Site

Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 90, sept. 2005 Haïti - Les classes populaires entre misère et insécurité

LDC n° 90, sept. 2005
Haïti - Les classes populaires entre misère et insécurité


Depuis un an et demi, depuis le renversement d’Aristide le 29 février 2004 et son départ forcé vers le Centrafrique puis vers l’Afrique du Sud, Haïti vit sous un gouvernement dit de transition, mis en place par les dirigeants américains de connivence avec leurs homologues français et canadiens. Malgré la présence d’une armée d’occupation sous l’égide de l’ONU, la MINUSTAH, une partie importante de la capitale, Port-au-Prince, reste sous le contrôle des « chimères », des milices qui se revendiquent d’Aristide et qui, au temps où ce dernier était à la présidence, émargeaient aux caisses de l’État.

Les chimères ont fait leurs bases de certains quartiers populaires comme Bel-Air ou Bas-Delmas ou encore de l’immense bidonville de Cité Soleil qu’ils ont pris sous leur contrôle depuis longtemps, avant même l’exil d’Aristide. C’est à partir de ces bases qu’ils interviennent au niveau de toute la capitale.

À la fin du mois de septembre 2004, en prélude à l’anniversaire du coup d’État qui avait renversé Aristide en 1991, les porte-parole des chimères avaient annoncé une mobilisation baptisée « opération Bagdad » pour exiger le retour d’Aristide.

Cette mobilisation s’est transformée en une véritable guerre contre les habitants des quartiers pauvres, les petits marchands du bas de la ville considéré comme le poumon des activités à Port-au-Prince, contre les milliers de pauvres qui vivent de la débrouillardise dans cette zone devenue la chasse gardée des chimères, appelés « combattants de la démocratie » par Haïti Progrès, un hebdomadaire pro-aristidien. Ces bandits rançonnaient deux à trois fois par jour les petits marchands, tiraient à hauteur d’homme sur la foule composée essentiellement de pauvres. Fusillades, rançons, viols, etc., tel est le lot de ces habitants de quartiers populaires où Aristide bénéficie encore d’une certaine popularité. Ce sont pourtant eux les principales victimes de « l’opération Bagdad ».

Les agissements des partisans d’Aristide sont circonscrits à Port-au-Prince. Ils sont lourds de conséquences pour les classes laborieuses de la capitale. Pour ceux qui ont un emploi plus ou moins stable dans l’une ou l’autre des entreprises de la zone industrielle, se rendre au travail c’est affronter chaque jour la menace de se faire agresser ou de tomber victimes de balles perdues. Des ouvrières qui quittent leur quartier tôt pour démarrer le travail à 6h ont été dépouillées avant d’être violées. La peur, l’inquiétude, le stress qui s’emparent des travailleurs vivant dans ces quartiers en proie à la violence les habitent jusqu’à leur lieu de travail dans la zone industrielle, qui a été l’objet de deux attaques qui ont fait plusieurs blessés graves parmi les ouvriers. Tout cela s’ajoute, faut-il le rappeler, à l’exploitation elle-même pour un salaire à peine supérieur à l’équivalent d’un euro par jour.

Certains travailleurs ont fini par être contraints d’abandonner leur travail pour se réfugier à la campagne avec leurs enfants en vue d’échapper à la terreur.

Une autre vaste catégorie des classes populaires de la ville est constituée de petites marchandes qui, au coin des rues ou sur les marchés, assurent l’approvisionnement des quartiers pauvres. Elles subissent en permanence les « chimères ». Rackettées, dépouillées des quelques sous qu’elles viennent de gagner, elles sont aux premières loges également pour subir les « paniques » volontairement suscitées par des bandes armées qui tirent à l’aveuglette pour provoquer des mouvements de fuite éperdue. Les plus petites de ces marchandes sont souvent les compagnes de travailleurs ou anciennes ouvrières elles-mêmes. Perturber leur activité, c’est les priver des quelques gourdes que rapporte la vente de quelques produits de première nécessité ou de quelques assiettées de nourriture, préparées à la maison ou dans la rue même, vendues à d’autres pauvres. C’est en priver, aussi, ceux qui gagnent leur vie dans les marges de cette activité commerciale élémentaire : débardeurs, portefaix, etc. Mais c’est aussi aggraver le sort de tous les habitants d’un quartier pauvre en les privant d’approvisionnement. Cela s’ajoute à la flambée des prix de produits de première nécessité, du carburant et du loyer, à l’obligation de déménager vers un autre quartier moins exposé aux violences pour aller s’entasser à 10, jusqu’à 20, dans une petite pièce, etc. Aux nombreuses victimes par balles viennent s’ajouter celles -particulièrement les enfants- qui ne résistent pas à la faim, à la malnutrition.

Au cours des six derniers mois, l’insécurité s’est amplifiée et a pris entre autres une forme particulière : les enlèvements contre rançon. Environ une vingtaine de personnes étaient enlevées par jour et les ravisseurs exigeaient de fortes sommes pour libérer ces victimes. La quasi-totalité des femmes qui se trouvaient dans cette situation étaient violées par plusieurs bandits, parfois aux pénis traficotés. Plusieurs d’entre elles se sont suicidées après leur libération.

La panique est telle qu’elle atteint la diaspora, celles et ceux en particulier qui, travaillant aux États-Unis, comptaient rentrer pour leurs congés et qui ont été obligés d’annuler leur voyage.

Ce climat de violence enclenché et entretenu par les chimères facilite les activités des gangs de criminels, certains d’entre eux expulsés des États-Unis et qui profitent de la situation de quasi-guerre civile de la capitale pour poursuivre leurs trafics de drogue en toute quiétude. Il a donné des ailes même à des petits caïds qui imitent les gros et procèdent à des enlèvements dans les quartiers pauvres, quitte à réduire le montant de la rançon réclamée.

Depuis environ un mois, suite à la liquidation de quelques chefs chimères, les commentateurs parlent d’une nette baisse de l’insécurité, mais ce n’est pas l’avis des habitants des quartiers pauvres occupés par les bandits armés.

Les deux articles qui suivent sont extraits du N°154 de La Voix des Travailleurs, mensuel édité par l’Organisation des Travailleurs Révolutionnaires d’Haïti, daté du 30 août 2005. Ils sont consacrés, l’un, à la situation d’insécurité, l’autre, à la préparation des premières élections après la chute d’Aristide, grande préoccupation du gouvernement de transition en Haïti et, surtout, des grandes puissances tutélaires, représentées par la MINUSTAH.

15 septembre 2005



Malgré la propagande gouvernementale sur la sécurité, il n’y a pas de répit pour les quartiers pauvres

Jusqu’au milieu du mois de juillet 2005, les cas de kidnapping, les actes de grand banditisme préoccupaient tout le monde. Pas un jour ne passe sans qu’on entende parler de 5 ou 6 personnes kidnappées, de plusieurs individus blessés par balles ou à l´arme blanche, ou sans qu’on rencontre gisant dans leur sang les corps inertes de plusieurs personnes dans les rues de la capitale, le plus souvent à proximité des quartiers dits de non-droit.

Port-au-Prince était comme une ville fantôme. Les principales rues commerciales, le bas de la ville étaient quasiment désertés par la population qui voulait échapper aux rançons, viols, et agressions des chimères, des gangs armés ou tirs des policiers de la Police nationale d’Haïti (PNH) qui montaient la garde devant certaines rues qui sont les entrées de ces quartiers à risque. Les habitants ont été obligés de quitter ces endroits en emportant avec eux quelques habits. Leurs maisons, une fois vides, sont dévalisées par des voyous qui avaient le plein contrôle de la zone et qui dictaient leur loi au reste de la population. Si ce n’était pas la présence des gens qui n’ont pas d’autre choix, d’autre possibilité que d’y rester, ces lieux seraient complètement abandonnés.

Des quartiers comme Canapé-Vert, Turgeau, Bourdon, Pacot, haut Delmas, etc., qui ne sont pas sous le contrôle des bandits étaient aussi très peu fréquentés dès six heures du soir.

À l’approche des prochaines compétitions électorales prévues pour la fin de cette année, l’insécurité a un peu baissé à Port-au-Prince. Les représentants de laMINUSTAH, de la police nationale s’envoient des fleurs et se disent déterminés à traquer les bandits qui sèment le deuil et la désolation dans les familles. En effet, depuis le début du mois d’août, les rapts d’individus dans la zone métropolitaine ont baissé, les tirs nourris d’armes automatiques en plein milieu de la capitale sont devenus rares, les petits marchands du bas de la ville recommencent leurs activités progressivement.

Dans le même temps, la police et la MINUSTAH ont annoncé avoir eu quelques succès contre les bandits. Certains ont été tués, d’autres sont faits prisonniers, de nombreux autres sont en cavale et cherchent de nouvelles caches. Des patrouilles policières sont plus visibles dans la rue.

Timidement, les petits commerçants, les consommateurs commencent à revenir au marché qui fonctionnait au ralenti. À certaines heures de la journée, c’est l’embouteillage sur la grand-rue. Il y a une petite reprise des activités commerciales au centre-ville.

Mais si les gros commerçants, les bourgeois, une partie de la petite bourgeoisie, réputés pour être fortunés peuvent se réjouir de ce nouveau climat d’amélioration de la sécurité, les masses pauvres qui croupissent dans les bidonvilles comme Cité Soleil, Sartre, Frères Simons, entrée Cité Militaire, etc., ne peuvent pas en dire autant. Ces derniers continuent d’être les cibles des assassins. Leurs appels en direction de la police ne sont pas entendus. Non plus, les crimes, les viols, les assassinats, les vols survenus dans ces quartiers dits pourris ne sont pas connus le plus souvent du grand public car ce sont des anonymes qui sont tués, des travailleurs, des djobeurs. Ces gens sont comme livrés aux chimères et assassins qui peuvent en faire ce qu’ils veulent. La sécurisation de quelques grands axes routiers, l’action punitive contre quelques bandits visent à protéger les bourgeois. Que les pauvres crèvent dans les bidonvilles, de toute façon on en saura très peu de chose car même les journalistes ne mettent pas leurs pieds dans ces zones à haut risque.

L’attitude de la police envers ces gens dans sa soi-disant traque contre les bandits en dit long. Selon les habitants dans les quartiers pauvres, chaque intervention de la police est soldée par la mort de plusieurs innocents voire des dizaines d’innocents. Les policiers tirent à hauteur d’homme sans aucune discrimination. Ceux qui auront été littéralement assassinés ainsi seront qualifiés plus tard par la porte-parole de la police, Gessie Cameau Coicou, de « présumés bandits qui sont tués lors des échanges de tirs avec la police ».

Ce calme est apparent, la population a raison d’être sur ses gardes. En effet, on note combien sont réticents les habitants des quartiers de Bel-Air et de Solino pour retourner habiter leurs maisons. Pour eux, les bandits ne sont pas désarmés et la police peut faire une descente sur les lieux manu militari à n’importe quel moment et tirer sans hésitation à hauteur d’homme.

Les dirigeants se vantent d’avoir fait reculer l’insécurité, mais à quel prix ? Celui du massacre de centaines d’habitants dans les quartiers populaires comme à Martissant la semaine dernière. Pour le gouvernement, la bourgeoisie et les pays qui les soutiennent, ils se contenteront d’un équilibre entre un centre-ville autour des ambassades qui soit relativement calme en laissant les quartiers déshérités aux mains des bandes en armes pour qu’elles y fassent la loi. À condition qu’elles ne dépassent pas les limites géographiques fixées. Les dirigeants s’accommoderaient bien de chiens de garde à leur service, anciens chimères ou non, comme ces indicateurs de la police qui pointent les caches des chimères.

La situation sécuritaire reste toujours précaire dans les grands bidonvilles de la capitale. Les bandits chassés d’un quartier pauvre vont s’installer dans un autre ; ils sont toujours armés et représentent un danger quasi permanent pour les travailleurs, les djobeurs, les petits marchands qui ne peuvent pas habiter dans des quartiers chics de la capitale et ne peuvent pas se payer des agents de sécurité.

La population pauvre ne peut pas compter sur les forces de la police pour assurer sa sécurité contre les bandits car les policiers eux-mêmes sont une source d’insécurité.



Les comédiens

Pendant que les hausses de prix, l’insécurité et l’absence de travail rendent la vie des classes pauvres insupportable, l’excitation électorale commence à mettre en transe la classe politique. À l’approche de la date prévue pour les prochaines élections, les annonces de candidature se succèdent. Pour la présidentielle, on en est, à ce qu’il paraît, à vingt-cinq candidats déclarés.

Il y a de tout parmi les candidatures annoncées : des politiciens véreux, chacun avec un passé de trahisons et de retournements ; des militaires putschistes de promotions différentes ; un homme d’affaires féroce avec ses travailleurs ; un milliardaire américain en quête de sensations fortes, sans parler du lot habituel d’anciens dignitaires macoutes et d’hommes d’église. À égrener les noms, de Ronceray à Evans Paul, de Bazin à Gourges, de Manigat à Dany Toussaint, c’est un défilé de carnaval de cette caste politique veule, lâche devant les puissants, méprisante à l’égard des masses pauvres, incapable de changer quoi que ce soit à cette économie de prédation qui domine Haïti et qui laisse ses classes laborieuses exsangues.

À ce qu’il paraît, se préparerait même un « ticket », réunissant Mezyeux l’ex-secrétaire général de la CATH, et le général Avril, l’homme qui l’a fait torturer au temps de la dictature militaire. Le bourreau avec sa victime - il fallait y penser !

Les candidats dits indépendants auront-ils les 100000 signatures nécessaires pour pouvoir participer réellement à l’élection présidentielle ? Les candidats présentés par des partis pourront-ils justifier de 5000 adhérents inscrits ? Le cas échéant, combien d’entre eux ont les moyens d’acheter les signatures dont ils ont besoin ? Pour les autres, l’annonce de leur candidature n’est qu’une offre de vente pour marchander leur désistement, pour se vendre au plus offrant en postes de ministre ou en sinécures. Mais puisqu’on nous présente cette infâme bouillie comme de la démocratie ou quelque chose d’approchant, prenons-le pour dit : c’est le mieux que les puissances tutélaires qui se penchent sur l’avenir d’Haïti aient à nous offrir.

Il est bien normal que les travailleurs et les pauvres regardent avec indifférence cette agitation. Il n’en sortira rien de bon pour eux. Mais ces élections ne sont pas faites pour cela. Elles sont faites pour montrer que l’intervention franco-américaine pour débarquer Aristide aura été utile et que, désormais, Haïti s’achemine vers la stabilisation. Mieux : vers la démocratie.

La sinistre plaisanterie ! Les masses populaires de ce pays ont eu l’occasion de vérifier que même lorsque les élections leur ont permis de choisir un homme à qui elles avaient accordé leur confiance, leur espoir a été, par deux fois, déçu. La première fois après 1991, parce que l’homme qu’elles avaient porté au pouvoir ne les a pas préparées à faire face au coup d’État de Cédras et de ses bourreaux. La seconde fois lorsque, leur candidat réélu, il s’est transformé lui-même en bourreau de son peuple. Et ni la première, ni la deuxième fois, il n’a amélioré en rien le sort des plus pauvres.

Alors qu’attendre de ces élections dont les promoteurs du dedans et du dehors ne veulent même pas qu’elles suscitent des illusions ? Surtout pas ! Ce que la bourgeoisie haïtienne n’a jamais pardonné à Aristide, du moins à l’Aristide version 1990-91, ce n’est même pas ce qu’il a fait en faveur des pauvres, car il n’a rien fait. C’est d’avoir suscité un espoir. Et des masses qui se mettent à espérer risquent de se donner les moyens de réaliser leurs espoirs. Aristide a beau s’être comporté au pouvoir en pompier au service d’un système économique et social dominé par les Mevs, Biggio et autres Accra, les riches ne lui pardonnent pas d’avoir été pyromane, fût-ce malgré lui.

Dans les élections à venir, il n’y aura pas de place pour cela. Les partis admis à participer ont été dûment chapitrés dans des colloques ou rencontres, comme cet « atelier d’information » les réunissant tous sous l’égide de Latortue et de Valdès, représentant spécial du secrétaire général de l’ONU en Haïti et chef de la MINUSTAH.

L’association des États des Caraïbes, comme l’OEA et derrière eux, l’administration américaine ont apporté leur soutien au « processus électoral ». Peut-être y mettront-ils un peu d’argent. Et si l’administration du gouvernement de transition se révèle incapable de fournir des cartes électorales aux quelque 4 millions et demi de personnes en âge de voter, et si en particulier, une bonne partie des zones rurales seront tenues, de fait, à l’écart, les puissances tutélaires se feront une raison d’une participation électorale faible.

Les agissements des bandes de chimères peuvent cependant faire capoter, au moins dans une bonne partie de la capitale, l’organisation un tant soit peu crédible du scrutin. Ce n’est pas pour rien que la MINUSTAH qui, pendant des mois, a laissé les bandes de chimères lancer successivement « l’opération Bagdad » puis « l’opération métastase » sans pratiquement réagir, se lance depuis quelques semaines dans un activisme fébrile. Ce n’est pas pour rien non plus que ses responsables ne cachent pas qu’ils ont pris contact avec certains des chefs de bande pour essayer de les faire basculer du côté du gouvernement transitoire. Les annonces comme celle attribuée au « général Toutou », chef d’un des groupes armés du Bel-Air, qui serait prêt à se rendre « ...si l’ONU est disposée à garantir notre sécurité », sont peut-être des mensonges et procèdent de la guerre psychologique. Mais il n’est pas impossible que, aux yeux de certains chefs chimères, même avec des convictions politiques lavalassiennes, l’objectif d’un retour d’Aristide au pouvoir apparaisse de plus en plus irréaliste. D’autres peuvent être simplement achetés si l’ambassade américaine est prête à y mettre le prix. Certains « lynchages de bandits », à Solino, Ti-Chéri, Bel-Air ou ailleurs, présentés par la presse comme des « réactions populaires » ressemblent fort à des agissements de chimères ayant changé de bord. Mais que les bandes de voyous agissent avec la prétention de ramener Aristide ou, au contraire, pour appuyer la police, elles font la majorité de leurs victimes dans la population elle-même. Malgré les communiqués de victoire sur le recul du banditisme, la vie reste un enfer pour les habitants des quartiers populaires qui ont autant à craindre les balles des voyous des deux bords que la répression aveugle de la police et de la MINUSTAH.

Le problème du gouvernement de transition et, derrière lui, des puissances tutélaires n’est pas d’assurer la sécurité de la population des quartiers populaires. Les uns comme les autres peuvent tout à fait accepter que les bandes de voyous fassent la loi dans ces quartiers, à condition qu’elles respectent un certain modus vivendi avec les autorités et que leurs activités ne débordent pas trop au-delà de Cité Soleil, Bel Air et autres ghettos pour pauvres. Les zones de « non-droit », ce n’est pas une spécialité haïtienne : de Saint-Domingue au Brésil des favelas, bien des États dits démocratiques acceptent le règne de la pègre sur certains quartiers pauvres. Autant de travail en moins pour la police. Même si l’activisme préélectoral de la MINUSTAH et du nouveau chef de la police, formé et dressé aux États-Unis, parvenait à ramener un semblant d’ordre, les travailleurs, les chômeurs de Cité Soleil ou de Bel Air n’auront pas à s’en réjouir. Ce ne sera pas un ordre pour les protéger, eux.

Voilà pour l’aspect « sécuritaire » du problème. Mais il y a, aussi, l’aspect politique. Les puissances tutélaires préféreraient, évidemment, que Lavalas participe aux élections. Cela les rendrait plus crédibles. Les pressions sur les dirigeants lavalassiens restés au pays pour les amener à participer aux élections, ou l’attrait de la gamelle, ont déjà convaincu certains d’entre eux d’annoncer la participation de Lavalas aux élections. Mais il s’agit de personnalités de second plan, aussitôt désavouées par d’autres et surtout par ceux qui prétendent parler au nom d’Aristide.

Mais les marchandages ne sont pas finis. L’intervention remarquée de l’ambassadeur américain sortant, James Foley, en faveur d’Yvon Neptune, dernier en date des premiers ministres d’Aristide, emprisonné depuis quatorze mois, en fait sans doute partie. « Le cas Neptune est une violation des droits de l’homme », avait lancé l’ambassadeur lors de sa conférence de presse d’adieu. Et de menacer ceux qui se rendent responsables de « cette violation des droits de l’homme » de se voir interdire le visa d’entrée aux États-Unis. Un ambassadeur américain qui se soucie de la défense des droits de l’homme en Haïti ! Plus exactement des « droits » d’un homme, d’un seul, dont la responsabilité dans le massacre de La Scierie à Saint Marc est pourtant notoire. Des broutilles, a l’air de dire James Foley, à côté des services que Neptune a rendus. « Quand le pays était en proie au chaos, à l’anarchie, il n’y avait pas d’institutions, il n’y avait pas de sécurité, rien du tout, il (Neptune) a choisi de remplir son devoir patriotique, il a choisi de rester en place et d’assurer une bonne transition constitutionnelle ». Foley a été relayé par le responsable civil de la MINUSTAH, Valdès, déclarant ne pas « trouver de raisons valables pour retenir en prison aussi longtemps un Premier ministre ».

Ce soutien est trop ostensible pour ne pas faire partie de tractations dont l’objectif pourrait être de faire prendre à Neptune la responsabilité de la participation de Lavalas aux prochaines élections. Sans l’accord d’Aristide ou, qui sait, avec.

Il est évident qu’il n’est pas question pour les États-Unis de permettre à Aristide de revenir au pays en tant que « président constitutionnellement élu ». Mais à part cet interdit-là, les États-Unis ont pratiqué suffisamment Aristide et ses dignitaires pour savoir que leurs déclarations anti-américaines ne sont que des mots mais qu’en revanche, ils ont une plus grande capacité de se faire entendre des chimères qui encadrent les quartiers pauvres que la plupart des pantins qui se présentent aux élections.

Que Lavalas participe aux prochaines élections par le biais d’un dignitaire reconnu, qu’il choisisse au contraire de les boycotter ou qu’il éclate en deux, cela ne changera cependant rien du point de vue des masses pauvres. Avec ou sans Lavalas, le régime qui sortira de ces élections ne touchera en rien aux inégalités criantes de la société haïtienne. Il ne voudra pas, il ne pourra pas mettre fin à l’immense misère des classes populaires - car pour améliorer un tant soit peu le sort des pauvres, il faudra puiser dans les richesses volées par la bourgeoisie tant nationale qu’étrangère. Même pour obtenir que les capitalistes de la zone industrielle payent des salaires équivalents en pouvoir d’achat à ce qu’ils avaient été avant la chute de Duvalier -un objectif ô combien modeste pourtant !- il faudrait les y contraindre. À bien plus forte raison pour les obliger à financer les infrastructures indispensables : eau potable, routes, électricité, ramassage des fatras, des hôpitaux dignes de ce nom, en donnant par la même occasion du travail à ceux qui n’en ont pas.

La pauvreté, aggravée par le délabrement de toutes les infrastructures, devient tellement catastrophique que même ceux qui en sont les principaux responsables en viennent à parler d’un « programme d’urgence de lutte contre la pauvreté ». « Il est inconvenable qu’un individu passe trois à quatre jours sans trouver de quoi manger », s’est permis de déclarerle ministre des Affaires sociales, Franck Charles, en présence de Boulos et de Laraque et autres dirigeants de la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti et de l’ADIH qui hochaient gravement la tête. Les cyniques crapules !

Un de leurs compères, le président de la Chambre du Commerce du Sud, plus réaliste ou moins hypocrite, s’en est pris à la courte vue des siens, « membres du secteur privé des Affaires », qu’il accuse d’avoir une mentalité de boutiquiers en ne se rendant pas compte que si la pauvreté continue à s’aggraver, cela « conduira à une explosion sociale ».

Quand cela arrivera, ils ne l’auront pas volé !