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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 13, mars 1995 Haïti - Six mois après le débarquement américain

LDC n° 13, mars 1995
Haïti - Six mois après le débarquement américain

Au moment où les troupes de l’ONU quittent piteusement la Somalie, entérinant l’échec de l’intervention américaine de décembre 1992, l’administration Clinton a quelques raisons de considérer que les États-Unis se sont jusqu’à présent plutôt bien sortis de leur intervention militaire en Haïti.

Le débarquement lui-même s’était déroulé sans effusion de sang. Et pendant les quelque cinq mois d’occupation qui se sont déroulés depuis, l’armée américaine n’a eu à déplorer que la mort d’un seul de ses soldats, tué lors d’un contrôle sur la route des Gonaïves par un ex-major de l’armée haïtienne (tué à son tour sur-le-champ).

Les États-Unis auront donc réussi à se débarrasser de la dictature militaro-macoutique qui sombrait de plus en plus dans l’anarchie militaire, le trafic de la drogue, la guerre des gangs. Cédras, François, Biamby, les chefs du putsch militaire des 29 et 30 septembre 1991, ont servi les intérêts politiques de l’impérialisme américain en saignant les masses et en brisant les espoirs qu’avait suscités l’élection d’Aristide. Mais ils ont fait leur temps. La décomposition de l’appareil d’État sous la dictature militaire était devenue telle qu’elle en était devenue dangereuse, tant du point de vue politique que du point de vue des intérêts économiques américains en Haïti.

Et surtout, les États-Unis ont réussi à réinstaller Aristide, le président légal, sans que le rétablissement de ce dernier provoque une explosion populaire ou seulement une vague de vengeance et de « déchoukage » contre les responsables ou les exécutants du régime déchu. La popularité d’Aristide dans les classes pauvres avait l’avantage pour les États-Unis de cautionner le débarquement et l’occupation, de faire passer les troupes américaines pour des libérateurs, et de permettre donc aux spécialistes américains d’avoir les mains relativement libres pour restructurer l’armée et reprendre le contrôle de l’appareil d’État. Elle comportait cependant le risque que les masses pauvres considèrent le retour d’Aristide comme leur victoire et se sentent encouragées à demander des comptes pour les trois ans de dictature militaire. Étant donné l’imbrication étroite entre les grandes familles bourgeoises du pays et les généraux putschistes, il y avait le risque, bien plus grand encore, que ces masses pauvres poussent le « déchoukage » plus loin que lors de la chute de Duvalier, qu’elles ne se contentent pas des lampistes, qu’elles s’en prennent à la propriété de ceux qui avaient financé le putsch militaire et, au-delà, à la propriété tout court.

Usant tout à la fois de l’étalage de la puissance de l’armée américaine, venue en « amie » mais en amie qui ne pouvait tolérer aucun débordement populaire et aucune atteinte à la propriété privée, et du crédit qu’Aristide conserve toujours dans les masses, les États-Unis ont donc jusqu’à présent réussi une transition sans secousse majeure.

Aristide, solidement entouré de conseillers américains, flanqué en guise de Premier ministre d’un des gros négociants de la place de Port-au-Prince, aura eu l’insigne plaisir de fêter en grande pompe, le 7 février, l’anniversaire de son accession à la présidence. C’est la première fois qu’il le fête à Port-au-Prince, car, lors de son renversement par les militaires en septembre 1991, il n’était installé au Palais national que depuis sept mois à peine. Ce sera, aussi, la dernière fois car, malgré les réclamations venues des milieux aristidiens, il n’est pas question que le président rétabli prolonge son mandat de la durée qu’il a passée en exil. Les États-Unis ne voulaient pas de cela, la caste politique en Haïti non plus et Aristide s’est incliné, en promettant de céder sa place dans moins d’un an au nouveau président, sorti des élections prochaines auxquelles il n’aura pas le droit de participer.

Reste la mise en place d’un Parlement pour que le décorum démocratique soit complet. Le Parlement devra en outre servir de contrepoids politique à Aristide qui, malgré tous les gages qu’il a donnés aux États-Unis, malgré le fait qu’il est entièrement entre les mains de ses protecteurs américains, malgré le fait aussi qu’il n’a plus qu’une dizaine de mois devant lui en tant que président, reste toujours entaché du péché originel de ne pas être sorti du sérail politique, d’avoir été porté à la présidence par un mouvement, électoral certes, mais populaire. La droite, à peu près aussi stupide aux États-Unis qu’ailleurs, continue à dénoncer Aristide, ce « prêtre marxiste et anti-américain », pour reprendre une expression du quotidien New York Post, en reprochant à Clinton de risquer la vie des « boys » pour protéger cet homme.

La Chambre des députés sortante avait déjà joué ce rôle de contrepoids lors de la première période de la présidence d’Aristide. En dénonçant à l’époque bruyamment la « démagogie » ou le « laxisme » d’Aristide, elle avait d’ailleurs sérieusement préparé sur le terrain politique le coup d’État des militaires. Mais justement, même dans ce pays où la cupidité, la lâcheté, la vénalité et les bassesses de la caste politique n’étonnent plus personne, la législature sortante s’est particulièrement déconsidérée. Élue dans la foulée de l’élection d’Aristide, avec un grand nombre de députés qui l’ont été parce qu’ils se réclamaient de ce dernier, la législature sortante a applaudi le renversement d’Aristide, a apporté son soutien à la dictature de Cédras, et elle servit par la suite de paillasson aux militaires, en cautionnant toutes les manoeuvres du régime pour se faire accepter sur la scène internationale.

En débarquant, les États-Unis ont néanmoins affecté de prendre cette Chambre croupion pour l’expression de la démocratie représentative. Cela faisait cependant un peu désordre dans une opération dont le nom de code était « Restore Democracy ». Mais le calendrier électoral faisant bien les choses, la législature est arrivée à son terme le 4 février. Exit donc l’ancienne Chambre, non sans avoir voté durant ses toutes dernières séances un amendement aux lois électorales exigeant que les candidats à la députation dans les élections futures soient titulaires de diplômes universitaires... à l’exception des anciens ministres et des anciens députés, c’est-à-dire d’eux-mêmes. Devant les protestations, le Sénat a rejeté cet amendement. Restent cependant plusieurs conditions qui font de la candidature à ces élections un apanage de la caste politique ou en tout cas des couches aisées. Pour ne citer que l’une d’entre elles : les candidats qui ne font pas partie des formations légalement reconnues doivent déposer la somme de 25 000 gourdes pour pouvoir se présenter. Cette somme, l’équivalent de près de 10 000 F au cours actuel, représente 1666 jours de salaire sur la zone industrielle. Cinq ans de salaire pour un travailleur qui aurait le privilège d’avoir un emploi stable...

Mais enfin, la démocratie serait en marche en Haïti. Les dates des prochaines élections législatives sont fixées aux 4 et 21 juin prochains. D’ici là, le pays se passera de Chambre des députés...

Le décorum démocratique est une chose. La consolidation de l’appareil d’État en est une autre. L’opération « restaurer la démocratie » était surtout destinée à restaurer l’appareil d’État. Les dirigeants américains n’avaient nulle envie de charger les troupes américaines de tâches de police. Or, elles ont dû s’y engager bien au-delà de ce que souhaitaient les dirigeants. L’ancienne armée, dont les forces de police faisaient partie intégrante, s’est par endroits complètement disloquée après le départ piteux de Cédras, moins par crainte des Américains que par crainte des « déchoukages ». Dans plusieurs villes, notamment au Cap Haïtien, deuxième ville du pays, la débandade des militaires a été telle que les Américains n’ont pas pu trouver le nombre minimum de militaires nécessaires, une fois convenablement blanchis des crimes du régime précédent, pour assurer les tâches de simple police. Les troupes américaines ont dû s’y coller. Les militaires, l’ancien commandant de la place en tête, ont « pris le maquis ». Ce qui ne signifie nullement qu’ils ont mis en actes leur rodomontades d’avant le débarquement américain en s’engageant dans une guérilla anti-américaine ! Ils ont eu seulement la prudence de quitter leurs uniformes, voire la région où ils avaient sévi auparavant, pour se reconvertir dans le gangstérisme. Ce qui, pour nombre d’entre eux, n’était même plus une reconversion.

Paradoxalement, alors que le pays fourmille de bandes armées de toutes sortes (celles des militaires reconvertis dans le gangstérisme, celles au service des « grandons » - propriétaires fonciers - ou au service privé de grandes familles bourgeoises, celles constituées par les anciens macoutes jamais désarmés ou par les formations d’extrême droite en marge de l’armée), alors que malgré les déclarations tonitruantes du commandement américain sur le désarmement de ces bandes cela ne s’est fait que très partiellement, il y avait là un vide étatique dangereux que les Américains se devaient de combler au plus vite.

La mise en place d’une police indépendante de l’armée avait en réalité commencé avant même le retour d’Aristide. Le Canada a formé quelques policiers, recrutés dans l’émigration. Les États-Unis en ont recruté également parmi les réfugiés parqués au camp de Guantanamo. Au mois de janvier, un grand concours de recrutement fut lancé pour constituer le premier contingent de la nouvelle force de police nationale - recrutement supervisé, voire directement effectué par les Américains. De longues queues devant les casernes ou les postes de l’armée indiquaient que ce n’étaient pas les candidats qui allaient manquer dans un pays où, durant ces dernières semaines, c’était à peu près la seule embauche ouverte devant les milliers de jeunes au chômage. Dans les premiers jours de février, Aristide et l’ambassadeur américain inauguraient ensemble la nouvelle Académie de Police.

En même temps commença, là encore sous le contrôle direct des militaires américains, la restructuration de l’armée elle-même. Sur cette question, comme sur celle des bandes armées, nous laissons la parole à La Voix des Travailleurs, publication de nos camarades de l’OTR (voir ci-dessous). Disons seulement que ce n’est pas la première fois que les États-Unis entreprennent de former ou de réformer l’armée d’Haïti. L’armée actuelle, la FAD’H, celle qui a pris le pouvoir après la chute de Duvalier, puis qui l’a repris à Aristide lors du sanglant coup d’État de Cédras, est elle-même issue de la gendarmerie haïtienne mise en place par les États-Unis lors de l’occupation précédente, entre 1915 et 1934. La principale différence étant que cette fois-ci, grâce à la caution d’Aristide, la restructuration de l’armée bénéficie d’un préjugé favorable dans la population et apparaît comme une mesure allant dans le sens de la « démocratisation ».

Devant les réticences de l’opinion publique américaine et le harcèlement des Républicains, qui font du coût matériel de l’occupation d’Haïti et des risques d’un engrenage susceptible de coûter la vie à des soldats américains un argument contre Clinton, celui-ci a choisi de décrocher rapidement. Les déclarations se succèdent depuis plusieurs semaines affirmant que la situation a été stabilisée et que la sécurité est revenue. Ce n’est déjà pas vrai dans les villes, en particulier en province, et cela est franchement faux dans les campagnes, où les bandes armées au service des « grandons » ou des notables continuent à rançonner les paysans, mais, manifestement, l’administration Clinton veut se dégager sur ce qu’elle peut présenter comme un succès.

Le retrait des troupes américaines a été en tout cas annoncé pour le 31 mars au plus tard. Oh, tous les soldats américains ne partiront pas ! Mais ceux qui restent - quelque 2 400 hommes sur les 6 000 actuellement présents - le feront dans le cadre de la MINUHA (Mission des Nations Unies en Haïti), qui vient de recevoir du Conseil de sécurité de l’ONU le feu vert pour déployer jusqu’à 6 000 soldats et 900 policiers civils. Les engins blindés, les jeeps américaines qui sillonnent les rues de Port-au-Prince et les grandes routes nationales, les militaires américains qui affichent ostensiblement leurs armes et une débauche de matériel, seront progressivement relayés par un patchwork composé de soldats ou de policiers de 25 nations différentes. La « démocratie haïtienne » aura pour protectrices, à côté de ce qui restera du contingent américain, des troupes aussi qualifiées en la matière que celles venues d’Argentine, du Guatemala, du Pakistan ou du Bangladesh, flanquées de policiers canadiens et de quelques gendarmes français, sans parler d’un contingent hongrois assez folklorique sous ces cieux.

La grande misère des masses populaires

La présence des troupes d’occupation, accompagnée par celle d’une noria d’organismes non-gouvernementaux dont les représentants peuplent les antichambres des ministres le jour et les restaurants de Pétionville, le faubourg « chic » de la capitale, la nuit, ne fait que dissimuler en réalité des tensions qui, cependant, finissent par se frayer leur chemin.

L’étalage de matériel militaire américain ne fait que souligner que rien de tout cela n’est destiné à aider Haïti, ne serait-ce qu’en améliorant un peu les équipements collectifs complètement en ruines. Il n’y a toujours que quelques heures d’électricité par semaine même dans les quartiers aisés de la capitale (mais les plus riches ont leur groupe électrogène). Sur les plus grands axes, sans cesse parcourus par les camions et les jeeps de l’armée américaine, il y a plus de nids de poule que d’asphalte. Les hôpitaux sont des mouroirs. Le seul « profit » que la population tire de la présence de l’armée américaine est d’avoir relancé la prostitution. Et puis, les ordures jetées par les troupes permettent à des centaines de pauvres d’y récupérer de quoi manger, directement ou en triant parmi les immondices tout ce qui peut être transformé et vendu.

Mais il faut croire que les incantations sur la « stabilité » n’ont nullement convaincu les entreprises américaines qu’il est temps qu’elles réactivent leurs usines de la zone industrielle qu’elles avaient désertée au profit de Saint-Domingue ou de la Jamaïque. Toutes les mesures de boycott ont pourtant été levées. Le Premier ministre, Smarck Michel, est revenu d’une tournée à l’étranger avec des promesses d’aide plein la bouche. Mais les usines restent fermées. Y compris celles qui appartiennent à des capitalistes locaux et qui produisent pour le marché national. Pour essayer de vendre Haïti, au propre comme au figuré, le Premier ministre vient d’annoncer son projet de supprimer tout droit de douane. Ce serait une « première » mondiale. Mais il n’est pas dit que cela suffira pour compenser aux yeux des capitalistes l’insécurité quotidienne, l’inexistence d’équipements, la dégringolade de la gourde, monnaie nationale naguère alignée sur le dollar mais qui a perdu les deux tiers de sa valeur nominale ; pour compenser surtout la crainte d’explosions sociales violentes, tant la situation devient intenable pour les classes pauvres.

Cette absence d’investissements, même seulement en capital circulant, ne signifie nullement que les bourgeois ne font pas des affaires. Mais pas dans la production. Si la présence de l’armée américaine limite - et encore, dans une certaine mesure seulement - les trafics qui faisaient prospérer les officiers putschistes et leurs alliés de la bourgeoisie locale, les bourgeois continuent à faire de l’argent sur l’import-export et sur le commerce de gros. L’écrasante majorité de la population en est réduite, pour sa consommation, à ce qui est vital, la nourriture en particulier. C’est précisément le caractère incompressible de certains achats, sous peine de mourir de faim, qui incite les intermédiaires capitalistes à augmenter les prix. Le riz, les légumes secs rapportent de l’or - à condition de disposer de ce dernier au départ. Les masses ouvrières privées de toute possibilité d’embauche, les paysans pauvres sont littéralement poussés vers la famine.

Les aides dont se targuent les gouvernements, ou l’argent des organisations non gouvernementales (ONG) ne soulagent même pas le sort des plus pauvres. La nourriture, les médicaments et à plus forte raison l’argent sont détournés, bien avant d’atteindre les plus pauvres, par cette frange de la petite bourgeoisie, pour l’essentiel « lavalassienne », qui avait été écartée des petits et grands privilèges sous la dictature militaire par les clans macoutiques et qui, aujourd’hui, essaie de se rattraper. Cette frange de la petite bourgeoisie essaie de faire de sa fidélité à Aristide, réelle ou embellie, une source de revenus. Les mieux placés essaient de transformer leurs années passées dans l’émigration en postes dans les cabinets ministériels, à la tête des municipalités ou des entreprises dépendant de l’État. Derrière leur phraséologie « démocratique », ils ont la même soif d’enrichissement rapide à n’importe quel prix, le même mépris congénital des masses pauvres que leurs prédécesseurs du camp macoutique. Les autres, les moins bien placés, inondent les ONG de projets, plus nobles les uns que les autres, tous destinés évidemment à soulager la misère, le manque de soins ou d’éducation, mais qui génèrent surtout des « frais généraux » représentés par l’achat d’une villa, d’un Pajero (ces tout-terrain de luxe dont le nombre continue à se multiplier).

Ces parasites liés au nouveau régime ne se substituent que partiellement aux parasites, autrement plus nombreux et autrement plus puissants, issus du régime macoutique puis de la dictature militaire. Ils s’y ajoutent.

Les grandes familles bourgeoises, y compris celles qui avaient financé le coup d’État de Cédras et avaient assuré pendant un temps la paie des militaires, se sont fait une raison du retour d’un Aristide encadré et surveillé par les Américains. Même si elles ne portent pas dans leur coeur le prêtre-président, elles avaient depuis un certain temps des représentants dans son entourage. La normalisation des relations entre Haïti et les États-Unis, la fin du boycott économique, leur procurent d’autres sources de revenus que celles qu’elles ont perdues dans les trafics - si tant est qu’elles les aient perdues. En outre, la normalisation leur enlève les quelques obstacles mis devant les déplacements de leurs capitaux. Derrière les intérêts américains, ou en collaboration avec eux, elles continuent à dominer l’économie haïtienne.

Quant aux couches moyennes, dont la fortune était liée à des positions dans l’appareil d’État, dans le secteur nationalisé, assurées par la dictature militaire, elles ont à affronter la concurrence des arrivistes « lavalassiens ». Mais cette concurrence concerne surtout les postes et les positions les plus proches du pouvoir central. Les campagnes continuent à être dominées par les « grandons » et leurs hommes de main, par ce qui a toujours été le socle rural du macoutisme. Là où il y a eu des changements, cela a été en pire : car dans bien des endroits, une sourde mais violente lutte pour la terre oppose les paysans à des militaires en rupture de l’armée, mais qui profitent de leurs armes et de la complicité des notables pour se tailler des fiefs.

Le changement de régime signifie en somme, sur le plan social, que le nombre de ceux qui parasitent le petit peuple des villes et des campagnes est plus grand qu’avant.

Nul ne peut prévoir combien de temps pourra tenir une situation, en fait intenable pour les masses pauvres. Les couches privilégiées haïtiennes sont habituées à vivre sur un volcan. De temps en temps, il explose. Ce qui manque aux masses exploitées, c’est un parti représentant leurs intérêts politiques, afin que les explosions, inévitables, soient susceptibles de conduire à des transformations sociales profondes et radicales.



Haïti - Armée « nouvelle », mais anciennes menaces

L’article qui suit est extrait du n°74, daté du 15 février 1995, de La Voix des travailleurs, éditée en Haïti par l’Organisation des Travailleurs Révolutionnaires.

Pour des raisons différentes mais symétriques, les lavalassiens comme la droite présentent le décret d’Aristide portant sur la restructuration de l’armée et sur la réduction de ses effectifs comme une mesure radicale.

Pour les lavalassiens, cette mesure montre la capacité du président de prendre à bras le corps le problème le plus urgent de l’heure : empêcher que l’armée puisse continuer à peser sur la vie politique, par une réforme radicale de l’institution militaire. Façon de compenser l’immobilisme, les tergiversations du régime dans tous les autres domaines ; façon aussi de dire aux masses pauvres, vous voyez bien que les appels au calme étaient tout à fait légitimes, puisque Aristide a bien l’intention d’éliminer les cadres les plus sanguinaires de l’ancienne armée mais sans lynchage populaire, en toute légalité, et de prévenir une fois pour toutes les putschs futurs en « démocratisant » l’armée.

La droite hostile à Aristide reprend une musique similaire en prétendant que le décret présidentiel signifie « la dissolution tout bonnement de l’institution militaire haïtienne » - pour reprendre l’expression du journal Haïti Observateur. Cette publication ajoute que la décision a été prise « unilatéralement ou en petit comité lavalassien », c’est-à-dire en court-circuitant les autorités américaines d’occupation.

La stupidité de l’assertion est évidemment intéressée : même un plumitif de l’hebdomadaire Haïti Observateur sait qu’Aristide est dans l’incapacité totale de prendre des mesures concernant l’armée sans l’autorisation des États-Unis. Mais l’appui donné par les autorités américaines à la restructuration de l’armée et à sa séparation d’avec la police, la prépondérance des officiers américains dans leur mise en application, mettent en évidence le fait que les masses pauvres n’ont rien de bon à attendre de ces mesures, ni sur le plan de la répression, ni sur le plan politique.

Ceux qui se contentent de peu peuvent se satisfaire de l’idée que quelques-uns des chiens les plus sanglants du régime putschiste ont été mis à l’écart. La hiérarchie militaire aurait pris, par ailleurs, pour une « humiliation » quelques gestes du genre de celui qui prive l’armée de son Grand quartier général, si symboliquement situé pour surveiller le Palais national - et qui pis est, au profit d’un ministère à la Condition féminine. Autre humiliation, paraît-il : tous les officiers versés dans les effectifs de la police intérimaire, colonels et généraux compris, sont désormais sous les ordres de Dany Toussaint, un capitaine promu major de fraîche date. Il paraît que cela donne des boutons à ces messieurs les officiers supérieurs…

Mais ces symboles dérisoires ne changent rien au fait que les restructurations ne modifient pas le rapport des forces en faveur des masses pauvres, si ce n’est à leur détriment. Même de par le nombre. Les effectifs de l’armée doivent passer de quelque 7 000 hommes à 1 500. Mais la future police, qui comptera dans ses rangs une grande partie des anciens militaires - les hommes de main de Cédras, François, Biambi - est prévue pour monter jusqu’à 7 000 hommes. Le total des forces armées est donc destiné à être augmenté en nombre. Mais aussi, en efficacité. On amuse la galerie avec des informations sur ce qui est enseigné aux futurs policiers, droits de l’Homme, respect des lois, etc. Mais seuls les imbéciles et ceux qui sont liés à l’ordre établi peuvent espérer que cette nouvelle police, cette nouvelle armée, seront plus démocratiques, plus respectueuses des classes exploitées que les FAD’H (Forces armées d’Haïti). Et pas seulement parce que, comme le dénonce la Commission Justice et Paix - qui exige à juste raison que soit rendue publique la liste des 1 500 militaires de la nouvelle armée - ont été intégrés dans la nouvelle armée, avec promotion, des hommes comme le colonel Jonas Jean, ex-commandant militaire de l’Artibonite et responsable du carnage des Gonaïves le 2 octobre 1991, ou encore le capitaine Jean-Yves Ansy Champagne, qui a sévi dans la même région et également aux Cayes sous le commandement de Gambetta Hyppolite. Mais, parce que même ceux qui auront été recrutés récemment, parmi les dizaines de milliers de jeunes qui se sont bousculés devant le ministère de la Justice pour s’inscrire dans la nouvelle force de police, seront pris dans le moule et dressés à réprimer pour « maintenir l’ordre ».

Ce que les dirigeants américains et une partie de la bourgeoisie haïtienne reprochaient aux FAD’H n’était nullement leur férocité contre les classes pauvres. Ce qu’ils leur reprochaient, c’est que des officiers aux simples soldats, les militaires avaient tendance à travailler de plus en plus pour leur propre compte. En devenant une association de malfaiteurs, des gangs éclatés, les FAD’H étaient de moins en moins capables de défendre les intérêts généraux de la bourgeoisie. L’anarchie militaire des derniers temps de Cédras a fait certes la fortune de quelques-uns grâce aux trafics, à la contrebande, au pillage des caisses de l’État. Mais elle détériorait en même temps les conditions « normales » d’exploitation sur les zones industrielles, dans les factories, etc. Pour une partie de la bourgeoisie elle-même, les chiens de garde devenaient un peu trop indisciplinés par rapport à leurs maîtres, un peu trop voraces.

Mais la sollicitude dont on entoure aujourd’hui les militaires, même ceux qui ne sont pas estimés dignes de servir dans la nouvelle armée, montre qu’il s’agit là de péchés véniels aux yeux des possédants. Les anciens militaires ne se pressent certes pas pour profiter des stages payés qui leur sont offerts par des officines comme l’OIM (1) pour devenir mécaniciens, informaticiens ou électriciens. Ces messieurs-là ne verraient pas d’inconvénient à figurer sur les feuilles d’effectifs de Téléco ou d’autres organismes dépendant de l’État, avec une bonne paie, mais sans avoir à y mettre les pieds. Mais de là à travailler...

Néanmoins, du côté des Américains, la bonne intention à l’égard des militaires y est. L’argent aussi. Les autorités d’occupation veulent se concilier les militaires, même les plus notoirement compromis dans la répression. Comme elles veulent se concilier les crapules du FRAPH et les ex-attachés. Le peu d’empressement à désarmer les bandes armées macoutiques - malgré les récriminations d’Aristide à ce sujet - n’est ni de la négligence, ni même de la prudence. Il reflète une attitude politique.

Les dirigeants politiques de la bourgeoisie américaine ont fait le choix, dans l’intérêt de leur propre bourgeoisie comme dans celui, bien compris, de la bourgeoisie haïtienne, d’écarter du pouvoir la racaille militaro-macoutique. Mais ils ne veulent surtout pas la détruire, ni même la désarmer. Elle peut toujours servir. Pas seulement dans l’éventualité d’une explosion populaire consécutive au départ des troupes d’occupation.

Ces bandes armées d’extrême droite sont utiles pour les possédants dès à présent, en pesant sur le moral des masses pauvres.

Ces bandes armées se sont dispersées après la fuite sans gloire de leurs chefs. La crainte du « père Lebrun » y était pour autant et plus que la crainte de l’armée américaine. Mais grâce à la politique de « réconciliation nationale », les militaires tortionnaires, les hommes de main d’extrême droite, ont traversé sans trop de casse un mauvais moment. Il est dans la logique des choses qu’ils relèvent la tête et qu’ils essaient de retrouver leurs positions de pouvoir et de terroriser la population. Là où le rapport de force leur semble favorable, officiellement. Ailleurs, en « zinglendos » (2).

Ceux de leurs chefs qui n’ont pas fait le choix de se rallier, sinon à Aristide, du moins aux Américains - un Frank Romain ou un Reynold Georges en sont des prototypes - essaient de tirer profit de ce qu’ils sont écartés du pouvoir pour tenter de se refaire une virginité en mettant sur le compte du régime d’Aristide tout ce qui va mal, y compris cette insécurité que ces bandes armées sont les premières à entretenir. Le fait qu’Aristide soit revenu dans le fourgon de l’armée américaine permet à ces gens - dont les femmes et enfants et, à coup sûr, l’argent sont généralement placés aux États-Unis - de se poser en défenseurs du patriotisme outragé.

Il y a dans ce pays suffisamment de prostitués de la plume pour que se dessine, quelques mois après la chute tragi-comique du régime Cédras, une sorte de campagne de réhabilitation de l’ancienne FAD’H. Dans un récent article publié par Le Nouvelliste, un des représentants de cette cohorte expliquait doctement que « tout comme furent chantés Pierre Sully, Charlemagne Peralte, la postérité exaltera la flamboyante et cinglante lettre de démission du colonel Josaphat - le boucher du Cap - l’amer et fier retrait du ministre de la Défense, le général Nicolas... le geste de colère suicidaire mais combien vertical du major Frédérique, le brûlis d’uniformes, les désertions en masse d’officiers et de soldats »... Le journal Haïti Observateur, de son côté, publie une véritable ode en faveur de cet Aurèle Frédérique, ex-major de l’armée, ex-sous-fifre de Lafontant, responsable présumé de la bombe du marché de Pétionville pendant la campagne électorale d’Aristide, devenu riche homme d’affaires dans l’import-export avant d’être tué à Gonaïves par le compagnon du militaire américain qu’il venait de tuer.

Le macoutisme a une solide base sociale, dans cette petite bourgeoisie enrichie sous les Duvalier qui, après sa sainte frousse de la « populace » au premier temps aristidien, s’est jetée dans les bras de Cédras et de François. Directement ou par l’intermédiaire de l’armée, cette couche a trouvé, par la corruption, des hommes de main dans le lumpen-prolétariat. Le régime Cédras a réalisé, à sa façon, le « mariage armée-peuple », en liant les intérêts de cette couche d’affairistes aux pilleurs de la hiérarchie militaire.

Ces gens-là avaient de solides raisons, et pas seulement politiques, de ne pas souhaiter le retour d’Aristide. Les grandes familles bourgeoises trouvent probablement leur compte à la consolidation sous l’égide américaine. Il n’est pas dit qu’il en aille de même pour la petite bourgeoisie affairiste. Rien ne garantit en effet que la consolidation entraîne un redémarrage suffisant de l’activité économique pour permettre à ces couches petites-bourgeoises de regagner par là ce qu’elles auront perdu en ayant les mains un peu moins libres dans les trafics et le pillage des caisses de l’État. Le Premier ministre a beau brandir, en particulier à leur intention, la promesse de ces crédits de près d’un milliard de dollars qu’il vient de mendier - ce n’est là pour le moment qu’une promesse -, l’exemple du Mexique montre que dans le contexte de la stagnation économique mondiale, l’horizon économique est plus chargé de menaces de banqueroute que de promesses de prospérité.

Il y a de quoi alimenter là la crainte préventive, sinon encore l’aigreur et les frustration de la base sociale du macoutisme. La démobilisation partielle de l’armée donne à ce milieu des cadres et des hommes de main. Pour l’instant, tout ce beau monde vise peut-être, prosaïquement, cette échéance de 1996 où Aristide devra partir, mais où la droite, la modérée comme la macoutique, espère engranger à son profit les déceptions qu’engendrera inévitablement la deuxième présidence d’Aristide.

Que cette maffia puisse revenir au pouvoir ou qu’elle se contente de peser dessus, elle constitue de toute façon un danger grave pour les masses pauvres. Un danger dont personne ne protègera les classes exploitées, et surtout pas une armée ou une police, même nouvelles, mais liées à l’extrême droite macoutique, ne serait-ce que par l’intermédiaire des ex-collègues.

Aussi, tous ceux qui bercent les classes pauvres par de doucereuses mélodies démocratiques, tous ceux qui font miroiter l’espoir de « sécurité à gogo », tous ceux qui tentent de noyer dans le flonflon de la commémoration du 7 février le souvenir de trois ans de terreur, tous ceux qui rééditent le « mariage armée-peuple » avec une nouvelle armée, versent des somnifères pendant que les assassins aiguisent leurs armes. Tant que l’armée est seulement restructurée et non pas détruite et remplacée par le peuple en armes, il faut que les classes exploitées soient vigilantes et prêtes à répliquer, car la menace est là.

15 février 1995



(1) OIM, Office international des migrations qui, soit dit en passant, a pris en charge le paiement des militaires démobilisés suite à la restructuration de l’armée. Ce qui fait que, dans ce pays où avoir un salaire est un privilège, les chiens sanglants de la dictature continuent à toucher un salaire confortable sur des fonds principalement américains.

(2) « zinglendos », bandits armés généralement militaires en civil ou ex-militaires.