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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 18, juin 1988 Haïti - le retour du général

LDC n° 18, juin 1988
Haïti - le retour du général

Leslie Manigat n’aura donc été président de Haïti que quatre mois et quelques jours. Ce dimanche 19 juin, le général Henri Namphy, commandant en chef de l’armée, n’a eu que quelques centaines de mètres à franchir en quittant le bâtiment de l’État-major, pour entrer dans le Palais National situé en face que ses hommes venaient de « nettoyer » et pour déclarer le président civil déchu de ses fonctions. Les hommes du général n’ont pas rencontré de résistance de la part de la garde présidentielle et pour cause : Namphy avait pris soin, depuis l’investiture de Manigat, de conserver le commandement direct de la garde présidentielle, qui faisait en même temps office de garde de l’État-major.

Une fois Leslie Manigat expédié en exil à Saint-Domingue et la Chambre des députés et le Sénat dissous, Namphy a constitué un gouvernement militaire. La population de Port-au-Prince, prudemment abritée pendant que les militaires putschistes tiraient quelques coups de feu ici et là, a rapidement repris ses occupations habituel-les, comme si rien d’important ne s’était passé.

Car en effet, rien de vraiment important ne s’est passé. Tout au plus l’officialisation d’un état de fait. Les déclarations des gouvernements des puissances impérialistes tutélaires, États-Unis et France en premier lieu, déplorant le « nouveau coup porté à la démocratie » , ou l’ « arrêt du processus de démocratisation » , puent l’hypocrisie. Avant même que Namphy ne réoccupe ce fauteuil présidentiel qu’il a déjà occupé pendant deux ans en tant que président du CNG (Conseil National de Gouvernement) qui était censé assurer la « transition démocratique » après le renversement de la dictature de Duvalier, Haïti était déjà une dictature militaire de fait.

Pendant que Leslie Manigat et son premier ministre faisaient semblant de gouverner ; pendant qu’à la Chambre quelques dizaines de députés, les uns, anciens dignitaires duvaliéristes, les autres, ou les mêmes, admirateurs proclamés des chefs de l’armée, débattaient gravement et faisaient semblant de légiférer, les militaires faisaient la loi dans le pays. Ils n’ont jamais cessé de la faire depuis la chute de Duvalier, sauf pendant les flambées de mobilisation des masses, trop courtes et trop peu conscientes pour ébranler l’armée, mais assez vives cependant pour la faire reculer par moments.

Manigat, incarnation de la « démocratisation » haïtienne ?

Oui cependant, en un certain sens. Ce président, désigné avec l’appui de l’armée à la suite de ce que, même par euphémisme, on peut difficilement qualifier d’élection, c’est apparemment le mieux que Haïti puisse s’offrir en guise de démocratie. Et encore, à en juger par la durée qui lui a été accordée, à titre tout à fait temporaire.

Pourquoi Namphy a-t-il décidé d’écarter ce président civil qu’il avait lui-même choisi et intronisé le 7 février dernier ?

Est-ce, comme le prétend Leslie Manigat, parce qu’il voulait prendre des mesures contre la corruption et la contrebande, les deux mamelles de la hiérarchie de l’armée haïtienne ? Est-ce parce que Leslie Manigat se refusait au rôle de potiche que l’État-major lui destinait ? Est-ce parce que, pour conforter sa position, il tentait de miser sur les rivalités opposant les hommes forts de l’armée, notamment le commandant en chef, le général Namphy, le ministre de la Défense, le général Régala et le colonel Jean-Claude Paul, commandant de la principale caserne de Port-au-Prince, la caserne Dessalines ? Et parce que, échaudés par le précédent de François Duvalier, les officiers supérieurs n’ont pas voulu rendre Manigat arbitre ou bénéficiaire de leurs rivalités ? Est-ce au contraire parce que le conflit virtuel entre les ambitions opposées de quelques officiers supérieurs était en passe d’être réglé au sein de l’armée, et que du coup, celle-ci n’avait plus envie de jouer à la comédie de la « démocratisation » ?

L’épreuve de force qui a conduit à l’élimination de Manigat a en tout cas commencé par un conflit feutré à l’intérieur de l’armée. En tant que commandant en chef, Namphy a pris à l’encontre de son subordonné et néanmoins rival Jean-Claude Paul une mesure de « promotion » qui privait en fait ce dernier du commandement effectif de la caserne Dessalines. Jean-Claude Paul refusa. Sollicité par ce dernier ou non, Manigat saisit l’occasion pour se faire des alliés au sein de l’armée, et refusa en tant que président de la République, le limogeage du commandant de Dessalines. Puis, prenant la contre-offensive, il mit Namphy à la retraite d’office en compagnie de deux autres généraux, réputés pour être liés au commandant en chef, notamment le chef d’état-major.

Manigat eut tout juste le temps de faire quelques déclarations assurant qu’il avait le soutien de « tous les responsables militaires » , avant que Namphy ne détruise ses illusions. Et si Manigat a eu le loisir dans sa villa cernée par les putschistes, de regarder à la télévision les premières déclarations de celui qui venait de le renverser, il aura eu l’amertume de voir à ses côtés et son protégé Jean-Claude Paul, et le commandant en chef qu’il venait de nommer à la place de Namphy.

Namphy tenait à montrer que l’armée, malgré les quelques coups de feu échangés dans la nuit du putsch entre les hommes de la garde présidentielle acquise à Namphy et ceux de Dessalines, a préservé son unité. Cette unité est peut-être factice. Les différentes féodalités au sein du haut-commandement n’ont pas nécessairement trouvé leur équilibre. Namphy est peut-être non pas le nouvel homme fort, mais le plus petit dénominateur commun entre les ambitions opposées. Des rebondissements sont tout à fait possibles. Mais si les généraux ont encore des comptes à régler entre eux, Manigat n’est plus convié à la fête. Exit le « processus de démocratisation », même formellement, à moins que, poussant la dérision jusqu’au bout, les généraux qui se posent déjà en « sauveurs de la démocratie » contre Manigat se paient le luxe d’organiser... une nouvelle parodie d’élections.

Ce dernier pas vers la dictature sans fard aura donc été lié à un conflit interne aux milieux dirigeants, qui s’est déroulé tout à fait en dehors de la population dont les soubresauts de colère ont constitué, pendant deux ans, face à l’armée et à sa volonté de « rétablir l’ordre » le principal moteur de la situation, le seul facteur de « démocratisation ».

Il n’y en a pas d’autre.

Ne parlons pas de ces dirigeants de l’im-périalisme américain qui ont soutenu pendant trente ans les Duvalier, père et fils, et qui ne sont devenus de chauds partisans d’une « démocratisation » que lorsqu’il est devenu évident que ni les macoutes, ces forces de répression auxiliaires de Duvalier, ni l’armée, ne venaient à bout des quartiers pauvres de Gonaïves, de Jérémie, de Cayes ou de Port-au-Prince en révolte contre le dictateur. La mitraille et les matraques ayant été incapables de calmer les masses, il fallait qu’elles cèdent momentanément devant des paroles trompeuses, comme « élections libres », « processus de démocratisation », « démacoutisation », justement.

Ceux qui se sont posés pendant les deux ans d’ébullition en leaders du « processus démocratique modéré », ces « présidentiables » issus de la bourgeoisie comme Bazin, Désulmé ou Déjoie ; ou ces représentants de la petite bourgeoisie démocratique, comme Gourgues ou Benoit, les dirigeants de ce CONACOM qui voyaient dans la social-démocratie en général, dans le PS français en particulier, leur modèle, n’ont existé que parce que, et tant que les masses ont été mobilisées.

Pendant deux ans, c’est le rapport entre ces deux forces opposées, l’armée et les masses, qui a conditionné toute l’évolution politique dans le pays. Mais le haut-commandement qui dirigeait l’armée savait ce qu’il voulait. Les quartiers pauvres ne le savaient pas vraiment.

Ils ne savaient pas en particulier que, même simplement pour avoir droit à des élections qui ne soient pas complètement trafiquées, pour avoir des droits et des libertés démocratiques, pour en un mot engager vraiment un « processus de démocratisation », il fallait que les masses s’organisent et s’arment pour l’imposer. Ils ne savaient pas que le seul moyen d’empêcher l’armée d’étouffer leurs aspirations, était de disloquer l’armée. Sinon, le seul « processus » qui était en marche, inexorablement, était celui qui conduisait à une nouvelle dictature.

Haïti est un pays pauvre, dont la classe dirigeante est d’autant plus féroce dans sa rapacité qu’elle est minable, pratiquement sans autre rôle économique que parasitaire. La bourgeoisie des campagnes, la couche des « gran-dons », ne peut accumuler dans les conditions d’une agriculture arriérée, qu’en s’appropriant, avec la complicité du pouvoir politique, les terres de l’État ; en volant les terres ou l’eau d’irrigation aux paysans pauvres ; et en payant les ouvriers agricoles l’équivalent de trois ou quatre francs par jour. La bourgeoisie industrielle ne peut survivre économiquement - en général en tant que sous-traitants de groupes capitalistes américains - et s’assurer le luxe qui est le sien qu’en payant les salaires les plus bas des Amériques : trois dollars par jour - les jours où il y a du travail ! - pour les mieux payés des ouvriers, ceux des parcs industriels. La majeure partie de la bourgeoisie citadine ne se donne d’ailleurs pas la peine de s’occuper d’industrie ; elle préfère « les affaires », l’achat et la revente en gros de marchandises de bas étage qu’elle se procure par contrebande, pour ne pas perdre une partie de ses profits en impôts ou en taxes.

Cette bourgeoisie, (même ceux qui, en son sein, sont hostiles à ce que l’armée exerce directement le pouvoir : par goût de la démocratie parlementaire pour certains, peut-être, ou pour ne pas subir la protection encombrante et coûteuse des généraux pour la plupart) ne veut surtout pas que les conditions qui lui permet de s’enrichir puissent changer. Au plus fort du « processus de démocratisation », des patrons réputés « démocrates » du parc industriel, licenciaient l’ensemble de leur personnel pour de simples tentatives de créer un syndicat dans leur entreprise . Et tous, ils font tout naturellement appel aux militaires en cas de conflit avec leurs ouvriers.

Même lorsqu’elle n’aime pas l’armée et la propension de ses chefs à exercer directement le pouvoir, la bourgeoisie craint infiniment plus les masses. Il y a trop de misère en Haïti pour que la bourgeoisie ne craigne pas que les masses aillent trop loin, une fois qu’elles sont en mouvement, même sur une simple question de changement de régime, même canalisées et trompées par toutes les forces politiques ayant pignon sur rue qui leur prêchent la patience sur des revendications qui risquent de toucher à l’ordre social.

L’encombrante famille Duvalier partie, une certaine tolérance politique instaurée, les bourgeois ne voyaient plus d’inconvénients à ce que l’armée remette de l’ordre. Elle s’y applique depuis plusieurs mois, avec un certain succès. Dans ces conditions, il n’était pas néces-sairement de l’intérêt de la bourgeoisie, ni haïtienne ni américaine, de mettre fin à une présidence civile de toute façon étroitement surveillée par les militaires. Mais les officiers supérieurs haïtiens sont comme la bourgeoisie de leur pays : rapaces et bornés. Et disposer du pouvoir, de tout le pouvoir, n’a pas qu’un intérêt politique pour eux.

Chaque commandement est une source de profit, chaque caserne est une entreprise des plus prospères - en tout cas pour son commandement - un lieu de négoce pour toutes sortes d’affaires, légales ou illégales. C’est notoirement le commandement de Saint-Marc qui organise, ou en tout cas, protège, l’essentiel de la contrebande qui transite par la région. Jean-Claude Paul lui-même a été officiellement accusé par l’administration américaine de profiter de sa position à la tête de la caserne Dessalines, pour se livrer à un trafic de drogue en direction de la Floride. Dans les pays riches, argent vaut pouvoir. C’est vrai aussi en Haïti ; mais il est encore plus vrai que pouvoir vaut argent. La hiérarchie militaire, censée être le bras armé de la bourgeoisie dans ses conflits avec les classes exploitées, est en même temps tout à la fois son associée en affaires et sa concurrente. Les détenteurs de fiefs militaires sont d’autant moins enclins à accepter qu’un pouvoir civil puisse seulement faire mine d’y toucher, que leur fortune personnelle en dépend.

Les libertes et les droits democratiques seront imposes par le proletariat...ou ne seront pas.

En noyant dans le sang les élections du 29 novembre dernier en même temps que l’aspiration des masses à des élections non truquées, l’armée a brisé par la même occasion les rêves présidentiels d’un Déjoie ou d’un Désulmé qui font partie de la demi-douzaine de Haïtiens les plus riches. Quoiqu’en maugréant, en pleurnichant auprès des Américains, ces « démocrates » de la bourgeoisie se sont effacés, comme s’est effacé le candidat de la « gauche » ou de ce qui en tient lieu, Gourgue. Ils se sont contentés de mettre un point d’honneur à simplement ne pas cautionner par leur participation ces « élections » de janvier où les militaires ont fait élire Manigat, avec 90 % d’abstention, mais par contre, 35 % de votants, grâce au miracle des urnes bourrées par les militaires. Puis, ceux des « leaders » ou des forces politiques qui ne se sont pas ralliés à Manigat, ont disparu de la scène.

Les quartiers pauvres, soumis à la violence de l’armée, à celle des groupes de « bandits de la nuit » composés surtout de militaires en civil, d’hommes de main des « grandons », ex-miliciens du régime déchu ou gangsters purs et simples en complicité avec les précédents ; découragés surtout devant l’absence manifeste de perspectives électorales, se démobilisèrent complètement.

En tout cas, sur le terrain politique.

Mais en revanche, les zones industrielles, en particulier de Port-au-Prince, commençaient à s’éveiller. Des grèves éclatèrent, ici, pour réclamer le départ de cadres particulièrement mal vus ; là, pour protester contre une augmentation des cadences ; dans plusieurs entreprises, pour revendiquer une augmentation des salaires. L’aspiration à l’augmentation des salaires et à leur garantie, clairement exprimée ou pas, est cependant à l’origine de la plupart de ces coups de colère. Non seulement l’inflation s’accélère, ce qui se reflète dans le taux de change de la gourde par rapport au dollar sur lequel elle est pourtant censée être indexée, mais les entrepri-ses ferment de plus en plus souvent leurs portes pour une semaine, deux, voire plus, en ne payant évidemment pas leurs ouvriers durant ces moments de chômage forcé.

Le coup d’État mettra-t-il fin à cette montée revendicative dans la classe ouvrière ? C’est possible. Ce n’est pas certain. Les travailleurs savaient pertinemment avant même le coup d’État, qu’en cas de grève, ils avaient de forts risques de se trouver face aux militaires appelés à la rescousse par leur patron. Cela n’a pas découragé les grèves qui ont eu lieu.

La nécessité pour les capitalistes de disposer de terrains viabilisés, d’un approvisionnement correct en eau ou en électricité dans une capitale où tout cela est aléatoire, la commodité d’un gardiennage commun, ont développé dans la périphérie de Port-au-Prince des parcs industriels. Même si la plupart des entreprises (mais pas toutes car il y en a de grandes !) sont de taille seulement moyenne, de deux à trois cents ouvriers, les deux principaux parcs regroupent ensemble près de cinquante mille ouvriers ; cent mille et probablement bien plus, avec les entreprises agglutinées autour de ces parcs.

Cela représente potentiellement une force considérable.

Les ensembles constitués par ces parcs industriels et ce qu’il y a autour, sont encore sans tradition de combat en commun. Ils ont poussé pour l’essentiel pendant les trente ans de dictature et de silence forcé, sous de la dynastie Duvalier. Et pendant les deux ans écoulés, ce furent plutôt les quartiers pauvres, (et, d’ailleurs, surtout les quartiers pauvres des villes de province dont le prolétariat est très peu composé d’ouvriers d’industrie) qui ont servi de cadre à la combattivité du prolétariat haïtien. Mais cela est peut-être en train de changer. Et la tradition de combattre en commun peut s’acquérir vite, lorsqu’on embauche à la même heure, au même endroit ; lorsqu’on a les mêmes revendications ; lorsqu’on se heurte aux même forces de répression, même si les entreprises sont différentes.

Et le mieux que l’on puisse souhaiter c’est que pendant que les milieux dirigeants règlent leurs problèmes à la direction de l’État, sans s’occuper des classes pauvres qu’ils croient avoir matées politiquement, le prolétariat industriel parvienne à tisser des liens en son sein, apprenne à s’organiser et à mener collec-tivement des combats, même limités, pour se défendre. Car alors, la prochaine montée populaire, y compris autour des questions de démocratie et de libertés, pourrait se produire sur d’autres axes que dans le passé. Le prolétariat pourrait faire irruption sur la scène en tant que force politique autonome, prendre la direction des masses pauvres des villes et ouvrir la seule perspective qui existe devant les classes pauvres de Haïti de ne pas subir un perpétuel mouvement de balancier entre des coups d’État et des révoltes sans lendemain.