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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 1, sept. 1993 Haïti - Enlèvements et assassinats politiques : la « démocratisation » en marche

LDC n° 1, sept. 1993
Haïti - Enlèvements et assassinats politiques : la « démocratisation » en marche

Le texte ci-dessous est extrait du n° 60 de la Voix des travailleurs, publiée en Haïti par nos camarades de l’Organisation des Travailleurs Révolutionnaires (UCI). Ce numéro est daté du 15 juillet 1993, peu de temps après la signature, le 3 juillet de l’accord de Governor’s Island.



Cet accord est censé régler, sous patronage américain, ce que l’hypocrisie de la diplomatie internationale appelle « la crise haïtienne » - « crise » ouverte le 29-30 septembre 1991, lorsqu’un coup d’État militaire renversa Aristide, président investi depuis à peine sept mois après avoir été élu par un véritable raz-de-marée électoral venu des quartiers pauvres des villes et des campagnes.

Aristide a alors, de justesse, sauvé sa vie. Expulsé d’Haïti, il a continué à être reconnu par les grandes puissances comme le président légitime du pays. Reconnaissance purement formelle pendant longtemps, les États-Unis, principale puissance impérialiste tutélaire d’Haïti, ou encore la France qui se pique d’y jouer un rôle, se contentant de phrases ronflantes sur la nécessité d’un retour à la démocratie, avant de décider le boycott économique du régime militaire.

Et pendant que la diplomatie internationale prenait son temps dans une succession de négociations pour « la normalisation de la situation en Haïti », l’armée haïtienne normalisait à sa manière. Le coup d’État militaire du 29-30 septembre ne fut pas un de ces putschs à répétition au travers desquels l’armée avait l’habitude de décider qui de ses chefs allait occuper le Palais Présidentiel. Ce fut un coup d’État fait pour terroriser ces quartiers pauvres dont les votes avaient porté Aristide au pouvoir et qui, après l’investiture de celui-ci, se mettaient à espérer, seulement à espérer. L’armée agit pour briser l’espoir. Les commandos militaires qui déclenchèrent le coup firent plusieurs centaines de morts, en deux jours de fusillade aveugle dans les quartiers pauvres de Port-au-Prince, deux ou trois mille à l’échelle du pays. Ils étaient équipés et financés par quelques-unes des plus riches familles bourgeoises. Et depuis le coup d’État, la répression, tantôt aveugle, tantôt sélective à l’encontre des militants, n’a jamais cessé. Voilà le contexte dans lequel est intervenu l’accord de Governor’s Island...

***

"L’accord de Governor’s Island permettra peut-être à Aristide de retourner au Palais National. Même cela n’est pas une certitude absolue : d’ici le 30 octobre, l’état-major a le temps de renier la signature de Cédras. Et s’il la respecte, parce que c’est l’ordre des États-Unis et parce que cela correspond aux intérêts bien compris de l’armée et des privilégiés haïtiens eux-mêmes, il pourrait toujours se trouver parmi les brutes en uniforme un militaire assez stupide pour se croire investi de la mission d’empêcher, par la violence, le retour d’Aristide.[…]

Le retour d’Aristide […] voilà la concession que l’état-major a consentie […].

C’est d’ailleurs la seule concession. Pour le reste, c’est Aristide qui a été amené à céder sur à peu près tout. La presse américaine a rapporté que, jusqu’au dernier moment, Aristide a hésité à signer l’accord, tant on lui demandait d’avaler des couleuvres. Mais au dernier moment, il a fini par céder. Pour sauver l’honneur, il a refusé de rencontrer personnellement Cédras. Mais il faudra bien, à son retour, qu’il rencontre et côtoie tous les jours, sinon Cédras, du moins les autres membres de l’état-major, tout aussi responsables du putsch du 30 septembre. Soit dit en passant, les lavalassiens (1) présentent comme le signe du pouvoir futur d’Aristide, le fait qu’il lui appartiendra de nommer le futur commandant en chef. C’est une énormité après ce qui s’est passé le 30 septembre 1991, sous la responsabilité de Cédras qui avait, déjà, été nommé par Aristide. Mais en outre, Aristide devra nommer le nouveau commandant en chef parmi les généraux du haut commandement, et il n’y en a que quatre, tous autant responsables les uns que les autres dans l’établissement et le maintien de la dictature militaire : Biambi, Duperval, Max Mayard et Cédras lui-même.

Sur la question la plus importante, Aristide avait déjà cédé depuis très longtemps, bien avant les négociations de Governor’s Island, en amnistiant l’armée dans son ensemble de son coup d’État. Il s’est seulement accroché, pendant des mois, à l’idée d’expulser Cédras de l’armée et même du pays. C’était déjà absoudre les responsables civils et militaires du 30 septembre, car ce n’est tout de même pas Cédras tout seul, ni même flanqué du colonel François, qui a massacré de ses mains les trois mille victimes de la répression. Mais au dernier moment, on lui a même fait accepter que Cédras lui-même ne soit pas démis de ses fonctions, mais qu’il « fasse valoir son droit à la retraite ». L’armée a donc refusé de fournir même un seul bouc émissaire issu de ses rangs. Non, au contraire, ses chefs affirment fièrement qu’ils avaient raison de faire le putsch, apportant ainsi, pour reprendre l’expression cynique récente de Cédras, une « correction démocratique » au régime d’Aristide. En signant l’accord de Governor’s Island, non seulement Aristide absout donc l’armée du putsch du passé, mais il lui donne, implicitement, le droit d’apporter dans le futur ce genre de « correction démocratique » au fonctionnement du système politique.

Non seulement donc l’armée sera là après le 30 octobre, avec le même état-major, avec la même hiérarchie, avec les mêmes chiens enragés, et donc en position de renverser Aristide le jour et l’heure où elle le choisira, mais elle pourra le faire avec le blanc-seing tacite qu’Aristide vient de lui délivrer. En outre, la menace du putsch servira de justification y compris aux dirigeants lavalassiens pour s’opposer à toutes revendications voire pour désavouer même des manifestations en faveur d’Aristide. « Pas de provocations » pour ne pas donner des prétextes aux putschistes. Voilà au nom de quoi on fera taire les oppositions. Sans même avoir à intervenir, l’état-major pèsera en permanence sur la vie politique. Ce qui ne l’empêchera pas, pour autant qu’Aristide se déconsidère, d’intervenir quand même.[…]

Dès aujourd’hui, on fait cependant mine de reconnaître Aristide pour chef d’État. C’est lui qui nommera officiellement le futur Premier ministre que les conseillers américains ont sans aucun doute déjà choisi pour lui. Ce Premier ministre devra cependant être accepté par le Parlement.

Il y a évidemment un côté surréaliste dans le pouvoir théoriquement reconnu à cette collection de paillassons sur lesquels tous les militaires se sont essuyé les pieds et qui s’appellent Parlement et Sénat. Et passons sur le ridicule de tous ces gens, frétillant, se prenant au sérieux devant le rôle qu’on leur attribue. Ils ont cependant une fonction. En faisant mine d’augmenter le rôle du Parlement, on diminue celui du président de la République.

On a vu avec quelle facilité l’armée avait congédié Aristide il y a deux ans, alors pourtant qu’il bénéficiait de l’autorité du président le mieux élu de toute l’histoire d’Haïti et qu’on l’accusait de concentrer trop de pouvoir entre ses mains, notamment par rapport au Parlement. Eh bien, cette fois, même officiellement, il n’aura qu’un rôle restreint. C’est le Premier ministre qui gouvernera. C’est le Parlement qui contrôlera le Premier ministre. Et bien entendu, c’est toujours l’armée qui surveillera tout ce beau monde, sous la tutelle des États-Unis. Et Aristide ne sera plus le « président élu », mais le président « réhabilité », ramené par la grâce des États-Unis, comme se plaisent à le rappeler déjà, avec insistance, les publications conservatrices genre Haïti Observateur.

Cela ne fait rien, Aristide est désormais, de nouveau, le président. Il faudra désormais sa signature sur les actes officiels. On lui a même donné la permission de s’exprimer sur les ondes nationales. Oh, avec des précautions, pour ne pas vexer les militaires ou les macoutes : Aristide a dû faire sa première déclaration depuis la signature de l’accord de Governor’s Island à une radio américaine. Mais les ondes nationales ont consenti à reproduire son discours. Il est vrai qu’il n’était nullement agressif à l’endroit des militaires putschistes. Au contraire, il s’est adressé à l’armée pour dire qu’il revient « aux actuels responsables de l’institution militaire de garantir la sécurité de tous ». Appel entendu : le soir même de l’appel les militaires ont matraqué, au nom du maintien de l’ordre, les militants et les sympathisants lavalassiens qui manifestaient à Cité Soleil en brandissant des portraits d’Aristide. […]

Pourquoi les États-Unis ont-ils patronné le retour d’Aristide ?

Bien que l’accélération des négociations pour le retour d’Aristide durant les toutes dernières semaines soit de toute évidence le résultat d’une pression accrue des dirigeants des États-Unis, pour nombre de pauvres, c’est quand même leur victoire.

Il y a quelque chose de vrai dans ce sentiment des masses pauvres. C’est bien en dernier ressort la crainte des masses pauvres et de leurs révoltes, tant en Haïti même que, plus généralement, dans cette région explosive que sont les Caraïbes et l’Amérique centrale, qui rend Aristide utile à l’impérialisme américain (comme leur est utile un Juan Bosch en Dominicanie) (2). Mais en dernier ressort seulement car si, concrètement, les Américains ont accéléré le mouvement pour le retour d’Aristide, c’est justement parce que les masses sont démobilisées et que le retour d’Aristide ne sera ressenti comme une victoire que passivement et surtout pas comme un encouragement dangereux pour se mettre dans la lutte. D’ailleurs, c’est une des raisons pour lesquelles les puissances impérialistes qui, depuis le début, traitent Aristide en chef d’État ne se sont cependant pas pressées pour faire pression sur les militaires pour qu’ils acceptent son retour ; une des raisons, aussi pour ajouter, même maintenant, un délai d’attente supplémentaire jusqu’au 30 octobre, est que les dirigeants impérialistes veulent que cela se fasse progressivement, que les masses ne sortent pas de leur apathie.

Car si le choix de ramener Aristide est fait par les Américains depuis le lendemain du coup d’État, ce n’est évidemment pas pour respecter les sentiments et les intérêts des masses pauvres mais pour les tromper et les démobiliser et éviter le danger que représentent ces centaines de milliers de pauvres d’Haïti tenaillés par la faim, vivant dans des conditions infrahumaines et en plus terrorisés par une dictature militaire sanguinaire qui se durcit de jour en jour.

Aristide vit encore dans le coeur de ces masses pauvres de la population en dépit de tout. En patronnant son retour, les États-Unis essayent de récupérer son crédit pour le compte du maintien de l’ordre et de la stabilité en Haïti.

Voilà pourquoi ils ont mis leur poids dans la balance pour convaincre l’armée d’accepter le retour. Le blocus décrété par l’ONU est aussi un moyen de pression. Si certains secteurs de la bourgeoisie en profitent, d’autres en souffrent. La crise politico-militaire engendrée par le coup du 30 septembre est préjudiciable aux affaires. Ce n’est pas pour rien que la réunion des partis pour donner à la solution dictée des États-Unis une couverture parlementaire, sera suivie par une réunion des hommes d’affaires, haïtiens comme américains, et des représentants du FMI autour d’Aristide. Haïti les intéresse, en effet surtout pour les bas salaires. Mais pour que les affaires marchent, il faut de l’ordre. Et il faut la paix sociale : voilà ce qu’ils demandent à Aristide de garantir.

L’extrême droite macoutique et les nationalistes dits progressistes contre l’ingérence américaine

Une mission civile et bientôt une force de police internationale seront censées garantir le bon déroulement de la période de transition.

La mission civile est déjà là. Ses membres ne s’occupent pas exclusivement à se prélasser autour des piscines des grands hôtels où ils sont logés. Radio Métropole a rapporté qu’elle a organisé, dans plusieurs villes de province, des réunions regroupant des chefs de sections et les officiers ou sous-officiers commandant les postes militaires locaux, pour les convaincre de la nécessité de la démocratie. A la fin de ces réunions, à Hinche notamment, ils ont distribué le texte de la Déclaration des droits de l’Homme aux militaires présents. Ces derniers ont dû apprécier à sa juste valeur cet effort pédagogique méritoire. La mission a été un peu moins brillante devant Saint-Jean Bosco (3) ou à la Cité Soleil où, bien que dûment convoqués par les responsables lavalassiens, les observateurs internationaux ont dû se contenter d’observer les militaires en train de matraquer les manifestants, en se faisant eux-mêmes copieusement injurier au passage.

Quant à la mission militaire, elle n’est pas encore là. Les signataires et les protecteurs de Governor’s Island sont fort discrets à ce sujet. Il s’agirait d’un millier de militaires, de pays latino-américains ou alors de pays francophones peut-être, destinés officiellement à garantir que la transition se fait.

Cette présence militaire découragerait-elle les éventuelles tentatives de putsch de la part des secteurs macoutiques les plus bornés ? Peut-être, mais cela n’est pas sûr. Elle est au moins autant destinée à démobiliser les masses pauvres, ne serait-ce qu’en accréditant l’argument : ce n’est pas la peine de bouger pour protéger le retour d’Aristide, il y a des troupes pour cela.

En attendant cependant, la présence éventuelle de ces troupes étrangères est le prétexte invoqué par les milieux macoutiques, pour habiller leur hostilité congénitale au retour d’Aristide des défroques du nationalisme outragé. La chose n’est pas nouvelle. Les militaires putschistes, l’extrême droite macoutique, comme les trafiquants de drogue, font depuis deux ans large usage de la démagogie nationaliste ou noiriste pour contester à quiconque le droit de s’ingérer contre leur liberté de trafiquer et d’assassiner chez soi. Tout cela ne les empêche pas, bien entendu, de déposer leur argent volé chez cette puissance impérialiste dont ils font mine de contester les ingérences, ni de pleurnicher pour être reconnus par elle.

La dénonciation de l’intervention étrangère est cependant également la raison invoquée par certains nationalistes dits progressistes, style Ben Dupuy et plus généralement la mouvance Haïti Progrès, pour prendre leurs distances à l’égard d’Aristide.

Les classes pauvres ne doivent certainement pas voir dans ces troupes étrangères des amis, et encore moins des protecteurs, même si elles sont envoyées officiellement pour protéger le retour d’Aristide. Ces troupes, instruments de la politique des États-Unis, sont tout autant les ennemis des masses pauvres que l’armée haïtienne.

Mais il ne faut pas que l’anti-impérialisme verbal des gens comme Ben Dupuy fasse oublier que ces gens-là n’ont nullement protesté et encore moins démissionné, lorsque Aristide encore au Palais National, prônait le mariage armée-peuple. Ces coteries nationalistes-progressistes sont tout aussi responsables que les lavalassiens les plus modérés dans la politique funeste qui a désarmé les classes pauvres face à l’armée. Et même aujourd’hui, en rompant avec Aristide sur la question de l’anti-impérialisme verbal, ces gens-là continuent à tromper les classes pauvres, en dissimulant la responsabilité dans la répression de l’appareil d’État national, de l’armée nationale. C’est d’ailleurs précisément en cela que même leur prétendu anti-américanisme, même leur prétendu anti-impérialisme, auxquels se limite leur identité politique de progressiste, est complètement bidon. Depuis que les troupes d’occupation américaines ont été retirées de ce pays, depuis bientôt soixante ans, c’est bien « notre » appareil d’État national, c’est bien « notre » armée, « notre » classe politique, qui sont les principaux instruments de l’impérialisme.

Voilà pourquoi, les travailleurs, les djobeurs, les chômeurs, les pauvres des campagnes, les prolétaires n’ont rien à attendre, ni des protagonistes de l’accord de Governor’s Island, ni de ses adversaires les plus bruyants […]

Voix des Travailleurs, le 15 juillet 1993"

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Depuis que ce texte a été écrit, le processus imposé par les États-Unis s’est mis en marche. Un processus de démocratisation ?

Même pas côté jardin !

Oh, les acteurs prévus dans le scénario de la « démocratisation » ont joué leur rôle. Aristide pour commencer, qui inaugura sa fonction de « président restauré » en honorant de sa présence cette rencontre d’hommes d’affaires, organisée à Miami, où se retrouvèrent des capitalistes américains intéressés dans la sous-traitance en Haïti et les représentants des grandes dynasties bourgeoises haïtiennes, comme Mews ou Bigio, fiers d’avoir financé le coup d’État, ou encore Brandt, le « Rockefeller d’Haïti » selon le Miami Herald, qui aurait impulsé une collecte parmi les grands patrons pour aider le gouvernement putschiste à payer la solde des soldats. L’apothéose de la rencontre aura été l’accolade donnée par Aristide au président de la Chambre de Commerce d’Haïti, représentant de tout ce beau monde. Les mêmes milieux d’affaires n’ont eu aucun mal à accepter que Aristide désigne, comme candidat au poste de Premier ministre, le patron d’une des grandes imprimeries d’Haïti, Robert Malval.

La procédure constitutionnelle a été scrupuleusement respectée. Le Sénat, puis le Parlement ont débattu de la candidature Malval, avec force motions et contre-motions. Malval se paya le luxe de donner une coloration vaguement « de gauche » à son gouvernement, en y incluant quelques ex-ministres ou ex-hauts fonctionnaires du gouvernement « lavalas » renversé par l’armée ; en donnant le ministère de l’Éducation nationale au leader en titre du KONAKOM, formation qui passe pour « socialiste » ; et en prenant pour ministre des Affaires sociales un proche de Théodore, ex-secrétaire général de l’ex-PC.

Dans son discours d’investiture, Malval a prêché « l’union nationale », « l’oubli du passé », le « dialogue entre tous », avant de faire appel « à tous les exilés sans exception pour retourner au pays ».

L’appel fut entendu. Les généraux Namphy et Avril, les deux dictateurs militaires de la période post-Duvalier, en exil même sous la dictature militaire de Cédras, sont rentrés au pays. Frank Romain, un des principaux dignitaires du régime de Duvalier, aussi. Mme Simone Duvalier, femme de François et mère de Jean-Claude, est en partance pour Haïti. Et des rumeurs courent sur l’éventualité d’un retour de Jean-Claude Duvalier lui-même. Ainsi, il se pourrait que l’ex-dictateur déchu en 1986 soit de retour en Haïti avant même qu’Aristide, président en titre, puisse y remettre les pieds.

Même côté jardin, la « démocratisation » profite donc surtout à l’extrême droite macoutique. Cela a suffi cependant pour que, aussitôt Malval investi, les États-Unis considèrent que la démocratie est en marche, lèvent l’embargo, débloquent les comptes dans des banques américaines des responsables les plus notoires du putsch.

Côté cour, cette toute nouvelle démocratie des Caraïbes ressemble comme deux gouttes d’eau à la dictature militaire. Pendant la cérémonie d’investiture même de Malval, Premier ministre désigné par Aristide, les militaires matraquaient les quelques dizaines de jeunes venus près des grilles du Palais National, acclamer Aristide. Et les quelques militants lavalassiens, assez naïfs pour prendre pour argent comptant l’appel lancé par Malval pour le « retour des exilés » et qui décidèrent de quitter un exil intérieur pour rentrer dans leur ville ou village, ont été en général cueillis à leur arrivée, battus, arrêtés, et parfois torturés par les autorités officielles, censées désormais obéir à Malval et à Aristide.

La « grande démocratie » américaine est toute prête à se faire une raison devant ces imperfections du processus démocratique... Des « démocraties » de cet acabit, il y en a bien d’autres dans ce bas monde. Elle peut être cependant plus gênée par l’activisme provocant de tous ceux qui, accord de Governor’s Island ou pas, signature de Cédras ou pas, ne veulent pas le retour d’Aristide, pas plus qu’ils ne veulent que l’on touche à leurs petits ou grands privilèges, à leurs postes, à leurs trafics.

Les « attachés » - sortes d’auxiliaires civils de l’armée - viennent par deux fois d’exprimer, de façon provocante, non dissimulable, leur hostilité au processus en cours. La première fois en assassinant plusieurs partisans d’Evans Paul, le maire légal de Port-au-Prince, à l’occasion de sa tentative de réinstallation en sa mairie. La deuxième fois, en intervenant, les armes à la main, contre la commémoration pacifique du massacre de l’église Saint-Jean Bosco, perpétré au temps de la dictature de Namphy. Isméry, grand commerçant libéral proche d’Aristide, a été tué de plusieurs balles tirées à bout portant, et cinq autres personnes présentes assassinées à coups de machette, avant que les assassins repartent tranquillement. Tout cela, devant les observateurs de l’ONU qui ont, en effet, observé...

Il ne s’agit pas de réactions isolées de quelques crapules d’extrême droite. Une partie de la couche privilégiée, à commencer par la hiérarchie militaire, tire trop de profits de la contrebande, du racket et du trafic de drogue, pour seulement courir le risque d’en être écartée.

Les États-Unis finiront-ils par intervenir, directement ou sous l’égide de l’ONU ou de l’Organisation des États américains ?

Se contenteront-ils de repousser la date du retour d’Aristide, jusqu’à ce que le président légal, exerçant ses prérogatives fictives de son émigration, finisse par arriver au terme de son mandat ?

Devant le refus manifeste d’une partie de l’armée et de l’extrême droite macoutique d’accepter le retour d’Aristide, les dirigeants américains parlent avec de plus en plus d’insistance d’une « nouvelle police », encadrée par des spécialistes d’une force d’intervention internationale.

L’armée haïtienne est une armée faible en nombre, peu disciplinée, avec une hiérarchie corrompue jusqu’à la moelle, largement liée au trafic de la drogue. Mais elle est la seule face aux masses pauvres - avec, il est vrai, le soutien des troupes auxiliaires des « chefs de section », des « attachés », les milices privées des grandons (4) et l’extrême droite macoutique. Voilà pourquoi, malgré tous les discours sur la « démocratisation », les États-Unis ménagent l’armée haïtienne, comme celle-ci protège l’extrême droite macoutique - bien qu’ils voudraient profiter du prétexte de la protection d’Aristide pour l’encadrer, la moderniser et la rendre un peu plus fiable.

Les masses pauvres d’Haïti ne peuvent espérer même seulement le droit à quelques libertés démocratiques sans que l’armée et ses auxiliaires soient balayés. A certains moments au cours des sept dernières années - dans les mois qui suivirent la chute de Duvalier, comme plus tard, juste avant l’accession d’Aristide à la présidence, lorsqu’une mobilisation spontanée violente des quartiers pauvres fit échouer une première tentative de coup d’État - ces masses se sont heurtées à l’armée et l’ont fait reculer. Mais toutes les formations auxquelles elles faisaient confiance étaient liguées pour dévier leur colère, pour les empêcher de prendre conscience.

Les quartiers pauvres, trompés, trahis avant d’être saignés, semblent aujourd’hui démoralisés, résignés, sans perspective si ce n’est celle d’espérer, quand même, qu’au moins Aristide revienne, sans beaucoup en attendre. Personne ne peut prédire quand, comment et à quel rythme les masses pauvres reprendront confiance en elles-mêmes. C’est leur éveil qui avait mis fin à la dictature de Duvalier et qui avait assuré, pendant quelques mois, un climat de relative liberté démocratique. C’est leur éveil qui pourrait, de nouveau, changer le rapport des forces et sûrement pas la « démocratisation » patronnée par les États-Unis.

1) Lavalassien : partisan d’Aristide. L’expression vient du mot créole « lavalasse », qui désigne la crue brutale d’une rivière, emportant tout sur son passage. Un des slogans d’Aristide pendant sa campagne était d’en appeler à une « lavalasse » de vote en sa faveur.

2) Saint-Domingue.

3) Église proche du quartier pauvre de Cité Soleil où avait officié Aristide. Aujourd’hui à moitié brûlée par un incendie volontaire, elle fut le lieu de plusieurs massacres perpétrés par des macoutes.

4) Grandon : propriétaire terrien ou puissant notable des campagnes.