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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 10, nov. 1994 Haïti après le débarquement américain

LDC n° 10, nov. 1994
Haïti après le débarquement américain

Aristide, dans une cage de verre blindé sur le perron du Palais national, entouré de dignitaires de l’armée et de l’État, devant Warren Christopher, secrétaire d’État américain, et une brochette de diplomates, pendant que le petit peuple était à l’extérieur, séparé de la scène par les grilles du jardin présidentiel : cette image retransmise par toutes les télévisions du monde symbolise plus que tout discours le contenu politique du retour d’Aristide.

Même la cage de verre installée sous prétexte d’éviter à Aristide un attentat apparaissait surtout comme une démonstration destinée à souligner que le prêtre-président devait être protégé et que sans la protection de l’armée américaine, il n’est rien.

Aristide n’a pas été avare de remerciements à qui de droit. Il a fait les gestes politiques que les dirigeants américains attendaient de lui. Dès sa descente de l’avion américain qui le ramenait, ceint de son écharpe présidentielle, il a donné une accolade chaleureuse à Duperval, nouveau chef de l’armée, numéro trois dans la hiérarchie sous la dictature, juste derrière Cédras et Biamby. Accolades chaleureuses également au président du Sénat et au président de la Chambre des députés, ce dernier pourtant un ex-macoute notoire, et tous les deux des marionnettes de Cédras au parlement !

Et puis, déposé en hélicoptère au Palais national, Aristide a fait son premier discours sur la terre haïtienne, après trois ans d’exil forcé. Un discours de réconciliation, c’est-à-dire un discours appelant la population pauvre à oublier les milliers de morts du coup d’État, à oublier trois ans de régime de terreur, à tendre la main à ceux qui l’ont humiliée, torturée.

Cette fois, Aristide ne s’est pas contenté de métaphores, bien qu’il en ait servi quelques-unes du genre : « Nous continuerons à couler le café de la réconciliation dans le filtre de la justice pour qu’il n’y ait ni marque de violence, ni marque de vengeance ». Pour mettre les points sur les i, il a ajouté : « Si vous voyez un attaché - NDLR : ces auxiliaires civils de l’armée chargés d’espionner et de terroriser la population - avec son arme tomber entre vos mains, remettez-le aux militaires qui rétablissent la sécurité. Chaque jour, marchez avec les militaires haïtiens qui veulent la paix, et avec les militaires américains qui vous fournissent la sécurité à gogo, et avec les forces multinationales qui donnent la sécurité ‘gratis ti chéri’ ».

Ce discours de réconciliation ne s’adressait évidemment pas à la bourgeoisie qui continue à vouer une haine féroce à Aristide. Cette haine n’a pas pour objet l’instrument politique des Américains qu’il est devenu. Non, la haine inextinguible de la bourgeoisie s’adresse toujours à l’espoir qu’Aristide continue d’incarner malgré tout dans la majorité de la population pauvre !

Cette majorité pauvre de la population haïtienne croyait que le retour d’Aristide représentait l’espoir d’un peu de justice, au moins l’espoir que les massacreurs devraient rendre des comptes. Eh bien, Aristide a été chargé par les Américains de tuer même cet espoir-là ! Comme le répètent les dirigeants américains, Aristide et tout le personnel politique lavalassien, revenu avec le prêtre-président pour retrouver quelques postes et prébendes : c’est à la police d’assurer l’ordre et c’est à la justice de rendre la justice.

Il ne s’agit pas seulement de mots. Les télévisions du monde entier ont largement montré des images d’arrestations de quelques attachés par l’armée américaine. Mais les télévisions n’étaient plus là lorsque les attachés ont été remis par les Américains à la police. C’est bien à la police d’assurer l’ordre ! Mais la police en Haïti, c’est l’armée. Elle en est même une des composantes les plus sinistres, dirigée qu’elle était par le colonel François, véritable âme du putsch de septembre 1991 et patron du corps des attachés. Remettre les attachés à la police, c’est leur assurer la protection d’abord, puis la liberté.

Mais il est vrai que les troupes américaines n’ont aucune raison d’inquiéter plus que cela les attachés ou les nervis du FRAPH, milice d’extrême droite patronnée également par l’armée, puisque le chef du FRAPH, Constant, n’est nullement inquiété et demeure un personnage public.

Le désarmement des attachés, des macoutes, des membres des milices privées que les Américains prétendent réaliser, n’est qu’une vaste fumisterie. L’armée américaine n’aurait évidemment pas besoin de l’opération « rachats d’armes », aussi ridicule qu’inefficace. Au quartier général de la police, occupé par les troupes américaines, il y a le fichier de tous les attachés : nom, photo, adresse, numéro du port d’arme délivré. Il suffirait de s’en servir. Mais il n’en est pas question. Les États-Unis savent qu’eux-mêmes ou la bourgeoisie locale pourront avoir besoin de ces gens-là contre la population. On les laisse donc armés et prêts à servir. Certains d’entre eux continuent d’ailleurs à agir : plusieurs assassinats ont eu lieu à la cité Soleil depuis le retour d’Aristide. Et si la plupart des attachés, des macoutes ou des membres du FRAPH se font, malgré tout, petits et s’ils se cachent, c’est qu’ils ne sont pas sûrs, malgré les promesses d’Aristide et la présence de l’armée américaine, que la population de leur quartier ne leur fasse pas un sort.

Et, derrière ces milices d’extrême droite, plus ou moins désorganisées, il y a l’armée elle-même.

Elle est désorganisée également, en partie en raison des mêmes craintes vis-à-vis de la population que les attachés. Dans certaines villes de province, les casernes sont vides et leurs occupants se sont volatilisés. Malgré la volonté affichée de leurs chefs de laisser les tâches de police aux corps de répression haïtiens, les troupes américaines sont contraintes, dans maints endroits, d’assumer ces tâches. Malgré les inconvénients de la chose, les États-Unis ne veulent pas laisser s’installer un vide de pouvoir. Voilà pourquoi, la mise en place d’une police est un des objectifs prioritaires des occupants. En attendant, les troupes américaines chercheront à se débarrasser de cette tâche sur leurs auxiliaires de la « force multinationale ».

L’organisation d’une police indépendante de l’armée soulève la question de la restructuration de celle-ci. Mais il est de plus en plus question de garder l’ancienne hiérarchie militaire, quitte à faire appel à des générations plus jeunes. L’absolution de l’armée telle qu’elle est - c’est-à-dire telle qu’elle a exécuté le putsch et exercé la dictature - à laquelle Aristide donne sa bénédiction, prépare ce choix. Comme le prépare l’hommage rendu par Evans Paul - maire de Port-au-Prince, prototype du politicien arriviste lavalassien, ex-maoïste devenu la coqueluche de la bourgeoisie, démagogue soutenu par les Américains - aux « capitaines légitimistes » qui, paraît-il, lui ont apporté leur protection sous la dictature.

Les États-Unis ont annoncé que cette réorganisation de l’armée implique une réduction de ses effectifs. Une bonne partie de la première ligne de crédit débloquée par les États-Unis « pour aider Haïti » serait consacrée à cette opération. Elle serait plus précisément destinée à assurer la paie des militaires qui le resteraient, et à financer la reconversion de ceux dont l’armée n’aura plus besoin. Voilà la seule catégorie de futurs chômeurs dont l’avenir est d’ores et déjà garanti, dans ce pays où quelque 80 % de la population urbaine est au chômage.

Pour l’instant cependant le principal changement, pour ainsi dire le seul, à l’intérieur de l’armée a été le départ du trio Cédras-Biamby-François. Mais s’ils n’ont pas obtenu le droit de rester, du moins dans l’immédiat car cela eût été trop provocant, les « exilés » de cette vague-là ne sont certainement pas à plaindre.

Cédras, par exemple, a accepté de quitter Haïti pour Panama. Sa fortune est estimée à quelque chose comme 100 millions de dollars, volée pour une large part pendant les années de dictature, complétée par les à-côtés du trafic de drogue ! Détail par rapport à cette somme, mais qui en dit long sur la façon dont les affaires ont été traitées entre militaires putschistes et armée américaine : c’est le gouvernement américain qui a pris en location la luxueuse villa de Cédras à Port-au-Prince et ses résidences secondaires, en payant six mois d’avance, histoire d’assurer un peu d’argent de poche au dictateur parti, et histoire surtout de protéger lesdites résidences contre d’éventuels « déchoukages ».

Alors, même si la population pauvre voit encore pour une large part dans l’armée américaine une armée de libération, l’opération qui se déroule vise à blanchir la hiérarchie militaire, et plus encore la bourgeoisie qui a financé le putsch, et à sauver de la vengeance ou même simplement du désarmement les milliers de nervis, exécuteurs des basses oeuvres de l’armée et des bourgeois.

Les dirigeants des États-Unis peuvent considérer que, jusqu’à présent, leur opération a réussi. Ils ont pu débarquer pour surveiller la population pauvre d’Haïti avec le consentement de celle-ci et sous les applaudissements de ceux qui parlent en son nom, à commencer par Aristide.

Ils auront réussi par la même occasion à damer le pion à l’impérialisme français qui, à Haïti, se pose volontiers en rival de l’impérialisme américain. Lors des dix premiers mois de sa présidence, Aristide avait été enclin à jouer sur cette rivalité pour conquérir une petite marge de manoeuvre. Et la France se flattait de ce que son ambassadeur ait sauvé la vie d’Aristide en l’arrachant des mains de la soldatesque putschiste. Pourtant l’ambassade de France est désormais hors course par rapport à l’ambassade américaine.

Aveuglée par sa haine d’Aristide et de ce qu’il symbolisait à ses yeux, la bourgeoisie haïtienne - traditionnellement pro-américaine, et c’est un euphémisme - observait avec réticence et surtout avec une certaine incompréhension cette intervention militaire américaine qui semblait avoir pour principal but de ramener le prêtre-président. Cette incompréhension frisa l’affolement lorsque la dislocation de l’armée haïtienne sembla livrer la couche privilégiée à la merci « de la populace ». Les interventions vigoureuses de l’armée américaine contre les « pilleurs » furent des gestes politiques à la fois en direction de la bourgeoisie et en direction des classes pauvres. L’armée américaine tolère, à la rigueur, que la population pauvre s’en prenne aux macoutes, aux attachés, aux lampistes de la dictature, à condition tout de même qu’ils lui soient livrés et surtout que les armes récupérées lui soient remises. Mais il n’est pas question de tolérer que les pauvres s’en prennent aux biens des profiteurs, même pas à ceux qui se sont enrichis sous la dictature en volant dans les caisses de l’État ; même pas à ceux qui se sont enrichis en affamant la population, en stockant de la nourriture, des médicaments, des produits de première nécessité pour les revendre de plus en plus cher à ceux qui avaient de l’argent, quitte à ce que les autres crèvent littéralement de faim.

Il n’est pas question que l’armée américaine accepte que les pauvres touchent à la propriété, même à la propriété la plus notoirement mal acquise. Elle est intervenue précisément pour que ce genre d’engrenage ne s’enclenche pas ; pour que, en s’en prenant aux suppôts de la dictature, les masses pauvres ne commencent pas à s’en prendre à leur propriété, pour finir par s’en prendre à la propriété tout court. Voilà pourquoi, d’ailleurs, cette armée américaine dont les chefs pérorent sur le désarmement des civils accepte tout à fait que les bourgeois en armes, eux-mêmes ou leurs hommes de main, soient sur le pied de guerre contre les « pilleurs » et que plusieurs hommes aient déjà été tués lors des incidents où des affamés ont tenté de se servir dans des stocks de nourriture.

De l’armée américaine aux milices privées des bourgeois, en passant par les nervis d’extrême droite et par l’armée haïtienne, il y a une chaîne de complicités contre le même ennemi : la population pauvre d’Haïti. Et cela même s’il y a eu des désaccords entre eux que seul le débarquement américain a réglés. Les bandes armées haïtiennes n’ont pas voulu comprendre - et dans une certaine mesure, n’avaient pas intérêt à comprendre - que l’intervention de l’armée américaine visait seulement à préserver par d’autres moyens, probablement plus efficaces, la propriété, les inégalités sociales criantes d’Haïti, le droit pour une minorité bourgeoise de s’enrichir de la misère de la majorité pauvre de la population. D’autant plus que cet enrichissement n’était pas seulement celui d’une couche privilégiée haïtienne pillarde, mais plus encore celui des trusts américains qui prélèvent, directement ou indirectement, la majeure partie de la plus-value produite en Haïti.

C’est cette opération-là qu’Aristide cautionne en mettant dans la balance tout le crédit qu’il a dans les masses pauvres. Lorsqu’il s’en prend, lui aussi, dans ses discours, aux pillages qui visent « à discréditer la démocratie et la réconciliation ». Lorsqu’il nomme comme Premier ministre un riche commerçant. Lorsqu’il fait une cour effrénée aux « milieux d’affaires », c’est-à-dire à cette bourgeoisie parasitaire qui, de longue date, investit de moins en moins dans la production parce qu’il est infiniment plus intéressant de faire son profit dans la spéculation, dans la contrebande, dans les trafics. Lorsqu’enfin, Aristide promet d’exécuter à la lettre le programme du FMI, prévoyant des privatisations, la réduction des effectifs de la fonction publique, etc.

Cette politique d’Aristide ne peut évidemment que rassurer la bourgeoisie, dissiper ses fausses frayeurs et accroître encore son arrogance envers les masses pauvres.

Il n’est cependant pas dit qu’Aristide y conquière l’estime de la bourgeoisie. Il n’est pas dit qu’il soit considéré comme fiable par la couche privilégiée.

Dès aujourd’hui, il est convenu, avec son accord d’ailleurs, qu’à la fin de sa dernière année de mandat - alors que, rappelons-le, sur ses cinq ans de présidence, il n’aura exercé que moins de deux ans, plus de trois ans ayant été passés en exil - Aristide sera écarté et pourra s’estimer bien heureux si on ne le considère pas trop dangereux dans l’opposition et s’il n’est pas chassé du pays.

Mais la situation n’est encore nullement stabilisée en Haïti. Certes, les couches pauvres, et en particulier la classe ouvrière et les paysans pauvres, affrontent les épreuves et les problèmes politiques à venir dans les pires conditions. Principalement en raison de la force de répression que représente l’armée américaine, autrement plus grande que l’armée haïtienne. Mais aussi, et sur un tout autre plan, en raison des illusions qui persistent à l’égard d’Aristide.

Mais, en même temps, les événements peuvent apprendre beaucoup et vite aux masses pauvres. La rapide mobilisation lorsque a couru le faux bruit d’un attentat contre Aristide, comme la persistance des scènes de « déchoukage » contre des attachés, ou encore le fait que les attaques contre les dépôts de nourriture continuent malgré l’attitude de l’armée américaine, montrent que l’énergie des masses ne s’est pas épuisée, fût-elle alimentée par le désespoir ou la faim. Et tant que cette énergie n’est pas retombée, une fraction de la population peut parvenir à la conscience qu’elle n’a pas intérêt à rendre les armes prises aux attachés, mais qu’elle doit les garder ; qu’il ne lui faut pas espérer que les troupes américaines désarment ses ennemis mais qu’elle peut le faire elle-même. Cette fraction de la population peut, aussi, parvenir à la conscience que ce n’est pas un crime de prendre dans les dépôts de nourriture des spéculateurs, mais un droit, une légitime défense contre les affameurs de la bourgeoisie.

Mais il faudra évidemment plus qu’une prise de conscience spontanée, surtout dans les conditions présentes, pour que les masses pauvres parviennent à la conscience qu’il n’y a pas d’avenir pour elles, autre que la misère et la faim, si elles ne procèdent pas au désarmement de toutes les bandes armées de la bourgeoisie, armée comprise, et à leur remplacement par la population en armes et si elles ne réalisent pas l’expropriation radicale de la bourgeoisie elle-même. Cette compréhension-là nécessite un parti qui se place sur le terrain de la lutte de classe, un parti véritablement communiste.

Alors, ce que l’on peut souhaiter, c’est que la réinstallation d’Aristide au pouvoir ne soit pas une fin mais un commencement dans la maturation politique de la classe ouvrière et des masses pauvres d’Haïti.