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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 2, sept. 1986 Haïti : Duvalier est parti, pas ses sbires

LDC n° 2, sept. 1986
Haïti : Duvalier est parti, pas ses sbires

Le règne de la dynastie Duvalier sur Haïti a pris fin le 7 février dernier. Après presque trois décennies d’une dictature aussi haïe que crainte, le peuple haïtien est descendu dans la rue avec une telle détermination que Duvalier n’a pas pu s’y opposer plus longtemps. Sans organisation reconnue à l’échelle nationale, sans partis d’opposition enracinés dans les masses, la lutte de la population a souvent pris un caractère local et spontané. Pourtant les travailleurs, les pauvres et la jeunesse ont trouvé les moyens de mener et développer leur lutte au point que les États-Unis décidèrent d’intervenir pour écarter Duvalier.

Les événements qui ont conduit directement au renversement de Duvalier se sont déroulés sur une période de temps relativement coude. En mai 1984, un soulèvement populaire pour protester contre la brutalité des forces armées éclata dans la ville de Gonaïves. Une fois dans les rues, les manifestants commencèrent à demander ouvertement la fin du régime Duvalier. Deux mille personnes acceptèrent de mettre leur nom sur une déclaration publique demandant des élections présidentielles libres. A leur suite, d’autres dans tout le pays signèrent la même déclaration. Des tracts clandestins commencèrent à apparaître localement et sporadiquement, dénonçant le régime Duvalier et appelant à son renversement. Les protestations publiques s’étendirent. Des paysans réclamèrent la terre. Des entrepôts et des magasins furent attaqués à Cap Haïtien : la population commençait à prendre ce dont elle avait besoin et qui lui était refusé. Malgré le déchaînement de la répression par les Tontons Macoutes, les masses continuèrent à descendre dans la rue, utilisant tous les moyens disponibles pour exprimer leur opposition au régime. En février 1985, l’Église catholique organisa des marches dans le cadre de l’année internationale de la jeunesse. Dans certaines villes, les marches se transformèrent en protestations ouvertes demandant le renversement de Duvalier.

Même les couches sociales privilégiées se joignirent à l’appel pour le renvoi de Duvalier. Un cas bien connu fut celui d’un groupe de mères de famille d’un riche faubourg de Port-au-Prince qui déclarèrent qu’elles étaient prêtes à rejoindre le combat pour « libérer notre pays de l’empire du mal ».

En novembre 1981 Gonaïves redevint le centre de la contestation quand trois étudiants furent abattus par les soldats de Duvalier. Les manifestations de protestations éclatèrent de nouveau dans la ville et de là se répandirent dans tout le pays. Organisée de différentes façons sur la base des communautés locales, la population trouva les moyens d’élargir sa lutte au-delà des premiers secteurs où elle avait surgi. Le mouvement continua à s’étendre et à s’approfondir dans les premiers jours de 1986.

A ce moment, les Tontons Macoutes avaient perdu de leur capacité à terroriser la population et donc de leur efficacité. L’armée, qui fut alors appelée contre cette population, montra des signes d’hésitation à agir contre celle-ci. Des fraternisations eurent lieu. Il y eut même quelques cas de désertion quand des soldats firent état publiquement de leur opposition au régime Duvalier. Les piliers armés de l’État commençaient à vaciller.

Les états-unis entrent en scène

Si le gouvernement américain avait eu des doutes à propos de ce qu’il convenait de faire à Haïti, les craquements qui apparaissaient dans les forces de répression l’amenèrent à intervenir rapidement pour se défaire de Duvalier. En fait, les États-Unis agirent tellement rapidement qu’ils se trouvèrent précéder les événements. La Maison blanche annonça au monde le départ de Duvalier une semaine avant qu’il ait effectivement lieu.

L’impérialisme américain jugeait la situation assez grave pour prendre le risque de se défaire de Duvalier, même si cela signifiait céder à ce que demandait la population haïtienne et ainsi, peut-être l’encourager à mener une lutte pour d’autres revendications et d’autres buts. Le chef de l’armée, le général Namphy, fut placé à la tête d’un nouveau gouvernement provisoire, entouré par des gens dont la plupart étaient directement issus de l’ancien régime.

Pour les États-Unis il y avait un avantage à utiliser ces gens-là : leur passé, y compris le plus récent, était une garantie de leur dévouement. Mais, pour le peuple haïtien, il y avait peu de chance que des gens comme Namphy n’apparaissent pas compromis avec l’ancien régime. Ce n’étaient pas des hommes nouveaux ; et ainsi dès le début le soi-disant « nouveau » régime, ne pouvait guère tromper le peuple haïtien. Il était top évident qu’il était la continuation de l’ancien, celui de Duvalier. Le risque était donc que, dans la mesure où la population voyait dans ce gouvernement le simple héritier de Duvalier, elle décide de continuer le combat. Et en fait ce fut le cas, au moins dans une certaine mesure, et presque dès le début.

D’un autre côté, il n’y avait ni politicien ni groupe sur la scène politique, admis et connus par la population qui auraient pu remplacer Duvalier. Alors le pouvoir a naturellement échu dans les mains de la seule force qui apparaissait dans le champ politique, c’est-à-dire l’armée, même si elle était affaiblie à ce moment-là.

L’héritage de duvalier

Pendant presque trois décennies, les Duvalier, le père puis le fils, avaient été à la tête de l’État haïtien. La dynastie des Duvalier n’était pas seulement caractérisée parle fait d’être une dictature, comme il y en a tant dans les pays sous-développés, mais aussi par la nature personnelle de cette dictature et par l’extrême brutalité avec laquelle elle se maintenait.

François « Papa Doc » Duvalier fut un maître dans l’art de jouer des forces les unes contre les autres pour établir, puis maintenir son contrôle. Duvalier joua souvent sur les sentiments qui existaient dans la population. Il fit appel au sentiment nationaliste contre les étrangers ; au ressentiment des masses noires contre l’élite mulâtre ; à l’influence que le vaudou avait dans la population contre l’Eglise catholique ; et même à la colère des paysans pauvres contre les riches propriétaires fonciers.

Mais en fait, la domination de Duvalier fut surtout imposée par l’usage de la force brute, en particulier par les Tontons Macoutes. On estime qu’il y eut quelque 50 000 personnes assassinées durant les 29 ans du règne des Duvalier. Le nombre de ceux torturés, emprisonnés et exilés ne se compte pas.

Les Tontons Macoutes étaient l’armée privée de Duvalier, une troupe d’environ 35 000 voyous armés qui arrêtaient, torturaient et assassinaient sur les ordres de Duvalier... et parfois de leur propre initiative afin de se livrer au pillage. Les Macoutes - qui furent organisés en tant que garde personnelle de Duvalier avant qu’il prenne le pouvoir - en vinrent dans les dernières années à remplacer presque l’armée. Les Macoutes avaient finalement un immense réseau de 300 000 informateurs et collaborateurs... une personne sur vingt dans l’ensemble du pays. Ce vaste réseau créait une peur généralisée et contribuait à l’atomisation de la population, rendant l’organisation d’une opposition extrêmement difficile.

Toute opposition, et sous une forme ou une autre il y en eut toujours une durant toutes ces années, fut brutalement attaquée. Toute forme d’organisation parmi les ouvriers ou les paysans fut écrasée. Les syndicats furent mis hors-la-loi et quiconque essayait de les maintenir fut arrêté, torturé, exilé ou assassiné. Les gens de gauche qui essayèrent de créer une opposition à Haïti dans les villes et les campagnes furent pourchassés ou assassinés. Ceux qui continuaient une activité en exil furent surveillés, harcelés, quelquefois attaqués physiquement et assassinés.

Les opposants modérés ou conservateurs furent tout autant des cibles du régime. Les étudiants qui élevèrent la voix d’une manière ou d’une autre furent agressés. Quand il y eut des protestations, l’université centrale fut fermée complètement et réouverte sous le contrôle direct du gouvernement. Des politiciens bourgeois, comme Louis Déjoie et Clément Jumelle au début, ou Sylvio Claude dans les dernières années, furent harcelés, emprisonnés et exilés. Ceux qui dans la bureaucratie gouvernementale ne s’alignaient pas complètement sur Duvalier, et ne gardaient pas le silence sur le pillage des ressources de l’État auquel il se livrait, furent jetés dehors, comme le fut Marc Bazin, un ex-représentant de Haïti à la Banque Mondiale par exemple. Des hommes d’affaires qui protestaient contre les restrictions apportées à leurs activités par les Duvalier furent arrêtés. L’Eglise elle-même fut la cible des attaques et des prêtres et des évêques, y compris l’archevêque François Porier, furent expulsés du pays.

Duvalier père, qui avait utilisé l’armée contre l’opposition quand il prit ses fonctions en 1957, utilisa ensuite les Tontons Macoutes contre l’armée. Le général Antonio Kebreau, qui avait été le maître d’oeuvre de la prise du pouvoir par Duvalier, fut « mis à la retraite » et finalement, d’après ce que l’on croit, tué par Duvalier. Le chef des Macoutes, Clément Barbot, à qui avait été confié le gouvernement du pays durant la longue maladie de Duvalier en 1959, fut arrêté, emprisonné et tué quelques années plus tard et les Macoutes furent rebaptisés les « Volontaires de la Sécurité Nationale » et placés sous le contrôle direct de Duvalier.

Le régime Duvalier, à la fois sous « Papa Doc » et « Baby Doc », fut une dictature personnelle qui élimina toute opposition potentielle, même bourgeoise, et qui reposait uniquement sur les forces de répression, spécialement son armée privée. Ces caractéristiques du régime, qui permirent aux Duvalier de se maintenir si longtemps, eurent des conséquences quand la révolte massive éclata en 1985. L’extrême personnalisation de la dictature signifiait que le dictateur n’avait personne, à l’exception de quelques mercenaires pour le défendre... pas même l’appareil d’État lui-même ; ainsi Jean-Claude Duvalier put être mis à bas relativement rapidement une fois que le mouvement eut commencé. Mais aussi, quand Duvalier fut écarté, il n’y avait ni politicien ni parti politique dans l’opposition qui eussent une réputation suffisante, qui leur auraient permis de prendre immédiatement la place.

Le vieil appareil demeure

En se débarrassant du régime de Duvalier, le peuple d’Haïti a gagné une liberté qu’il n’avait pas connue depuis des générations. La possibilité de discuter librement, de se réunir et de s’organiser a insufflé une nouvelle vie dans la population. On peut en voir le reflet dans le fait qu’elle a commencé à mettre sur pied de nombreuses organisations nouvelles : syndicats, comités de quartier, associations populaires de femmes, de paysans et d’étudiants.

Cependant l’essentiel du vieil appareil reste encore en place, face à la population. Si les Tontons Macoutes n’existent plus formellement, la plupart d’entre eux ont été repris dans l’armée ou dans d’autres troupes spéciales comme les Léopards. Si certains nommés par Duvalier ont été jetés hors de l’administration, la même bureaucratie continue à exister à tous les niveaux. Et même si plusieurs membres de la première junte en ont été exclus, le chef de l’ancienne armée de Duvalier, le général Namphy, reste à sa tête.

Le fait que les hommes de l’ancien régime restent en place semble un problème auquel la population est sensible et qui a déclenché de nouvelles protestations et de nouvelles actions. « Opération déchoukage » est le nom populaire donné, à Haïti, aux actions entreprises par les masses pour se débarrasser de ceux qui étaient en place sous Duvalier. La population semble prête à se mobiliser contre ceux qu’elle voit comme des symboles du vieil ordre ou contre ceux qui essaient de limiter ses libertés nouvellement gagnées. Par exemple, à la fin d’avril 1986, une marche et une manifestation de masse eurent lieu aux abords de Fort Dimanche, une des principales prisons où les prisonniers du régime Duvalier étaient gardés. La protestation finit en une confrontation avec les forces de sécurité, faisant huit morts et au moins cinquante blessés. En juin, il y eut une mobilisation significative autour d’une affaire impliquant la télévision gouvernementale. Le ministre de l’Information décida de nommer un ex-footballeur professionnel comme présentateur des matchs de la Coupe du Monde. Ce joueur, cependant, était connu pour avoir appris à Baby Doc à jouer au foot. Aussi, d’abord les travailleurs de la télé s’y opposèrent, puis il y eut presque une grève générale de la population. Il fut demandé que le ministre de l’information et son adjoint soient écartés de même que ceux dans la junte qui les défendaient.

Ces incidents sont une indication de la situation explosive qui est toujours celle de Haïti. Ils démontrent qu’il y a un problème significatif pour l’appareil d’État, déjà affaibli, du fait qu’il apparaît compromis aux yeux de la population.

Mais ces incidents sont aussi l’indication de l’actuel rapport de forces qui existe à Haïti. Si l’État, c’est-à-dire l’armée et la police, est toujours là, prêt à être utilisé contre la population, comme lors de la manifestation à Fort Dimanche, il n’est pas capable d’imposer complètement sa volonté à la population. Quand les protestations à propos du footballeur commencèrent, les gens du gouvernement menacèrent d’utiliser l’armée et mirent en garde contre toute nouvelle action. Cependant deux jours plus tard, quand il y eut presque une grève générale de protestation, un autre membre du gouvernement essaya d’apaiser les protestataires en annonçant qu’il y aurait de nouvelles élections à Haïti... au moins dans dix-huit mois. Dans le même temps, le commentateur désigné resta à la télévision, et le ministre de l’information et son adjoint sont toujours en poste.

En un sens, il y a une sorte d’équilibre à Haïti. L’appareil d’État est toujours en place, mais affaibli face à une population mobilisée. L’État menace mais est incapable de passer aux actes. La population, d’un autre côté, revendique auprès de l’État mais n’impose pas davantage ses vues.

Cet équilibre ne peut pas durer. Dans le court terme, des changements en faveur de l’un ou de l’autre côté dépendent de l’équilibre relatif des forces entre la population et l’État à tel ou tel moment. Mais cette situation ne peut pas continuer longtemps. L’une ou l’autre de ces deux forces finira par s’imposer définitivement.

Pour les travailleurs et les pauvres, se débarrasser de Duvalier puis purger l’appareil d’État de tel ou tel élément ne sera pas suffisant pour défendre, à plus forte raison, étendre, leurs nouvelles libertés. Si ceux qui ont renversé Duvalier veulent changer vraiment leur sort, il leur faudra détruire l’appareil d’État existant dans sa totalité.

La démocratie ou le rêve impossible

Dans la mesure où nous pouvons en juger de loin, aucune des organisations ou des hommes qui prétendent être, ou voudraient devenir, les représentants de ceux qui ont renversé Duvalier, ne propose que les masses haïtiennes tentent de détruire l’appareil d’État. Tout le contraire.

Il y a ceux, comme l’Eglise, qui prennent ouvertement le côté de l’ordre bourgeois, appelant la population à rester calme pour donner une chance au gouvernement Namphy. L’Eglise s’oppose au « déchoukage ». Par endroit, elle a encouragé la mise sur pied de comités de quartier, mais en leur donnant pour objectif d’assurer la propreté du quartier.

Nombre de politiciens et de petites organisations bourgeois adoptent la même attitude fondamentale. Ils expriment quelques critiques et hésitations devant la présente situation, mais ils appellent aussi au calme et à l’ordre. Essentiellement, ils ont pour perspective de mettre sur pied un appareil électoral pour eux-mêmes lors des futures élections. On trouve parmi eux des gens comme Marc Bazin, le chéri des États-Unis, et le chrétien-démocrate Sylvio Claude. Il y a aussi des politiciens plus anciens, déjà dans l’opposition durant les années quarante ou cinquante, comme Fignolé. Ils ont toujours l’espoir d’avoir un rôle à jouer, soit avec l’aide de l’armée, soit en opposition à celle-ci, mais en tout cas ils n’envisagent pas d’appeler les masses à entrer dans l’arène politique.

De l’autre côté, il y a les organisations qui ont contribué à mobiliser les masses. Une organisation qui semble avoir une large influence, le KID (le comité pour une initiative démocratique) semble avoir joué un rôle à l’origine de la marche sur Fort Dimanche, de même que lors des grèves à propos de la télévision. KID se présente comme un front commun formé de nombreuses organisations dans le pays, y compris des groupes nationalistes et quelques comités de quartier. Malgré son rôle dans ces actions le but explicite de KID est essentiellement de nouvelles élections et une nouvelle constitution, c’est-à-dire l’établissement d’une démocratie bourgeoise.

Il y a aussi quelques autres forces nationalistes, comme celles autour du journal « Haïti Progrès » qui posent la question de la domination impérialiste sur Haïti. Leur but est de rendre Haïti indépendant de la domination directe de l’impérialisme américain. Comme objectif à long terme, ils proposent un impossible développement national dans une économie mondiale toujours dominée par l’impérialisme. Ce qui signifierait pour la classe ouvrière et les pauvres devoir continuer à faire des sacrifices pour une élite nationale toujours au-dessus d’eux. Et dans l’immédiat, ce qu’ils ont à proposer n’est rien de plus que la purge de l’appareil, avec le même objectif d’établir une démocratie bourgeoise.

Enfin, il y a ceux qui prétendent explicitement représenter la classe ouvrière. Mais en réalité, dans la mesure où ces organisations s’expriment, elles montrent surtout ce qu’elles ont en commun avec les politiciens ouvertement bourgeois, se concentrant elles aussi sur les prochaines élections qui sont promises pour dans un an et demi maintenant.

Il y a un début d’organisation syndicale dans la CATH (la centrale autonome des travailleurs haïtiens). Elle a joué un rôle dans l’organisation des grèves récentes et en avançant les revendications des travailleurs auprès des différents employeurs. Mais au niveau national la CATH a lancé un appel pour une conférence d’urgence entre la junte, l’Eglise et bien sûr elle-même, dans la perspective de trouver en commun une solution aux problèmes qui affectent le pays, particulièrement les problèmes économiques C’est-à-dire qu’au nom de « l’unité nationale », et contre une place dans la future administration elle est déjà prête à accepter des sacrifices pour les travailleurs.

Le Parti Unifié des Communistes Haïtiens (PUCH) est une des rares organisations à s’être maintenue clandestinement durant la dictature. Mais la perspective de cette organisation est seulement l’unité de toutes les forces démocratiques bourgeoises ce que, d’une manière stalinienne classique, elle voit comme un premier pas nécessaire avant d’aller vers la révolution socialiste... dans un lointain futur.

Mais dans un pays pauvre comme Haïti, dans lequel la bourgeoisie et les autres couches dirigeantes sont elles-mêmes relativement faibles, il n’y a pas le choix de la démocratie bourgeoise. Pour les couches dirigeantes, permettre à la population de s’exprimer et de s’organiser pendant une certaine période, contient la menace que les revendications de la vaste majorité qui vit dans la pauvreté, dans ce pays qui est le plus pauvre de l’hémisphère occidental, aillent immédiatement à l’encontre du système social existant. C’est précisément pourquoi la démocratie bourgeoise n’a jamais existé à Haïti. C’est précisément pourquoi quelque forme de dictature, à la manière Duvalier ou autre, y a toujours été la règle. Bien sûr, il est possible que la bourgeoisie remplisse sa promesse de tenir des élections, en particulier si la population reste mobilisée conte les hommes de main de Duvalier. Mais ce sera dans le seul but de mettre quelque nouveau politicien à la tête d’un gouvernement qui pourra alors apparaître sans liens avec Duvalier, quelqu’un qu’on pourra présenter comme un véritable opposant à celui-ci et un porte-parole de l’intérêt populaire, qui permettra de cacher plus facilement que le même appareil d’État continue, un appareil d’État qui pourra être utilisé à tout moment.

Et si l’impatience de la population grandit et qu’elle se lance dans la lutte, l’armée reste en place pour frapper cette population, d’autant plus que personne aujourd’hui ne prépare le peuple haïtien à cette éventualité.

Bien sûr, il est aussi possible que la population se fatigue, ne croit plus en des élections lointaines et sans signification. Alors, si les travailleurs et les pauvres se démobilisent et abandonnent le terrain politique, l’équilibre des forces changera en faveur du régime et celui-ci pourra imposer sa volonté à la population sans même avoir à passer à une attaque d’envergure.

Ceux qui proposent comme but une démocratie bourgeoise à Haïti demandent aux travailleurs d’être patients... jusqu’au moment où il sera fait usage de la force nue pour écraser les travailleurs et établir une autre dictature. Ou ils courent après quelque chose d’illusoire ou, plus grave, ils trompent les travailleurs et les pauvres en leur proposant un but impossible.

Bien sûr, la classe ouvrière peut utiliser les libertés provisoires actuelles de parole, de presse, de réunion qui sont arrivées avec le départ de Duvalier. Mais ce qui se maintiendra de ces libertés ne sera que ce que les travailleurs et les pauvres imposeront par leur propre action, comme ils l’ont fait jusqu’ici.

Oui, les masses pauvres ont besoin de démocratie et de liberté, mais celles-là ne peuvent exister dans un pays comme Haïti si elles n’ont pas un contenu de classe, si elles ne sont pas garanties par le pouvoir des masses pauvres, en particulier de la classe ouvrière.