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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 20, nov. 1988 Haïti - Après le 17 septembre

LDC n° 20, nov. 1988
Haïti - Après le 17 septembre

Alors que l’aiguille du balancier politique en Haïti se déplaçait pendant quelque dix mois, sans interruption, vers la dictature, vers la répression renforcée contre les masses, voilà que son mouvement a été brusquement renversé au milieu septembre.

Les massacres perpétrés le dimanche 27 novembre 1987 pour empêcher, en les noyant dans le sang, les élections prévues pour ce jour-là, semblaient avoir brisé la combativité dont les masses avaient fait preuve pendant les mois précédents, sporadiquement il est vrai, mais suffisamment pour faire reculer à plusieurs reprises la clique militaire dirigeante qui avait succédé à Duvalier.

Ce n’était pas tant les convulsions au sommet du pouvoir qui avaient de l’importance à cet égard. Les masses furent parfaitement indifférentes à la comédie du général Namphy cédant au mois de janvier la présidence de la République au civil Leslie Manigat ; comme elles restèrent indifférentes lorsque, au mois de juin, Namphy renversa Manigat. Mais, pendant qu’au sommet, des cliques militaires rivales se déchiraient en sourdine pour le contrôle du pouvoir, devant un parterre de politiciens civils qui, tantôt se lamentaient, tantôt offraient leurs services, en bas, la répression s’organisait, se généralisait. La nuit venue, des groupes de militaires, en uniforme ou en civil, semaient la terreur dans les quartiers populaires. Des commandants de casernes recrutaient dans le lumpen ou parmi les ex-macoutes, des « attachés militaires », parfois de vulgaires mouchards, parfois armés, munis de laissez-passer officiels, dont ils se servaient aussi bien pour assassiner ceux qui leur étaient désignés par les officiers que pour se livrer à des vols, à des cambriolages, à des viols, au gangstérisme pur et simple. Les chefs de file de l’extrême-droite macoutiste organisaient et armaient ouvertement leur milice politique, avec la complicité des précédents. Des radios qui gardaient un ton libre étaient assaillies. Et dans les campagnes, dans les régions dominées par les « grandons » (sorte de seigneurs terriens), leurs hommes de main bastonnaient, terrorisaient, assassinaient avec la collaboration ouverte des autorités locales. Les uns et les autres cherchaient à terroriser la population en général, et à briser, à démoraliser cette génération de militants qui a surgi dans la lutte pour le renversement de Duvalier et à liquider les différentes formes d’organisations qu’ils continuaient à animer.

Tout cela créait un climat de crainte, où les bouches commençaient à se fermer et l’intérêt et les discussions politiques - seul « acquis » depuis la chute de Duvalier, car sur le plan matériel, le sort des classes pauvres n’a jamais cessé de se dégrader - à s’estomper.

Le carnage de Saint-Jean-Bosco, église du prêtre Aristide, chef de file de la « Ti Léglise » - cette « petite église » qui reste jusqu’à présent le principal courant politico-religieux dans lequel se reconnaissent les plus pauvres ainsi qu’une bonne partie de la jeunesse démocratique - a été l’acte de trop dans une longue suite d’actes odieux.

Ce jour-là, le dimanche 11 septembre, une centaine d’individus armés ont fait irruption dans l’église en tuant, au hasard et de manière particulièrement barbare, une vingtaine de personnes et en blessant plusieurs dizaines d’autres. Comble de cynisme, certains membres du commando se sont pavanés à la télévision, se revendiquant de leur crime ; avec l’assentiment non déguisé de Namphy.

Le coup d’etat du 17 septembre

Au lieu de terroriser, Saint-Jean-Bosco a soulevé la colère. Pas seulement dans la population en général mais, plus encore, parmi les soldats eux-mêmes, dont plusieurs avaient des parents ou amis parmi les victimes et qui devaient, de surcroît, supporter d’être considérés au moins comme des complices. (Saint-Jean- Bosco est à quelques pas d’une caserne et pourtant, l’armée n’a pas bougé).

Le général Prosper Avril, chef de la Garde présidentielle, organisateur déjà de la succession de Duvalier et du coup d’État en faveur de Namphy, en a profité pour s’emparer du pouvoir, cette fois pour son propre compte. Il se débarrassa par la même occasion de Namphy, devenu décidément trop compromettant.

Ex-dignitaire du duvaliérisme - comme d’ailleurs tous les officiers généraux - Prosper Avril passe aussi pour l’homme des Américains. Washington a, en tout cas, accueilli avec une sympathie certaine le coup d’État, malgré les « débordements » dont il paraissait s’accompagner.

Le coup d’État s’est en effet accompagné d’une effervescence parmi les sous-officiers et les soldats de l’armée, méprisés par leurs officiers, mal payés, choqués par Saint-Jean-Bosco.

Des hommes de Prosper Avril travaillaient déjà les sous-officiers et les soldats de la Garde présidentielle en vue d’un coup d’État, lorsque Namphy, menaçant d’arrêter et d’exécuter plusieurs dizaines de soldats de la Garde, les a poussés à se soulever contre lui. C’est tout naturellement que le sergent Heubreux, le protégé d’Avril devenu porte-parole de la « base de l’armée », lui offrit le pouvoir.

Mais Prosper Avril eut l’intelligence politique de présenter le 17 septembre comme la révolte de la « base saine de l’armée » - certains de ses sous-fifres parlaient même de la « révolution du 17 septembre » - un événement comparable en tout cas à février 86 quand le mouvement populaire a chassé Duvalier. Et de se présenter comme l’homme qui a reçu des mains des soldats un pouvoir qu’il n’avait nullement convoité. Pour preuve, il n’a cessé d’associer le sergent Heubreux, installé lui aussi au Palais présidentiel, à chacune de ses apparitions publiques.

C’était bien la preuve que ses intentions étaient démocratiques ! C’était bien la preuve que ce n’était pas un coup d’État quelconque de plus, de la part de l’un quelconque de cette demi-douzaine de généraux ou de colonels, entre lesquels se partageait l’armée et qui géraient leur caserne comme autant de fiefs. Et comme Prosper Avril en a profité pour relever - ou pour faire « déchouker » par leurs propres soldats - quelques-uns de ces barons de fiefs militaires qui se trouvaient être en même temps ses rivaux , c’était bien la preuve que l’armée n’était plus la même ! Non, ce n’était plus l’armée qui protégeait voire suscitait les groupes d’assassins d’extrême-droite ! Débarrassée de quelques- uns de ses généraux à la réputation la plus sanguinaire, touchée par la grâce démocratique du « mouvement des « ti-soldats », elle était devenue enfin une armée démacoutisée, à laquelle la population pouvait désormais confier la responsabilité de la longue marche vers la démocratie...

Les leaders politiques ont sauté sur l’occasion pour offrir à leur tour leur caution ...et leurs services. Certains, par réflexe congénital. Le Parti Unifié des Communistes Haïtiens (PUCH), lui, pour montrer, une fois de plus, son sens des responsabilités (le PUCH s’est déjà illustré, trois mois avant, lors du coup d’État de Namphy contre Manigat, en « prenant acte » solennellement des promesses du général-dictateur précédent à « respecter les acquis de février 1986 » ). Prosper Avril a distribué quelques postes dans les ministères aux différents partis. Au PUCH, il n’a rien donné, hormis une poignée de mains à son chef Théodor. Mais ce fut devant les photographes et lors d’une réception officielle. Du coup le PUCH, écarté de ce type « d’honneur » depuis toujours, a salué l’événement historique comme il se devait.

Et même une organisation comme le KID, qui se présente comme une organisation radicale de masse, et qui a une certaine influence sur une fraction des militants des comités et des associations locales, s’est dépêchée d’envoyer son représentant le plus connu, Evans Paul, faire ses dévotions à Prosper Avril. Mais bien entendu, ce n’est pas devant le général blanchi dans le sérail du duvaliérisme que ledit représentant s’est incliné, mais devant l’homme qui avait la confiance des « ti-soldats ». Il s’est incliné en tous les cas assez bas, pour annuler même une manifestation annoncée pour « soutenir les soldats du 17 septembre », lorsque le ministère de l’Intérieur et de la Défense lui signifia que cela ferait désordre.

Ce jeu, si payant auprès de la caste politique, et même dans une large mesure, auprès de la population qui voyait effectivement avec sympathie le mouvement des « ti-soldats », et qui avait des illusions dans les « changements » du 17 septembre, n’était pas sans risque pour Prosper Avril et pour l’état-major.(D’ailleurs il s’en trouvera dans les porte-parole de la bourgeoisie pour le lui reprocher. Car les « ti-soldats » étaient réellement mécontents. Et une partie d’entre eux étaient réellement entrés en ébullition.

Arrêter quelques-uns de ses officiers, même avec l’autorisation, voire sur l’ordre de l’état-major, cela donne des idées. Des bonnes comme des mauvaises. Les bonnes, c’était de ne pas se limiter à la liste quasi officielle des officiers que l’on était autorisé à « déchouker ». Les mauvaises, c’était de se croire plus puissant qu’on n’était. Mais dans le cadre d’un mouvement assez étroitement canalisé par l’état-major, via les « bons » officiers - ceux de la faction Avril - et les sergents ; dans le cadre d’un mouvement que l’état-major a su utiliser également pour encadrer et freiner les soubresauts de la population civile, se développa un autre mouvement.

Dans nombre de casernes ou postes militaires, les soldats se mirent à discuter, à se réunir. Pour revendiquer une augmentation de leur solde misérable, ici. Pour proclamer qu’ils ont droit à un certain respect de la part de leurs officiers-là. Ailleurs, pour manifester leur volonté de ne plus être utilisés pour des tâches de basse police contre la population et pour prendre position pour la démocratisation.

C’est apparemment avec l’accord, au moins tacite, de l’état-major que, les premiers jours qui suivirent le 17 septembre, des soldats sont partis à la chasse de certains « attachés militaires » ou des infâmes petites crapules qui ont participé à la tuerie de Saint-Jean-Bosco. Ces crapules méritaient certainement la balle dans la tête, ou le coup de couteau lorsque les soldats ont été devancés par une population qui gardait encore l’horreur de Saint-Jean-Bosco à l’esprit. Mais c’étaient, aussi, des boucs émissaires qui devaient expier non pas tant pour leurs propres crimes, mais pour empêcher la population de chercher, derrière eux, au-dessus d’eux, de bien plus grandes crapules et de bien plus responsables. La « chasse aux macoutes », tant qu’elle restait dans les limites autorisées, était un exutoire pour l’indignation de toute la population.

Mais pris par l’élan, il y eut des soldats pour s’attaquer, sans autorisation, aux villas ou à la vie de dignitaires macoutes dont le déchoukage n’a nullement été prévu par les officiers d’état-major, souvent leurs amis. Là où le déchoukage prit une allure populaire, il s’est trouvé des soldats pour se mettre du côté de la population, en s’opposant parfois ouvertement à leurs officiers.

Et crime des crimes, il s’est trouvé des soldats pour participer aux quelques amorces d’occupation de terres qui faisaient pousser des hauts cris avec unanimité à toutes les fractions de la bourgeoisie et à leurs plumitifs, même libéraux, au nom du caractère sacré de la propriété privée (alors même que les plus spectaculaires de ces occupations de terres visaient des terres laissées inutilisées par leurs propriétaires qui en possédaient d’autres et d’immenses ; et alors que les occupants étaient des pauvres, sans logis, qui occupaient juste la parcelle nécessaire pour y construire une case.)

Ce mouvement-là des soldats, ni Prosper Avril, ni l’état-major n’avaient l’intention de le tolérer.

Moins encore qu’ils n’avaient l’intention de tolérer les « débordements » du déchoukage civil.

Le mouvement de dechoukage

Dans bien des villes ou des bourgs du pays, c’est le commandement local qui prit l’initiative de mettre à la porte tel maire, tel chef de service de l’administration, tel juge, percepteur, greffier, directeur d’équipement ou d’école, sans même s’occuper de ce que voulait la population. C’était souvent joindre l’utile à l’agréable. Ces postes représentent en général des fromages, dont les bénéficiaires peuvent piller la caisse et plus encore, piller la population. « Déchouker » d’en haut, c’était parfois pour le nouveau commandant de la garnison locale, mettre à la porte les protégés ou les relations d’affaires du commandant précédent afin de faire place nette pour les siens. La faction victorieuse de l’armée se débarrassait d’une partie de la clientèle civile des vaincus. Et c’était, là encore, redorer le blason de l’armée, que de montrer qu’elle était le principal artisan du départ d’un certain nombre de responsables corrompus.

Mais dans un grand nombre de villes ou de bourgs, la population, encouragée par le mouvement des « ti-soldats » - ou par les idées qu’elle s’en faisait - a pris les devants pour chasser quelques-uns de ces magistrats ou fonctionnaires, corrompus, dont elle était la principale victime. Et là où les quartiers pauvres s’ébranlèrent, la population ne se contenta pas de chasser le voleur, elle tenta de « récupérer » ce qu’il avait volé. L’état-major choisit dans la plupart des cas d’utiliser les « ti-soldats » et leur crédit, pour encadrer et canaliser le mouvement, quitte - quand on ne pouvait l’éviter - à tolérer certains déchoukages non prévus, mais en se réservant le droit de nommer les nouveaux responsables et en n’entérinant les choix de la population que là où ils s’exprimaient violemment, mais le plus souvent en faisant approuver par celle-ci des choix faits par d’autres.

Dans le cadre de ce mouvement de « déchoukage » d’en haut, aux antipodes de cette explosion populaire, pleine d’illusions sans doute, mais partie d’en bas, que fut le déchoukage de février 1986, commençaient cependant à se développer les germes d’un nouveau mouvement de masse.

Tout cela, ce n’était pas la révolution, sûrement pas : malgré l’effervescence dans l’armée, qui ouvrait des possibilités mais qui occultait, aussi, le reste. La mobilisation des classes pauvres était même nettement inférieure à ce qu’elle fut lorsqu’elle chassa Duvalier.

Mais le climat dans le pays avait changé. Sortant de la crainte ou simplement de l’observation désabusée de l’évolution des choses là-haut, du côté de ceux qui gouvernent, les premiers contingents des classes pauvres commençaient à intervenir, souvent en restant dans les limites du mouvement du déchoukage tel qu’il était, mais parfois en le rendant plus radical et même, en osant timidement avancer leurs propres revendications. Ici, des paysans pour contester le droit de propriétaires terriens ou de l’État à leur reprendre la terre qu’ils travaillaient. Là, des sans-logis des quartiers pauvres qui occupaient des terres. Quelques grèves sporadiques éclatèrent dans la zone industrielle de Port-au-Prince.

Une petite fraction seulement des classes pauvres commençait à s’ébranler et, d’ailleurs, plus souvent dans les bourgs de province ou dans les campagnes qu’à Port-au-Prince.

Mais il y avait, et il y a toujours, une place pour une politique révolutionnaire.

En direction des soldats eux-mêmes, pour tenter de renforcer leur défiance envers leurs officiers et les amener à se donner des formes d’organisation exprimant cette défiance et susceptibles de permettre aux soldats de se défendre contre l’état-major. Une politique visant surtout à les amener à chercher leurs alliés du côté du prolétariat, du côté des paysans pauvres.

Il y avait et il y a aussi une politique révolutionnaire en direction des masses mises en mouvement pour le déchoukage, opposant le « déchoukage » d’en bas, sous le contrôle des masses en lutte, à sa caricature d’en haut. Une politique visant à élargir le mouvement de « déchoukage » d’en bas ; à le rendre plus radical dans ses méthodes, plus jacobin ; à le rendre hostile à l’égard de Prosper Avril et de ses manoeuvres politiques, méfiant à l’égard du « mythe du 17 septembre » ; à faire en sorte que le mouvement devienne indépendant de l’armée et de ses choix politique, tout en cherchant à attirer les soldats du rang. Une politique visant à amener les masses mobilisées à ne pas se contenter de chasser les magistrats et les fonctionnaires corrompus, laissant le nouveau régime en nommer d’autres - qui seront inévitablement aussi corrompus - mais à les élire elles-mêmes en se donnant les moyens de les contrôler par la suite.

Dans ce mouvement de déchoukage qui draine, même là où il vient d’en bas, toutes sortes de catégories aux intérêts parfois différents voire opposés, cette politique révolutionnaire doit oeuvrer à ce que les prolétaires et les classes pauvres interviennent, à leur façon, avec leurs propres méthodes, en affirmant leurs revendications et leurs perspectives de classe. Et cette politique doit également préparer le prolétariat et les classes pauvres, moralement et matériellement, à affronter avec succès la violence des classes privilégiées que cela ne manquera pas d’entraîner.

La contre-offensive de prosper avril

Le retour de manivelle ne s’est pas fait longtemps attendre. Un mois à peine après le coup d’État du 17 septembre, généreusement attribué par Prosper Avril aux « ti-soldats », le 15 octobre, une prétendue « tentative de coup d’État » inventée de toutes pièces, a servi de prétexte au régime pour arrêter un sergent et plusieurs soldats de la Garde présidentielle. Pour faire bonne mesure, on arrêta un ex-dignitaire du macoutisme, afin d’accréditer la thèse d’une tentative de retour du macoutisme, avec la complicité de soldats crédules ou vénaux. D’autres arrestations suivirent, à la caserne Déssaline, au sinistre Fort Dimanche, prison et lieu de torture, dont les soldats ont voulu déchouker le commandant.

Par ailleurs, l’armée intervint dans certaines villes de province, pour « rechouker » certains notables déchoukés par la vague populaire. A Port-au-Prince même, une manifestation de solidarité avec les soldats arrêtés a été brutalement réprimée par l’armée. Et les enlèvements et les assassinats recommencèrent, comme l’enlèvement et l’assassinat, aux portes mêmes de la capitale, d’un jeune avocat spécialisé dans la défense de paysans.

Voilà où en sont les choses au moment où nous écrivons. Mais en contrepoint de cette manifestation visible de la volonté de Prosper Avril à remettre d’abord l’ordre dans les casernes pour pouvoir se servir des troupes contre la population, il y a des indices d’une exaspération croissante dans ces classes exploitées, parmi ces ouvriers des villes ou des campagnes, ces chômeurs ou « jobeurs », ces petits paysans, dont le sort ne cesse de s’aggraver. Pas tant à cause des spasmes politiques, mais à cause de la montée des prix, de la difficulté croissante à trouver du travail ou à garder celui que l’on a. A cause du caractère de plus en plus ouvertement parasitaire de toute l’administration, de tout l’État, dont les dignitaires cherchent exclusivement à s’enrichir et au plus vite, en empochant impôts et taxes, mais en laissant tout se dégrader. A cause, aussi, de la rapacité et du mépris des classes riches, tout simplement.

Aucune bataille décisive n’a encore eu lieu en Haïti, mais seulement des escarmouches, bien qu’elles fussent sanglantes et violentes comme l’est la vie quotidienne des pauvres elle-même. La situation peut d’ailleurs se « stabiliser » dans cette sorte d’instabilité marquée par des affrontements, par des soubresauts ; comme elle est « stabilisée » par exemple dans la République Dominicaine voisine. La question sera alors de savoir si les classes pauvres, et le prolétariat en particulier, sauront mettre à profit cette situation, certainement plus favorable qu’un retour à la dictature à la Duvalier.



Mais sur cette question comme sur celle des tâches dans l’immédiat, nous laissons la parole à nos camarades de l’Organisation des Travailleurs Révolutionnaires(UCI), telle qu’ils expriment leur politique dans le numéro 18 de leur publication, La Voix des Travailleurs.



« La relative facilité avec laquelle la direction de l’armée est parvenue, jusqu’à présent, à arrêter, transférer, réformer les « fortes têtes » dans les casernes, montre que l’offensive de l’état-major a trouvé les « ti-soldats » désarmés, matériellement mais surtout, politiquement. On leur a tellement répété que le 17 septembre, c’était eux ; et qu’ils étaient les plus forts, qu’ils n’ont pas vraiment cherché à se donner les moyens de l’être réellement, en s’organisant entre eux, indépendamment des officiers, même de ceux qui se revendiquaient du 17 septembre, et en cherchant des alliés du côté de la population pauvre. Et toutes les forces politiques qui ont soutenu Prosper Avril, fût-ce en prétendant qu’elles le faisaient parce qu’en réalité, c’étaient les « ti-soldats » qui commandaient, ont contribué à donner des illusions aux « ti-soldats », c’est-à-dire, à les désarmer devant les mauvais coups prévisibles de l’état-major et de la hiérarchie.

Ce n’est cependant pas encore fini. Les « ti-soldats » sont loin d’être rentrés dans le rang. Personne ne peut préjuger de leur énergie et de leur capacité de réaction.(L’affaire de l’Hôpital militaire (1) montre qu’ils en ont) Et un certain nombre de « ti-soldats » ont sans doute appris des événements. En outre, un nouveau soubresaut, venu d’autres couches de la population, peut encourager ceux d’entre eux qui, aujourd’hui, se décourageraient.

Aussi, tous ceux qui militent dans le camp des classes pauvres, doivent chercher à aider les « ti-soldats ». Et les aider, c’est avant tout leur ouvrir des perspectives politiques, c’est leur montrer comment s’organiser. Pas en les flattant. Pas en les prenant pour les seuls sauveurs possibles de la société. Pas en encourageant la tendance de bien des « ti-soldats », même déterminés, à se prendre pour supérieurs aux pauvres en civil. Mais en leur disant la vérité. Sur les forces et les faiblesses de leur mouvement. Sur la nécessité de perdre leurs illusions dans l’unité de l’armée ou en la possibilité de créer une « armée démocratique », simplement en remplaçant les officiers pourris par des officiers « patriotes ». Sur la nécessité de s’organiser, indépendamment de l’état-major et de la hiérarchie, entre « ti-soldats », secrètement lorsque les circonstances et la répression ne permettent pas de faire autrement. Et de s’organiser, non seulement à l’intérieur d’une caserne, mais d’une caserne à l’autre. Quelques « ti-soldats » décidés peuvent retourner contre l’état-major sa politique actuelle de transferts, et de créer, grâce au brassage des effectifs, des liens entre unités qui n’en avaient pas auparavant.

Mais une politique conforme aux intérêts des classes pauvres, ne consiste pas seulement à détacher les « ti-soldats » de leurs officiers. C’est aussi les attirer dans le camp des classes pauvres. C’est leur montrer que l’avenir du pays, et donc, leur propre avenir, ne pourra pas se décider dans un sens favorable aux classes pauvres, dans des luttes circonscrites aux seules casernes et postes militaires, avec leurs 8 000 hommes, tout compris. Il y a dans ce pays 6 millions d’habitants, dont les neuf dixièmes vivent dans une misère insupportable, parce que tout le pays, toutes ses terres, toutes ses richesses, toutes ses usines, toutes ses banques, tous ses grands commerces, sont entre les mains de quelques milliers de gros zotobrés (gros propriétaires), de grandons, de riches, dont certains gagnent en une minute plus qu’un pauvre ne gagne en travaillant toute sa vie.

Dans la lutte des classes pauvres contre les classes riches, qui se manifeste encore sous une forme embryonnaire, par des grèves, par des affrontements dans les campagnes au sujet de la terre, par le pillage de riches villas déchoukées, par des occupations de propriétés privées, il faut entraîner les « ti-soldats » du côté des classes pauvres, lier les uns aux autres.

Organiser le proletariat

Aujourd’hui, ce sont les « ti-soldats » qui sont en effervescence. Demain, ce seront d’autres catégories appartenant, directement ou indirectement, aux classes exploitées. La lutte des classes est alimentée par la misère, par la rapacité des classes riches, par la férocité de leurs hommes de main. Elle ne s’arrêtera pas.

Il est inutile de tenter de deviner, quelle nouvelle manifestation du cynisme des Mews, des Poitevins ; quelle nouvelle provocation ; quel nouveau Jean Rabel (2) ou Saint-Jean-Bosco mettra demain le feu aux poudres. Il faut que les classes pauvres soient le plus préparées possible aux affrontements à venir.

Il faut surtout que le prolétariat urbain, celui des principales villes et surtout, celui de Port-au- Prince, soit préparé, apte à intervenir dans les affrontements de classe dont la situation est grosse.

Les deux principaux parcs industriels de Port-au-Prince représentent, à eux seuls, quelque quarante mille travailleurs, réunis ensemble, jour après jour, par les nécessités même de l’exploitation capitaliste, liés par le même sort, par les mêmes salaires misérables, par la même insécurité pour leur emploi, par les mêmes revendications communes qui en découlent. C’est une force considérable. Elle pourrait peser sur le patronat, dans les luttes spécifiques que les travailleurs ont à mener pour défendre leur droit aux travail, à un salaire et à des conditions de vie correctes. Mais elle pourrait peser d’un poids déterminant, aussi, sur la vie politique, car la classe des prolétaires est en premier chef concernée par la dictature, l’absence des libertés etc.

Les patrons des entreprises des parcs sont, pour l’instant, bien plus conscients de l’importance potentielle de cette force que les travailleurs eux-mêmes. C’est pour cette raison que les patrons s’opposent si durement à toutes les formes d’organisation dans chaque entreprise, et à plus forte raison, d’une entreprise à l’autre. C’est pour cette raison qu’ils renouvellent sans cesse leur personnel, bien que le procédé ait par ailleurs un certain nombre d’inconvénients pour eux . Mais du même coup, ils multiplient le nombre de femmes et d’hommes qui travaillent, ont travaillé ou vont travailler dans la zone industrielle ; ils renforcent, de fait, les liens entre les travailleurs de la zone industrielle et les quartiers pauvres.

La principale faiblesse des travailleurs du parc, c’est l’absence d’organisation. Mais il est possible d’y remédier et vite. Cela demande de l’effort, de l’esprit de sacrifice, de la part des travailleurs comme de la part de tous les militants qui combattent à leurs côtés. Mais c’est la tâche principale du moment. Le parc industriel transformé en forteresse ouvrière, c’est tout le prolétariat urbain de Port-au-Prince et, au-delà, toutes les classes pauvres qui trouveraient des leaders naturels ; une véritable armée, concentrée, située à quelques pas des centres du pouvoir, des centres de l’administration et des affaires et capable de faire face aux forces des possédants.

C’est l’intervention active, consciente et organisée du prolétariat urbain, qui pourrait changer vraiment le rapport de forces dans ce pays. Elle donnera courage à ces ouvriers agricoles, à ces paysans sans terre qui regardent avec envie vers les concentrations de bonnes terres entre les mains de grands propriétaires, mais qui ne se sentent pas assez forts, dispersés et sous surveillance militaire qu’ils sont, pour se lancer dans la lutte. Elle montrera aux paysans pauvres, en lutte contre les grandons et leurs sbires, qu’ils ont des alliés puissants dans les villes. C’est alors seulement que la situation pourrait sortir des convulsions impuissantes actuelles, pour se transformer en un combat décisif, engagé par les classes pauvres pour le pouvoir et pour le contrôle de l’économie de ce pays. « 

L’éditorial de La Voix des Travailleurs, après avoir commenté les signes d’une montée de l’exaspération dans les classes pauvres, conclut :

« En cherchant même seulement à améliorer un peu leurs conditions d’existence insupportables, les classes pauvres se heurtent inévitablement et se heurteront de plus en plus, à la propriété privée des riches. Il faut qu’elles aillent jusqu’au bout. Rien ne pourra être changé dans ce pays, pas même dans le domaine des libertés et des droits démocratiques, pas même dans le domaine de la corruption, sans se débarrasser du fumier sur lequel tout cela pousse, sans mettre fin radicalement à la mainmise d’une petite caste de capitalistes de la terre, de l’industrie, du commerce et de la finance sur l’économie du pays, et sans mettre l’économie sous le contrôle des classes pauvres.

Mais ce sera une lutte dure. Une classe privilégiée qui est capable d’inspirer Jean Rabel, Saint-Jean-Bosco, et les innombrables agressions d’hommes de main contre des paysans pauvres combatifs dans les campagnes et d’ouvriers conscients dans les villes, se défendra par tous les moyens. Ses titres de propriété reposent sur la force brute. Elle se défendra par la force brute.

Alors, il faut que les classes pauvres soient prêtes à se battre. Il faut qu’elles fassent surgir de leurs rangs des femmes, des hommes, des militants capables d’organiser, de préparer le combat inévitable. Des femmes et des hommes qui se méfient des promesses et des phrases creuses sur la démacoutisation ; qui se méfient des prêches sur la « légalité » dans un pays où la seule loi est la loi du plus fort ou sur la non-violence dans un pays où les classes riches ont bâti leur fortune sur la violence la plus sauvage.

Et il faut que naisse dans ce pays un véritable parti révolutionnaire des prolétaires, qui soit capable de regrouper ces femmes, ces hommes, ces militants. Un parti qui ne craigne pas la révolte des classes pauvres, mais au contraire, qui la prépare, qui l’organise, et qui propose la politique qui permette aux classes pauvres d’aller jusqu’au bout de leur révolte, jusqu’à la révolution « total capital ». Car c’est de cette révolte-là que dépend l’avenir non seulement d’Haïti, mais peut-être de toute cette région du monde dont les classes pauvres subissent une exploitation et une oppression particulièrement odieuse, mais qui représentent, aussi, une force capable de bouleverser le monde.



(1) Des soldats affectés à l’Hôpital militaire se sont mis en grève à l’annonce de la révocation de certains de leurs camarades. L’état-major a reculé et annulé les révocations.

(2) Les Mews : une des plus grandes familles bourgeoises autochtones, propriétaire de plusieurs grandes entreprises et de terres.

Poitevins : un des principaux « grandons » de la région de Jean Rabel, qui a envoyé ses hommes de main massacrer plusieurs centaines de paysans qui s’étaient permis de créer une association et qui s’est vanté à la télévision d’avoir « tué des centaines de communistes » .