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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 3, oct. 1986 Haïti : masses en lutte et manoeuvres du gouvernement

LDC n° 3, oct. 1986
Haïti : masses en lutte et manoeuvres du gouvernement

Dans le numéro précédent de la Lutte de Classe, nous avons parlé de Haïti aux lendemains de la chute de Duvalier. Nous nous proposons dans le présent article, de porter à la connaissance de nos lecteurs d’autres Informations, susceptibles de leur permettre de se faire une idée de la situation.

La politique du nouveau gouvernement militaire

Aussitôt Duvalier parti, l’armée s’est attachée à rétablir l’ordre. Les militaires sous les ordres du nouveau chef du gouvernement, le général Namphy, commença par protéger certains macoutes et même faciliter leur fuite.

Dans le courant des mois de mars et d’avril 1986, de grandes manifestations se poursuivirent. Dans la soirée du 19 mars, l’agression d’un chauffeur de taxi par un policier provoqua un début d’émeute. L’armée tira, faisant cinq morts et une vingtaine de blessés. Aussitôt, les transporteurs publics se mirent en grève et des barrages de rue furent édifiés par les manifestants à Port-Au-Prince et Petionville (le quartier bourgeois) par les manifestants.

Le mois suivant devant une manifestation importante, face à la sinistre prison de Fort Dimanche, l’armée tirait à nouveau, faisant trois morts.

Le Conseil National de Gouvernement n’hésita donc pas à faire intervenir violemment l’armée contre les manifestants pour faire cesser autant que possible les « débordements » populaires.

Cependant, face à la méfiance qu’exprime la population à son égard, et aussi face à la pression internationale, y compris celle des USA, il prit un certain nombre de mesures d’apaisement et accorda certaines libertés : il limogea trois des membres du gouvernement dont la population réclamait le départ. Il s’agit de trois partisans notoires de Duvalier : les colonels Prosper Avril, Max Valles et un civil, Alex Cineas. D’autre part, il annonça l’organisation d’élections présidentielles pour le mois de novembre 1987 précédant des élections générales. Il autorisa légalement la création de partis politiques, y compris celle du Parti Communiste Haïtien, autorisa le retour des exilés persécutés et poursuivis par Duvalier, libéra les prisonniers politiques et toléra la liberté de la presse. Il créa aussi des « Conseils d’Administration des sections rurales », les CASER.

Mais cette libéralisation pourtant timide est particulièrement restrictive.

Le décret sur les partis politiques, tout en donnant le droit d’exister à toutes les formations, stipule par exemple que « pour bénéficier de la reconnaissance légale, le parti politique doit justifier d’un nombre minimum de 2000 adhérents répartis à travers l’ensemble du territoire national ». Le décret accorde aussi au commissaire du gouvernement le droit de dissoudre toute organisation politique qui ne se plie pas aux dispositions.

Il en est de même en ce qui concerne le décret sur la liberté de la presse. D’ailleurs plusieurs journalistes se sont déjà fait vertement rappeler à l’ordre pour avoir critiqué le gouvernement ou l’un ou l’autre de ses membres. Sur Radio Caraïbes, l’émission « Lave-je » (nettoyage) a été censurée ; une autre émission, « Quelle démocratie pour Haïti ? » sur Radio-métropole eut le même sort.

Plusieurs journalistes étrangers ont été inquiétés. L’un d’entre eux, de l’AFP, a même été emprisonné pendant plusieurs jours.

Quant au projet d’élection pour les CASER (Conseil d’administration de section rurale), c’est une grossière caricature de démocratie. Qu’on en juge : pour être membre d’un CASER, il faut savoir lire et écrire, ce qui n’est pas le cas pour 90 % des paysans haïtiens ; les membres du CASER doivent être choisis par tirage au sort... !

D’autre part, depuis quelques semaines, les anciens tontons macoutes, dont un grand nombre se cachaient ou étaient fort discrets pendant quelque temps, reprennent de l’assurance, enhardis par la complaisance du pouvoir à leur égard.

De plus, le bruit court qu’un regroupement de troupes macoutes se serait effectué en République Dominicaine, aux abords de la frontière haïtienne et certains commentateurs n’hésitent pas à parler de la possibilité d’un éventuel coup d’État macoute. Vrais ou faux, ces bruits sont quand même révélateurs du climat qui règne actuellement dans le pays.

Le 29 juillet dernier, le gouvernement fit une nouvelle démonstration de force dans le pays. Cette date, en effet, correspondait à la fête traditionnelle des tontons macoutes et, provocation ou pas la nouvelle circula que la popubtion se serait mise en rébellion générale contre les tontons macoutes. Le gouvernement en profita pour procéder à des dizaines d’arrestations « préventives », notamment au Cap Haïtien.

La maison du dirigeant du Parti Démocrate Chrétien d’Haïti, Sylvio Claude, hors du pays, fut perquisitionnée par les militaires en armes. Au cours de la journée, de nombreuses patrouilles militaires, des chars de combat, sillonnaient les rues. Mais à part quelques incendies, dont l’un dans une ancienne propriété de Duvalier, il n’y eut pas de manifestations populaires ce jour-là. Il faut dire que plusieurs organisations d’opposition avaient demandé à la population de ne pas manifester car, pensaient-elles, le gouvernement profiterait de l’occasion pour faire un nouveau massacre.

La population exprime sa méfiance à l’égard des nouveaux dirigeants

Mais cette politique musclée et autoritaire des colonels du CNG ne va pas sans réactions de la part de la population. Aussi bien parmi les travailleurs, les paysans, les pauvres en général, qu’au sein de la petite bourgeoisie des villes qui aspire à plus de libertés.

Si les grandes manifestations de rue ont cessé depuis quelques temps, de nombreuses réactions, autant dans les campagnes que dans les villes, indiquent que la population n’est pas décidée à accepter sans mot dire les mesures autoritaires et la misère toujours aussi effroyable qu’elle subit quotidiennement.

Au mois de juin, à St Marc, la population réclamait le départ du commandant militaire qui terrorisait les pauvres. A Sarrazin, des paysans ayant voulu constituer un syndicat se sont heurtés à des hommes connus pour avoir été tontons macoutes, notamment à l’ex-président du « conseil communautaire », une des créations de Duvalier pour contrôler la population. Constitués en Comité pour la constitution d’un syndicat, ils tentent de s’organiser pour résister aux macoutes et mettre sur pied leur syndicat. A Pilate, une autre localité, une lettre signée d’une cinquantaine de personnes réclame le jugement d’un macoute ayant commis de nombreux assassinats.

La population de Fort-Liberté réclame des terres. Elle veut que 10 000 carreaux soient répartis entre 2 000 familles (un carreau équivaut environ à 1,29 hectare).

Dans une lettre adressée aux membres du gouvernement, elle déclare : « Nous ne voulons plus continuer à becqueter du « manjé sinistré » comme les poules. Nous savons ce que nous voulons » (le « manjé sinistré » est l’aide alimentaire que reçoit Haïti et qui est distribuée au compte goutte à la population « sinistrée » ).

A Jean Rabel, plus de 3 000 petits paysans réclament le départ des « chefs de section », ces petits caciques, mis en place par Duvalier et vivant sur le dos des paysans en les terrorisant.

Par ailleurs, une tournée des membres du Conseil National de Gouvernement s’est heurtée à des manifestations d’opposition dans certaines villes : à Jérémie où le colonel Régala fut responsable dans les années 60 de l’extermination de toute la famille Sansaricq accusée de communisme, la population n’a pas oublié. Des pancartes et banderoles portant des slogans hostiles avaient été mises en place dans les rues. Et, selon le journal Haïti libérée, vingt minutes avant l’arrivée du Conseil National de Gouvernement dans cette ville, une manifestation hostile à la présence des colonels eut lieu dans les rues.

De leur côté, les étudiants de l’université d’Haïti ont déclenché une grève, du 5 juin au 21 juillet. Regroupés dans la FENEH, Fédération nationale des étudiants haïtiens, ils réclament la démission des ministres Régala et Delatour, ministre des Finances, et aussi la « déduvalièrisation » ainsi que l’avènement d’un régime démocratique Au cours de cette grève, ils organisèrent plusieurs rassemblements qui regroupèrent plusieurs milliers d’étudiants et de non-étudiants.

La classe ouvrière haïtienne

La classe ouvrière haïtienne est numériquement faible comparativement à la paysannerie qui constitue la grande majorité de la population laborieuse. Mais elle n’en a pas moins une existence réelle, En 1977 le nombre des travailleurs de l’industrie était évalué à 145 000 dont 25 000 dans le secteur le plus moderne, c’est-à-dire les filiales des grandes sociétés américaines, les entreprises d’assemblage principalement. Ce sont des usines de montage d’appareils électroniques, de perforatrices pour machines IBM, de fabrication de vêtements, de balles de base-ball, etc.

A ces travailleurs du secteur urbain, il faut ajouter les travailleurs agricoles des grandes plantations industrielles, comme les 11 000 travailleurs permanents et saisonniers de la HASCO (la compagnie sucrière qui possède une usine aussi à Port-au-Prince), ceux du Sisal (8 000) et ceux des grandes plantations privées.

Mais la classe des pauvres s’élargit à toute la masse des misérables, ceux qui survivent de petits métiers. Les chauffeurs de « tap-tap » (les petits bus), les employés de maison sont les moins défavorisés. Mais il y a les « boefs chaînes » qui tirent à mains nues des charettes de transport, les marchandes « ti panier », les marchandes « manger cuit », etc.

Sous la dictature de Duvalier, la classe ouvrière n’a pas mené des luttes d’envergure. Toutefois, en 1982, malgré la dictature impitoyable, des grèves éclatèrent aux Ciments d’Haïti, à l’usine sucrière de la HASCO. Elles ont été réprimées sans pitié, leurs dirigeants emprisonnés.

Dès le départ de Duvalier, les travailleurs de plusieurs entreprises ont montré un regain de combativité. Les conducteurs de transports publics, les employés des postes sont entrés en grève ainsi que ceux de plusieurs autres services publics : aux télécommunications, à la douane, à l’aéroport. Ceux de la minoterie et de plusieurs usines d’assemblage sont aussi entrés en grève. Dans tous les cas ils réclamaient des augmentations de salaire et le départ des patrons qui s’étaient montrés de zélés complices de Duvalier.

Aujourd’hui, la liberté syndicale n’existe toujours pas officiellement. Les syndicats sont tolérés, mais dès qu’un travailleur est soupçonné d’appartenir à un syndicat, il est immédiatement licencié. Selon plusieurs témoignages, une réaction de protestation, une réflexion même contre les conditions de travail suffit à faire licencier un travailleur. Près de 2 500 d’entre eux auraient été récemment licenciés. C’est la CATH (Centrale autonome des travailleurs haïtiens) qui apparaît comme le principal syndicat des ouvriers d’entreprise de Port-au-Prince. Sa direction pourtant modérée est mise à l’index et taxée de « communiste ».

Mais les travailleurs des entreprises n’ont pas dit leur dernier mot. Ils veulent des augmentations de salaire, l’amélioration de leurs conditions de travail, la liberté de réunion, de parole, de syndicalisation dans l’entreprise.

Les partis politiques en reconstitution pour un parlementarisme hypothétique

Peu après le 7 février, on a de même assisté à une véritable floraison de partis politiques. Certains existaient déjà, soit plus ou moins légalement comme le Parti Démocrate Chrétien de Sylvio Claude, soit dans la clandestinité en Haïti même. D’autres ont été créés dans le cours du « déchoukage » et à la faveur du retour d’exil de bon nombre de militants politiques, d’anciens leaders, ou de politiciens flairant le pouvoir. Une grande partie de ces organisations s’est regroupée en un « Comité de liaison des forces démocratiques ». Ce comité regroupe des partis comme l’IFOPADA (Union des forces patriotiques haïtiennes), la CATH (Centrale autonome des travailleurs haïtiens), le PDCH (Parti démocratique chrétien haïtien), le MNP-28 (Mouvement national patriotique du 28 novembre), le KID (Comité pour l’unité démocratique), la Ligue haïtienne des droits humains, le Club patriotique du 7 février, le PDH (Parti démocratique haïtien), le PNDT (Parti national de défense des travailleurs), le PNDPH (Parti national démocratique progressiste haïtien), le FULNH (Front unifié de libération nationale d’Haïti), et d’autres.

Le programme de ce comité et de ces partis est un programme démocratique bourgeois. Ils s’opposent aux décrets sur les partis et sur la presse et réclament la mie sur pied d’une nouvelle constitution. Ils réclament aussi la formation d’une « Assemblée constituante, regroupant tous les corps socioprofessionnels et socio-économiques du pays, tous les contre-pouvoirs organisés depuis le 7 février » .

Une autre organisation, le RNDP (le Rassemblement des démocrates nationaux d’Haïti) ne dit pas fondamentalement autre chose. Son leader, Lesly Manigat, entend se poser déjà en leader national. Exilé de longue date, ce professeur d’université n’est autre qu’un ancien fonctionnaire de Duvalier.

Bien d’autres caressent de même l’ambition de jouer un rôle personnel à la faveur des événements Et on ne compte plus les candidatures à la présidence de la République. Il y en aurait déjà plusieurs centaines. Parmi eux, on peut citer Marc Bazin, ancien ministre de Duvalier exilé à la suite de désaccords avec le dictateur.

Ces hommes tentent de s’appuyer sur leur passé d’exilé ou de persécuté de Duvalier pour se donner une image de « combattant de la liberté » ou de démocrate.

Il y a une sorte de course de vitesse, dans la perspective d’éventuelles élections présidentielles et législatives, pour former et implanter des partis, ayant pignon sur rue, et susceptibles d’attirer les votes de l’électorat futur.

Ces partis en voie de formation ou d’implantation représentent l’opposition bourgeoise actuelle au Conseil National de Gouvernement. Politiquement, ce qui les unit est une forme de nationalisme modéré. C’est au nom du « patriotisme » et de « l’indépendance nationale » qu’ils se regroupent.

Plusieurs d’entre eux affirment leur hostilité au communisme.

Sylvio Claude déclarait, il y a quelque temps, qu’il craignait que le pays ne tombe dans « les griffes du communisme » parce que « les ventres vides n’ont pas d’oreille ». Il se dit prêt à combattre et mourir contre la perspective du communisme.

Sylvio Claude a passé plusieurs années de sa vie dans les geôles de Duvalier. Il proteste régulièrement contre l’impunité dont bénéficient les tontons macoutes. Il affirme que les élections de 1987 ne seront pas possibles tant que le colonel Régala restera en place. Il a déjà organisé plusieurs manifestations contre le pouvoir. Mais il est prêt à se battre jusqu’au bout contre le communisme. Il craint que la colère des masses ne crée une situation révolutionnaire qui emmènera le pays vers le communisme, parce que les masses ont faim.

Une telle position donne un peu le ton de tous ces « démocrates » qui se posent actuellement en alternative possible.

Quant au Parti Communiste Haïtien, malgré le retour d’exil de ses dirigeants dont le secrétaire général, René Théodore, et malgré son retour à la légalité, il paraît affaibli par la disparition de centaines de ses militants et dirigeants dans les geôles de Duvalier.

Mais l’activité passée de ses militants, et la répression qu’il a subie sous Duvalier, lui valent apparemment une certaine popularité. A force de traiter de « communiste » tous ceux qui s’opposèrent à lui, Duvalier a au moins créé une certaine curiosité à l’égard d’un parti dans le nom duquel figure le mot communiste.

Les dirigeants du PC se contentent d’affirmer eux aussi leur volonté de voir la « démocratie restaurée ». Ils semblent vouloir limiter la mobilisation populaire à quelques objectifs « démocratiques » n’allant pas plus loin que la « déduvialérisation ».

La nécessité d’un parti et d’une politique de classe pour la classe ouvrière

Voilà donc la situation à Haïti. L’impérialisme américain a lâché Duvalier qu’il avait si longtemps soutenu, dans l’espoir de calmer l’agitation des masses. Mais les masses ne se sont pas calmées. Leurs actions et leurs interventions directes créent une situation de crise politique et sociale profonde.

Il y a une sorte d’équilibre momentané entre les masses pauvres et le régime. Ce sont les masses pauvres qui ont contraint Duvalier à partir. Ce sont elles qui empêchent la stabilisation du nouveau gouvernement.

Car ce sont elles en fait, qui ont la force. Mais elles n’en sont pas vraiment conscientes, pas au point en tout cas de s’en servir, pour leur propre compte. Leurs adversaires, les classes privilégiées locales, l’État-major de l’armée, et derrière eux, les États-Unis surtout, sont en revanche conscients de ce qu’ils veulent, ou en tous les cas, de ce qu’ils ne veulent pas.

Il est difficile de savoir autour de quelle formule gouvernementale manoeuvrent les États-Unis pour stabiliser la situation, à supposer qu’eux-mêmes le sachent déjà : une dictature militaire ouverte ou une forme ressemblant à du parlementarisme. Ils préparent les deux, en se hâtant de renforcer l’élément primordial dans les deux cas : une armée forte et fiable. Ils laissent les politiciens s’agiter pour préparer la très hypothétique éventualité d’une solution parlementaire et pour, en attendant, oeuvrer à endormir les masses.

Quelques conseillers militaires américains sont déjà arrivés pour étudier « les capacités de l’armée haïtienne dans sa mission de maintenir l’ordre ». Les États-Unis proposent d’assurer une aide financière et militaire. L’argent serait déjà en train d’arriver pour assurer la paie des soldes, dont le mécontentement contre les salaires bas et irréguliers contribue pour l’instant à rendre l’armée haïtienne, déjà faible en nombre - elle ne compterait qu’un effectif de 7500 soldats - insuffisamment fiable dans la répression. Les États-Unis payent en quelque sorte l’incurie de leur ancien protégé Duvalier qui préférait soigner sa garde prétorienne de tontons macoutes et négligeait l’armée.

Un des politiciens à réputation vaguement libérale de l’ère Duvalier qui, dans une déclaration publique fulminait récemment contre ce peuple qui « a pris goût à des sautes d’humeur qui ne permettront à aucun gouvernement de diriger le pays dans la paix » en appelait déjà ouvertement à « l’armée qui doit se faire forte, très forte, pour se tenir prête à combler les vacances ».

L’ennui des classes dominantes, c’est que, pour l’instant, l’armée n’est pas « forte, très forte ». Pas assez en tous les cas pour briser les masses. Mais c’est bien de ce côté-là que se dessine la première des menaces contre les classes pauvres en lutte. Grâce à l’aide américaine, la hiérarchie essaie de consolider sa mainmise sur les troupes et de renforcer numériquement l’armée en recrutant d’anciens tontons macoutes, ou simplement, des sans-travail. Les États-Unis, les possédants les plus conscients d’Haïti, sont engagés dans une course de vitesse pour consolider et renforcer l’armée par en haut.

Les masses pauvres, en s’engageant dans la politique active, directe, à travers leur mobilisation contre Duvalier, ont elles-mêmes créé les conditions pour aller plus loin. Les libertés politiques conquises de fait par les masses en lutte - se réunir, manifester, s’organiser, lire les publications de son choix - ouvrent d’immenses possibilités qui ne pourront pas durer longtemps. Grâce à cette liberté politique de fait, les masses de prolétaires en lutte sont en situation de s’informer, de communiquer les expériences de toutes sortes qu’elles sont en train de faire d’un bout à Faute du pays - grèves, occupations de terres, manifestations contre l’arbitraire des caciques - d’apprendre à discerner qui sont leurs ennemis, leurs faux amis.

Mais pour aller jusqu’au bout de ces possibilités, il faudrait une organisation politique révolutionnaire pour le prolétariat.

Une organisation qui affirme explicitement dans son programme que le prolétariat doit s’organiser et intervenir politiquement de façon indépendante des autres classes sociales ; et qui, en même temps, oeuvre avec détermination à ce que le prolétariat parvienne effectivement à cette conscience-là.

Une organisation qui affirme explicitement dans son programme que si la classe ouvrière peut et doit rechercher l’alliance de la paysannerie ; si elle peut passer des alliances ponctuelles et délimitées avec d’autres classes sociales, avec la petite bourgeoisie urbaine « démocratique » notamment, elle doit considérer ces alliés d’aujourd’hui comme les adversaires de demain, s’en méfier toujours, et garder les moyens politiques et organisationnels de mener sa propre politique afin de ne pas être surprise et désarmée précisément le jour où ses alliés de la veille seront devenus ses adversaires.

Une organisation qui devrait avoir dans son programme que si la bourgeoisie et la petite bourgeoisie haïtiennes sont des adversaires du prolétariat haïtien - y compris pendant le temps et les circonstances d’une alliance temporaire éventuelle le prolétariat international et avant tout celui d’Amérique du Nord, comme du Centre et du Sud, constitue en revanche son allié permanent.

Une organisation révolutionnaire prolétarienne devrait également avoir dans son programme de proposer au prolétariat une politique visant la destruction de l’armée et de tous les corps militaires ou policiers et leur remplacement par les travailleurs en armes, et ceci, quelle que soit l’orientation plus ou moins « démocratique », « progressiste » ou de « gauche » du gouvernement.

Dans les circonstances actuelles, la question est d’une actualité urgente. A la tentative des États-Unis de consolider et renforcer l’armée d’en haut, la seule réponse efficace pour les masses, c’est de tenter de la disloquer par en bas.

Il faudrait enfoncer un coin entre les soldats et la hiérarchie militaire. Il faudrait que les masses pauvres en lutte sachent toucher les soldats en tant que fils, frères de pauvres. Il faudrait que les prolétaires de Haïti désarment l’armée et s’arment eux-mêmes. Car.sinon, dés qu’elle se sentira en position de force, l’armée tentera de « rétablir l’ordre ». Et le retour à l’ordre, ce sera le maintien des masses pauvres dans leur misère de toute façon ; mais ce sera aussi, inévitablement, le retourr à l’arbitraire, à l’absence des libertés, à la toute puissance des caciques et des fonctionnaires - à commencer par ceux de l’armée et de la police - à la censure, à la répression, même si tout cela devait se dérouler sous l’égide d’un parlement élu, ce qui n’est nullement certain.

Il n’existe aujourd’hui aucune organisation à Haïti qui se situe sur un tel programme. Mais elle pourrait naître dans les événements si les événements en laissent le temps ; et surtout, si il se trouve des hommes et des femmes ayant la volonté de la créer, et la capacité d’apprendre rapidement. Si une telle organisation naissait, elle pouvait se développer rapidement, car en de telles circonstances où les événements vont vite, la prise de conscience des travailleurs, et leur désir d’organisation dans un parti politique qui exprime leurs intérêts, et leur donne des perspectives politiques justes, peuvent aller très vite, aussi.

Une organisation révolutionnaire, même petite, même à ses débuts, dans le contexte actuel, devrait intervenir sur le plan politique quotidiennement, et tenter de donner des réponses aux questions politiques que les travailleurs et les pauvres se posent. Des réponses qui éclairent les prolétaires, qui élèvent leur conscience de classe en même temps que la confiance en leurs forces, qui leur permettent de voir, à l’épreuve des événements où sont leurs ennemis, qui sont leurs faux-amis. Des réponses qui leur montrent chaque étape de la lutte, comme une marche vers la marche suivante.

Les masses pauvres développent une énergie révolutionnaire considérable. Cette énergie a été capable de faire sauter une dictature qu’aucune des tentatives de groupes armés oppositionnels dans le passé n’avait réussi même seulement à ébranler. Et que pesaient à plus forte raison, face à la dictature, les discours des politiciens « anti-duvaliéristes » de fraîche ou de longue date, et qui pourtant se bousculent aujourd’hui sur la scène politique et rédigent fébrilement les projets de constitution censés « protéger » les masses haïtiennes, une fois pour toutes, contre toute forme de dictature.

Mais il ne faut pas que l’énergie des masses se disperse et s’épuise.

Une organisation révolutionnaire prolétarienne avancerait une politique qui donnerait aux aspirations à la liberté, à la démocratie, des masses pauvres, une forme concrète, en opposition perceptible pour les masses aux formes que leur donnent non seulement le gouvernement, mais aussi les politiciens bourgeois démocrates ou libéraux.

Les masses pauvres se méfient instinctivement du gouvernement, même lorsque celui-ci prétend aller, en traînant les pieds, dans le sens des aspirations démocratiques. Il faudrait renforcer cette méfiance, et montrer par la même occasion les limites des politiciens pseudo-démocrates, même ceux qui se prétendent les mieux disposés à l’égard du « peuple ».

Il faudrait, sur toutes les questions politiques qui préoccupent les masses, et au jour le jour, mettre en porte à faux la politique du gouvernement comme de tous les politiciens bourgeois, par rapport aux aspirations des masses. Il faudrait, pour démontrer les tergiversations, les limites des uns et des autres, donner chaque fois la formulation la plus claire, la plus extrême, aux aspirations des masses.

Prenons, par exemple, la question des élections. Des élections libres correspondent à l’aspiration générale.

Pendant plusieurs mois, le gouvernement promettait d’organiser des élections, mais seulement pour la fin de l’année prochaine. Mais pourquoi donc attendre ? Les masses n’ont déjà que trop attendu, pendant ces longues années de dictature, où elles étaient privées de tout droit politique. Il faut des élections tout de suite, libres, au suffrage universel. Le gouvernement ne les veut pas, tergiverse, repousse les échéances ? Élisons nos représentants nous-mêmes, tout de suite.

Tout récemment, le gouvernement a infléchi son attitude ou, plus exactement, il a trouvé une nouvelle manoeuvre pour, tout en faisant une concession aux aspirations à des élections rapides, continuer à repousser les élections aux calendes grecques. Il promet-sans plus de précision par ailleurs ni sur les modalités, ni sur l’organisation- d’organiser très prochainement, dans le courant du mois d’octobre, des élections pour élire une Assemblée constituante, et il n’est même pas assuré, malgré ce qu’on en dit, que ce soit au suffrage universel. Mais le seul pouvoir de cette Assemblée constituante, ce serait de remplacer la constitution duvaliériste par une autre ; nouvelle constitution qui définirait ensuite quand et comment auraient lieu les élections futures de députés et de président de la République.

Eh bien, une organisation révolutionnaire pourrait expliquer aux masses pauvres : pas besoin que la junte nous donne une constitution. A quoi servirait donc d’élire des représentants sans pouvoir pour une Assemblée constituante sans pouvoir ? C’est maintenant que nous sommes mobilisés. C’est maintenant que nous sommes en lutte que nous pouvons nous donner la représentation qui nous convienne, et que l’on ne puisse écarter d’une pichenette, comme on l’a trop souvent vu dans le passé.

Alors, élisons nos représentants, tout de suite, sans attendre. Choisissons des hommes ou des femmes que nous connaissons, à qui nous faisons confiance. Et donnons leur le pouvoir, au moins dans les affaires locales, sous notre surveillance et, le cas échéant, sous notre protection. Les représentants qu’il nous faut, c’est maintenant qu’il nous les faut. Et pas des représentants qui, une fois élus, nous oublient et aillent hanter les couloirs chez Namphy ou à l’ambassade américaine, mais des représentants que nous puissions contrôler, et le cas échéant, s’ils ne nous conviennent plus, que nous puissions aussitôt révoquer.

Alors, nous ne serons pas réduits seulement à protester, et de plus inutilement, contre la nomination, par les autorités soudoyées, d’un juge de paix complaisant à l’égard du propriétaire terrien local, comme cela arrive si fréquemment.

Le régime Duvalier, ce n’était pas qu’un homme, ni même que les tontons macoutes qu’on est prêt à nous offrir en ce moment comme boucs émissaires pour faire oublier que ceux qui ont commandé ces tontons macoutes sont, à quelques exceptions près, toujours au gouvernement ou en tous les cas, dans les états-majors. Comme sont encore au pouvoir économique, ceux qui ont commandité le régime Duvalier et qui en ont tiré profit. Alors, ce n’est ras quelques individus qu’il faut « déchouker » pour empêcher le retour d’une forme de duvaliérisme ou d’une autre, c’est tout le système qu’il est nécessaire de changer. Et en premier lieu, en rendant toute l’administration, actuellement irresponsable, qui étouffe les pauvres, qui les livre à l’arbitraire le plus total, élue et responsable à tout moment devant les administrés.

La bourgeoisie impérialiste sait à quel point l’exemple de Haïti pourrait être contagieux, si les masses prolétariennes y enregistraient des succès perceptibles. Haïti se trouve au centre de la zone explosive de la Caraïbe et de l’Amérique centrale. L’exemple d’un peuple capable déjà d’avoir renversé une dictature, s’il se révélait capable d’empêcher, de par sa propre mobilisation, que s’en installe une autre tout en ne se contentant pas d’une « démocratie » octroyée à la brésilienne ; l’exemple de classes exploitées capables de prendre en main leur propre sort et d’imposer dans les faits la loi de la majorité, la loi des pauvres ; un tel exemple ne pourrait être toléré ni par ces bourgeoisies faibles et parasitaires de la région qui ne vivent que grâce à la surexploitation et à l’extrême misère de leurs peuples, ni surtout, par les États-Unis.

La principale chance du prolétariat haïtien face à cette menace, c’est d’avoir à ses côtés ses alliés potentiels les plus proches, les exploités noirs des Caraïbes et des États-Unis. Sa principale chance, c’est que ces alliés se sentent concernés, entraînés, ne serait-ce qu’à un degré tel qu’ils empêchent leurs bourgeoisies et les armées de ces dernières, d’intervenir contre Haïti.

L’internationalisme n’est donc pas seulement un choix possible pour les prolétaires de Haïti, c’est une nécessité objective absolue.

C’est pourquoi d’ailleurs, tous ceux qui, nationalistes même les plus radicaux et prétendement les plus progressistes, cherchent, par avance, à enfermer le développement révolutionnaire en Haïti entre les frontières nationales, trahissent par avance l’intérêt de la révolution des masses pauvres. L’exemple du Nicaragua est suffisamment probant du fait que l’impérialisme américain ne pardonne pas à un soulèvement populaire, même si les dirigeants de ce soulèvement sont modérés à l’intérieur et refusent de se donner en exempt à l’extérieur. Et quant à Cuba voisin, son exemple est suffisamment probant pour montrer que même un soulèvement populaire profond qui, par suite de circonstances tout à fait exceptionnelles, a pu éviter une intervention militaire décisive, directe ou indirecte, de l’impérialisme américain ; même un tel soulèvement finit par engendrer un régime oppressif pour sa population, y compris pour ses classes exploitées.

Alors, c’est tant que les masses sont en lutte, tant que les prolétaires déploient leur énergie révolutionnaire, tant qu’ils attirent l’attention, la sympathie, des prolétaires d’autres pays, qu’il faut proposer une politique juste. Sinon, on aura été au mieux, inutile ;, au pire, on aura contribué à ligoter les classes pauvres face aux deux possibilités extrêmes contenues dans le développement de la situation haïtienne, en dehors de la perspective de la révolution prolétarienne : l’instauration d’une dictature, militaire ou non, pro-américaine ou, au mieux, l’instauration d’une dictature « progressiste », à la cubaine ou à la nicaraguayenne. Alors que la situation recèle, peut-être, la perspective d’une révolution prolétarienne, d’une révolution des pauvres, se propageant dans toutes les Caraïbes et atteignant, peut-être, la citadelle de l’impérialisme mondial, les États-Unis.