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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 5, déc. 1986 Haïti : l’épreuve de force

LDC n° 5, déc. 1986
Haïti : l’épreuve de force

Une épreuve de force est engagée entre le Conseil National de Gouvernement, mis en place après la chute de Duvalier, et une partie croissante de la population.

La disparition d’un moniteur d’alphabétisation de la Mission Alpha, dépendant de l’Église catholique, a servi de catalyseur. Charlot Jacquelin a été enlevé à son domicile du quartier pauvre de Cité Soleil par un commando de civils et de militaires la nuit du 19 septembre. Il n’est pas réapparu depuis.

Le ministre de la Justice a, dans un premier temps, laissé entendre qu’il y avait un lien entre la disparition de Chabot Jacquelin et l’attaque, dans le même quartier, d’un poste de police par des jeunes, attaque qui s’est soldée par la mort d’un sergent de police. Depuis, tant le gouvernement que la direction de l’armée et de la police affirment tout ignorer de ce qu’il est advenu de Jacquelin et pourquoi.

C’est le Conseil épiscopal national pour l’alphabétisation, appuyé par les évêques, qui a été, semble-t-il, à l’origine d’une campagne pour obtenir des éclaircissements sur le sort de Charlot Jacquelin. Un certain nombre de regroupements et d’associations, les uns liés à l’Église, les autres - ou les mêmes - faisant partie de ce foisonnement d’organisations et d’individus qui se présentent comme la « force démocratique », ont pris le relais, en donnant à la campagne un tour plus politique.

Les manifestations de port-au-prince...

La première initiative vraiment publique fut celle de plusieurs organisations de femmes qui appelèrent à une manifestation de femmes pour le 31 octobre.

Le cortège quelques centaines de femmes au départ, grossit au fur et à mesure du défilé, entraînant des femmes, mais aussi des hommes du peuple, jusqu’à atteindre quelque sept mille manifestants. Aux slogans des organisateurs, réclamant Charlot Jacquelin vivant et protestant contre la répression, se sont ajoutés d’autres, violemment hostiles à l’armée. La manifestation s’est terminée à l’appel des organisateurs sur une séance d’agenouillement collectif devant la statue de Dessaline. Mais de petits groupes de jeunes lancèrent des pavés en direction des militaires qui tournaient autour du cortège, en essayant d’entraîner les autres ; puis démolirent quelques voitures de luxe stationnant à cet endroit.

La semaine suivante, la tension monta. Une succession d’actes d’arbitraire, plusieurs agissements sanglants de militaires, de policiers, d’hommes armés non-identifiés mais soupçonnés d’être des « macoutes », donna corps à l’idée que les forces de répression sont en train de serrer la vis et tenter de reprendre en main la situation. Un chauffeur de taxi public a été froidement abattu par un sous-officier dans une salle de garde. Les chauffeurs ont réagi par une grève d’une journée suivie à 100 %. Un jeune homme, accusé de vol par une propriétaire de maison close, a été arrêté, ligoté en pleine rue, couché par terre, et abattu séance tenante par un policier. La foule, surprise, a réagi en retard, après le départ des policiers, puis elle démolit de fond en comble la maison close.

Les interpellations arrogantes et arbitraires se sont multipliées. Des informations couraient sur des hommes et des femmes arrêtés lors de manifestations antérieures dans diverses villes de province, voire emprisonnés simplement sur la demande de caciques locaux, et qui demeuraient sans raison en prison, maltraités et torturés.

L’annonce, dans ce contexte, de la création d’un Parti du Rassemblement pour l’Entente Nationale (PREN), faite de façon spectaculaire, à l’occasion d’une conférence de presse, par un certain nombre d’anciens hauts responsables « macoutes », a fait l’effet d’une provocation.

Mais l’idée d’un retour en force des « macoutes », avec la protection discrète du Conseil National de Gouvernement et l’aide de l’armée a été également reprise répandue, utilisée tant par le KID, qui rassemble un certain nombre d’organisations et de groupements de gauche ou assimilés, que par le PUCH (le PC haïtien), par la Centrale Autonome des Travailleurs Haïtiens (CATH) et, plus discrètement, par des organisations liées à l’Église.

C’est au KID que revint l’initiative d’appeler pour le 7 novembre à une nouvelle manifestation à Port-au-Prince. Mais la grande majorité des milieux politiques, les syndicats, les associations lui ont emboîté le pas. l’Église était pleinement partie prenante : le cortège devait d’ailleurs partir de l’église Saint-Joseph pour s’achever aux abords de Radio Soleil, radio contrôlée par l’Église. Les responsables, laïcs ou religieux, de la plupart des établissements scolaires ont averti les parents que la garderie des élèves ne serait pas assurée ce jour-là.

La Chambre de Commerce elle-même avait demandé à ses adhérents le renvoi des employés à 11 heures du matin, de sorte qu’ils puissent participer à la manifestation.

Le 7 novembre, ce fut un véritable raz de marée. Les chiffres annoncés varient entre 80 000 et 200 000 participants, pour une ville de moins d’un million d’habitants. Jamais depuis la chute de Duvalier, le 7 février dernier, il n’y eut autant de monde dans la rue.

Les mots d’ordre criés et les pancartes brandies n’en sont pas restés à demander des comptes au gouvernement sur Charlot Jacquelin ou à protester contre la création d’un parti « macoute », qui semblent avoir été les deux axes essentiels des mots d’ordre des organisateurs. La manifestation a pris un ton très nettement pour le départ du CNG. Et surtout, là encore, un grand nombre de manifestants criaient des slogans hostiles ou des injures à l’armée, « A bas l’armée », « L’armée, c’est de la merde », etc. (Il faut rappeler que lors des manifestations du 7 février, on criait « Vive l’armée », car celle-ci passait pour un corps moins lié au régime duvaliériste que les « macoutes ».)

Malgré tout, et malgré aussi la fusillade déclenchée par les militaires en fin de manifestations et qui s’est soldée par plusieurs blessés et par la mort d’un militaire - apparemment abattu par un de ses collègues - , les organisateurs, bien que visiblement dépassés par le nombre, ont conservé pour l’essentiel le contrôle de la manifestation.

Il y avait cependant une minorité non négligeable de jeunes, venus apparemment ensemble des quartiers pauvres de Carrefour ou de Bolosse avec des pierres, qui ont lapidé des installations militaires, l’agence de la compagnie aérienne américaine Eastern Airlines, et le siège du politicien conservateur Marc Bazin qui passe pour le candidat des Américains pour les futures et hypothétiques élections présidentielles.

En province, les événements ont cependant pris une tournure plus violente.

...et celles des villes de province

A Gonaïves - troisième ville du pays, une des plus pauvres, point de départ des manifestations qui ont abouti au renversement de Duvalier - le commandant militaire local avait interdit toute manifestation le 7 novembre.

En réponse, la ville s’est couverte de barricades. C’est essentiellement à l’aide de gaz lacrymogènes que les patrouilles militaires ont cherché à disperser les manifestants, mais de façon sporadique, ils firent usage également de leurs armes à feu. Les affrontements ne se sont pas arrêtés le soir du vendredi 7. Ils ont repris le lundi suivant puis le mardi et le mercredi, avec une participation de plus en plus massive. Les écoliers, très mobilisés dans cette ville, ont été éclipsés par ceux du faubourg misérable de Raboteaux. Les manifestants, armés de couteaux, de piques et de machettes, tantôt se replièrent sur Raboteaux, tantôt repartirent à l’attaque, pour reprendre les rues aux militaires, trois jours et trois nuits de suite. Deux postes de police furent occupés, quelques fusils pris et semble-t-il par endroits, utilisés.

Le troisième jour, le commandant militaire de la ville tint une conférence de presse. Il reconnaissait que c’était son interdiction de la manifestation qui était à l’origine de la colère populaire, et promit d’éviter l’effusion de sang. Il demanda en même temps que les fusils pris soient rendus. Le comité qui semble avoir dirigé les manifestations, pour autant qu’elles furent dirigées, a accepté de rendre les armes, mais à la condition qu’elles puissent être rendues aux autorités civiles et pas aux militaires, de façon spectaculaire, sur une place de la ville, et que les militaires s’engagent solennellement à ne plus faire désormais usage de leurs armes contre le peuple. Il semble cependant que la cérémonie prévue à cet effet n’ait pas pu avoir lieu car ceux qui détenaient les armes ne les ont pas rendues...

Les événements de Gonaïves se sont répercutés, comme une traînée de poudre, dans plusieurs villes de province : manifestations à Saint-Marc, et dans d’autres localités de l’Artibonite, région dont Gonaïves est le chef lieu ; manifestation également à Jérémie, où les manifestants remirent au préfet une motion exigeant entre autres, la mise en jugement du commandant militaire de Gonaïves, la libération de Charlot Jacquelin, des excuses publiques du CNG à l’égard du comportement de l’armée le 7 novembre à Port-au-Prince ; marche de 3 000 personnes dans la ville de Jacmel, qui en compte 16 000 ; manifestation à Léogane, suivi d’une séance de « déchoukage » d’un « macoute » notoire ; cortèges encore à Petit-Goâve, à Hinche...

Les réactions dans les milieux politiques

Réaction massive, spontanée ; mais il est à constater que partout, et surtout dans les petites villes, des militants plus ou moins liés à l’Église, voire des religieux, s’en sont mêlés, ont encadré, orienté. Ici, ce fut dans les églises que réunions et meetings eurent lieu. Là, des prêtres célébrèrent la messe, en soulignant les persécutions dont les moniteurs des Missions Alpha sont victimes. Ailleurs, on fit s’agenouiller et prier les manifestants.

La caractère massif des manifestations, leur violence souvent, ont cependant déclenché une réaction en chaîne dans les milieux politiques. « L’anti-macoutisme » devient le plus petit commun dénominateur sur lequel se précipite la quasi-totalité de l’éventail politique.

Les organisations qui se regroupent dans le Comité de Liaison des Forces Démocratiques, dont fait partie notamment le KID, qui essayent de canaliser à leur profit le succès de la manifestation du 7 novembre, et qui tentent de se poser en direction du mouvement appelèrent à une grève générale pour le lundi 17 novembre. Ils avancent de plus en plus ouvertement l’idée d’un remplacement du CNG par un gouvernement civil, présidé par un avocat, ex et fugitif membre du CNG dont il a démissionné, et président de la Ligue des Droits de -l’Homme.

Le Parti Unifié des Communistes Haïtiens (PUCH) quelque peu à l’écart du Comité de Liaison des Forces Démocratiques, reste dans une prudente expectative par rapport au CNG. Mais il a affirmé dans une déclaration solennelle que : « Chrétiens ou vaudouisants, croyants ou athées, patriotes civils et militaires, réformistes ou partisans d’une démocratie en profondeur, tous sont menacés. Il apparaît donc extrêmement urgent que tous les parti politiques, associations démocratiques et syndicats s’unissent dans une large alliance anti-duvaliériste dont l’objectif premier serait la démacoutisation et la déduvaliérisation de l’État. »

Les hommes politiques et les formations situés tout à fait à droite de l’échiquier politique, comme Marc Bazin, Leslie Manigat, Louis Dejoie, ou encore Maurepas Auguste, un des rares « leaders politiques » ou se présentant tel, qui ont accepté de participer aux élections bidons organisées par le CNG le 19 octobre dernier, boycottées par la plupart des formations politiques et surtout par 95 % des électeurs, se sont de leur côté réunis au lendemain de la grande manifestation du 7 novembre pour signer une « déclaration conjointe » demandant des mesures contre les exactions de certains agents de la Force Publique », et réclamant « la démacoutisation de l’Administration Publique ».

Il ne manquait au fond à cette belle unanimité nationale que la voix du général Namphy, chef du gouvernement militaire. Ce fut fait le mercredi 12 novembre . Au plus fort des affrontements de Gonaïves, le chef de l’État annonça son intention de s’adresser à la nation. Lançant un solennel « je vous ai compris », Namphy, ex-chef d’état-major de Duvalier, annonça sa ferme intention « d’éliminer à jamais le spectre terrifiant du macoutisme, afin d’établir dans notre pays le règne du droit et de la justice » .

Si le spectre en question était le parti macoutiste nouveau-né le PREN, la volonté de Namphy ne mit longtemps à être exaucée. Le soir même, le PREN annonça son auto-dissolution, non sans que ses chefs déclarent que l’on les avait décidément mal compris, car le PREN était déterminé à rompre avec tout ce que le duvaliérisme avait de mal, pour n’en conserver que ce qu’il avait de bien...

Exit donc le PREN. Le CNG demeure cependant, bien que, apparemment, de plus en plus isolé, non seulement par rapport à la population, mais apparemment aussi par rapport aux couches privilégiées, ou en tous les cas, à l’opinion publique bougeoise. Toute une partie de la bourgeoisie locale semble en vouloir au CNG, les uns à cause de la baisse des affaires dans le commerce moyen et gros, sérieusement concurrencés par la contrebande plus ou moins ouvertement protégée par des militaires ; les autres, à cause du recul du tourisme, grosse ressource pour une partie de la bourgeoisie locale ; tous pour les « désordres » qui se poursuivent.

Le principal atout de Namphy était, jusqu’à présent, qu’il ne semblait pas y avoir de solution de rechange, ou plutôt que, s’il y avait un trop plein de prétendants, aucun n’était assez crédible pour vraiment tromper le peuple. C’était d’ailleurs l’argument principal de Namphy dans son « allocution à la nation » destinée surtout à la bourgeoisie, et où le général avertissait que « la nature a horreur du vide », en exhortant les politiciens à se dépêcher d’être à la hauteur pour éventuellement assurer la relève.

Il n’est pas dit cependant que cette direction de rechange crédible ne son pas en train d’émerger, autour du Comité de Liaison des Forces Démocratiques, et avec l’appui de l’Église, à la faveur d’une autorité gagnée dans les manifestations. C’est le Comité de Liaison des Forces Démocratiques qui a appelé à une grève générale, le 17 novembre. La grève a été totale ce jour-là (elle s’est poursuivie d’ailleurs dans certains secteurs), malgré les intimidations de l’armée : en intervenant contre des manifestations qui ont accompagné la grève, celle-ci a fait plusieurs morts et blessés. Le Comité essaie de capitaliser ce succès, de se poser en direction, et radicalise son ton contre le CNG, dont il réclame la démission.

Cela ne garantit évidemment pas que le CNG abandonne pacifiquement la partie. L’attitude des États-Unis d’un côté, la pression populaire de l’autre, seront à cet égard certainement plus décisives que l’agitation des notables libéraux du Comité de Liaison.

L’activité des masses modifie la scène politique

L’organisation, le 19 octobre dernier, d’élections pour une Assemblée Constituante-croupion, par le CNG, comme son boycottage par les politiciens d’opposition, sont apparus symétriquement comme une sorte de « non-événement ». Ils n’ont pas changé grand-chose dans une situation politique où la grandiloquence des politiciens d’opposition cachait mal qu’ils ne parvenaient pas à se rapprocher du pouvoir gouvernemental qu’ils convoitaient, et où le CNG, porté par la force d’inertie, semblait surtout attendre, dos rond mais matraque brandie, que « les passions s’apaisent ».

La relance de l’activité des masses a, en revanche, modifié en quinze jours la scène politique. Elle a fait reculer l’armée, fait reculer le gouvernement militaire et obligé les tenants ouverts du régime déchu et leur clientèle à rentrer dans leur coquille.

Mais pour les masses exploitées, les travailleurs, les « jobeurs », pour ceux des quartiers pauvres qui ont fait le gros des manifestants à Port-au-Prince, comme le gros de ceux qui ont tenu tête à l’armée à Gonaïves, le danger ne vient pas, en tous les cas pas principalement, du « macoutisme », ou d’un retour de Duvalier. Même si les « macoutes » resservent - et il n’est évidemment pas à exclure qu’un retour à la dictature fasse appel à cette force de répression supplétive - on saura les faire éventuellement se reconvertir et les faire repeindre aux couleurs de « l’anti-duvaliérisme », si cela permet de tromper ceux à qui cela suffit pour être trompés.

Le danger principal ne vient même pas nécessairement du CNG. Si celui-ci focalise toute la colère de la population, Namphy peut évidemment être prié, gentiment ou pas de faire ses valises et de laisser la place à un homme qui aura su dans l’intervalle se faire une réputation de démocrate intègre.

L’armée constitue, elle, un tout autre danger, l’armée en elle-même et non pas tel ou tel de ses chefs « macoutistes » qu’on saura toujours, si nécessaire, « déchouker » pour faire croire que les autres n’étaient que des démocrates brimés. Au cours des mois écoulés, ses tueries, l’arbitraire d’une soldatesque qui a pris de l’assurance au fur et à mesure qu’armes et équipements lui venaient des États-Unis, ont beaucoup appris aux masses La haine d’un nombre semble-t-il croisant de jeunes à l’égard de l’armée, la conviction de quelques-uns d’entre eux de la nécessité de s’organiser et de s’armer pour résister aux forces de répression, constituent certainement une des leçons les plus précieuses de l’après-7 février. Mais c’est précisément cette leçon, pour autant qu’elle soit acquise, que tout le monde s’évertue dès maintenant à faire oublier.

Même les formations de « gauche » de la bourgeoisie libérale, ainsi que le PUCH comme les militants chrétiens qui ont souvent été à la tête des affrontements avec les militaires, et même lorsqu’ils dénoncent les exactions de l’armée, mettent l’accent justement sur la notion d’ « exactions », en prônant, explicitement ou implicitement, la nécessité d’une armée propre, « au service du peuple », mais pas la destruction de l’armée, pas son remplacement par l’armement des classes exploitées elles-mêmes.

« unanimité nationale »... mais derrière qui ? »

Le danger enfin, pour les exploités c’est aussi l’esprit « d’unanimité nationale ». Bien sûr, cette unanimité, qui semble aller des plus pauvres des quartiers pauvres de Croix des Bouquets, de cité Soleil, ou de Raboteaux à l’évêque de Jérémie, constitue un des éléments du rapport de forces face au Conseil National de Gouvernement. Mais c’est en même temps un piège pour les classes exploitées. Car dans cette unanimité, si la force est du côté des classes exploitées, la conscience politique est du côté des évêques, du côté de la démocrate petite-bourgeoise, du côté de ces forces politiques qui, toutes, cherchent à temporiser, à canaliser la force des classes pauvres à leur profit.

Aujourd’hui les objectifs des uns et des autres semblent coïncider. Mai déjà aujourd’hui, ces objectifs ne coïncident que parce que la plupart des forces politiques sont d’accord pour les limiter, au plus à la chute du CNG et à l’épuration de l’appareil d’État de quelques « macoutes » notoires ; et parce que le tintamarre des phrases creuses des démocrates petits-bourgeois étouffe les voix des pauvres, de ces exploités haïtiens parmi les plus exploités et les plus misérables de la planète.

Vingt-neuf ans de dictature rendent les masses méfiantes à l’égard de tous ceux qui leur apparaissent comme des candidats virtuels au rôle de dictateur. Elles semblent également méfiantes vis-à-vis des hommes politiques trop ouvertement soutenus par les Américains. Mais en revanche, elles sont moins prévenues contre les phrases démocratiques creuses de ceux qui ont combattu Duvalier ou qui prétendent l’avoir fait.

Les masses conservent cependant une grande énergie, et la succession rapide que cette énergie imprime aux événements est susceptible d’apprendre beaucoup de choses aux exploités, et vite.

Mais une organisation révolutionnaire prolétarienne est indispensable pour proposer à chaque étape la politique correspondant à la situation qui permette au plus grand nombre d’exploités de comprendre, d’élever leur conscience de classe, de s’orienter dans les problèmes politiques, afin d’aborder l’étape suivante plus préparés.

Face a l’église et a l’opposition bourgeoise une politique pour le prolétariat

Une telle organisation militerait en premier lieu pour que les prolétaires de Haïti s’organisent de façon indépendante des autres classes sociales ; et pour qu’en l’occurrence, ils n’acceptent pas de se subordonner et de subordonner leurs luttes à une direction qui serait l’émanation de l’Église ou de la démocratie petite-bourgeoise.

Il est absolument indispensable que les prolétaires disposent de leurs propres organisations, de leurs propres directions, afin de pouvoir continuer à mener leurs luttes, s’ils le souhaitent ainsi, même le jour où les évêques ou les notables qui dirigent le Comité de Liaison des Forces Démocratiques auront décidé qu’il est temps de s’arrêter.

Ce moment arrivera, tôt ou tard, inévitablement. Les évêques mettent aujourd’hui leur autorité au service des tentatives de l’opposition bourgeoise de prendre la place du CNG. Mais même si le CNG tombe, il n’y aura pas de démocratie à Haïti. Le pays est trop pauvre, et les inégalités sont trop criantes entre une petite couche de privilégiés et la grande masse des travailleurs, des paysans pauvres, pour que le pays puisse être dirigé autrement que par la force. Alors, ou bien cette force, ce sera celle des exploités, des pauvres en armes, ou ce sera celle d’une armée, « épurée » ou non, qui imposera nécessairement une dictature aux pauvres. Ou les classes exploitées feront respecter leur propre liberté, ou il n’y aura de toute façon pas de liberté pour elles, et probablement pas non plus pour l’ensemble de la société haïtienne. Les évêques ne peuvent que laisser miroiter la démocratie, et encore le font-ils avec beaucoup de prudence, mais ils ne peuvent pas l’instaurer.

L’épreuve de force actuelle entre le CNG et la population n’est qu’une étape que les masses sont peut-être en train de gagner Mais c’est dès maintenant que les classes exploitées doivent être préparées à l’éventualité que les forces politiques aujourd’hui dans l’opposition contre le CNG, mais dont l’ambition exclusive est de proposer des solutions politiques de rechange pour les classes privilégiées, se retournent contre les pauvres - ce qu’eIles feront inévitablement. C’est au nom de la « consolidation de la démocratie » contre « l’anarchie » ou les « excès de la populace » qu’elles feront demain tirer sur la population pauvre. Il faut que les exploités s’y préparent dès maintenant politiquement et matériellement. Et cela ne serait pas affaiblir le mouvement actuel pour faire chuter le CNG, ni détruire l’unité qui s’est forgée sur cette question entre les différentes couches de la société et qui rassemble un très large éventail de forces politiques. Mais cela serait rendre les classes exploitées qui sont le fer de lance de la lutte contre le CNG maîtresses de leurs décisions ; maîtresses de participer pleinement aux actions unies tant qu’elles vont dans le sens du développement du mouvement, mais maîtresses aussi de rompre cette unité, le jour où l’opposition bourgeoise en fera un prétexte pour démobiliser ou pour réprimer les travailleurs, les chômeurs ou les paysans pauvres qui voudraient continuer la lutte pour leurs intérêts de classe.

Un parti révolutionnaire devrait chercher à faire prévaloir auprès des classes exploitées une politique vis-à-vis de l’armée.

L’opposition bourgeoise « traduit » la colère croissante des classes exploitées contre l’armée, en termes de haine contre les soldats. Ce n’est pas seulement une façon de faire oublier que le véritable ennemi des masses exploitées est l’état-major, la hiérarchie militaire. C’est surtout une politique destinée à empêcher les classes exploitées d’accéder à la conscience qu’elles peuvent convaincre et faire basculer les soldats de leur côtés et peut-être même une partie des officiers subalternes qui ne sont en général pas issus des classes privilégiées, qu’elles peuvent les dresser contre l’état-major.

Le problème n’est pas de chercher comment vaincre l’armée en bloc dans une bataille rangée. Ce que les classes exploitées doivent apprendre à accomplir, c’est dissoudre l’armée au contact de leur mouvement. C’est un pouvoir colossal. Mais c’est justement pourquoi aucun démocrate petit-bourgeois, même le mieux disposé en parole à l’égard des exploités, ne veut que les masses acquièrent ce pouvoir. Il faudrait trouver les mots pour s’adresser aux soldats ; les mêmes ou d’autres pour s’adresser aux officiers. Mais il faut en même temps que les exploités apprennent à se faire respecter et à se faire craindre.

C’est avant tout une question de conscience politique et une question d’organisation. A un certain moment, c’est aussi une question d’armement. Où et comment trouver les armes ? Un parti révolutionnaire prolétarien devrait prendre des initiatives. Les masses apprennent infiniment plus par des exemples que par de la propagande. Mais un parti révolutionnaire intégrerait les initiatives strictement militaires - et même lorsqu’elles auraient un caractère secret - dans une politique générale visant à ce que ce soit l’ensemble du prolétariat qui s’organise et s’arme, et à ce que le problème de l’armement du prolétariat se discute en public devant l’ensemble des travailleurs, et se résolve collectivement.

« Qui a du fer a du pain. » , disait déjà Blanqui. Même le pain manque à la majorité des classes pauvres haïtiennes. Si le développement actuel du mouvement leur donne la volonté de s’emparer du fer, et la conscience de s’organiser pour s’en servir, alors il deviendra possible de conquérir le pain.

Un parti révolutionnaire prolétarien devrait préparer dès maintenant les classes exploitées à faire face à la menace d’une intervention militaire directe ou indirecte des États-Unis. Ce danger est réel, même en cas de simple prolongation de la crise politique actuelle. Le précédent de l’intervention des troupes américaines à Saint-Domingue il y a à peine vingt ans, est proche dans l’espace comme dans le temps.

Si Haïti était hérissé d’armes entre les mains de millions d’exploités prêts à s’en servir pour se défendre, cela pourrait être dissuasif même pour les États-Unis. Mais la force principale des exploités de Haïti, c’est que la formidable capacité de dissoudre le camp d’en face, elles ne l’ont pas seulement vis-à-vis de leur propre armée, mais aussi vis-à-vis de l’impérialisme américain.

Les États-Unis ne sont pas un bloc. Ils sont divisés en classes sociales. La bourgeoisie américaine ne pourra mener la guerre contre Haïti qu’en s’assurant le soutien, ou au moins la neutralité de la classe ouvrière américaine. Il faut empêcher qu’elle y parvienne. Il faut élargir le fossé entre la bourgeoisie et les exploités aux États-Unis mêmes.

Il faut chercher à toucher la classe ouvrière américaine. Et, pour commencer, ceux dans ses rangs qui s’identifient le plus facilement avec le prolétariat de Haïti : les exploités d’origine haïtienne, jamaïcaine, portoricaine, les travailleurs noirs. Ils ont le pouvoir d’empêcher leurs gouvernants de s’engager dans des aventures militaires contre Haïti.

Ce n’est certainement pas utopique. Les horreurs de trois décennies de duvaliérisme valent un capital de sympathie au peuple de Haïti qui a été capable de s’en débarrasser.

Mais il faut une politique consciente, volontaire, de la part du prolétariat haïtien pour que cette sympathie devienne solidarité ; et que la solidarité devienne à son tour la conscience que les intérêts de la classe ouvrière des États-Unis sont les mêmes que ceux des classes exploitées en Haïti.

C’est la seule politique qui puisse permettre aux classes exploitées de Haïti de rendre, pour la bourgeoisie américaine, le fait d’intervenir plus dangereux que celui de s’en abstenir.

Cette politique-la, seule peut la proposer aux prolétaires de Haïti une organisation profondément convaincue que le prolétariat est international, et que ses intérêts fondamentaux sont identiques par delà les frontières.



Voir : Publications d’extrême gauche à Haïti.



Haïti : publications d’extrême-gauche à Haïti (extraits)

Parmi les publications nouvelles diverses qui paraissent à Haïti, il semble en exister deux qui se revendiquent, par leur intitulé ou par le contenu de leur texte, du communisme révolutionnaire.

Une des deux s’intitule Presse Ouvrière. Dans un « Volume un, numéro spécial » daté d’octobre 1986 cette publication se présente comme l’organe de la Ligue Ouvrière Socialiste. Dans un texte « A nos lecteurs... » publié en première page, elle présente la Ligue Ouvrière Socialiste comme une « organisation de la classe ouvrière dont la responsabilité suprême est de rassembler les cadres et de préparer le fondement théorique et programmatique du « parti d’avant-garde » de la classe ouvrière ». Elle affirme par ailleurs qu’elle « se base sur la méthode du matérialisme dialectique et du programme marxiste, comme il a été développé par le communisme international sous la direction de Lénine et de Trotsky et du programme de transition de la Quatrième Internationale. »

Un article intitulé « Haïti, huit mois après » analyse « La désintégration politique et idéologique du Conseil national du Gouvernement » comme « Le résultat de la non-intégration, de l’isolement des masses populaires des affaires du pays. C’est aussi la conséquence de la vacillation de la petite bourgeoisie proprement dite. Et c’est la pierre angulaire de la révolution qui doit s’effectuer en Haïti » . Après avoir notamment affirmé « Le développernent de la science marxiste ne peut être que le résultat de la lutte contre la philosophie bourgeoise dans la classe ouvrière. Un tel avancement exige la création d’un parti révolutionnaire » , le texte s’en prend à « La redécouverte de la notion de « front populaire » avec toutes les forces réactionnaires mais anti-duvaliéristes » , qui « est une trahison de la lutte des masses dans le pays » .

Affirmant que « Les racines du duvaliérisme sont à déchouker une fois pour toutes et cela, au profit des masses » , cet article-bilan se termine sur cet appel :

« En conséquence, nous autres de la Ligue Ouvrière Socialiste (LOS), conscients de la complexité de la conjoncture et pour l’avancement de la lutte en faveur des masses, proposons à tous les ouvriers, paysans et aux jeunes de se ranger sous la bannière du programme MARXISTE de la Ligue Ouvrière Socialiste pour la construction du « Parti Travailliste.

A BAS LA JUNTE CIVILO-MILITAIRE DE DUVALIER.

POUR UN GOUVERNEMENT POPULAIRE SUR UNE BASE SOCIALISTE.

VIVE LA LIGUE OUVRIÈRE SOCIALISTE. »

L’autre publication s’intitule La voix des travailleurs. Elle est « éditée par le comité pour l’organisation d’un parti des travailleurs ».

Nous extrayons de l’article intitulé : « créer nous-mêmes notre propre démocratie » les passages suivants :

« Où en sommes-nous avant la grève générale et après les deux grandes manifestations de Port-au-Prince du 31 octobre et du 7 novembre ?

( ... ) Il est aujourd’hui évident que le mouvement du 7 février n’a, jusqu’à présent, rien apporté aux ouvriers ; aux paysans, aux chômeurs, aux exploités de ce pays, alors que c’est pourtant l’énergie des masses exploitées qui a abattu Duvalier.

(...) Il est clair que ce n’est pas le CNG qui nous donnera la démocratie. Mais les exploités en lutte peuvent créer leur propre démocratie. Dans de nombreux endroits, à Gonaïves, à Jérémie dans certains quartiers de Port-au-Prince, se sont constitués des comités de quartier et parfois, de ville. Il semble que dans certains endroits, ces comités ne se cantonnent pas aux problèmes du quartier, à l’hygiène ou à une vie associative, mais qu’ils attirent les éléments les plus combatifs qui prennent position sur les problèmes du moment, qui organisent les manifestations, etc. C’est une voie à suivre et à élargir. Ces comités qui se multiplient pourraient devenir l’organisation des masses exploitées en lutte.

Il faut que dans ces comités, les travailleurs les chômeurs en lutte puissent débattre démocratiquement de tous les problèmes politiques, qu’ils puissent entendre se confronter tous les arguments de tous les courants politiques. Il faut que les travailleurs, les chômeurs, les pauvres puissent discuter des solutions à apporter aux problèmes urgents, prendre et exécuter les décisions qui s’imposent : par exemple, comment faire respecter la liberté, comment se protéger collectivement contre l’arbitraire, contre les interventions des forces de répression, comment répartir les produits pour que chacun mange à sa faim...

(...) Il est clair que ce n’est pas le CNG qui protège la société contre les macoutes qui redeviennent actifs ou contre les exactions d’hommes armés, officiels ou officieux, de toutes sortes. Pour ce qui est des macoutes, il tolère la renaissance officielle du duvaliérisme et pour cause, puisque le CNG lui-même est composé de serviteurs de Duvalier. Et quant aux exactions, c’est l’armée qui est la principale responsable. Alors, il faut que les masses exploitées se protègent. Il faut qu’elles s’organisent pour cela, et qu’elles se donnent les moyens matériels pour se protéger centre les réactions des militaires, des macoutes, des bandits armés de toutes sortes : la seule solution, c’est le peuple en armes.

Il est clair aussi que le CNG ne donnera pas le pain à tout le monde. Pour cela, il faudra que les pauvres contrôlent la production et la répartition des richesses. Et il faudra confisquer les grandes propriétés foncières et les mettre à la disposition des paysans.

Aucun gouvernement au service des riches n’osera toucher aux riches. Pourtant, c’est indispensable ; il y va de la survie des classes exploitées » .

Un autre article, intitulé «  Ne pas se tromper d’adversaire » commente les appels lancés par divers dirigeants de l’opposition à l’état-major des forces armées « pour qu’il intervienne contre les fusillades et les assassinats perpétrés par des militaires. C’est une façon » , y est-il dit, « de faire croire que l’agissement des soldats est ignoré de leurs supérieurs, qu’il s’agit d’exactions individuelles, et que c’est la direction de l’armée qui pourrait prendre la défense du peuple » .

L’article se conclut par l’affirmation que « Les soldats ne sont que des hommes de main, recrutés souvent parmi les pauvres. S’ils font du zèle pour exécuter les ordres de l’état-major, pour réprimer, il faut qu’ils sachent qu’ils auront tout à craindre de la haine des exploités. Mais il faut qu’ils sachent aussi que s’ils refusent de tirer sur les exploités, c’est-à-dire bien souvent leurs frères, leurs pères ou leurs cousins ouvriers, chômeurs ou paysans, alors ils trouveront auprès d’eux la fraternité qu’ils ne trouveront pas auprès de heurs colonels ou généraux qui les méprisent » .

Enfin, sous le titre. « Les pauvres ont besoin de leur propre parti pour diriger leurs luttes » un article, commençant par un commentaire des manifestations du 31 octobre et du 7 novembre, affirme notamment : « ( .. ) Au lendemain de ces manifestations, des organisations composées par des gens de la petite bourgeoisie ; issus des milieux de l’intelligentsia, des notables, ont tout naturellement pris la direction d’un mouvement qui n’en avait pas, et c’est tout aussi naturellement et avec l’assurance des gens habitués à décider et à diriger, qu’ils ont commencé à prendre des dispositions pour écarter de la direction des manifestants qui ne sont pas de leurs coteries. Des travailleurs, des jeunes chômeurs, des pauvres, un moment tolérés dans les réunions d’état-major, en sont aujourd’hui franchement écartés.

Ce sont les notables, l’intelligentsia, qui veulent parler et décider au nom de tous. Et s’ils peuvent se le permettre, c’est parce qu’ils font partie des gens cultivés de la société, de ceux qui, à la culture, ajoutent l’habitude de commander et de décider. mais ont-ils les mêmes perspectives que les pauvres ? Ceux-ci devraient-ils confier leur sort à cette direction qui cherche à se mettre en place ?

Bien sûr que non.

(...) Les pauvres ; qui savent par toute l’expérience de leur vie quotidienne, que rien ne leur a jamais été donné, qui n’ont quelque chose que par leurs efforts, leur travail, ne peuvent évidemment pas compter sur la bonne volonté et les bons sentiments des dirigeants des autres classes sociales.

(...) Les travailleurs, les pauvres ne peuvent compter que sur leur propre capacité à diriger leurs luttes. Pour cela, un parti leur est absolument nécessaire.

( ... ) Un parti révolutionnaire des travailleurs mettrait en évidence l’opposition irréductible d’intérêts entre les pauvres et les riches, même haïtiens ; par contre, il s’appuierait sur la communauté d’intérêts qui lie les pauvres, les exploités d’Haïti, au-delà des nationalités, des frontières, à ceux des USA, de Saint-Domingue, de la Jamaïque et de l’Amérique latine ( .. .) ».