méfiaient moins de l’homme que des masses pauvres qui l’ont porté au pouvoir. Ce sont les mêmes qui, par haine des masses pauvres et de l’homme qui semblait les représenter, ont préparé la dictature de Cedras et l’ont soutenue.

Il en reste, un peu, de cette hostilité irraisonnée et viscérale même si, depuis, de l’eau est passée sous les ponts. D’un côté, la clique militaire est tombée car au lieu de se contenter de servir les possédants qui les ont appelés au pouvoir, ils puisaient dans leurs coffre-forts et guignaient leurs femmes. Et surtout, parce que leurs trafics, leurs brigandages ont créé une situation qui rendait impossible l’exploitation régulière des classes laborieuses. Les possédants haïtiens ne parvenant pas à discipliner leurs chiens sanglants et, surtout, n’étant pas sûrs de vouloir le faire tant ils craignaient les pauvres, les États-Unis se sont chargés d’une tâche devenue indispensable. Il fallait bien que la zone industrielle redémarre et que le salaire volé aux ouvriers mal payés d’Haïti vienne irriguer les coffres-forts américains.

Exit donc Cedras. Aristide, dûment pris en main, avait l’avantage d’être docile à l’égard des possédants et de garder pourtant du crédit auprès des pauvres.

Il est au pouvoir maintenant depuis suffisamment de temps, directement ou par Préval interposé, pour que les possédants les plus obtus se rendent compte que l’ex-prêtre devenu président ne les menace en rien. En tous les cas, pas socialement. Pas ou plus en suscitant dans les masses des illusions dangereuses. Tout au plus, en tant que privilégié qu’il est devenu lui-même, il est un concurrent redoutable dans la course pour puiser dans les caisses de l’État. S’il reste de la haine chez certains de la petite bourgeoisie qui avait naguère soutenu le macoutisme, elle est atavique et doit plus aux sentiments qu’à la raison. Reste cependant que le clan politique sur lequel s’appuie Aristide n’est pas le leur. Cela seul donne une bonne raison de vouloir chasser Aristide du pouvoir. Mais cela ne suffit pas pour donner à l’opposition l’appui nécessaire pour revenir au pouvoir, ni dans l’appareil d’État ni du côté de l’impérialisme américain et encore moins du côté des forces sociales du pays.

L’opposition essaie donc de ratisser plus large. Elle essaie de se faire le porte-parole des mécontentements suscités par le régime d’Aristide. Dans la petite bourgeoisie elle-même pour commencer, sa clientèle naturelle. Nombreux sont ceux dans la petite bourgeoisie libérale ou commerçante qui ont été frappés par la faillite des coopératives. L’intelligentsia, les enseignants, les étudiants supportent de plus en plus mal les exactions des chimères et les assassinats avec la complicité voire la participation de la police. Tous sont touchés, d’une manière ou d’une autre, par la hausse du prix du carburant. L’opposition se fait donc un plaisir d’attaquer Aristide sur ce terrain, se faisant le défenseur des veuves et des orphelins, de la démocratie, de « l’État de droit », dénonçant la gestion économique du pays, etc. En somme, si tout va mal, c’est la faute à Aristide.

Seront-ils convaincants même auprès de ce milieu social ? L’avenir le dira. Mais il est de bonne guerre de politiciens de tenter de canaliser les mécontentements à leur propre profit.

La nouveauté cependant est que l’opposition essaie de mobiliser derrière le drapeau de « l’anti-lavalasse » dans les classes populaires elles-mêmes. Oh, prudemment ! Vis-à-vis des travailleurs, il vaut mieux ne pas agiter des promesses démagogiques concrètes, des fois que ces promesses seraient prises au sérieux. Mais on entend quelques-unes des pires crapules de l’opposition politique dénoncer le chômage, la baisse du pouvoir d’achat des plus pauvres, etc., sans même parler de certains patrons liés eux-mêmes à l’opposition.

Les travailleurs et les masses pauvres en général ont toutes les raisons d’être déçus d’Aristide et du sort qui leur est réservé. Au lieu de s’améliorer, leur situation ne cesse de se dégrader. En 1991, le salaire minimum de 28 gourdes valait 4 $ US par jour. Depuis, le salaire nominal est passé à 36 gourdes, mais cette somme vaut moins de 1 $ US. Le pouvoir d’achat a donc été divisé par quatre ! Le chômage n’a pas diminué, il a augmenté. La zone industrielle dont les effectifs tournaient autour de 60 000 lors de la première élection d’Aristide ne compte plus que 30 000 emplois. Avec les augmentations incessantes de prix de la nourriture et des transports, c’est la question de la survie qui se pose pour un nombre croissant de familles pauvres. Et les classes laborieuses n’ont pas de mal à constater que non seulement la bourgeoisie établie, celle qui a prospéré sous Duvalier, continue à prospérer, mais que s’y ajoutent des nouveaux, ceux qui se sont enrichis en profitant des postes et des positions que leur a distribués Aristide. Mais comment la misère des masses pauvres pourrait-elle s’atténuer, alors qu’il y a de plus en plus de parasites à s’enrichir sur leur dos ?

Aristide n’a pas cherché à protéger le moins du monde les classes populaires contre l’avidité des possédants haïtiens et des grands trusts multinationaux. Il n’a même pas cherché à répartir de façon un peu moins injuste le revenu national, sans même parler d’une réorganisation radicale de l’économie en fonction des besoins élémentaires des pauvres.

Lui qui s’est constitué un capital politique de son combat d’antan contre le macoutisme, est en train de reconstituer une nouvelle forme de macoutisme avec le règne des chimères. Ces bandes de chimères ne sont pas seulement une menace pour la démocratie, comme clame l’opposition. Où est d’ailleurs la démocratie pour les masses pauvres ? Qu’en savent-ils, de la démocratie, ces Messieurs de l’opposition dont la majorité avaient servi le bourreau Cedras ? Ce sont les classes laborieuses qui sont les premières victimes des chimères, car ce sont les quartiers populaires qui constituent le terrain de chasse de ces derniers. Ce sont les pauvres qui subissent leur violence et leurs pillages. Et pendant que nombre de travailleurs en sont à fuir les quartiers pauvres pour se sauver de la violence mais pour aller où ? ils peuvent se faire la réflexion amère, en croisant des chefs chimères entourés de gardes du corps dans leur 4x4 aux vitres teintées, que ce gouvernement qu’ils ont porté au pouvoir et qui n’a pas d’argent pour améliorer le sort des pauvres, en a pour arroser d’argent les chefs de bandes.

Alors, oui, il y a de quoi soulever le coeur. Il y a de quoi se révolter. Et tôt ou tard, il faudra bien que les classes laborieuses en viennent à la révolte si elles ne veulent pas crever de la violence qu’on exerce contre elles, crever de misère.

Mais il ne faut pas que l’opposition tire profit du mécontentement qui monte dans les classes laborieuses. Ces gens-là, les travailleurs les ont subis et ils savent ce qu’ils valent.

Les classes laborieuses ont déjà fait avec Aristide l’expérience que même un homme qui se prétendait leur ami, se comporte au pouvoir en ennemi. Il ne faut pas recommencer la même expérience tragique.

Le programme de l’opposition se réduit au renversement d’Aristide. Mais en quoi le renversement d’Aristide changerait-il le sort des plus pauvres ?

Alors, le véritable choix pour les classes laborieuses n’est pas entre Aristide et l’opposition. Il est de se regrouper autour des revendications destinées à les sauver de la catastrophe qui les menace et d’imposer ces revendications au pouvoir en place quel qu’il soit et à la classe riche.

Pour ceux qui ont un emploi, il faut imposer des salaires au moins égaux dans un premier temps à ce qu’ils étaient en 1991 lorsque le minimum de 28 gourdes a été fixé, c’est-à-dire l’équivalent de 4 dollars US à cette époque. Cela fait aujourd’hui 160 gourdes. Il faut que ce salaire soit indexé sur le coût de la vie et augmente automatiquement chaque fois que la gourde perd de la valeur.

Désireux de plaire aux distributeurs d’essence, et surtout pour éviter que des augmentations aussi brutales que celle décidée par le gouvernement pour les produits pétroliers conduisent à des explosions sociales, Marc Bazin vient de proposer que le prix de l’essence soit indexé sur l’évolution du dollar. Comme quoi, c’est possible. Il y a infiniment plus de raison d’indexer les salaires sans lesquels les travailleurs ne peuvent pas vivre.

Et que l’on ne nous dise pas que ce n’est pas possible, que l’économie en serait ruinée. Nombre de travailleurs se souviennent que leur pouvoir d’achat était supérieur sous l’infâme dictature de Duvalier. Alors, si ces salaires plus élevés n’ont pas ruiné l’économie sous Duvalier, pourquoi la ruineraient-ils sous Aristide ?

Mme Marie-Claude Bayard, présidente de l’Association des Industriels d’Haïti de son état, patronne d’entreprise elle-même, a le culot de pousser des hauts cris devant le projet, pour le moment purement verbal, du gouvernement d’augmenter les salaires pour compenser les hausses du prix du transport, en affirmant que l’augmentation du salaire de ceux qui travaillent ne protège pas ceux qui n’ont pas de travail. Cette bourgeoise ment, bien sûr, car elle sait que le salaire d’un travailleur fait vivre toute une famille, y compris ses membres qui sont au chômage. Elle a cependant raison au moins sur un point. Il ne faut pas seulement augmenter les salaires, il faut aussi créer des emplois. L’État devrait en créer des dizaines des milliers rien que pour faire fonctionner des services publics absolument indispensables et qui ne fonctionnent pas : ramasser les fatras, réparer les routes et les canalisations, amener l’eau courante dans tous les quartiers populaires et la liste est longue de ce qui devrait être fait, et qui ne l’est pas. Sans même parler du remplacement des bidonvilles insalubres, des cités Soleil, des cités Carton, des Raboteau et autres La Fossette par des habitations correctes, ce qui pourrait mobiliser utilement des centaines de milliers de bras. Comme pourrait en mobiliser d’autres de construire des dispensaires ou des écoles pour que tous les enfants de pauvres, des villes et des campagnes, puissent au moins apprendre à lire et à écrire convenablement.

L’État n’a pas d’argent pour assurer les salaires correspondants ? Mais oui, il en a à condition de ne pas dilapider l’argent de l’État pour assurer des sinécures aux politiciens grands mangeurs, aux chefs chimères et à la multitude de parasites, petits et grands, qui s’accaparent les recettes que l’État devrait employer pour améliorer la situation des masses. Mais oui, à condition d’imposer de forts impôts à Mme Bayard et à ses semblables, à Mevs, à Biggio, à Acra et surtout, en faisant en sorte qu’ils payent réellement l’argent qu’ils doivent, au lieu de voler au contraire dans les caisses de l’État. Si les travailleurs avaient la certitude que l’argent récupéré sur les riches serait utilisé à créer des emplois, ils trouveraient le moyen et l’organisation pour obliger les riches à payer, ce que des hauts fonctionnaires vénaux ne peuvent pas faire.

Imposer tout cela est difficile ? A tout prendre, pas plus que n’avait été difficile de porter Aristide au pouvoir et le défendre contre le coup d’État de Lafontant. Mais il faudra que les travailleurs apprennent à se battre pour eux-mêmes au lieu de se battre pour ceux qui les oppriment. Il faut qu’ils se battent pour leurs propres revendications, clairement formulées, et pas pour des mots creux et des promesses vides. Et en se battant pour eux-mêmes, les travailleurs des villes se battront pour l’ensemble des classes laborieuses, pour les petits marchands, pour les petits paysans car toutes ces catégories ont intérêt à ce qu’il y ait du travail et des salaires payés car c’est l’accroissement de la capacité de consommation des travailleurs qui peut accroître également les revenus des petits marchands et des paysans producteurs.

Les masses pauvres, en premier lieu les travailleurs des entreprises industrielles et commerciales, ne sont pas aujourd’hui en situation de se battre. Frappés par les hausses de prix, ils font face à l’adversité comme ils peuvent en essayant de survivre. Il y a trop de déceptions à surmonter, car trop de luttes du passé, celles d’abord pour renverser Duvalier, celles plus tard pour porter Aristide, ont abouti à des impasses. A quoi bon lutter si la victoire ne change rien ni à la pauvreté, ni même à l’arrogance du pouvoir en place ?

Nul ne peut prédire comment les masses pauvres retrouveront l’énergie qu’elles ont déployée en 1986 et en 1990. Mais tôt ou tard, elles renoueront avec la combativité. Ce ne sont pas les arguments qui les y amèneront, c’est la vie elle-même, la misère, l’arrogance du pouvoir et des riches, qui ne leur laisseront pas d’autre choix que la lutte. C’est en prévision de ce moment-là qu’il est important qu’existent des militants, des organisations qui défendent auprès des travailleurs une politique qui reflète les intérêts des classes laborieuses. Cette politique ne peut se manifester que sous forme d’idées et rester sans poids sur l’évolution sociale tant que les masses ne s’en emparent pas. Mais elle deviendra une force formidable le jour où les masses la feront leur et se battront pour, avec au moins autant de conviction qu’elles l’ont fait dans le temps pour Aristide. Et lorsqu’elles ne se contenteront pas de paroles, mais contrôleront elles-mêmes le pouvoir, toutes ses décisions et tous ses actes.

L’affrontement entre lavalasse et l’opposition est un affrontement entre deux camps politiques qui, tous les deux, sont des ennemis de la majorité laborieuse de la population. Il n’y a pas à prendre parti dans cette confrontation. Mais même si l’avenir du regain de combativité des masses pauvres n’est pas encore perceptible, c’est maintenant que l’avenir se prépare.

Les chimères : produit de l’évolution macoutique du régime lavalas

Dans leurs interventions, les porte-parole des chimères se posent à la fois en défenseurs inconditionnels d’Aristide et en représentants de la population pauvre. Ils déclarent toujours parler au nom du peuple qui, en 1990, a massivement voté Aristide.

C’est vrai qu’en décembre 1990, environ deux millions de personnes des couches pauvres de la population s’étaient mobilisées pour porter Aristide à la présidence et des milliers d’entre elles avaient gagné les rues le lendemain du vote pour proclamer Aristide président, déjouant ainsi les manoeuvres du gouvernement américain, via Jimmy Carter, en faveur de Bazin. Ce mouvement populaire en faveur de l’ex-curé de St Jean Bosco s’était constitué spontanément à partir des habitants des quartiers pauvres dont Aristide avait incarné les aspirations à cette époque.

Même s’ils se revendiquent de ce passé populaire du mouvement lavalasse, les chimères n’ont pourtant rien à y voir et, loin d’exprimer l’aspect populaire du mouvement lavalasse de cette période, ils affichent plutôt une évolution qui tourne le dos à cette époque. Ils sont la marque de son évolution vers une sorte de macoutisme d’un genre nouveau, mais tout aussi hostile aux intérêts des masses pauvres que fut l’ancien macoutisme.

Jusqu’aux dernières élections législatives, municipales et locales, notoirement truquées par le parti d’Aristide qui a raflé la quasi-totalité des postes, les chimères n’étaient que des habitants des quartiers populaires. La plupart étant des jeunes regroupés dans de petites organisations-bidons, qui se revendiquaient tout simplement d’Aristide, arguant qu’ils étaient dans le maquis pendant le coup d’État militaire et qu’ils se sont battus pour le retour du président renversé, histoire de se positionner à l’avance au bord de la mangeoire. Mais ces organisations-bidons dont l’effectif de la grande majorité ne dépassait pas les trois ou quatre membres du comité (président, délégué, secrétaire, trésorier...) poussant comme des champignons dans les quartiers pauvres, se réclamant du développement de leurs quartiers, du changement, de la démocratie n’étaient en réalité qu’une initiative de petits magouilleurs de quartiers, particulièrement pendant les périodes électorales, dans le but de se prostituer aux candidats de tous bords qui cherchent à corrompre pour avoir des voix et ensuite le poste.

Ces petits margoulins qui laissaient croire aux candidats qu’ils rayonnaient sur tout le quartier, qu’ils pouvaient influencer les votes de tous les habitants de leur quartier, exigeaient en contrepartie une certaine somme des candidats eux-mêmes corrompus. Ils vivaient, par conséquent, essentiellement de la politique.

En bons opportunistes, la majorité des dirigeants de ces organisations-bidons se sont rangés du côté d’Aristide et de son parti parce qu’ils étaient favoris aux élections. De cette ribambelle d’organisations dites populaires ou « OP » se sont détachées quelques-unes qui ont pignon sur rue et dont les dirigeants font fréquemment des interventions dans la presse pour relayer les positions d’Aristide et de son parti. René Civil de JPP et Claude Raymond de TKL St Jean Bosco, par exemple, se passent de présentation. Autour d’eux, à Port-au-Prince, se rassemblent plusieurs dizaines de petits chefs couramment appelés chimères.

Qui ne connaît pas depuis quelques mois Amiot Métayer alias Cubain, qui fait la une de l’actualité aux Gonaïves depuis sa libération forcée de la prison de cette ville par ses partisans, à coups de bulldozer et d’autres engins lourds. Un autre, Ronald Camille alias Ronald Cadavre, qui a abattu ouvertement et froidement un des siens devant le Parlement, est presque relégué aux oubliettes, parce qu’il croupit dans la prison depuis plus d’un an pour excès de zèle ou pour avoir sans doute désobéi trop souvent à son chef. Amiot Métayer, qui était à la même prison que lui d’ailleurs avant d’être transféré aux Gonaïves, aurait pu connaître un sort pareil s’il n’avait pas eu des appuis dans sa base.

En dépit des frictions entre les chefs chimères et leur base d’une part, entre eux et leur chef suprême d’autre part, ils jurent tous par la politique d’Aristide et ont pour tâche de mobiliser des pauvres de quartiers à coup de gourdes pour gagner les rues, quand besoin est, pour défendre le pouvoir d’Aristide. C’est ainsi qu’après avoir bourré les urnes pendant les dernières élections législatives, municipales et territoriales, ils ont mobilisé des bandes de rara pour proclamer la victoire de lavalasse. Le même scénario s’est déroulé pendant et après l’élection présidentielle. Et depuis, il ne se passe pas de semaine sans qu’on ait droit à ces scènes de manifestations téléguidées et subventionnées pour fustiger l’opposition, pour soutenir leur leader, Jean B. Aristide, pour réclamer le déblocage de l’aide internationale, etc. Les manifestants ne sont essentiellement que certaines bandes de rara pour attirer des jouisseurs au chômage et des lumpen des quartiers, transportés à bord des bus de Service Plus.

Chaque chef-chimère a sa troupe ou mieux son armée, telle « l’armée cannibale » d’Amiot Métayer qui sévit aux Gonaïves et ce dernier n’a pas caché à la presse le fait qu’il avait reçu toutes ses armes d’Aristide à l’occasion du 17 décembre notamment. Mais les armes des chimères ne sont pas utilisées uniquement pour défendre le pouvoir lavalasse ou pour faire pression sur les élus, les hauts fonctionnaires en vue d’avoir quelques centaines de dollars ou de placer leur clientèle, elles servent également à leurs détenteurs pour rançonner la population pauvre des quartiers.

Les habitants de Cité Soleil, le plus grand bidonville de Port-au-Prince, ont été les premières victimes de ces énergumènes qui, au lendemain de l’élection d’Aristide, ont cambriolé les baraques, emportant non seulement les quelques gourdes qui s’y trouvaient mais aussi les articles ménagers.

Les petites marchandes de la Saline et du marché « Croix-des-Bossales » sont également constamment rançonnées par ces chimères qui leur profèrent des menaces de mort quand elles hésitent à rendre leurs recettes.

A ces actes de cambriolage qui se répétaient sans cesse s’ajoutaient des tueries périodiques dues notamment aux affrontements entre chimères regroupés dans des gangs qu’ils baptisent « OP ». Les cadavres dans la population civile se comptent par dizaines à chaque fois que ces malfrats se livrent la guerre pour contrôler un marché, pour se partager une somme émanant du pouvoir, etc. Après Cité Soleil, c’était la Saline et un autre quartier à proximité, Fort tout rond, qui devenaient le théâtre de ces affrontements entre chimères au cours desquels plusieurs citoyens paisibles sont abattus.

Beaucoup des habitants de ces quartiers en proie aux exactions des chimères ont dû déménager provisoirement d’abord et définitivement ensuite pour échapper à la terreur que ces bandits installent dans les quartiers. Ils tuent en toute impunité. Ils servent, par ailleurs, de supplétifs à la police en quadrillant les quartiers pauvres où la misère, la promiscuité et l’insécurité font rage et en terrorisant les riverains.

Par deux fois, ces chimères ont pénétré la cour des facultés pour tabasser des étudiants dont certains sont dans le maquis suite aux menaces de ces malfrats.

Progressivement, ces « OP » dont la majorité des membres ne sont que des bandits armés deviennent des groupes de pression sur lesquels s’appuie Aristide pour asseoir son pouvoir. A l’instar de Duvalier qui avait utilisé les macoutes petits et grands pour contrebalancer l’armée dont la hiérarchie faisait et défaisait les présidents avant lui, et également pour bâillonner et tenir en respect la population pauvre, Aristide a mis en place ce réseau d’hommes armés pour protéger son pouvoir en intimidant l’opposition et en réprimant les pauvres des quartiers.

Dans un numéro du journal Voix des Travailleurs, nous émettions l’hypothèse d’une évolution macoutique du pouvoir lavalasse et depuis plus d’une année, on assiste progressivement à la confirmation de cette éventualité. En effet, ces chimères ne se contentent pas de manifester pour défendre le parti-pouvoir mais interdisent et brisent toute manifestation, quelle qu’elle soit, dès qu’ils n’en ont pas le contrôle. C’est la dictature de quelques centaines d’individus au niveau national sur le reste de la population pauvre.

Les caisses publiques, par ailleurs, souffrent énormément de l’entretien de ces bandits armés à la solde du pouvoir, dont la plupart émargent au budget de l’État. Ils se baladent dans les entreprises publiques, dans les couloirs des ministères pour exiger de l’argent des comptables et des directeurs. A la Téléco Pont Morin, par exemple, les agents de sécurité se trouvent très souvent dans l’obligation de tirer des coups de feu en l’air pour les évacuer mais ils s’en vont et reviennent jusqu’à ce que le directeur leur graisse les pattes. Chacun des chefs a la mainmise au moins sur une entreprise publique. Au mois de décembre dernier, Amiot Métayer basé aux Gonaïves où il contrôle le port, s’est rendu à St Marc et a obtenu plus de 585 000 gourdes de la direction de la Douane de cette ville alors qu’il a reçu, dans cette même période, du pouvoir central une somme bien plus importante. Et le maire de St Marc, de son côté, se plaignait de n’avoir reçu que 15 000 gourdes à l’occasion des fêtes de fin d’année.

A chaque manifestation, plusieurs milliers de gourdes sont distribués aux manifestants et ces sommes proviennent toujours du Trésor public.

Les chefs-chimères ont plus de pouvoir et par conséquent plus de prérogatives que n’importe quel haut fonctionnaire public, voire un haut-gradé de la police. Un ex-commissaire de Delmas, par exemple, a été licencié pour avoir affronté Ronald Cadavre au cours d’une manifestation. Un mandat d’amener avait été émis contre René Civil alors que ce dernier participait à des rencontres au palais national et donnait publiquement des conférences de presse. Ce porte-parole officiel des chimères, qui exprime également très souvent les points de vue du président qui, depuis son retour en 1994, bannit de son discours tout ce qui pourrait choquer les riches de ce pays, roule en 4x4 avec vitres teintées et dispose de plusieurs agents de sécurité, dont certains à bord de véhicules luxueux tout-terrain également.

Au début de ce mois de janvier, alors que le gouvernement Aristide-Neptune a donné un coup d’accélérateur à la vie chère en augmentant de façon astronomique les prix des produits pétroliers, ce qui a entraîné une hausse des prix du transport et des produits de première nécessité notamment, certains chefs-chimères ont carrément dédouané les autorités gouvernementales et ont déclaré à la presse qu’ils soutiennent le président dans ces mesures qui, comme en témoignent des petites marchandes et des travailleurs au micro des journalistes, frappent brutalement les couches pauvres de la population qui se sentent poussées avec force vers la pauvreté.

C’est pourquoi ils n’ont pas hésité à réprimer la manifestation des chauffeurs réclamant la baisse des prix des produits pétroliers et ont avancé qu’ils sont prêts à combattre tout ce qui peut nuire au pouvoir lavalasse et plus particulièrement au président Aristide. En effet, leurs prérogatives, les passe-droits dont ils jouissent en dépendent.

Si un tel mouvement de chimères parvient à exister et à se développer contre les masses pauvres, c’est uniquement parce que celles-ci, déboussolées, trahies par celui en qui elles avaient investi leur confiance, sont aujourd’hui désorganisées. Mais au point où en est aujourd’hui le mouvement des chimères, rien n’est encore joué pour les pauvres. Et en particulier, les travailleurs, ces dizaines de milliers rassemblés dans les entreprises, représentent une force bien plus considérable que n’importe quelle bande ou « armée cannibale ». Les Claude Raymond, Civil et autres Métayer ne sont que des petits profiteurs avides, des petits margoulins se nourrissant des miettes qui tombent dans les couloirs du pouvoir.

En tant qu’hommes de main d’Aristide, ils n’ont pas de force sociale. Ils n’en auront pas tant que leur mainmise ne sera pas assurée sur toute la population des quartiers. Mais pour cela, il faudra encore que le pouvoir décide de les utiliser à grande échelle. Ce qu’il peut toujours décider. Mais même si Aristide s’en sert aujourd’hui, il les tient en laisse, jouant plutôt le louvoiement entre différentes forces composant la situation actuelle. Pour qu’ils se développent, il faudra aussi que les patrons fassent appel à eux pour mettre au pas les travailleurs qui revendiquent ou refusent de se laisser exploiter et voler sans se battre. On n’en est pas encore là. Mais évidemment ces bandes finiront par aller aussi se vendre aux patrons, à un moment ou un autre.

Les travailleurs et les pauvres qui avaient soutenu Aristide et lavalasse, ont encore le temps de guérir de leur déception afin d’aller de l’avant. En particulier, les travailleurs des grandes entreprises ont les moyens de constituer leur propre force, de se donner la politique leur permettant de se protéger de toute exaction et de se faire respecter dans leurs entreprises et dans leurs quartiers. Ils peuvent devenir le point de ralliement de toutes les catégories de travailleurs et des masses pauvres en leur fournissant la perspective de rassembler leurs rangs et de se battre pour leurs propres buts. C’est la façon la plus efficace de lutter contre les candidats au macoutisme de type chimère.

Extraits de La voix des travailleurs n° 135, 25 janvier 2003