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LDC n° 52, été 2000
Haïti - Elections fabriquées et encadrement des quartiers pauvres

Au jour où nous écrivons, le 21 juin, c’est-à-dire exactement un mois après ce 21 mai 2000 où se sont déroulées en Haïti tout à la fois des élections législatives, sénatoriales, municipales et locales, les résultats définitifs du premier tour n’ont toujours pas été publiés. Au lendemain de ces élections, les observateurs envoyés par les États-Unis et l’Organisation des États américains (OEA) déclaraient, pourtant, que ces élections s’étaient déroulées dans des conditions acceptables. C’était une contre-vérité manifeste mais cela arrangeait beaucoup de monde, des dirigeants américains jusqu’à une grande partie des notables locaux, que ces élections soient avalisées après quelque trois ans de crise politique et après avoir été repoussées plusieurs fois.

Et puis, patatras, tout en avalisant les élections et par la même occasion la victoire de Fanmi Lavalas, l’organisation qui se revendique de l’ex-président Aristide, la « mission d’observation électorale de l’Organisation des États américains » a critiqué les élections sur un obscur détail : une « erreur mathématique dans le décompte des votes », qui a amplifié la victoire de Lavalas au point de lui accorder dès le premier tour 16 places de sénateurs sur 17. Ladite mission d’observation a demandé au Conseil électoral organisme chargé d’organiser les élections de corriger cette erreur. Sur ce, les événements se sont accélérés. Le président du Conseil électoral a quitté subrepticement le pays pour se réfugier aux États-Unis, en invoquant les menaces de mort dont il a fait l’objet s’il exécutait la demande de la mission d’observation. Les militants de Fanmi Lavalas sont descendus dans la rue à Port-au-Prince et au Cap, protestant contre l’ingérence étrangère dans les élections, brûlant des drapeaux américains, érigeant des barricades et enflammant des pneus. La date d’un éventuel second tour a d’ores et déjà été repoussée.

Comme illustration de la démocratie, établie grâce à la bienveillante protection des États-Unis dans ce pays qui est le plus pauvre d’un hémisphère américain qui en compte pourtant beaucoup d’autres, on fait mieux !

Rappel de quelques faits

Rappelons qu’après la chute de l’infâme dictature de la famille Duvallier, le 6 février 1986, Haïti a connu trois ans d’effervescence populaire, ponctués de vagues de répression et de coups d’État militaires. Les aspirations démocratiques élémentaires des masses semblaient avorter une fois de plus, dans ce pays qui n’a pratiquement jamais connu autre chose que des dictatures ouvertes ou des régimes autoritaires au service d’une petite couche de riches, propriétaires terriens, riches marchands, parasites hauts placés de l’État, militaires ou civils. L’élection présidentielle de décembre 1990 sembla ouvrir un nouvel espoir. Aristide, un religieux adepte de la « théologie de la libération », grâce à son opposition au régime de Duvallier agonisant et aux agissements des macoutes (milice d’extrême droite partisane de Duvallier), grâce aussi à une démagogie paternaliste à l’égard de la majorité pauvre de la population, avait gagné un crédit extraordinaire dans cette dernière au point de remporter une victoire écrasante à l’élection présidentielle.

Installé président de la République en février 1991, Aristide fut renversé le 30 septembre de la même année par un coup d’État militaire sanglant. L’armée qui s’empara du pouvoir régla, par la même occasion, ses comptes avec la population pauvre dont les votes avaient porté Aristide au pouvoir. Des milliers de personnes furent massacrées dans les quartiers pauvres.

Les militaires, avec Cédras à leur tête, espéraient s’installer au pouvoir pour de bon. D’autant qu’ils avaient bénéficié du soutien de la bourgeoisie locale, effrayée rien qu’à l’idée que les masses pauvres de leur pays reprennent un peu espoir.

Si, de toute évidence, les services secrets américains ont joué leur rôle dans le coup d’État de Cédras et s’ils n’avaient rien à redire au bain de sang dans les quartiers pauvres, les dirigeants politiques des États-Unis étaient cependant plus prudents. Ils se méfiaient d’Aristide, de son imprévisibilité et de sa démagogie et surtout des masses pauvres qui l’avaient porté au pouvoir. Ils avaient aussi, cependant, de sérieux doutes sur la capacité des militaires à diriger le pays. En outre, dans une période où les États-Unis se posaient en protecteurs de régimes sinon démocratiques du moins civils en Amérique latine, protéger ouvertement un régime issu d’un putsch militaire contre un président élu de façon incontestable, cela aurait fait un peu désordre. Washington a commencé par laisser les deux fers au feu. L’Administration démocrate américaine donna donc refuge à Aristide, le considérant comme un chef d’État en exil, tout en ne faisant rien pour faire partir les militaires.

Le régime militaire ne tarda pas à sombrer dans la corruption, dans le trafic international de drogue, au point de créer une situation d’insécurité telle que les capitaux étrangers préférèrent fuir Haïti. Incapables de convaincre les militaires de céder le devant de la scène politique, les États-Unis décidèrent d’abord d’imposer à Haïti un boycott économique qui a saigné à blanc la population, sans faire de mal aux colonels et aux généraux qui continuèrent à s’enrichir en transformant le pays en plaque tournante du commerce de la drogue dans la région. Les États-Unis finirent par envoyer leur armée, en octobre 1994, pour ramener Aristide au pouvoir. Un Aristide passé à l’attendrisseur pendant son exil aux États-Unis, encadré et entouré de « conseillers » américains et qu’on avait décidé de ne laisser au pouvoir que pour le temps qui lui restait à courir sur son quinquennat, sans tenir compte des trois ans d’interruption forcée et d’exil.

Et puis, la constitution haïtienne ne permettant pas à un président sortant de se représenter immédiatement, à l’élection présidentielle de décembre 1995 Aristide céda la place à Préval, un de ses anciens Premiers ministres, élu dans l’indifférence générale. On parlait déjà alors de « victoire de la démocratie », invoquant le fait que, pour la première fois depuis bien longtemps, un président de la République élu succédait à un autre par l’entremise des urnes. Mais les seuls à se réjouir de cette « consolidation de la démocratie » étaient ces politiciens qui avaient eu le nez de se ranger derrière Aristide et se sont installés dans les postes lucratifs fournis par l’État haïtien. En Haïti, la classe privilégiée est, dans une large mesure, composée de dignitaires s’enrichissant grâce à la corruption et au pillage de l’État, de l’argent public et des entreprises nationalisées.

Les classes pauvres ne tardèrent pas à se rendre compte que la consolidation du régime sous Préval n’avait en rien changé leur sort qui continuait à se dégrader et n’avait servi qu’à l’enrichissement de cette caste de « gros mangeurs ».

Si, cependant, Préval se revendiquait de Lavalas, restait lié à Aristide, ce dernier ne fut pas directement compromis par le pouvoir pendant les cinq ans qui allaient suivre. Tout en bénéficiant du soutien discret du pouvoir, il n’était pas tenu pour responsable des agissements des notables lavalassiens, d’autant plus avides « gros mangeurs » qu’ils étaient fraîchement installés auprès des mangeoires. Et ce qui brouillait encore les cartes, c’était qu’une partie des politiciens élus grâce à Aristide et qui avaient constitué la coterie dirigeante de Lavalas avaient cru plus intéressant de poursuivre leurs carrières en marquant leurs distances à l’égard de l’ancien président. Lavalas s’était divisée entre les indéfectibles d’Aristide, constituant la Fanmi Lavalas, et l’ancienne Organisation populaire Lavalas qui s’est transformée en Organisation du Peuple en lutte, sans même changer d’initiales (OPL). La majorité des députés ex-lavalassiens avaient rejoint l’OPL, devenu parti majoritaire au Parlement sous la direction d’un ancien dirigeant du Parti communiste haïtien en exil, Pierre Charles.

L’OPL, majoritaire au Parlement, était désireuse d’imposer plus de pouvoir pour cette institution face au président Préval. L’opposition entre la majorité parlementaire et le président conduisit à une crise politique, dont il serait fastidieux de rappeler les rebondissements, mais qui, commencée en juin 1997, ne s’est toujours pas achevée.

Cela fait, en tous les cas, trois ans que l’État fonctionne tant bien que mal, soit sans Premier ministre, soit avec un Premier ministre nommé par le Président mais non entériné par le Parlement. Là encore, cela fait désordre. Et, depuis plusieurs mois, sinon depuis le début de la crise, les puissances dites « bailleurs de fonds » font pression sur la caste politique haïtienne pour qu’elle procède à de nouvelles élections législatives, d’autant qu’en novembre prochain devra avoir lieu l’élection présidentielle.

Mais les seuls « conseils éclairés » des bailleurs de fonds n’ont pas suffi à mettre d’accord une caste politique déchirée par ses rivalités, passablement irresponsable et surtout mue par la conviction profondément ancrée « qu’un pouvoir que j’ai aujourd’hui et que je peux prolonger vaut mieux qu’un pouvoir que j’aurai peut-être, ou peut-être pas, demain ». Aussi, suprême argument, les bailleurs de fonds décidèrent-ils de suspendre une aide internationale de 500 millions de dollars américains, mettant en quelque sorte le couteau sous la gorge des dirigeants de l’État, lequel, sans cette somme, aurait bien du mal à payer ses fonctionnaires.

Des élections difficiles à accoucher

Il aura fallu quatre reports, étalés pratiquement sur un an, pour que les élections finissent par avoir lieu. Il y avait des problèmes matériels : comment donner une vraisemblance de bon déroulement des élections dans un pays où la carte électorale n’existait pas, pas plus d’ailleurs que la carte d’identité pour beaucoup de gens et où le fait d’acheter des votes en bloc, de faire voter plusieurs fois ou de bourrer les urnes fait partie d’une tradition d’autant plus établie que les élections sont plus destinées à entériner un rapport de forces politique qu’à le créer.

Les grandes puissances tutélaires ont fait pression pour que des cartes électorales soient établies, quitte à y aller un peu de leurs deniers. Mais, pour ne prendre que cet exemple, même la question de savoir si la carte électorale devait comporter une photo et, dans ce cas, si elle devait être payante, était devenue un enjeu politique. La dépense qu’impliquait le prix de la carte, voire seulement de la photo, pouvait écarter les électeurs potentiels les plus pauvres, c’est-à-dire en fait la majorité de la population. Et, Lavalas, dont l’électorat est un électorat populaire et dont, par conséquent, les électeurs auraient été directement lésés par toute décision de carte électorale payante, ne pouvait pas l’accepter et invoquait à juste raison le caractère anti-démocratique qu’aurait eu une telle décision.

Mais la question du caractère payant de la carte électorale n’était qu’un des aspects de la lutte qui s’est déroulée, avant même les élections, pour le contrôle de tout l’appareil électoral. La droite macoutique savait qu’elle n’avait une chance d’avoir un nombre important de députés que par un contrôle au moins partiel de l’appareil électoral, par le bourrage des urnes, dans la bonne vieille tradition.

L’OPL, de son côté, savait bien que si elle représentait la majorité des députés et des sénateurs issus de Lavalas, elle n’avait pas du tout le même crédit dans les masses populaires qu’Aristide, crédit susceptible de rejaillir sur les candidats de son parti, la Fanmi Lavalas. Mais, même ces derniers avaient un problème. Le crédit d’Aristide restait important mais l’ex-prêtre était bien loin de susciter le même enthousiasme qu’à sa première élection. Et, surtout, il ne s’agissait pas d’élire, ou pas, Aristide lui-même mais des députés, des sénateurs ou des conseillers municipaux. Or, les notables lavalassiens se sont largement déconsidérés aux yeux des masses populaires. Lors d’une précédente élection en 1997, les électeurs pauvres avaient préféré rester chez eux, dégoûtés, plutôt que de les reconduire au pouvoir.

Il était donc difficile de savoir comment les électeurs réagiraient par rapport à ces élections en général et par rapport aux candidats lavalassiens en particulier. Or, pour Aristide lui-même, qui a toutes les chances, sauf accident, de remporter la prochaine élection présidentielle de novembre 2000, il est indispensable que le Parlement futur le soutienne.

Pour chacune des principales composantes de la caste politique haïtienne, l’élection des députés et des sénateurs était chose trop importante pour laisser la décision au hasard des urnes. Elles étaient toutes engagées dans une sourde lutte pour pouvoir peser sur les élections avant même qu’elles aient lieu.

L’opposition de droite, constellation qui va des anciens macoutes de Duvallier et des suppôts de la dictature militaire, à cette frange de la caste politique comprenant des prétendus socialistes comme Serge Gilles ou des ex-« communistes » comme Théodore, qui ont composé avec la dictature militaire, était trop dispersée, trop éclatée en chapelles rivales, pour être en situation de préfabriquer les élections à sa guise.

Il en allait de même pour l’OPL qui avait des notables mais pas de base populaire. La Fanmi Lavalas avait, en revanche, pour elle, d’une part, le crédit d’Aristide, d’autre part, le soutien du président en place, Préval et d’une partie de l’appareil d’État. En outre, l’ancien petit « curé des pauvres » est devenu un riche propriétaire terrien, bénéficiant de surcroît des contributions de tous les notables issus de Lavalas qui, grâce à Aristide ou à Préval, se trouvent à la tête d’entreprises nationales ou de grandes administrations qui rapportent.

Au fur et à mesure que l’on approchait des élections, le clan lavalassien utilisait tout à la fois le prestige d’Aristide et les moyens financiers du clan pour mettre en place un véritable encadrement des quartiers populaires, en utilisant pour cela des bandes de voyous appelées « chimères ». Ces bandes ont pu se livrer d’autant plus à des agressions, à des assassinats en plein jour, à des actes d’intimidation, comme par exemple l’incendie du marché des petites marchandes, qu’elles ont bénéficié d’une certaine bienveillance de la part de la police de Préval.

C’est par les mêmes moyens, c’est-à-dire par un mélange de démagogie pro-Aristide et de pression violente, que les lavalassiens ont réussi aussi à mettre la main sur les bureaux de vote. Par exemple, les membres des bureaux de vote, pièces maîtresses dans la manipulation des votes, ont presque tous été sélectionnés parmi les proches, les sympathisants de la Fanmi Lavalas. Les mandataires des autres partis, chargés de surveiller, de contrôler le vote le jour des élections, n’ont pas été admis dans les bureaux sous prétexte que leur carte de mandataire n’avait pas le sceau officiel du Conseil électoral. En effet, ce dernier avait distribué des cartes sans signature, sans sceau, il avait donné la garantie que les mandataires n’auraient pas de problème pour entrer dans les bureaux. Mais, la veille des élections, ce même Conseil a fait sortir une note annulant toutes les cartes sans signature. Et, comme par hasard, seuls les mandataires de la Fanmi Lavalas avaient les cartes signées. Des urnes ont été enlevées par des policiers, etc. Par ailleurs, il n’y a pas eu de décomptes réels des voix, tous les procès-verbaux dans lesquels un autre candidat l’a emporté sur Lavalas ont été ou bien annulés, ou bien falsifiés en faveur de Lavalas.

Autant dire donc que, bien au-delà de « l’erreur mathématique » invoquée par les observateurs de l’OEA, les résultats de ces élections lorsqu’ils seront publiés n’auront qu’un rapport lointain avec les véritables votes. Pour le moment, les seuls « résultats » qui ont été rendus publics, c’est la liste des élus au premier tour au Sénat et au Parlement.

Et le comble, c’est que la participation électorale a été massive. Quand c’est le cas, cela signifie que les quartiers populaires se sont mobilisés pour aller voter. En d’autres termes, une fois Aristide personnellement et fortement engagé dans la campagne électorale, les candidats lavalassiens n’auraient pas eu besoin de tricheries pour être élus. L’opposition de droite comme l’OPL ont, de toutes façons, été submergées par le vote lavalassien. Aristide avait conservé assez de crédit auprès des classes populaires pour que celles-ci se rendent en masse aux bureaux électoraux et votent pour les candidats qui se réclamaient de lui.

Quelle que soit cependant la façon dont la caste politique haïtienne et les grandes puissances se serviront de ces élections, il en restera quelque chose, qui constitue une menace pour les masses populaires pour demain : la mise en place d’un encadrement des quartiers pauvres par les bandes de « chimères ».

En un certain sens et sur le plan strictement électoral, on peut dire que les bandes de chimères n’ont fait qu’appuyer par la violence ce qui correspondait aux aspirations des masses pauvres elles-mêmes de voir Aristide revenir au pouvoir, avec un Parlement à sa convenance. Mais ni Aristide, ni ceux qu’il a fait élire députés, sénateurs ou conseillers municipaux, ne représentent, ni de près ni de loin, les aspirations des masses pauvres. Même si, aujourd’hui, les masses pauvres préfèrent Aristide et les lavalassiens à tous leurs compétiteurs, la droite macoutique ou l’OPL, elles ne tarderont pas à se heurter aux notables « gros mangeurs » agglutinés autour d’Aristide. Cela est déjà arrivé entre le retour d’Aristide au pouvoir et les élections présentes.

Pendant les six mois qui séparent les législatives de l’élection présidentielle, les bandes de chimères auront pour principale préoccupation d’assurer l’élection d’Aristide. Mais rien ne garantit qu’une fois élu, Aristide les dissoudra, ni même qu’il cessera de les financer. Et les bandes de chimères pourront alors servir au nouveau pouvoir de moyen d’encadrement de la population pauvre de ce pays. La police haïtienne, qui a remplacé l’ancienne armée corrompue et disloquée avant d’être dissoute, ne compte que 6.000 policiers. Même si on tient compte des différentes milices ex-macoutiques ou privées, les forces de répression officielles ou officieuses ne feraient pas le poids face à une véritable explosion de la population pauvre.

Les tragédies périodiques arrivant aux « boat people » qui essaient désespérément de quitter leur île pour rejoindre les côtes américaines relativement proches illustrent l’immense misère de l’écrasante majorité de la population. Même cette catégorie de travailleurs qui a la chance de trouver du travail sur la zone industrielle de Port-au-Prince où se concentre le prolétariat haïtien moderne, gagne l’équivalent d’à peine 12 francs par jour. De quoi payer son transport et acheter un kilo de riz pour les besoins de toute la famille. Mais des dizaines, des centaines d’autres milliers qui s’agglutinent à Port-au-Prince et qui survivent avec de petits boulots gagnent encore moins. Mais, à tout prendre, même ceux-là préfèrent encore gonfler une capitale déjà surpeuplée plutôt que de mourir à petit feu de faim, comme c’est déjà le cas des plus pauvres dans certaines régions rurales. A la misère s’ajoutent les inégalités flagrantes, la richesse étalée par la petite couche qui dispose de villas où l’eau coule en permanence dans les piscines pendant que des quartiers entiers sont dépourvus d’eau, comme d’ailleurs d’électricité. Les 4x4 rutilants qui font du rodéo au milieu des rues bondées de pauvres, dont le prix pourrait permettre de faire vivre plusieurs centaines d’entre eux toute leur existence durant, constituent une provocation permanente.

Voilà pourquoi l’existence d’un encadrement des quartiers pauvres par des voyous à qui on donnerait le droit de surveiller la population, avec ce que cela implique en soi de privilèges par rapport à la population, peut être un atout pour le pouvoir et pour la classe privilégiée qu’il représente.

Oh, certes, Lavalas se présente en Haïti comme l’incarnation de la gauche et elle est vue, pour le moment, comme cela par une large fraction de la population pauvre. Mais, en même temps, à part des slogans démagogiques, il n’a jamais été dans la possibilité ni même dans le programme de Lavalas de satisfaire un tant soit peu les besoins les plus urgents des masses pauvres, quitte à s’en prendre à la couche riche de la population. Alors, les lois de la lutte de classes se révéleront inévitablement plus fortes que celles de la sémantique. Le pouvoir même issu de Lavalas défendra les intérêts de la bourgeoisie locale et de l’impérialisme. Et l’encadrement de la population lui servira à imposer sa politique à ceux qui en seront inévitablement les victimes.

* * *

Nos camarades de l’OTR étaient présents dans cette campagne électorale. Une présence certes symbolique car leurs forces ne leur permettaient pas de se présenter dans toutes les circonscriptions du pays. Mais l’accueil qu’ils ont reçu là où ils se sont présentés, en particulier auprès de la population qui travaille sur les zones industrielles, montre clairement que, si Lavalas peut se poser en représentant politique des classes pauvres, c’est principalement parce qu’elle n’est pas contestée de ce côté-ci.

L’OTR comme nous-mêmes, nous ignorons le résultat de nos camarades. Et, même si un jour ces résultats étaient publiés, la seule chose que nous savons, c’est que ces résultats officiels n’auront qu’un rapport fantaisiste avec les résultats réels.

L’OTR ne s’est cependant pas présentée pour décrocher des places de députés, mais surtout pour défendre une politique. Comment nos camarades apprécient-ils leur participation à la campagne électorale ?

Voici quelques extraits du numéro de leur publication, La voix des travailleurs, daté du 25 mai 2000 :

« Les candidats de l’OTR-UCI, se revendiquant du communisme révolutionnaire, étaient les seuls à mettre en avant dans la campagne électorale les revendications essentielles des couches laborieuses de la population. Ils ont défendu l’idée qu’il était possible, en dépit de la pauvreté du pays, de mettre en place une politique visant à donner du travail et un salaire décent à tous les travailleurs sans travail, de démarrer des chantiers pour la construction d’hôpitaux et de dispensaires, d’écoles et de routes, des logements sociaux..., à travers le pays. Mais une telle politique est possible à condition de prendre l’argent là où il est, accumulé par les riches, en taxant les produits de luxe et en mettant des impôts forts et progressifs sur les grandes fortunes. Au milieu de la brochette de candidats qui sont intervenus dans la presse, défendant tous les intérêts des possédants, les quatre interventions télévisées des candidats de l’OTR à Télémax et la participation de l’un d’entre eux à la rubrique »Invité du jour" de Vision 2000, ont constitué une note discordante dans la campagne électorale de par le contenu de classe et la source de financement du programme électoral défendu dans la campagne.

Notre participation à ces élections étant limitée à trois circonscriptions : la première et la sixième de Port-au-Prince, celle de la Croix des-Bouquets/Thomazeau, les candidats, les militants et les sympathisants de l’OTR-UCI n’ont pas pu défendre ces idées à une plus grande échelle mais notre présence a été constante pendant les dix mois de la campagne sur toutes les factories de la zone industrielle. Nous n’avons cessé de mettre en avant l’application immédiate des 2000 gourdes comme salaire minimum et des rencontres ont été organisées dans un grand nombre de quartiers de Port-au-Prince, notamment Cité Soleil, La Saline, St-Martin, Delmas 32, etc. et dans des sections communales de la Croix-des-Bouquets autour des ouvriers agricoles et des paysans pauvres.

De quartier en quartier, dans le transport en commun, dans les usines, le bruit courait du moins à Port-au-Prince et surtout après nos interventions à la télévision , que les travailleurs, les pauvres en général avaient leurs porte-parole dans ces élections.

(...)

Ainsi, faisant un bilan de la campagne électorale elle-même, nous pouvons dire qu’elle nous a permis de toucher, de sensibiliser des centaines de jeunes, des milliers de travailleurs en ville et en campagne. Les idées que nous avons défendues ont trouvé un écho positif dans ce milieu. C’était d’ailleurs la raison d’être de notre participation.

Beaucoup de travailleurs et de jeunes ont contribué à étendre, à élargir la campagne par la propagation des idées, la diffusion de nos tracts et bulletins, par leur contribution financière. Ils ont été aussi nombreux à participer à nos différentes activités, notamment le collage des posters de nos candidats, les interventions sur la zone industrielle, etc.

Dans un pays où la campagne électorale se fait sans programme mais avec de l’argent pour acheter les votes, pour corrompre l’appareil électoral, etc., les candidats, les militants et les sympathisants de l’OTR-UCI ont donc prouvé le contraire en amenant des travailleurs, des petites marchandes, des jeunes, des petits paysans, des chômeurs à voter pour nos candidats, après avoir débattu de notre programme et en collectant plusieurs milliers de gourdes à travers la souscription qui circulait après ces rencontres et également dans les usines, dans les quartiers, dans les écoles, bref auprès de tous ceux et de toutes celles qui partageaient notre programme électoral.

De ce qui précède, on peut conclure que notre campagne a été une action nécessaire et utile aux yeux de nombreux travailleurs. Il nous restera à faire en sorte que cette campagne trouve son prolongement dans une présence plus marquée des idées et des combats que nous, OTR, représentons au sein de la classe des travailleurs et de la population pauvre en général".