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LDC n° 83, sept. 2004
Haïti - Entre catastrophe naturelle, misère sociale et agissements des bandes armées



Les conséquences de la récente tempête tropicale en Haïti ont attiré pendant quelques jours l’attention des médias sur ce pays qui partage avec Saint-Domingue l’île d’Hispaniola, dans les Caraïbes. Les cyclones et les tempêtes tropicales qui se sont succédé dans les Antilles et qui ont également atteint la Floride, aux États-Unis, ont fait des morts et des dégâts un peu partout. Le nombre de victimes a été cependant sans commune mesure en Haïti : 2 400 morts officiellement reconnus, près du double probablement. Et, surtout, les projecteurs un moment braqués sur les zones atteintes ont montré combien la misère généralisée, l’absence d’infrastructures, la pauvreté des habitations ont multiplié par dix ou par cent les effets de la tempête tropicale.

Plus révoltant encore a été le fait que les grandes puissances se soient contentées de quelques gestes dérisoires alors qu’il était évident que l’État local, complètement disloqué, était impuissant à venir en aide aux sinistrés.

Les deux articles qui suivent sont extraits de La Voix des Travailleurs, publication de l’Organisation des Travailleurs Révolutionnaires d’Haïti (UCI). Le premier est extrait du numéro du 24 septembre 2004 et date donc de quelques jours après le passage de la tempête tropicale. Le second est tiré du numéro du 15 juillet. Publié bien avant la tempête, il décrit la décomposition de l’État haïtien, fort avancée déjà sous la dictature d’Aristide (débarqué par les troupes américaines et françaises en février 2004) mais qui s’est encore aggravée après.

La récente mésaventure du secrétaire d’État aux Affaires étrangères français, Renaud Muselier, en a donné une illustration. Ce monsieur se croyant sans doute en tournée électorale dans sa circonscription, s’est avisé de rendre une visite-photo à un hôpital situé à Cité Soleil, le principal quartier populaire de Port-au-Prince, un immense bidonville en réalité. Bien qu’accompagné de gardes du corps et de gendarmes de l’ambassade de France, il s’est trouvé, pendant deux heures, sous le feu des « chimères », ces miliciens partisans de l’ex-président Aristide qui contrôlent complètement Cité-Soleil. Il a fallu que les troupes de l’ONU présentes dans la capitale exfiltrent en voiture blindée le sous-ministre pour qu’il puisse échapper à un accueil manifestement un peu trop chaud pour lui.

L’évolution décrite dans l’article de juillet s’est intensifiée depuis. Le nouveau gouvernement Latortue et le président provisoire Honorat mis en place par les troupes américaines et françaises ne contrôlent absolument pas le pays, ni même la capitale. Derrière la fiction d’un gouvernement central, il y a la loi des bandes armées, chacune d’elles avec ses propres préoccupations, ses propres intérêts et sa propre politique. La force militaire officielle est représentée par la police. Elle ne compte qu’un effectif de 3000 hommes mal armés, et elle est pourrie de corruption, sans parler de ceux des policiers qui font des heures supplémentaires, leur uniforme enlevé, en participant à des actes de grand banditisme. Elle est totalement incapable d’assurer un minimum de sécurité au quotidien, et elle ne se donne pas la peine de faire semblant.

Les quartiers pauvres de la capitale cependant, Cité Soleil, Bel Air notamment, sont entièrement contrôlés par d’autres bandes armées, celles des « chimères ». Aristide a été contraint de partir, mais pas les « chimères » qui avaient été armés et payés par lui. La police ne met pas les pieds dans les quartiers contrôlés par les chimères, et le gouvernement s’en accommode, faute de pouvoir faire autrement.

D’autres bandes armées sont constituées par des débris plus ou moins importants des anciennes Forces armées de Haïti (FAH). Cette armée s’était installée au pouvoir lors de la chute de Duvalier en 1986 et avait exercé directement le pouvoir jusqu’à l’élection d’Aristide, des généraux se succédant les uns aux autres. En 1991, sous la direction de Cédras, l’armée avait renversé Aristide pour mettre en place une dictature sanglante. Ramené au pouvoir en 1995 par l’armée américaine, Aristide avait dissous les Forces armées d’Haïti pour les remplacer par la police actuelle.

Quelques-uns des anciens officiers de cette armée, généralement connus comme les pires bouchers sous la dictature de Cédras, ont regroupé autour d’eux, notamment au Saint-Domingue voisin, des éléments de l’ancienne armée. Ces bandes ont franchi la frontière pour précipiter la chute d’Aristide, et se posent aujourd’hui en libératrices du pays. Elles revendiquent la reconstitution de l’ancienne armée de Haïti, et exigent non seulement que leur soit versée de nouveau leur solde, mais aussi que ce versement soit rétroactif. Dans un certain nombre de villes, comme Petit Goâve, ces bandes ont occupé qui l’ancienne caserne, qui le commissariat préalablement nettoyé de ses policiers, qui d’autres édifices publics, sans que le gouvernement soit capable de réagir autrement que par des discours lénifiants sur la nécessité de désarmer les groupes armés illégaux. Incapable cependant de désarmer ces bandes armées en uniforme, voire désireux d’obtenir leur intégration future dans une nouvelle force armée, le gouvernement a entamé une négociation avec elles. La commission chargée de négocier a même conclu qu’à défaut de verser un salaire aux militaires -surtout à titre rétroactif, ce que les caisses vides de l’État ne permettraient pas de financer- ils percevraient de l’État une « indemnité compensatoire ».

À ces groupes armés, s’ajoutent ceux des trafiquants en tout genre, notamment les trafiquants de drogues. Mais il est vrai qu’en la matière, la double appartenance à une bande de narco-trafiquants et à la police et/ou l’ancienne armée n’est pas interdite.

Il y a enfin la « Mission de stabilisation des Nations unies » (MISNUAH) dont les 2700 militaires venus du Brésil, de l’Argentine ou du Chili ont relayé les troupes américaines et françaises. Malgré leur nom, ces troupes ne stabilisent rien et ne servent à rien -à part tirer de l’embarras un Renaud Muselier de passage. Et leurs véhicules blindés qui parcourent les rues de la capitale passent avec indifférence à côté des groupes de chimères armés, même lorsque ces derniers sont manifestement en train de terroriser la population. Ils n’assurent que la sécurité de l’aéroport, du palais gouvernemental et, dans une certaine mesure, de la zone industrielle située à proximité de l’aéroport.

Autant dire que, dans ce pays considéré comme le plus pauvre de toute l’Amérique latine et un des plus pauvres du monde, la présence de ces bandes armées signifie pour la majorité de la population à la fois une insécurité qui s’ajoute à la pauvreté et une pauvreté encore plus grande.

5 octobre 2004


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Haïti - Cyclone Jeanne : phénomène naturel, mais catastrophe annoncée



Au passage du cyclone Jeanne, le samedi 18 septembre, au large d’Haïti, une pluie diluvienne et longue s’est abattue sur la partie Nord du pays. Du coup, les rivières sont entrées en crue, des trombes d’eau ont dévalé les mornes charriant des pans entiers de montagne en direction des plaines, dévastant tout sur leur passage.

L’eau, avec une violence extraordinaire a emporté hommes, maisons, animaux, bétails, récolte, cultures. Dans ce déferlement, des villages entiers ont été décimés, des villes dévastées : Port-de-Paix, Chansolme, Plaisance, Pilate, Ennery, Gonaïves et les vallées inondées. Le bilan, toujours provisoire, est de 2000 morts.

Gonaïves sinistrée

La vallée de l’Artibonite est particulièrement inondée, la Savane Désolée n’est plus qu’une vaste mer. La ville des Gonaïves entre la mer et la montagne, a été la plus sévèrement touchée : pas une maison qui ne soit inondée, les morts et les blessés se comptent par milliers, les sans-abri par centaines de milliers.

Trois jours après la catastrophe, les seules nouvelles de Gonaïves étaient des vues aériennes de la ville transformée en marécage, de survivants entassés sur les toits des maisons encore debout, aucun contact avec la population n’était établi. À Port-au-Prince, l’État ne pouvait même pas répondre du sort des habitants de l’île de La Tortue.

Le Président, en balade aux États-Unis, tend sa sébile aux tribunes de l’ONU tandis que le bilan des victimes ne cesse de s’alourdir. Il a décrété trois jours de deuil national, « tout en vaquant à nos occupations ! » sans que personne ne sache en quoi cela consistait ! Il a également décrété l’état d’urgence pour Gonaïves, là aussi sans aucune base concrète, en particulier pour les sinistrés qui crèvent de faim et de soif.

Les témoignages parlent des survivants hagards, se traînant dans une eau boueuse et pestilentielle où s’enchevêtrent cadavres d’animaux et d’êtres humains en putréfaction, dans une ville sans eau potable, et sans électricité.

Les premiers secours arrivés sur place le cinquième jour furent des O.N.G. tels Médecins du Monde ou Médecins Sans Frontières qui témoignèrent de leur désarroi devant une telle hécatombe. La situation est telle qu’un habitué de ces situations disait que c’était pire que ce qu’il avait connu sur des sites de guerre ou de tremblement de terre ! La population n’avait aucun moyen de cuire les premiers aliments arrivés sur place. L’inondation était telle que les premiers camions de secours se renversèrent dans des ravins faute d’apercevoir la route sous l’eau.

Cinq jours après, Gonaïves est encore inondée par endroit, car l’eau ne peut s’écouler ; la ville est une vaste poubelle où s’entassent les débris de toutes sortes. La ville est paralysée, la population dans les rues, désespérée, à la recherche d’eau et de nourriture. Les gens ont absolument tout perdu, ils sont blessés, fracturés, les pieds gonflés par l’eau, mais ils manquent de soins. L’hôpital de la Providence a été dévasté et la plupart des 300 patients sont morts ainsi que des membres de l’équipe soignante.

Dans ce qui reste de l’hôpital, ce sont les cadavres qui s’entassent dans une cour en plein soleil ; d’autres dégagent une odeur pestilentielle dans des maisons que l’on ne peut encore ouvrir, par peur ou parce qu’elles sont emprisonnées de boue. Voilà toute l’horreur qui règne à Gonaïves. On ne peut encore aujourd’hui établir un véritable bilan des victimes de la catastrophe ni à Gonaïves ni ailleurs. Dans le Nord du pays, il y a des villages qui ont disparu, des cadavres venus de Port-de-Paix, emportés par la mer, s’entassent sur les rivages de La Tortue. Mais déjà les organisations sur place prédisent une nouvelle hécatombe, car toutes les sources étant polluées entre autres par le débordement des latrines, la population sinistrée utilise de l’eau souillée. Tous les facteurs sont réunis pour une propagation d’épidémie de dysenterie ou de choléra chez une population déjà affaiblie.

La catastrophe naturelle, révélatrice de la catastrophe sociale permanente



Si les cyclones sont des phénomènes naturels se produisant chaque année à la même période, la catastrophe engendrée par Jeanne, cyclone d’ailleurs de faible intensité (classé 1 sur une échelle de 5) n’a rien de naturel. Les mauvaises conditions de l’environnement haïtien ont conduit à ce désastre majeur. Les collines ont été déboisées par des paysans pauvres pour qui le charbon de bois est le seul moyen de survivre. Des montagnes nues qui ne retiennent plus l’eau, des rivières jamais drainées, des canaux obstrués qui n’ont jamais connu le moindre curage, une urbanisation anarchique jusque dans les lits des ravins, c’est-à-dire une infrastructure inexistante, un État absent dans tout ce qui concerne une politique de sauvegarde de l’environnement ou de protection des populations. Une population laissée pour compte dans sa misère et sa détresse, qui se débrouille comme elle le peut pour survivre ne serait-ce qu’aux dépens de la nature. Pendant l’embargo de 1992-1994, les paysans mouraient de faim, et le déboisement s’est accentué de façon vertigineuse ; pendant ce temps, la bourgeoisie haïtienne s’enrichissait davantage en pratiquant le marché noir. C’est elle la responsable de la catastrophe ! C’est elle qui maintient la population haïtienne dans une misère noire, c’est elle qui lui paye des salaires de misère, qui vide les caisses de l’État en demandant toujours plus sans rien donner en contrepartie. Ce sont les représentants de la bourgeoisie qui, dans l’État, entérinent ses décisions et pillent le reste de la caisse. Il ne reste alors plus rien pour le bien-être commun, même pas de quoi installer un minimum d’infrastructures pour le bien-être de tous. Aujourd’hui, une des priorités serait de drainer au plus vite rivières et canaux afin de permettre l’évacuation des eaux dans Gonaïves et assainir la ville, mettre à contribution les industriels producteurs d’eau potable, mais l’État complètement déliquescent ne fait rien, sinon lancer des appels à l’aide internationale. Il a déjà créé un Comité Provisoire destiné à « recevoir et coordonner l’aide nationale et internationale », par contre aucune action concrète en direction des sinistrés.

Ce n’est pas le cyclone Jeanne qui a dévasté le pays, c’est la bourgeoisie haïtienne et étrangère qui l’a ruiné et laissé exsangue, démuni face à la moindre intempérie. Ce sont les grandons qui dépouillent systématiquement les paysans pauvres de leurs lopins de terre et les appauvrissent de plus en plus. Dans toute la Caraïbe, c’est la misère qui tue le plus pendant les cyclones. Même aux États-Unis, la plupart des victimes faisaient partie de la population la plus pauvre, de celle qui faute de moyens vivait dans des « mobil homes ».

Après nous, le déluge ! Telle est la devise des bourgeois. Haïti en est malheureusement la preuve vivante avec la catastrophe vécue par Gonaïves et d’autres villes du Nord. La sonnette d’alarme est déjà tirée pour d’autres villes, en particulier Port-au-Prince.

Et comment ne pas être révolté du cynisme des dirigeants de ces grandes puissances, la France et les États-Unis en particulier, qui ont une lourde responsabilité passée et présente dans la pauvreté d’Haïti, qui osent se vanter de « l’aide » qu’elles apportent, alors qu’elles ne jettent que quelques miettes ? Une infime fraction des moyens déployés par les États-Unis pour mener leur guerre en Irak suffirait pour faire face aux besoins les plus urgents, en nourriture, en équipements sanitaires, pour redonner un abri à ceux qui n’en ont plus. Et Haïti n’est pas à l’autre bout du monde, mais à deux pas des côtes américaines. Mais rien ! Il est vraiment pourri leur monde, cette organisation capitaliste qu’ils présentent comme la meilleure possible.

Pour faire face aux urgences, il faudrait réquisitionner tous les moyens disponibles, ainsi que l’argent nécessaire, en les prenant là où ils sont accumulés, dans les entreprises privées, dans les coffres-forts ou sur les comptes bancaires des plus riches. Il faudrait réquisitionner tous les stocks alimentaires chez les importateurs, chez les grossistes, dans tous les magasins qui ne sont accessibles d’ordinaire qu’aux plus aisés. Il faudrait exproprier tous ceux qui osent spéculer en haussant les prix. Ce n’est pas ce gouvernement, lâche, impuissant et surtout, au service des riches, qui le ferait.

Mais au-delà des mesures d’urgence, combien de Mapou, Fond-Verrette, combien de Gonaïves faudra-t-il dans l’avenir, pour s’en prendre aux racines du mal ? À cette organisation capitaliste qui, pour accumuler des richesses entre les mains de quelques dizaines de riches d’ici et des richesses autrement plus faramineuses pour quelques centaines de grandes sociétés, pille toute la planète, ruine, tue, affame des centaines de millions d’êtres humains ?

Oui, il faudra une nouvelle guerre d’émancipation contre l’esclavage moderne, cet esclavage où les chaînes d’antan sont remplacées par la faim et la misère pour contraindre les hommes à accepter, voire à souhaiter, leur propre exploitation. Il faudra une lutte sociale puissante, bien au-delà de Haïti, pour débarrasser la planète des maîtres d’esclaves d’aujourd’hui. Il n’y a pas d’autre avenir pour les prolétaires d’aujourd’hui. Et ceux d’Haïti ont toute leur place à prendre dans cette lutte. C’est une question de vie ou de mort, au sens plein du terme.



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Haïti - L’État de décomposition

Pendant que les milieux politiques bruissent des échos des manoeuvres politiques et des règlements de comptes aux sommets de l’État, et que le couple Alexandre/Latortue fait le beau pour que le nouveau régime, mis en place par l’intervention militaire américaine, soit reconnu par la diplomatie internationale, l’État lui-même est en déliquescence avancée.

Ce n’est pas d’hier que l’État a abandonné toutes ses fonctions de service public, que les hôpitaux sont à l’abandon, que l’on ne ramasse plus que sporadiquement les fatras, que la moindre tempête tropicale transforme Port-au-Prince en cloaque même quand elle n’entraîne pas une catastrophe de l’ampleur de celle de Mapou-Fond de Verettes. Ce n’est pas d’hier qu’on ne répare plus les routes dont même les plus indispensables se transforment en pistes impraticables, que l’électricité est aléatoire même dans la capitale et qu’il y a pas de santé publique.

Ce n’est pas d’hier que l’appareil d’État est corrompu de haut en bas et que tous ceux qui occupent des postes de responsabilité ne cherchent qu’à profiter de leur position pour s’enrichir au plus vite, en vidant les caisses de l’État, en détournant le peu qui est prévu pour satisfaire des besoins collectifs, en vendant leur autorité à défaut de pouvoir vendre autre chose, quitte à scier eux-mêmes les branches auxquelles ils sont agrippés.

Tout État, même le plus démocratique, est en dernier ressort un appareil d’oppression au service de la classe bourgeoise dominante. Les Duvaliers ont, en outre, soumis l’appareil de répression aux intérêts de leur clan familial. Leur chute n’a pas mis fin à la prédation, elle n’a fait qu’élargir le cercle des prédateurs. Les phases de dictature militaire comme les périodes à prétention démocratique ont en commun d’avoir aiguisé les appétits, de multiplier les prétendants qui, faute de disposer de capitaux à eux, se servent de l’État pour s’en constituer. Les caisses de l’État étant devenues vides, la part tirée des trafics de toutes sortes s’est accrue, celle de la drogue dépassant progressivement toutes les autres.

L’armée haïtienne, feu FAd’H , s’est décomposée d’elle-même, de pourriture interne, bien avant que l’armée américaine vienne tirer l’échelle et ramène Aristide. Ce dernier a dissous l’armée, devenue parasitaire et nuisible même du point de vue des intérêts de la classe riche haïtienne et des grandes puissances. Mais les mêmes causes engendrant les mêmes effets, la police nouvelle n’a pas tardé à se décomposer dans la corruption. Les barons lavalassiens ont pris la place des cliques militaires. Ils s’y sont ajoutés, en fait. Le trafic de la drogue a pour complément naturel le trafic d’armes. Pour sauvegarder son pouvoir, Aristide a complété les bandes armées policières par les bandes de chimères. Cela ne l’a pas sauvé. Mais pendant que, même renversé, Aristide a les moyens avec l’argent détourné de couler des jours sans souci en Afrique du Sud, les chimères sont restés.

Et voilà Haïti livrée aujourd’hui à la loi des bandes armées rivales. Bandes armées officielles de la police, incapables d’assurer la moindre sécurité publique. Bandes armées officieuses des anciennes FAd’H, paradant en uniforme et exigeant la reconstitution de l’armée dissoute. Bandes armées privées au service des riches. Bandes de gangsters, gracieusement refoulés en Haïti par les États-Unis. Bandes de chimères qui se disputent le pouvoir sur cité Soleil et au-delà, sur les quartiers populaires. Le pouvoir, c’est-à-dire le droit de piller, de voler, de violer impunément. Sans parler de ces autres bandes armées, on ne peut plus officielles elles aussi, puisque censées représenter la « communauté internationale ».

Voilà la situation. Elle pèse sans doute sur la classe bourgeoise elle-même. Certains incendies criminels du Centre ville ont touché des dépôts de marchandises de riches intermédiaires. Les Toyota luxueuses ne protègent pas des balles et les gardes privés ne suffisent pas toujours à préserver les villas contre les cambriolages à main armée.

Mais elle pèse surtout sur les classes pauvres. Les quartiers populaires deviennent invivables. Cité Soleil est complètement abandonnée aux bandes de chimères. La fin de la protection politique dont elles ont bénéficié sous Aristide n’a pas modéré la terreur qu’elles imposent à la population. Au contraire : privées des subsides du Palais national, elles compensent en prenant sur la population. Les pillages de maisons, en plein jour, accompagnés de violences, deviennent systématiques. La violence, de moyen, devient un but. Des chimères désoeuvrés peuvent ouvrir le feu simplement pour punir d’avoir empiété sur leur territoire. Des femmes ont été violées en pleine rue. D’autres, y compris de vieilles femmes ou des enfants, dans leur maison. Port-au-Prince découvre des formes de criminalité comme les enlèvements, même pas de riches, pour rançon, mais de pauvres, pour pouvoir violer tranquillement. Les affrontements entre bandes armées font plus de victimes dans la population que dans les gangs eux-mêmes. Certaines nuits à Cité Soleil sont transformées en cauchemar et bien des ouvriers partent le matin au travail après une nuit sans sommeil.

Les gros commerçants du centre-ville eux-mêmes, victimes occasionnelles de pillages ou d’incendies volontaires, se plaignent car ils ont beau appeler la police, personne ne répond. À infiniment plus forte raison, les quartiers populaires n’ont-ils pas à espérer la moindre protection de la police, à supposer même qu’il n’y ait pas de policiers parmi les agresseurs. En fait, tout se passe comme si par un accord tacite, les autorités laissaient les quartiers populaires à la loi des gangs armés. Au vu et au su de tout le monde, y compris de la « force de protection internationale » qui protège l’aéroport, les bâtiments officiels, la zone industrielle, mais qui n’est pas là pour protéger la population.

Au poids de l’exploitation s’ajoutent, pour les travailleurs de la zone industrielle, les prélèvements des bandes armées.

Les dégâts ne sont pas seulement matériels. La pauvreté et l’exploitation avaient suscité, au fil du temps, dans la population pauvre, un certain nombre de comportements collectifs, de politesse, de prévention à l’égard des autres, des réactions collectives qui, bien souvent, ont protégé les pauvres face aux puissants et aux autorités.

Pour le moment, la violence ne suscite pas de réactions collectives. Au contraire la peur pousse au repliement. Elle isole les victimes des autres, c’est-à-dire les victimes d’aujourd’hui de celles de demain et par là même, facilite les choses pour tous ceux pour qui un revolver ou un couteau sont devenus un moyen de vivre en parasites.

Et pourtant, l’espoir pour la population travailleuse est dans la réaction collective.

L’État en place, l’État des possédants, incapable d’assurer un minimum de sécurité, abdique de toutes ses prérogatives. Pourrait-il retrouver un semblant d’autorité ? Pourrait-il « désarmer les bandes armées », comme le gouvernement en proclame l’intention, en trouvant des moyens de le faire autres que les dérisoires appels au sens civique ou la ridicule proposition d’allécher les possesseurs « d’armes illégales » en les invitant au match Haïti-Brésil pour peu qu’ils veuillent bien rendre leurs armes ? Si cela était, ce serait en remplaçant dans les quartiers populaires la terreur des chimères par la terreur de la police, légale ou illégale. Les favelas brésiliennes en ont fait la triste expérience : aux enfants-bandits terrorisant un quartier, la police a fini par opposer les assassinats aveugles d’enfants par des groupes armés agissant nuitamment, constitués hors légalité par des policiers eux-mêmes.

Mais en Haïti dont les possédants n’ont pas envie de payer, pas même pour l’État censé les protéger, il n’est pas dit que l’on puisse, que l’on veuille, arrêter la décomposition de l’État. Comme il n’est pas dit que les États-Unis veuillent payer pour eux.

Les riches se feront une raison : ils embaucheront encore plus d’agents de sécurité et se feront entourer d’encore plus de gardes du corps. Ce n’est pas commode, mais c’est le prix à payer pour pouvoir faire du profit même sur une population aussi désespérément pauvre dans son écrasante majorité que celle d’Haïti. Les troupes d’occupation sont là pour préserver, le cas échéant, l’essentiel, le bon déroulement de l’exploitation. De leur point de vue, cela peut tourner comme cela, les îlots de richesse protégés par des troupes privées et les classes laborieuses livrées à la jungle.

Mais que faire pour les travailleurs, pour les classes exploitées de ce pays ? Comment accepter de vivre la peur au ventre, exploité le jour, pillé et violenté la nuit ? Comment accepter que ses enfants ne puissent avoir d’autre avenir que crever de misère et de peur ou alors, pour une minorité d’entre eux, rejoindre la meute des hyènes qui dévorent leurs propres soeurs et frères ? Comment accepter d’être privés, non seulement de pain, mais aussi de dignité ?

Il en va de cette insécurité-là comme des autres, celle de trouver du travail, celle de survivre. Les travailleurs, les pauvres ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour se défendre et peut-être, un jour, imposer leur propre loi collective.

Un acte de banditisme isolé peut être empêché même par des gens désarmés, à condition d’agir collectivement, à condition de ne laisser personne seul avec sa peur face à son agresseur. Une femme importunée devrait pouvoir compter sur la réaction violente de tous. Les voyous, même armés, hésiteront à s’en prendre à un quartier dont ils savent les habitants prêts à s’entraider.

Cela paraît difficile aujourd’hui, tant la pourriture de la société, la décomposition de l’État ont disloqué, aussi, la vie sociale, sapé les réactions collectives. Il n’y a plus que les zones industrielles qui contiennent des éléments d’organisation collective, car les nécessités de la production capitaliste y regroupent une partie importante de la population pauvre. S’organiser entre ouvriers pour se défendre face au patron de son entreprise est déjà un grand pas pour forger une volonté collective. Tisser des liens entre travailleurs des différentes entreprises qui, bien souvent, se connaissent en serait un autre. Et si les travailleurs apprennent à s’organiser sur la zone industrielle pour défendre leurs intérêts collectifs, ils sauront s’organiser, aussi, dans leurs quartiers, s’associer avec d’autres, des petits marchands rackettés, des femmes violentées, des jeunes, des chômeurs ou des djobeurs qui, pour être pauvres, n’en sont pas devenus pour autant des bandits. Et lorsqu’on est organisé, donc capable d’une volonté collective, on trouve aussi le moyen de neutraliser les armes que tiennent nos ennemis, les parasites grands et petits.

Cela semble aujourd’hui difficile même à imaginer ? Sans doute. Et pourtant, la vie ne nous laisse pas d’autre voie : au pouvoir défaillant des possédants substituer un autre pouvoir, le nôtre, celui des travailleurs conscients de leurs intérêts et de l’intérêt de toutes les classes exploitées.