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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 37, fév. 1991 Haïti - Aristide au Palais présidentiel, mais l’armée dans les casernes qui l’entourent

LDC n° 37, fév. 1991
Haïti - Aristide au Palais présidentiel, mais l’armée dans les casernes qui l’entourent

Le 7 février 1991, Jean Bertrand Aristide, élu en décembre 1990, a pris officiellement sa fonction de président de la République de Haïti.

Il aura donc fallu exactement cinq ans depuis la chute de la dictature héréditaire des Duvalier pour qu’un président véritablement élu et un régime électif se mettent en place en Haïti. Pendant cinq ans, de coup d’État en coup d’État,les uns réussis, les autres ratés, ce fut une monotone litanie de dictatures militaires, interrompue seulement par l’éphémère gouvernement civil de Manigat, mis en place puis rejeté par l’armée.

Les masses populaires dont la révolte en 1986 a poussé les États-Unis et l’armée haïtienne à se débarrasser d’un Duvalier devenu encombrant, ont eu le temps pendant ces cinq ans de perdre leurs espoirs dans la possibilité d’un régime démocratique. D’autant plus que la seule vraie tentative d’organiser des élections pendant cette période fut noyée dans le sang le jour même des élections, le 29 novembre 1987. D’autant plus qu’à l’ombre de la dictature militaire, d’en haut et avec la protection de l’armée, les dignitaires du régime duvaliériste déchu ont reconstitué des bandes armées macoutes, volant, pillant et assassinant impunément.

Mais si les masses populaires ont eu toutes les raisons d’être dégoûtées par l’évolution des choses, la bourgeoisie elle-même, et les puissances tutélaires, française et surtout, américaine, n’en étaient pas vraiment satisfaites non plus. L’armée haïtienne, avec sa caste d’officiers corrompus, se déchirait en cliques rivales en perpétuelle lutte pour le pouvoir. Les casernes se transformaient en féodalités et en centres d’affaires et de corruption, d’où étaient dirigées de juteuses affaires de contrebande et de trafic de drogue. Les bandes armées rivales, militaires ou protégées par les militaires, ne se contentaient pas de terroriser les classes pauvres et d’assassiner les militants, elles ne manifestaient pas non plus toujours un respect excessif pour la propriété des bourgeois, voire pour l’honneur de leurs femmes. Les exactions et l’insécurité commençaient à contrebalancer sérieusement, aux yeux des bourgeois, les avantages des salaires parmi les plus bas des deux Amériques. En outre, la pourriture de l’appareil d’État, le détournement de l’argent de l’État à tous les niveaux ont tellement dégradé tout ce qui tenait lieu de service public - routes, communications, électricité, eau - que même ces Messieurs les investisseurs capitalistes, bénéficiant pourtant de traitements de faveur, trouvaient que cela en devenait intenable.

Voilà quelque temps que les États-Unis tentent de mettre un peu d’ordre dans tout cela. Leur ambassadeur se démena comme un beau diable sous la dictature du général Avril pour convaincre ce dernier - et les hauts gradés aspirant à la succession de ce dernier - de bien vouloir procéder à des élections et de céder le Palais présidentiel à un président élu, afin de clore une interminable et instable période de transition.

Avril finit par tomber le 10 mars 1990, sous les actions conjuguées des ambassades américaine et française, des milieux politiques fortement attirés par l’odeur de la mangeoire, de manifestations populaires...et du chef d’état-major, le général Abraham qui lâcha son supérieur.

La mise en place alors d’un régime civil, sous la présidence provisoire d’Ertha Trouillot, fut la première indication que cette fois, le sommet de l’armée était sensible aux arguments américains, assortis de la promesse d’une aide financière dont l’armée avait grand besoin. Contrairement à ses prédécesseurs, Abraham n’a jamais tenté d’occuper le Palais présidentiel - il s’est contenté seulement de faire de temps à autre des gestes pour montrer que c’est lui qui commande. Et il ne s’est pas trouvé non plus d’officiers généraux assez puissants pour le renverser. Il faut dire que, de coup d’État en coup d’État, réussis ou ratés, l’armée s’est sérieusement « épurée » elle-même. Il commence à y avoir presque autant de généraux en exil, doré ou pas, à Miami, à New York, au Québec ou à Saint-Domingue que dans les casernes de Port au Prince - sans parler de ceux des officiers généraux un peu trop ambitieux que leurs collègues et concurrents ont expédié sous terre.

En tous les cas, depuis mars dernier, la machine à fabriquer un régime parlementaire s’est mise en marche. Avec des hauts et des bas. Encouragés par l’autorisation de l’armée, les « leaders politiques » se mirent à frétiller, des combinaisons politiques à s’amorcer, des comités électoraux à se former, avec toujours un regard craintif du côté de l’armée. De notoriété publique, le candidat des Américains était Bazin, ex-ministre de Duvalier, ancien haut fonctionnaire international.

Tout promettait dans un premier temps des élections sans surprise, avec des candidats de cette « classe politique » pléthorique mais frustrée de rôle depuis longtemps, que les États-Unis connaissent bien. Des élections sans enthousiasme, malgré le fait qu’elles constituaient une première après tant d’années de dictature. Des élections avec la participation résignée, voire l’abstention massive, des masses populaires qui n’y croyaient plus et qui étaient de moins en moins attirées par les « leaders politiques » dont certains ont fait carrière sous la dictature de Duvalier. Et quant aux autres, les « démocrates » anti-duvaliéristes, les leaders de la mouvance socialiste, mais aussi, les dirigeants des formations « nationalistes-progressistes » du genre du KID ou ceux du PC haïtien, ils ont étalé pendant cinq ans leur impuissance, leur lâcheté politique face à l’armée, quand ils n’ont pas flirté avec le général-président du moment.

C’est l’entrée en scène ouverte de l’extrême-droite macoute qui commença à modifier le climat. Dans un premier temps, dans le sens de la crainte et d’un repliement plus grand des masses.

Les dirigeants macoutes ne se contentèrent plus de faire donner leurs hommes de main pour assassiner discrètement et nuitamment. Ils revendiquèrent le droit de diriger le pays. L’extrême-droite se constitua en parti politique avec pour chef l’ancien ministre de l’Intérieur de Duvalier, Roger Lafontant, ex-chef des tristement fameux « tontons macoutes » (milice de Duvalier). Interdit de séjour pourtant en Haïti, le tortionnaire est rentré dans le pays par la grande porte, se faisant ouvertement protéger par des militaires dans ses déplacements, et narguant la justice qui prétendait vouloir l’inculper et le gouvernement qui ne parvenait pas à le faire arrêter.

Déçues dans leurs espoirs de démocratie, découragées, peu enclines à se battre pour leurs propres revendications et sans perspectives sur le plan politique, les masses pauvres étaient cependant conscientes d’une chose : elles ne voulaient pas le retour au pouvoir des macoutes. Ne voyant pas que faire par elles-mêmes, elles étaient dans l’attente de l’homme susceptible de leur épargner ce retour.

La candidature de J.B. Aristide répondait à l’attente, aux espoirs, aux illusions, à l’état d’esprit des classes déshéritées de Haïti.

J.B. Aristide, prêtre de son état, correspondait à l’aspiration collective des masses pauvres. Il était de longue date opposé au retour des macoutes. Il en avait payé le prix, en essuyant plusieurs attentats, dont il réchappa de justesse. Il faisait partie de l’Eglise, mais il avait subi la répression de la hiérarchie épiscopale, dont la plupart des dignitaires avaient été liés au régime de Duvalier. Il n’était pas un politicien de profession et paraissait au dessus des manoeuvres et des rivalités intéressées de la caste politique.

Et dans ce pays, où la bourgeoisie grande et petite en général, la caste politique en particulier, ne cache sa morgue envers les classes pauvres - quand elle éprouve le besoin de la cacher - que pour faire montre de paternalisme, Aristide passait pour un homme du peuple, proche des préoccupations des plus pauvres, et qui reprenait dans un langage mystico-politique les aspirations des classes pauvres à plus de justice, plus de dignité.

L’attachement sentimental des masses pauvres à la personne d’Aristide reflète leur niveau de conscience, mais aussi, le fait qu’aucune organisation ayant une implantation réelle, aucun « leader » politique connu, n’avait à opposer à l’absence de politique d’Aristide une politique représentant les intérêts des classes exploitées. Théodore, le leader du PUCH qui avait disposé après la chute de Duvalier d’un certain crédit, l’a dilapidé par sa volonté permanente de plaire aux classes possédantes, aux milieux dirigeants et aux dignitaires de l’armée. Quant aux dirigeants « socialisants » des mouvements nationalistes-radicaux, ils avaient beau n’avoir que le mot peuple à la bouche, ils étaient trop occupés à utiliser leur petite audience au service de combinaisons politiques pour gagner le coeur et la confiance des masses. Ils ont fini tout simplement, le moment venu, par se ranger derrière Aristide.

La candidature d’Aristide a soulevé un espoir dans les masses pauvres. Elle a entraîné une sorte de mobilisation sur le plan électoral. Pour s’inscrire d’abord massivement sur les listes électorales. Pour se bousculer aux meetings électoraux d’Aristide, voire pour transformer en meetings pro-Aristide les rassemblements convoqués par d’autres candidats. Pour s’opposer, le jour même des élections, aux tentatives de fausser les élections par des manipulations, les bourrages d’urnes etc.

Aristide a été élu dès le premier tour, laissant loin derrière les autres candidats, Bazin compris. Les masses populaires ont quelques raisons de considérer le succès électoral du prêtre comme le leur. Mais les États-Unis, comme la France, n’ont pas fait la fine bouche : ils ont été les premiers à reconnaître le nouveau président, qui a su, pendant sa campagne électorale, montrer sa modération et en même temps, sa capacité à la faire partager par les masses populaires.

L’avenir dira si les Américains n’auront pas des surprises avec un homme qui ne sort pas du sérail politique et qui, à la différence de tant de dirigeants de pays d’Amérique Latine, bénéficie d’un réel crédit dans la population. Les États-Unis ont été naguère surpris par l’évolution d’un Fidel Castro, simplement libéral et nullement anti-américain en ses débuts. Mais il est vrai que Fidel Castro s’était donné auparavant les moyens d’évoluer en s’étant forgé un appareil militaire propre. J.B. Aristide gouverne par la grâce de l’armée d’Haïti. Et on peut supposer que si les États-Unis ont laissé le prêtre-président procéder à quelques épurations au sein de l’armée en se débarrassant d’un certain nombre de généraux et colonels établis au temps de Duvalier, ils vont soigner leurs liens avec la génération montante d’officiers d’une armée qui, financièrement, dépend dans une large mesure des États-Unis ou de leurs amis (comme Taïwan).

A supposer qu’il garde quelques unes de ses bonnes intentions du passé à l’égard des classes pauvres, Aristide se heurtera rapidement à la pauvreté du pays et surtout, à la cupidité sans bornes de ses classes exploiteuses (haïtiennes ou étrangères). Que fera-t-il ? Osera-t-il s’en prendre ne serait-ce qu’aux aspects les plus odieux des inégalités sociales ? Osera-t-il s’en prendre ne serait-ce qu’à la domination anachronique des campagnes par la caste de « grandons », propriétaires terriens mais surtout, chefs de gangs liés à la hiérarchie militaire ? Ou se contentera-t-il de tenter de mettre de l’eau bénite sur les souffrances des classes pauvres ? Quelle marge lui laisseront les États-Unis ?

Les masses pauvres, qui ont accueilli son élection avec enthousiasme, ont su se mobiliser contre le premier coup d’État déclenché avant même que Aristide occupe sa fonction, par le dignitaire macoute Lafontant aidé par des éléments de l’armée. Garderont-elles la même méfiance à l’égard de l’armée, alors même que Aristide va répétant qu’elle mérite désormais leur confiance ?

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Sur cette question, comme sur celle des tâches dans l’immédiat, voici comment se sont exprimés nos camarades de l’Organisation des Travailleurs Révolutionnaires (UCI) de Haïti, dans le numéro de janvier de leur publication, la Voix des Travailleurs, mis en circulation au lendemain du coup d’État de Lafontant.

L’irruption des masses populaires a, de nouveau, bouleversé le jeu politique en ce 7 janvier. Avec son initiative impudente, Lafontant aura été celui qui, bien malgré lui, aura redonné aux masses populaires l’énergie d’intervenir, après tant de mois de reculs et de résignation. D’intervenir, non seulement par leurs votes comme elles l’ont fait le 16 décembre, mais dans la rue.

Il fallait tout le mépris de Lafontant pour les masses pour engager le coup d’État, avec les moyens ridicules dont il disposait. Mais Lafontant croyait qu’il n’aurait affaire qu’à cet état-major, qu’à ces généraux et à ces colonels dont il connaît bien la sympathie d’extrême-droite. Il a tenté un coup de poker pour forcer la main de la hiérarchie et l’amener à s’opposer à l’accession d’Aristide à la présidence.

Il serait assez oiseux de discuter si Lafontant avait une chance de réussir à mettre l’armée de son côté sans l’intervention des masses. En tous les cas, le chef macoute avait toutes les raisons de penser qu’il ne prenait pas trop de risques et que même s’il devait se révéler que l’état-major ne jugeait pas habile de s’opposer pour l’instant au résultat des élections, et encore moins de le porter au pouvoir, lui Lafontant, il lui réserverait une porte de sortie honorable. L’armée ne le protège-t-il pas ouvertement depuis six mois qu’il est rentré au pays, illégalement mais au vu et au su de tout le monde ?

Mais voilà, ce n’est pas à l’état-major que Lafontant a eu affaire - cet état major qui a attendu toute la nuit pour enfin condamner un coup d’État qu’il avait la possibilité de réduire en cinq minutes ! - c’est aux masses populaires. Dès les premières rumeurs du coup d’état, les quartiers populaires de Port au Prince s’embrasèrent, suivis par les villes de province.

Pendant la campagne électorale, comme depuis, toutes les formations ou leaders politiques, Aristide compris, demandaient aux masses de faire confiance à l’armée et à sa toute nouvelle « conversion » à la démocratie. Mais la première réaction des masses fut de soupçonner l’armée d’être derrière le coup d’État. Elles ne s’en remirent pas à l’armée en tous les cas.

Avec un sûr instinct politique, les masses n’attendirent pas que l’état-major prenne l’initiative. En prenant l’initiative elles-mêmes, en se montrant fortes et décidées, elles ont trouvé le plus sûr moyen de lui forcer la main.

C’est la crainte de ces masses qui affluaient, machette, couteau, bout de ferraille, roche à la main, qui inondaient les artères qui mènent vers le palais gouvernemental puis vers le Grand Quartier Général, qui bloquaient les chemins vers l’aéroport, qui commençaient à déchouker avec une violence comparable sinon supérieure à celle de février 1986, c’est tout cela qui a amené l’état major à renoncer à toute tentative de trouver une « sortie honorable » pour le tortionnaire, trop content de pouvoir offrir aux masses, en guise de bouc émissaire, sinon la tête de Lafontant, de Lhérisson et les autres, du moins leur image enchaînée, passée et repassée à la télévision dans la journée du lundi (7 janvier).

C’est la réaction des masses qui réclamaient qu’Aristide prenne le pouvoir tout de suite, sans attendre l’échéance constitutionnelle du 7 février qui a poussé l’ambassadeur américain à s’agiter pour convaincre Ertha Trouillot de reprendre cette présidence provisoire qu’elle venait d’abandonner sans dignité quelques heures auparavant. Il ne fallait pas qu’Aristide soit investi par la rue.

Il ne fallait pas, surtout, que la rue - c’est-à-dire les masses pauvres - ait le sentiment d’avoir remporté une victoire. Il ne fallait pas qu’elle prenne trop conscience de sa force, trop confiance en elle-même.

Il fallait au contraire que les masses se persuadent que leur rôle n’était et ne pouvait être que de porter leur soutien à l’armée.

Voilà pourquoi l’armée a fini par s’engager contre le Palais présidentiel que les masses assiégeaient déjà (en capturant Lafontant, les militaires l’ont en même temps soustrait à une mort certaine). Voilà pourquoi des militaires ont fait mine d’être les bras armés de la colère populaire en participant àl’arrestation de certains macoutes, ce qui permettait, là encore, de les mettre à l’abri.

Voilà pourquoi, une fois le coup d’État réduit et Lafontant au Grand Quartier Général, on les a tous entendus, de l’ambassadeur américain à Ertha Trouillot, en passant par Aristide, insister sur le rôle décisif de l’armée dans l’échec du coup d’État, décerner à l’état-major un brevet de démocratisme. Et les masses furent priées de rentrer chez elles et de laisser la police nettoyer la ville des « pillards », c’est-à-dire de ceux des quartiers pauvres qui ne se contentaient pas de mettre le feu aux commerces et aux supermarkets dont les propriétaires sont réputés macoutes, mais qui se servaient.

A peine le gros des masses, estimant que le but avait été atteint avec l’échec de Lafontant, s’est-il démobilisé, que le Ministère de l’Intérieur a déclaré le couvre feu pour isoler les éléments les plus radicaux qui continuaient le lendemain encore, sporadiquement, à se regrouper pour procéder à de nouveaux déchoukages. Et les mêmes radios, les mêmes journalistes qui, le 7 janvier, faisaient mine de se pâmer d’admiration devant le peuple qui aurait si bien secondé l’armée dans son « action pour la démocratie », trouvaient le lendemain des mots de plus en plus durs pour fustiger ceux qui ne respectaient rien, ni l’archevêché, ni l’ancienne cathédrale, ni la nonciature apostolique, ni surtout, le commerce...

Le dernier mot est revenu, cette fois encore, à l’armée. Elle se pose désormais en sauveur de la démocratie contre les extrêmistes-macoutes - ce qui lui permet de s’arroger désormais le droit de « sauver la démocratie », aussi, contre les « extrêmistes anti-macoutes ». Un communiqué sec de l’état-major a mis en garde le 8 janvier tous ceux qui seraient tentés de continuer les déchoukages. On peut faire confiance à l’armée : elle montrera certainement plus de détermination contre les déchoukeurs qu’elle n’en a montré contre Lafontant pendant ces six mois pendant lesquels le chef macoute narguait la justice et préparait ouvertement son coup d’État.

Les masses ont cependant franchi des pas pendant cette journée du 7 janvier pour ce qui est de la détermination, de la rapidité de réaction, voire dans une certaine mesure, de l’armement. Elles ont repris, dans une certaine mesure, confiance en leurs forces.

C’est une situation à la fois pleine de promesses pour l’avenir, mais en même temps, pleine de dangers. Pas seulement parce que l’extrême-droite macoutique est loin d’être désarmée ; qu’elle a des hommes, de l’argent et des amitiés dans l’armée et qu’elle aura envie de se venger du mauvais moment qu’elle vient de passer.

L’armée elle-même, bien qu’elle n’ait jamais vraiment perdu le contrôle de la situation, a pu sentir l’insuffisance de ses forces contre des masses combatives et déterminées (et ses conseillers américains, français, etc., ont pu le sentir). La bourgeoisie, les classes privilégiées, n’ont pas pu ne pas éprouver, dans leur ensemble, un instant de frisson, devant les magasins et les villas qui flambaient, devant les vitrines brisées, devant les objets de valeur saccagés et les tapis de prix salis par d’innombrables pieds, même si les cibles des masses populaires étaient choisies en fonction de critères politiques et rarement sociaux ; même si un portrait d’Aristide affiché, ou l’appartenance notoire à une formation politique opposée aux macoutes, suffisait encore pour éviter le déchoukage.

Depuis 1986, ces masses pauvres qui ont montré à plusieurs occasions un courage admirable pour s’opposer aux tentatives de retour au macoutisme, ne se sont jamais battues sous leur propre drapeau. Elles n’ont jamais osé lier, ouvertement, le combat contre l’oppression politique à celui contre l’oppression économique, contre les inégalités sociales révoltantes de ce pays. Elles ne s’en sont prises aux riches que lorsqu’ils étaient macoutes, pas parce qu’ils sont riches par l’exploitation des travailleurs et des paysans pauvres.

Pourtant cette fois, si les bourgeois partisans d’Aristide ont été épargnés, nombre de vitres de commerces de luxe brisées témoignaient de la haine instinctive des masses pauvres contre l’étalage de richesse dans ce pays où la majorité végète dans la misère.

Les classes privilégiées savent, plus clairement que les classes pauvres elles-mêmes, que si les masses pauvres prennent conscience de la force qu’elles représentent, on ne pourra pas éternellement leur désigner comme uniques adversaires les macoutes. L’ouvrier agricole payé trois, deux, voire un dollar par jour sur des terres dont il sait qu’elles rapportent à leurs propriétaires des millions ; l’ouvrier de l’industrie payé trois dollars par jour pour exactement le même travail pour lequel un ouvrier américain est payé dix fois plus et qui sait que la différence est empochée par les patrons ; le travailleur du commerce qui voit les sommes colossales que les gros commerçants ramassent grâce à son travail sous payé, pourraient bien se dire que cette oppression-là, ce vol éhonté des fruits de leur travail est aussi inacceptable que l’oppression des macoutes.

Les bourgeois n’ont pas voté Aristide pour que celui-ci déchaîne les légitimes exigences des classes pauvres, mais au contraire, pour qu’il les calme. Même pour les plus « lavalassiens » (1) des bourgeois, la liberté, c’est peut-être la fin du macoutisme, mais c’est aussi, c’est surtout, la liberté de continuer à sous-payer leurs ouvriers. S’ils sentent un danger pour leurs richesses, ils s’opposeront aux classes pauvres, comme les autres.

Les classes pauvres ne peuvent compter sur personne. Mais elles n’ont besoin de personne, si elles sont confiantes en leur force et conscientes de leurs intérêts. Ce n’est pas encore le cas. Le danger de la situation, c’est que les classes privilégiées voient plus clairement la menace que les masses pauvres représentent que les masses pauvres elles-mêmes.

Ligondé (2) a déjà poussé des cris d’écorché contre la menace d’une « dictature socialo-bolchévique ». Ligondé, c’est un macoute en soutane et un réactionnaire infâme, mais ce n’est pas un fou. Son homélie était un geste politique, une déclaration de guerre préventive aux masses.

Alors, la guerre sociale, les travailleurs, les paysans pauvres l’auront, de toute façon. Ils l’ont déjà. Il faut qu’ils se préparent à la mener.

Et le rôle des militants qui sont sincèrement du côté des classes exploitées, du côté des ouvriers, du côté des paysans pauvres, n’est certainement pas de les endormir de paroles doucereuses en leur faisant croire qu’avec l’élection d’Aristide tout est fait. On a vu cette nuit du 7 janvier, comment une poignée de macoutes pouvait remettre en cause la volonté de l’écrasante majorité des électeurs. Cette fois, ce fut un échec. Mais ils recommenceront. Si ce n’est pas les macoutes, ce sera l’armée. Si ce n’est pas au nom du rétablissement de la dictature, ce sera soi-disant au nom de la « défense de la démocratie ». Car leur démocratie, de la bourgeoisie américaine à la bourgeoisie haïtienne, ils ne la conçoivent pas autrement que basée sur la richesse des bourgeois et la misère des masses.

Se méfier de l’armée, se méfier de la bourgeoisie, se méfier des faux amis qui prêchent « l’entente nationale » - c’est à dire l’entente des loups et des agneaux dans la même bergerie - propager cette méfiance ; garder les liens créés pendant le sursaut du 7 janvier, les développer ; créer des comités démocratiques dans les quartiers pauvres où les travailleurs, les djobeurs, les chômeurs peuvent librement débattre de ce qui leur serait nécessaire pour vivre dignement et envisager comment y parvenir ; créer des brigades de vigilance ; oeuvrer en un mot à ce que les classes pauvres se renforcent, deviennent conscientes, les encourager à formuler leurs propres revendications de classe, les aider à trouver les moyens de les imposer, voilà la tâche du moment, voilà la seule voie de salut pour l’avenir.

15 février 1991



(1) Aristide, en présentant sa candidature, avait annoncé qu’elle déclencherait une véritable « lavalasse » (torrent ou avalanche) dans la population. Par la suite, lui et son entourage désignèrent par cette expression, « lavalasse », le mouvement qui le soutenait. Elle avait pour eux l’avantage de ne pas être politique...

(2) Ligondé : ancien archevêque de Port-au-Prince, très lié à la famille Duvalier et aux milieux macoutes. Il dut s’enfuir en exil au lendemain des événements des 8-9 janvier 1991.