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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 5, fév. 1994 Haïti : après le retour manqué d’Aristide

LDC n° 5, fév. 1994
Haïti : après le retour manqué d’Aristide

La date du 30 octobre 1993 semble devoir représenter une sorte de tournant dans la situation politique en Haïti. C’est à cette date-là que le prêtre-président Aristide, élu en décembre 1990 par près de deux tiers des votants, ceux des couches pauvres des villes et des campagnes, puis renversé le 29 septembre 1991 et chassé du pays, devait revenir en Haïti et réoccuper ses fonctions en vertu des accords dits de « Governor’s Island ».

Mais Aristide n’a pas pu revenir le 30 octobre, bien que ce retour fût officiellement patronné par la diplomatie internationale. Pendant longtemps, les couches pauvres, saignées par des tueries massives au lendemain du coup d’État, soumises à une oppression quotidienne depuis, n’avaient pas cessé d’espérer son retour. Espoir irraisonné, auquel cependant les accords de « Governor’s Island » semblaient donner pour la première fois du crédit. Cet espoir paraît largement dissipé aujourd’hui. Dans l’autre camp, celui qui a exécuté, soutenu ou au moins approuvé le putsch, le fait qu’Aristide n’ait pas pu remettre les pieds en Haïti apparaît comme une victoire. Face aux masses pauvres déboussolées, sans perspectives, l’extrême droite macoutique est engagée dans une activité fiévreuse qui, si elle se poursuit, est susceptible de changer de façon durable le rapport des forces - à moins qu’une réaction brutale des masses n’arrête le processus engagé.

Des accords de « Governor’s Island » à l’échec d’Aristide

Rappelons que la diplomatie internationale n’a jamais reconnu le régime issu du putsch du 29 septembre 1991 (la très sainte diplomatie du Vatican mise à part). Les États-Unis, puissance tutélaire de la région, flanqués de la France qui joue les utilités en compagnie de certains pays d’Amérique latine comme le Vénézuéla, n’ont jamais cessé de traiter Aristide comme le président en exil. Aristide n’avait certes pas été l’élu de leur coeur lors de cette élection du 16 décembre 1990, la première en Haïti à peu près libre - si tant est que l’expression ait un sens - mais l’usure des quelque huit mois passés à la Présidence n’avait pas entamé le crédit considérable dont il jouissait auprès des masses pauvres. Et ce crédit parmi les pauvres du pays le plus pauvre de l’hémisphère américain, situé de surcroît près des côtes américaines, présentait un intérêt pour Washington.

Aristide n’a jamais été un révolutionnaire, mais seulement un prêtre porteur de bonnes paroles. Au milieu de la pourriture du monde politique haïtien, ce seul fait tranchait cependant. Pendant les huit mois de sa présidence effective, certains aspects de son populisme avaient inquiété les dirigeants américains. Non pas en eux-mêmes, mais à cause de l’écho qu’ils trouvaient dans ces masses pauvres qui non seulement avaient élu triomphalement Aristide, mais qui avaient montré, en se mobilisant de façon explosive pour s’opposer à un premier coup d’État destiné à empêcher son investiture, que leur intervention dans la vie politique n’allait pas nécessairement se limiter à l’usage périodique du bulletin de vote.

La répression massive qui suivit le putsch du 29 septembre 1991 a cependant, pour reprendre l’expression cynique de l’auteur de ce coup d’État, Cédras lui-même, « apporté un correctif » à la politique d’Aristide. L’armée s’est chargée d’empêcher les masses de réaliser elles-mêmes les rêves de transformation de leur sort suscités par Aristide. Le coup porté aux masses ne fut certainement pas mal vu par Washington, même si la diplomatie américaine s’est jointe au choeur de protestations hypocrites contre cette atteinte à la « légalité constitutionnelle » qu’était l’expulsion du président.

Mais l’armée, une fois sa tâche accomplie, aurait dû retourner dans ses casernes. Washington avait suffisamment de recul politique et, de surcroît, connaissait suffisamment la corruption, la profonde pourriture et par conséquent la faiblesse de l’armée haïtienne, pour souhaiter qu’elle ne reste pas en première ligne et n’exerce pas directement le pouvoir politique, comme elle l’avait fait pratiquement sans discontinuité depuis la chute de Duvalier.

L’armée ne s’est cependant pas retirée. Cédras ne commit certes pas la maladresse de s’installer directement au Palais présidentiel comme l’avaient fait ses prédécesseurs Namphy ou Avril. Mais les polichinelles installés dans un premier temps comme président provisoire et premier ministre ne firent illusion pour personne. Même lorsque les militaires installèrent au poste de premier ministre Bazin, homme politique préféré naguère des États-Unis, ils lui laissèrent tellement peu de pouvoir que Bazin perdit le peu de crédit qui lui restait, sans en donner aux militaires qui prétendaient être devenus partisans d’un régime parlementaire.

Aristide en revanche, contraint à l’exil, solidement encadré par des « conseillers » américains, a donné gage sur gage à ceux qu’il a lui-même présentés de plus en plus comme ses principaux protecteurs. Il a raboté le populisme de son langage. Il a promis de pardonner à ceux qui l’avaient renversé - en faisant seulement une fixation sur le général Cédras et le colonel François, le chef et le principal exécutant du putsch - et de gouverner à la tête d’une large coalition, allant jusqu’aux milieux proches du macoutisme. Surtout, il a dit et répété à ses propres troupes et, par-dessus elles, aux masses pauvres, que la solution, le « retour à la démocratie », ne pouvait et ne devait pas venir d’elles mais de la diplomatie internationale, des « pays amis » pour reprendre l’expression consacrée, en tête desquels se trouvaient les États-Unis.

En contrepartie, Aristide a obtenu d’être reçu par les grands de ce monde, comme président d’Haïti. C’est encore comme tel qu’il peut s’exprimer dans les conférences internationales. Ce sont les États-Unis qui financent son équipe présidentielle, sa représentation diplomatique, ses déplacements, c’est-à-dire tout ce qui lui permet d’entretenir un mini-noyau de gouvernement en exil. Évidemment, les dirigeants de Washington se servent de tout cela, chaque fois qu’Aristide fait mine de prendre une décision qui ne leur convient pas (comme en ce moment où ils veulent l’obliger à prendre un premier ministre convenant aux putschistes).

Mais, pendant les deux ans qui suivirent le coup d’État, les États-Unis, pas plus que quiconque, n’ont rien tenté de contraignant pour les militaires putschistes afin qu’Aristide puisse rentrer d’exil. Exception faite d’une décision d’embargo, assez souple à l’époque pour que la bourgeoisie locale liée aux putschistes ait pu faire rentrer au pays à peu près toutes les marchandises qu’elle voulait, mais claironnée avec suffisamment de bruit pour que ladite bourgeoisie en tire prétexte pour créer une pénurie artificielle et augmenter largement les prix.

Pendant que les militaires soumettaient les quartiers pauvres à la terreur, la diplomatie internationale s’activait. Des tentatives succédaient aux tentatives pour amener les militaires à consentir à un compromis pour « trouver une solution démocratique à la crise haïtienne ».

L’état-major qui exerçait le pouvoir réel derrière un parlement laissé en place et des chefs de gouvernement sans pouvoir, gêné un peu par l’isolement international, sembla enfin craquer devant les pressions internationales. Fin juin 1993, il autorisa le parlement fantoche à prendre un décret « réhabilitant » - c’est l’expression utilisée ! - Aristide dans sa fonction de président. Puis Cédras, chef de l’armée putschiste, alla à New York pour apposer, le 3 juillet, sa signature à côté de celle d’Aristide, validant l’accord de « Governor’s Island », concocté par la diplomatie américaine.

L’accord prévoyait le départ à la retraite de Cédras le 15 octobre suivant et le retour d’Aristide au Palais présidentiel le 30 octobre.

Usant de ses prérogatives présidentielles retrouvées, Aristide, toujours en exil, désigna un nommé Malval comme premier ministre. Et là commença un spectacle surréaliste, joué par un président se prenant pour un président ; un premier ministre se prenant pour un premier ministre ; et un parlement se prenant pour un parlement, avec discussions, interpellations, manoeuvres, alliances et crises, en un mot, toute la panoplie d’une vie parlementaire « normale ».

A ceci près que le président ainsi réhabilité n’avait toujours pas le droit de remettre le pied dans le pays qu’il était censé « présider » et que, dans ce pays, ses partisans pouvaient être collés au mur et fusillés séance tenante pour avoir simplement affiché son portrait. Le premier ministre, constitutionnellement nommé et qui avait pris beaucoup de soin pour composer un gouvernement « équilibré », ne disposait pas d’un pouvoir dépassant les murs de son bureau et un de ses ministres, celui de la Justice, allait se faire assassiner en plein jour, en sortant des locaux mêmes de son ministère. Quant au parlement, l’idée ne pouvait effleurer personne en Haïti que cette institution disposait du moindre pouvoir.

Cela suffisait cependant à la diplomatie internationale qui, devant cette heureuse tournure des événements, suspendit même le semblant d’embargo.

Pendant ce temps, l’armée ridiculisait le gouvernement et intensifiait de façon ostensible la répression dans les campagnes et dans les quartiers populaires. Directement ou par l’intermédiaire de civils armés, elle pourchassait les militants aristidiens ou assimilés qu’elle parvenait à repérer. Plus la date fatidique du 30 octobre approchait, plus se multipliaient les assassinats, y compris parmi les notables haut placés mais proches d’Aristide.

Les États-Unis promirent alors une force d’interposition pour protéger le retour d’Aristide et, comme ils le disaient, pour atténuer le climat d’insécurité.

Le 11 octobre, le navire de guerre américain Harlan County, censé débarquer deux cents soldats américains et canadiens, fut en effet en vue du port de Port-au-Prince. En vue seulement. Une petite bande de civils se réclamant du putsch, acclamant pêle-mêle Cédras et Duvalier, occupait les quais, brandissait revolvers et couteaux, prête cependant à décamper à l’approche du navire.

Mais le navire s’arrêta puis rebroussa chemin. Les macoutes restèrent sur le terrain et crièrent victoire. A la date échéance du 15 octobre, Cédras ne démissionna pas. Et le 30 octobre, Aristide ne revint pas au pays.

Ce que craignent les États-Unis

Ce n’est évidemment pas la petite bande gesticulant sur les quais qui a fait peur aux dirigeants américains. Mais la présence de ces gens-là transformait le débarquement en une épreuve de force. Oh, une épreuve de force dérisoire, que quelques soldats américains décidés auraient gagnée sur le champ face à des gens qui ne sont courageux que face à des adversaires désarmés. Mais de ce type de victoire, les dirigeants américains ne voulaient en aucun cas. Même lorsqu’ils envisageaient d’envoyer des forces militaires, il ne s’agissait que d’une force d’interposition - dotée d’ailleurs seulement d’armes défensives - et nullement d’une force destinée à imposer le retour d’Aristide. Une force d’interposition présente avec l’accord des deux parties - Aristide et Cédras - c’est-à-dire en l’occurrence avec celui des militaires putschistes, puisque ce sont eux qui détiennent la réalité du pouvoir. Pas question d’affronter l’armée haïtienne et encore moins de la vaincre, en apparaissant de la sorte comme le bras armé de la légalité aristidienne.

Il ne s’agit pas là d’une prudence du même type que celle dont les États-Unis témoignent, à une autre échelle, en évitant depuis si longtemps de s’engager militairement en Bosnie. Leur problème n’est pas - ou n’est que très accessoirement - la crainte de s’embourber dans une situation militaire et politique inextricable.

Ce que les États-Unis craignent, c’est que les masses haïtiennes prennent pour une victoire le recul imposé à l’armée, le recul de l’extrême droite macoutique. Ce qu’ils craignent, c’est que le retour d’Aristide donne alors lieu à ces « débordements populaires » dont ils n’ont jamais cessé d’invoquer la menace pour imposer à Aristide concession sur concession. Ce qu’ils craignent surtout, c’est que ces « débordements » puissent être plus violents, plus massifs et peut-être d’une autre nature que ceux qui se produisirent à la chute de Duvalier en février 1986.

Les États-Unis avaient réussi alors à désamorcer la colère populaire qui ébranla le pouvoir du dictateur en poussant précipitamment ce dernier vers la porte et en favorisant son remplacement par le chef d’état-major de l’armée, le général Namphy. Les « débordements » se limitèrent alors aux « déchoukages », à la destruction des biens mal acquis d’un certain nombre de « macoutes », de serviteurs subalternes du duvaliérisme, et parfois, à leur mise à mort. Les petites crapules ont payé pour les grosses. Mais le départ du dictateur déchu vers son exil doré de la Côte d’Azur fut accueilli aux cris de « vive l’armée ! », cette armée dont la hiérarchie faisait pourtant partie, depuis trente ans, du sérail duvaliériste. Quant aux véritables profiteurs du duvaliérisme, ces grandes familles bourgeoises qui s’enrichissaient depuis trente ans du pillage de l’État contrôlé par les dictateurs Duvalier père et fils, personne n’évoqua même seulement leurs noms.

Abreuvées d’illusions, désarmées politiquement d’abord par les chefs du camp dit « démocratique » puis, lorsque ceux-là eurent perdu tout crédit, par Aristide, les masses pauvres n’ont été préparées par personne ayant du crédit en leur sein, à affronter l’armée. Celle-ci est pourtant ridiculement faible : quelque sept mille hommes de l’armée régulière qui ne sont même pas tous encasernés, complétés par les forces auxiliaires des « chefs de section » dans les campagnes et des « attachés » dans les villes. Vingt mille hommes peut-être, pour une population de six millions d’habitants, dont la très grande majorité est composée des couches pauvres, paysans pauvres dans les campagnes, ouvriers, chômeurs, « djobeurs » dans les villes. Les chefs de cette armée ont néanmoins réussi pendant près de cinq ans à étouffer les aspirations des masses aux libertés démocratiques et à monopoliser tout le pouvoir, en se le disputant à travers une succession de coups d’État. La candidature du prêtre populiste à des élections enfin organisées sous la pression internationale semblait rompre avec tout cela, et ouvrir enfin, aux yeux des masses, la perspective d’un régime au moins démocratique. Le coup d’État de Cédras a noyé dans le sang cet espoir.

Rassurés par leur victoire du 29 septembre 1991, les profiteurs du régime, les sommets de la hiérarchie militaire et, derrière elle, la bourgeoisie enrichie sous les Duvalier se livrèrent à un pillage inouï du pays, sans précédent même sous les ex-dictateurs. Les caisses de l’État sont vidées, les équipements collectifs se détériorent à vue d’oeil, la corruption et l’insécurité sont telles que le pays devient inapte à l’exercice normal de l’exploitation, même dans les conditions d’un pays pauvre. Les investisseurs américains qui profitaient des salaires misérables d’Haïti - trois dollars, réduits actuellement à guère plus d’un dollar américain par jour - pour faire faire de la sous-traitance ont, dans une large mesure, déménagé leur production vers l’État voisin de Saint-Domingue. Certaines composantes de la bourgeoisie autochtone elles-mêmes en souffrent, mais la contrebande, les trafics de toutes sortes, à commencer par celui de la drogue, arrosent cependant suffisamment la couche privilégiée pour que, dans son ensemble, elle y trouve largement son profit.

D’autant plus qu’elle est en train d’étrangler, littéralement, les ouvriers et les paysans pauvres en démolissant leurs revenus déjà très faibles par des hausses de prix spéculatives. Les riches margoulins qui dominent l’import-export et le commerce de gros stockent les produits de toute première nécessité - riz, maïs moulu, sucre, haricots secs -, créent une pénurie artificielle en rejetant sur l’embargo, qu’ils ont le cynisme de dénoncer, les doublements voire triplements de prix auxquels ils procèdent et qui sont catastrophiques pour les pauvres (alors même que l’embargo ne concerne pas les produits de première nécessité).

Mais justement, les masses se trouvent de plus en plus le dos au mur. L’écrasante majorité de la couche privilégiée haïtienne est tellement vorace, tellement habituée à s’enrichir dans des coups à court terme, tellement arrogante aussi, qu’elle ne se rend même pas compte qu’elle danse sur un volcan. Ce que les dirigeants politiques des États-Unis ont compris pour elle. Voilà pourquoi Washington garde Aristide en réserve. Mais voilà aussi pourquoi ils ne veulent pas que son retour éventuel soit perçu par les masses comme une victoire, précipitant ainsi l’explosion.

Car les « débordements » risquent alors ne pas s’arrêter là où ils se sont arrêtés en 1986. Les masses ont beaucoup appris depuis, et surtout, elles ont beaucoup subi. Elles risquent d’abord de balayer l’armée. Ce serait déjà tout de même un problème pour les États-Unis. Pas un problème insurmontable, il est vrai. Les États-Unis pourraient patronner et financer la reconstitution d’une autre armée, le cas échéant sous le patronage et la caution « démocratique » d’Aristide lui-même. Les bruits insistants autour de la constitution éventuelle d’une force de police « démocratique », subordonnée au président légal, dans l’émigration (on parle du Vénézuéla), tendraient à prouver que l’hypothèse est au moins envisagée. Les États-Unis ont de quoi financer une petite armée mercenaire. Ils ont même certainement un nombre suffisant de militaires américains d’origine haïtienne pour fournir des conseillers, voire des cadres, sans froisser les susceptibilités nationalistes (surtout, répétons-le, si cela se fait à la demande d’Aristide).

Mais qui pourrait garantir qu’une explosion populaire n’ira pas au-delà, ne fera pas irruption dans le domaine social, justement ? Les militaires, l’extrême droite macoutique et la couche riche apparaissent aujourd’hui si étroitement imbriqués, si directement et si collectivement responsables de la misère croissante des masses comme du régime de terreur imposé à ces dernières, que l’explosion peut balayer la couche riche et s’en prendre à la propriété privée.

les rapports de forces d’aujourd’hui... et ceux de demain

Le non-retour d’Aristide et surtout la reculade des États-Unis donnent pour le moment des ailes à l’extrême droite macoutique. Ses liens avec la hiérarchie militaire, l’imbrication étroite entre les deux, ne constituent certes pas une nouveauté. Plusieurs grands barons de l’ère duvaliériste, présents aujourd’hui sur la scène politique, sont d’anciens officiers généraux. L’extrême droite macoutique bénéficie de la sympathie active de la hiérarchie qui fait de longue date appel à ses services pour seconder l’armée dans diverses basses oeuvres.

Mais justement, cette extrême droite macoutique, en tant que mouvement civil distinct, ne joua qu’un rôle d’appoint dans la reprise en main de la situation par l’armée après l’effervescence qui précéda et suivit la chute de Duvalier. Elle fournit le complément par rapport à ces « attachés », ces civils recrutés et armés par l’armée pour le mouchardage et la surveillance des quartiers pauvres (si tant est que ces deux catégories soient bien distinctes). Ses chefs étaient en outre dispersés entre plusieurs chapelles rivales.

Le fait nouveau est la formation, cet été, d’une nouvelle organisation néo-duvaliériste dénommée FRAPH (Front Révolutionnaire pour l’Avancement du Progrès en Haïti). Elle sert une bouillie politique faite accessoirement de nostalgie de la période duvaliériste, de dénonciation du parlement (!) et de la caste politique, de « noirisme », de démagogie nationaliste contre les Blancs en général et les États-Unis en particulier, auxquels elle reproche d’intervenir dans les affaires intérieures d’Haïti. C’est cette organisation qui se met le plus en avant dans les actes de terreur contre les quartiers pauvres (comme par exemple l’incendie volontaire de la cité Soleil et un grand nombre d’assassinats).

Le FRAPH recrute désormais largement et a ouvert un grand nombre de « bureaux de recrutement » dans les quartiers pauvres.

Il est difficile pour l’instant de savoir si le FRAPH restera pour l’essentiel un corps d’auxiliaires de l’armée. Ou de certaines coteries d’officiers contre d’autres. Il est de notoriété publique que le colonel François, l’homme fort de l’armée et rival potentiel de Cédras, a joué un rôle prépondérant dans sa création.

Mais bien des indices - notamment la volonté affichée de recruter largement, l’ouverture de « bureaux de recrutement » dans les quartiers pauvres, les prises de positions politiques systématiques de ses responsables officiels, l’organisation de manifestations - montrent que le FRAPH (inspiré ou pas par François) entend non seulement jouer un rôle politique, mais reconstituer en sa faveur ce que fut le mouvement macoute au début de l’ère Duvalier.

Si cette intention est réelle et si elle est suivie d’effets, cela représente incontestablement une menace supplémentaire et grave pour les masses pauvres. La terreur qu’exerce l’armée, même flanquée des mouchards et des « attachés », est tout de même une terreur en quelque sorte « de l’extérieur ». Elle se manifeste par des interventions brutales, mais l’armée n’est pas de taille à quadriller et à encadrer en permanence les quartiers pauvres. Rien de comparable jusqu’à présent à ce que fut le macoutisme, cette sorte de fascisme de pays pauvre, qui avait réussi naguère à éliminer pour une génération tous les militants, toutes les « fortes têtes », toute forme d’opposition dans les villages comme dans les quartiers pauvres des villes.

Bien des éléments d’un retour au macoutisme existent aujourd’hui. Des masses pauvres déçues, démoralisées et privées de perspectives. La misère croissante. La « lumpenprolétarisation » d’une fraction croissante des couches pauvres.

La tradition n’est certes pas nouvelle dans la caste politique en Haïti de recruter dans le lumpenprolétariat, moyennant une bouteille de clairin et un billet de cinq gourdes, de quoi fabriquer une manifestation « spontanée » ou exécuter des coups bas occasionnels. Duvalier père en avait porté la pratique à une violence, à une échelle et à une permanence sans précédent. Il n’avait même pas besoin de fournir le billet et le clairin : il fournissait une arme - ou la complicité de quelqu’un en arme - et l’autorisation de s’en servir, même à des fins personnelles...

Les familles bourgeoises qui ont financé le coup d’État du 29 septembre 1991 - le seul Brandt aurait versé l’arriéré des payes des soldats pour permettre la réalisation du putsch - peuvent être tentées de financer, de nouveau, une telle opération. Il y a dans les classes moyennes haïtiennes suffisamment d’hommes frustrés, sans perspective, sans la possibilité ni d’accéder à la classe riche, ni d’entrer dans le corps des officiers, ni même d’émigrer, pour encadrer des troupes macoutiques recrutées dans le lumpenprolétariat.

Un processus dans ce sens est mis en route. Le FRAPH, encadré par des militaires et des civils d’extrême droite, commence à enregistrer dans les quartiers pauvres les adhésions d’ex-macoutes de bas étage, déchoukés ou pas après la chute de Duvalier, mais mal vus et qui ont là l’occasion de se venger ; de fripouilles qui ont des comptes à régler avec leurs voisins, voire à l’intérieur même de leur propre famille ; de pauvres types à qui la possession d’une arme donne un sentiment de puissance ; voire même des gens qui ont cru en Aristide, qui sont aujourd’hui déçus et sans perspectives, et qui choisissent de ne plus être du mauvais côté du manche.

La recrudescence de la terreur dans les quartiers pauvres depuis le non-retour d’Aristide n’est probablement plus due aux seuls militaires. Son caractère massif même en témoigne. Les assassinats sont quotidiens, comme est quotidien le spectacle de cadavres trouvés le matin au bord du trottoir. Cité Soleil, le plus grand des bidonvilles de Port-au-Prince et citadelle naguère de « l’aristidinisme », est particulièrement visée, au point qu’un certain nombre de ses habitants s’enfuient, quand ils le peuvent, vers les autres quartiers ou vers la campagne.

Jusqu’où le développement d’un mouvement macoutique pourrait-il aller ? Il n’est pas dit que l’état-major lui-même souhaite que le mouvement aille au-delà de la création d’une armada d’auxiliaires de la répression. La hiérarchie militaire n’a pas gardé que de bons souvenirs de l’époque d’un Duvalier père qui savait jouer sur la rivalité entre l’armée et les milices macoutiques. Malgré leur collaboration dans la répression, quelques heurts sont déjà signalés entre groupes de militaires et groupes de civils armés (en général en raison des rivalités pour la « protection » de tel ou tel quartier). Si certains hommes de main du FRAPH, surtout ceux qui sont en même temps des « attachés », c’est-à-dire protégés par l’armée, se pavanent déjà ouvertement dans certains quartiers, ils choisissent encore les quartiers éloignés du leur, et la nuit, pour accomplir leurs actes les plus abjects. La lenteur avec laquelle le gros des rats sortent de leurs trous, plus de deux ans après le putsch, montre qu’ils craignent encore un brutal retour de bâton.

Les chances d’un renversement des rapports de forces et l’espoir dans l’avenir résident précisément dans cela. Les classes pauvres semblent aujourd’hui résignées mais elles n’ont pas vraiment été brisées par le coup d’État et elles peuvent exploser du jour au lendemain et balayer la racaille en train de se mettre en place. D’ailleurs la crainte d’une telle explosion habite les milieux politiques de Washington (ou de Paris) comme parfois, dans un éclair de lucidité, certains hommes politiques d’Haïti.







Nous publions à ce propos l’éditorial de la Voix des Travailleurs (numéro de janvier 1994), publication de nos camarades de l’Organisation des Travailleurs Révolutionnaires, paraissant en Haïti.

ILS L’AURONT VOULU !

Le député macoute Mondé, nouveau président de la Chambre des députés, a déclaré sur les ondes de Radio Métropole que : « la mi-février serait le dernier délai pour une sortie de crise, sinon, c’est l’explosion sociale ».

Il a peut-être raison, cette crapule. On ne peut en tout cas que souhaiter qu’il ait raison.

Pas à cause de l’impasse politique manifeste dans laquelle se trouve le pays depuis le 30 octobre et que la caste des politiciens, dont Mondé est un des exemplaires standard, prétend vouloir résoudre par toutes ces conférences qui pullulent, de Miami au Théâtre national, et dans lesquelles s’agitent députés et sénateurs. Cela fait longtemps que le peuple se désintéresse de ces clowns qui se donnent d’autant plus d’importance qu’ils sont impuissants et minables.

Mais pendant que députés et sénateurs bavardent, pendant que les Clinton et compagnie continuent de garder au feu deux fers, celui représenté par Cédras et François qui tiennent aujourd’hui les classes pauvres par la violence, et celui d’Aristide, gardé en réserve au cas où il y aurait demain besoin de les tenir par la tromperie, le sort des ouvriers, des paysans pauvres devient de plus en plus insupportable.

Les chiens enragés, les militaires en uniforme ou pas, les attachés, les macoutes armés du FRAPH transforment les quartiers pauvres en terrain de chasse. Jusqu’à quand les quartiers pauvres tolèreront-ils ces tirs dans les nuits, ces bandits qui agressent, volent et violent jusqu’aux intérieurs des maisons, ces cadavres que l’on trouve sur les trottoirs au petit matin ? Jusqu’à quand supporteront-ils sans réagir des provocations sanglantes comme l’incendie volontaire à la Cité Soleil ? Jusqu’à quand les villages supporteront-ils les chefs de section qui ont retrouvé toute leur arrogance passée, et les attachés qui les secondent ? Comment même simplement survivre pour ceux, et ils sont de plus en plus nombreux, à qui les hausses de prix interdisent la satisfaction des besoins les plus élémentaires ? Pour les rares travailleurs que la fermeture des usines n’a pas encore condamnés au chômage, il devient inutile et impossible d’aller travailler, car se rendre au travail est en passe de devenir plus cher en transport que le salaire pour une journée de travail ! Dans combien de villages les gens sont réduits à manger de l’herbe, de l’argile ou à ne plus avoir rien à manger du tout ? Les bourgeois, les spéculateurs, ces affameurs qui profitent d’un embargo imbécile pour renchérir les prix, pour s’enrichir encore plus de la misère croissante des masses, tuent en ce moment sans doute plus d’enfants, de femmes et d’hommes dans ce pays par l’arme de la faim que n’en tuent les militaires avec leurs fusils - et pourtant, ces derniers en tuent déjà beaucoup.

Combien de temps les quartiers populaires tolèreront-ils de vivre au milieu des fatras et des miasmes, à mourir de maladies pourtant simples que, faute d’argent, on ne peut pas soigner ? Combien de temps tolèreront-ils de ne plus avoir ni eau, ni électricité, car le peu qu’on en produit dans la débâcle économique est réservé aux quartiers riches qui peuvent s’acheter les services des mafias qui contrôlent l’EDH et la CAMEP ?

Alors, oui, cela devient insupportable. Et Mondé a bien raison de s’inquiéter, car aujourd’hui il n’y a plus de digues, les masses pauvres ne voient plus de perspectives, c’est la situation elle-même qui les a éclairées sur la fausseté des espoirs mis en un retour d’Aristide.

Il deviendra de plus en plus évident aux yeux des masses pauvres qu’elles sont de toute façon menacées de mort, à brève échéance, par la répression ou par la faim. Et elles finiront bien par se rendre compte que, menacées pour menacées, autant que ce soit pour quelque chose.

Mondé n’est certainement pas le représentant politique le plus lucide d’une classe privilégiée haïtienne qui n’en a guère, tant elle est bornée, stupide, incapable de voir qu’à force de cupidité, elle finira par pousser les masses pauvres vers une nouvelle révolte des esclaves. Mais même un Mondé, ce crétin notoire de l’Anse-à-Veau, est capable de se rendre compte de ce que savent les dirigeants du monde impérialiste depuis bien longtemps, et qui est à la base de leur prudence vis-à-vis d’Aristide : c’est que le jour où les millions d’esclaves de la faim se révolteront, rien ne pourra leur résister, et certainement pas cette armée haïtienne qui, même flanquée d’attachés et de macoutes, est trop faible en nombre, trop corrompue, trop lâche pour être capable de se battre sauf contre des gens désarmés.

Alors, tous ceux qui sont dans le camp des pauvres ne peuvent qu’espérer ce que craint Mondé. L’espoir, le seul espoir pour l’avenir, c’est que les masses exaspérées s’insurgent, balaient l’armée, les macoutes. Qu’elles refassent ce qu’elles ont été capables de faire contre Duvalier, puis, contre Lafontant, mais mieux, sans s’arrêter sur le chemin, sans se contenter du déchoukage de quelques petites crapules, en laissant tranquilles les grandes. Qu’elles ne se contentent pas de s’en prendre seulement aux chiens de garde, mais aussi, à leurs maîtres, aux affameurs, aux riches, aux bourgeois. Et ce qu’on peut souhaiter alors c’est qu’elles ne se laissent pas démobiliser, de nouveau ; pas avant de prendre dans les supermarchés, dans les magasins réservés aux riches de quoi se nourrir ; pas avant d’aller dans les quartiers riches pour reprendre aux spéculateurs, aux affameurs, aux zotobrés tout ce qu’ils ont volé. Sans se limiter aux petits voleurs, visant les grands, les Mews, les Biggio, les Brandt, toutes ces grandes familles bourgeoises qui vivent depuis toujours en exploitant et en volant les travailleurs, les paysans, les pauvres, et qui, par ces temps de misère, s’enrichissent en poussant toute l’économie vers la ruine et les masses pauvres vers la mort.

Ce qu’on peut souhaiter, c’est qu’elles ne se contentent pas des promesses et des discours d’aucun marchand d’illusions, même s’il s’appelle Aristide que les Américains accepteront peut-être de ramener en Haïti dès lors qu’il s’agirait d’arrêter par la tromperie les masses pauvres en mouvement que les militaires n’auront pas arrêtées par les armes.

Nous n’avons pas le don de la prévoyance, pas plus que Mondé. Ni sur la date, ni sur la façon dont cela arrivera.

Mais, si « l’explosion sociale » arrive, ils l’auront voulue.

Et ils l’auront méritée...