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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 30, fév. 1990 Haïti

LDC n° 30, fév. 1990
Haïti

L’article ci-dessous est extrait du N° 28 (janvier 1990) de La Voix des Travailleurs , mensuel édité en Haïti par l’Organisation des Travailleurs Révolutionnaire (UCI). Ce numéro fut publié et mis en circulation avant ce 20 janvier où le général Avril proclama l’état de siège. Annoncé pour trois mois, l’état de siège a été finalement abrogé au bout d’une dizaine de jours sous la pression probablement de ces États Unis dont l’ambassadeur - apparemment pris à contre-pied - répétait peu de temps auparavant encore que le général Avril était la dernière chance de la démocratie en Haïti. La dictature au jour le jour, la répression au quotidien, ces Messieurs de l’Ambassade sont tout à fait à même de comprendre cela et tout cela ne les empêche pas de soutenir Avril : mais quelle mouche a donc piqué le général pour proclamer officiellement l’état de siège qui réduit ainsi à néant tous les efforts faits par ses amis d’Amérique pour le présenter comme l’homme du « processus de démocratisation ».

Avril s’est donc laissé convaincre de reculer sur l’état de siège. D’autant plus facilement que les dix jours lui ont suffi (ou à ses sbires de la Garde présidentielle, mais cela revient au même) pour régler un certain nombre de comptes. Non seulement plusieurs leaders de l’opposition ont été expulsés (le numéro deux du PC haïtien Max Bourjolly, mais aussi, un des leaders de la droite, de Ronceray) ou « interpelés » ; mais l’armée a fait de larges rafles dans les quartiers pauvres, arrêtant plusieurs dizaines, et peut-être, plusieurs centaines de ces militants de quartier ou d’association qui avaient été l’aile marchante du mouvement qui avait renversé à l’époque Duvalier. L’article décrit donc la situation « ordinaire », hors état de siège si l’on peut dire, le « processus de démocratisation » en Haïti, tel qu’en lui-même.

« L’État, c’est une bande d’hommes armés »

« Il est peu d’endroits dans le monde où la profonde véracité de cette expression d’Engels apparaît avec autant de netteté que dans l’Haïti du général Avril.

Les fioritures qui entourent souvent cette profonde vérité sont réduites au minimum.

Le coup d’État du 17 septembre 1988 fût déclenché par les sergents et les soldats de la Garde présidentielle, une des trois grandes unités alors existantes de l’armée. Il renversa le dictateur en place le général Namphy, pour mettre à la place un autre général, Prosper Avril. Le coup d’État s’est accompagné d’une certaine effervescence dans l’armée et dans une moindre mesure, dans la population.par portent une responsabilité dans la situation actuelle, même si certains d’entre eux en payent eux-mêmes le prix.

Et puis, il y a cette coquetterie d’Avril de continuer à parler de processus démocratique, ou d’en faire parler ses larbins de la radio d’État, de la télévision et du journal l’Union, histoire de plaire à l’ambassadeur américain.

Mais derrière ces vagues fioritures, il y a le pouvoir sans partage des quelques centaines de militaires de la Garde présidentielle qui considèrent que le pays leur appartient ; le pouvoir, sans foi ni loi, de bandits armés, qui partent de leurs repaires du Palais National, officiellement ou officieusement, pour faire une arrestation ici, tabasser et torturer là, assassiner ailleurs.

Beauchard : ex-sergent de la Garde présidentielle recherché (et arrêté depuis) pour complot contre Avril Chavannes : leader d’une association de paysans]] C’est d’eux que dépend l’administration civile, ou ce qui en reste. C’est autour d’eux que les anciens milieux macoutiques - pour autant que les deux ne se confondent pas dans une large mesure - ont de plus en plus tendance à s’agglutiner.

Cette maffia au pouvoir a ses grands caïds, comme ses tueurs subalternes et ses besogneux.

Les caïds, ce sont ces officiers généraux qui entourent Avril. Ils considèrent que l’État, et surtout ses revenus, c’est eux. Avril et la Garde présidentielle étant sortis victorieux de la guerre des gangs qui les a opposés, successivement ou simultanément à la caserne Dessalines et aux Léopards, c’est à dire à Jean-Claude Paul et à Rébu, ils bénéficient aujourd’hui de l’exclusivité des prébendes étatiques.

Le dernier remaniement ministériel et le remue-ménage de la fin de décembre à la tête d’un grand nombre d’administrations et de services publics, a été l’occasion d’un nouveau grand partage entre officiers généraux, leur parentèle, leur clientèle, leurs alliés de la bourgeoisie. La lecture de la liste des nouveaux responsables de la Banque Nationale du Crédit, de la Direction Générale des Impôts, des Services Généraux d’Approvisionnement, de l’EDH, de la SONAPI, de Téléco, de l’OFATMA, de l’Aéroport, des Travaux Publics, etc..., est éloquente quant aunombre des fiefs à partager.

ONA : sorte de Sécurité Sociale ]] dont les cotisations sont partagées aussitôt rentrées.

L’argent de l’État, c’est à dire l’argent prélevé de force sur la population, et surtout, sur les classes pauvres de la population qui n’ont pas de quoi s’acheter les protections et les passe-droits qu’il faut, est pour l’essentiel détourné à ce niveau déjà. C’est-à-dire, au niveau de la caste des officiers généraux et des sommets de la bourgeoisie qui leur est liée.

borlette : un jeu de hasard très populaire ]] Officieusement, par l’accord tacite de la hiérarchie pour les virées nocturnes d’agression et de cambriolage de ses « bandits armés de la nuit », qui joignent l’utile à l’agréable, et terrorisent la population, assassinent les militants ou présumés tels, tout en se remplissant les poches.

L’armée officielle, celle au crédit de laquelle l’illusion populaire comme la tromperie volontaire des partis prétendaient inscrire la chute du macoutisme, reprend ainsi à son compte les méthodes mêmes du macoutisme, secrète une nouvelle génération de macoutes - quand elle n’utilise pas les anciens. Et pour les mêmes raisons qui ont fait pousser le macoutisme sous Duvalier le premier.

Et ce macoutisme-là, autour de l’armée, est en train d’élargir ses bases avec la nouvelle vague de recrutement d’ « attachés militaires », appelés désormais « délégués ». Depuis la réouverture de la Préfecture de Port au Prince, celle-ci recrute, et apparemment largement, aussi bien des mouchards que des hommes de main destinés à seconder ou à remplacer les militaires dans les menues besognes de la dictature : préparer les déplacements d’Avril, badigeonner les murs de slogans, encadrer la population, faire le coup de poing ou de matraque contre les oppositionnels, etc...

La presse dite libérale dénonce dans le recrutement de ces attachés surtout la constitution d’une garde prétorienne supplémentaire pour Avril, quand elle ne pleurniche pas autour du thème que les armes devraient rester le monopole de l’armée (comme si ce n’était pas l’armée qui sécrétait ces milices armées officieuses et leurs exactions). Mais il ne s’agit pas seulement de cela. Il s’agit de l’aggravation de la dictature à la base, au quotidien en quelque sorte, sur les quartiers pauvres, sur les ouvriers, sur les paysans.

Au delà des ambitions personnelles d’Avril qui, lui, peut partir, de gré ou de force, comme l’avaient fait avant lui Duvalier, Manigat ou Namphy, il reste tout cet appareil de répression, avec l’armée, c’est-à-dire la caste des officiers, au sommet, mais prolongé à la base par une multitude de petites crapules, d’hommes de main, de mouchards, dont la fonction est de terroriser la population, de lui enlever jusqu’à la possibilité de se plaindre à haute voix, même si elle agonise de pauvreté et de faim.

Les classes pauvres payeront doublement, et paient déjà, ce renforcement-là de la dictature.

Mézieux : un des militants responsables de la Centrale Autonome des Travailleurs de Haïti (CATH), principale organisation syndicale de Haïti. Marino : ex-militaire, militant de l’Organisation Populaire 17 septembre (OP17) qui essaie de regrouper des soldats qui considèrent que le coup d’État du 17 septembre 1988 était leur oeuvre et qui se considèrent dépossédés de laur « révolution« par Avril Bauchard et E.Paul : voir plus haut. Trois de ces hommes furent arrêtés le 1 novembre 1989 sous accusation de complot contre Avril (Bauchard, en fuite, sera arrêté plus tard). L’armée s’est livré à cette occasion à une mise en scène sanglante, destinée à impressionner la population. Les trois hommes arrêtés furent présentés à la télévision, après tortures, le visage méconnaissable.]]et bien d’autres, moins connus. Par le fait que l’établissement d’un climat de crainte donne évidemment des ailes à tous les privilégiés, à tous les parasites, petits et grands, à ceux qui dans les campagnes visent la terre des paysans, aux patrons et aux gérants dans les zones industrielles.

Les classes pauvres payeront encore d’une autre manière. Même si certains « attachés » se sont vu promettre 200 dollars par mois en plus du revolver qu’on leur a remis, il est fort probable que la hiérarchie « oublie » de leur donner les 200 dollars, mais leur laisse en revanche le revolver, y compris pour s’en servir à titre privé afin de rançonner la population. Comme l’ont fait les macoutes. Comme le font, déjà, les militaires.

Les débats sur la « démocratie » qui agitent les milieux politiques ne concernent pas cet aspect-là de la dictature. Pas plus que ne le concernent les frictions, réelles ou supposées, entre les États-Unis et Avril.

Quand des gens à la Bazin - et leurs protecteurs américains - prétendent souhaiter « démocratiser » le régime, ils entendent par là des changements dans le fonctionnement au sommet. Le remplacement d’un militaire non élu à la tête de l’État par un civil élu, par exemple. L’existence d’un parlement. Mais on a vu avec Manigat, qu’un civil élu - élu comment, c’est encore autre chose - à la tête de l’État ne change rien à la dictature sur la population, même pas à ses formes les plus abjectes, car l’aggravation de la dictature au quotidien a déjà été largement entamée sous Manigat.

Et on a vu aussi, toujours sous Manigat, comment un Parlement, même élu et même en opposition par rapport au président de la République, peut être un repaire de macoutes, un instrument de plus pour les pilleurs des classes pauvres dans leurs rivalités pour se partager les résultats du pillage.

La bourgeoisie américaine, comme certains secteurs de la bourgeoisie haïtienne - ceux notamment qui viennent de soutenir le mémorandum de la Chambre de commerce -peuvent se plaindre de certains aspects de la dictature d’Avril. L’avenir dira s’ils parviennent à faire céder Avril sur les points qui les intéressent. Mais les uns et les autres savent qu’ils ont besoin de chiens de garde, même lorsque le chien de garde fait des dégâts dans leur basse- cour.

PUCH : voir plus haut KID : initiales en créole de Confédération Unité Démocratique et APN(Assemblée Populaire Nationale) sont les deux principales organisations nationalistes radicales en Haïti. ]] - même les plus critiques aujourd’hui à l’égard du régime, sont pour le maintien de l’armée. Tout au plus en revendiquent-ils l’assainissement. Comme si un appareil militaire, dont la raison d’être est de protéger l’ordre des riches dans un pays pauvre ; de protéger les privilèges contre « l’anarchie », « le désordre », « la démagogie », c’est à dire contre les classes pauvres ; comme si un tel appareil militaire pourrait être assaini, civilisé ; comme s’il pouvait se livrer à ses tâches de répression avec l’exquise politesse des soldats d’opérette qui gardent le palais de la reine en Angleterre !

Des plus démocrates des bourgeois, les masses pauvres ne peuvent espérer au mieux qu’une « démocratie » à la chilienne, c’est-à-dire une démocratie où Pinochet se contente de son poste de chef d’État-major en laissant le gouvernement à un civil. Et il est possible que ce soit une solution de ce type qui se négocie entre les Américains et Avril. Mais étant donné la pauvreté d’Haïti, même cette dictature déguisée en parlementarisme à la chilienne, prendra une forme plus brutale, plus barbare.

Alors, il se pose à coup sûr pour les masses pauvres le problème de défendre le peu qui reste de l’après-février 1986 : le droit relatif à la parole ; des organisations syndicales ou associatives plus ou moins efficaces, plus ou moins corrompues à la tête, mais qui permettent un petit peu de se défendre ; cette toute relative liberté de presse qui permet l’édition de journaux d’opposition et surtout, quelques radios relativement libres. Il se pose avec urgence le problème de se défendre contre l’encadrement des quartiers pauvres en rendant la vie intenable pour les mouchards, les attachés ou délégués, pour les larbins du pouvoir dans les classes pauvres, pour les macoutes nouveaux ou anciens.

Mais ce qui s’est passé au cours des trois dernières années a montré amplement que le macoutisme repousse comme les têtes de l’hydre, tant que restent en place l’État, l’armée ; tant que les masses pauvres ne s’en prennent qu’à la surface des choses, à quelques imbéciles, à quelques hommes de main, mais pas aux classes exploiteuses et à leurs privilèges, pas à leurs capitaux, pas à leurs propriétés, pas à leurs institutions comme l’armée, la police, l’administration d’État.

Le pouvoir de ces gens-là est, au fond, fragile - et leur brutalité provient en partie de là. Mais il faut que les classes exploitées, que la classe ouvrière en premier lieu, se donnent une organisation, un parti qui ne soit lié d’aucune façon aux classes dirigeantes et à leurs institutions, qui n’en attende rien, et qui soit, au contraire, tout entier tendu vers le but qui consiste à démolir de fond en comble les structures économiques, sociales, étatiques qui reposent sur la misère de la majorité de la population. »

* * *

Notes

1. Bazin : politicien de centre droit, probablement l’homme politique le plus en vue en Haïti. « Présidentiable » perpétuel, considéré comme le civil que Washington verrait le mieux dans le fauteuil présidentiel. l’ennui pour lui, c’est que les généraux haïtiens voient les choses autrement.

2. PANPRA : Parti National Progressiste Révolutionnaire Haïtien. Formation créée par la fusion de plusieurs groupements autour notamment de la personne de Serge Gilles et qui se revendique de ses liens avec l’Internationale Socialiste en général et le Parti Socialiste français en particulier.

3. PUCH : Parti Unifié des Communistes haïtiens, le PC de Haïti dont les deux dirigeants les plus connus sont René Théodore et Max Bourjolly.

4. Evans Paul : militant nationaliste, un des dirigeants les plus connus du KID, formation nationaliste radicale. Ce radicalisme affiché n’a pas empêché Evans Paul d’être une des premières personnalités politiques à accepter d’être reçue par le général Avril au lendemain du coup d’État du 17 septembre 1988 qui renversa Namphy pour porter Avril au pouvoir. Dans l’opposition par la suite, il fut arrêté fin 1988 et toujours en prison.

5. Le coup d’État du 17 septembre 1988 fut déclenché par les sergents et les soldatsw de la Garde présidentielle, une des trois grandes unités alors existantes de l’armée. Il renversa le dictateur en place le général Namphy, pour mettre à la place un autre général, Prosper Avril. Le coup d’État s’est accompagné d’une certaine effervescence dans l’armée et dans une moindre mesure, dans la population.

6. grandon : grand propriétaire terrien. Il est en même temps fréquemment un chef de section rurale, lui-même sorte de chef de la police locale - ou c’est un de ses hommes qui l’est - ce qui lui donne dans sa région pratiquement un droit de vie ou de mort.

7. Beauchard : ex-sergent de la Garde présidentielle recherché (et arrêté depuis) pour complot contre Avril.

Chavannes : leader d’une association de paysans

8. ONA : sorte de Sécurité Sociale

9. borlette : un jeu de hasard très populaire

10. Mézieux : un des militants resposnables de la Centrale Autonome des Travailleurs de Haïti (CATH), principale organisation syndicale de Haïti.

Marino : ex-militaire, militant de l’Organisation Populaire 17 septembre (OP17) qui essaie de regrouper des soldats qui considèrent que le coup d’État du 17 septembre 1988 était leur oeuvre et qui se considèrent dépossédés de leur « révolution » par Avril.

Beauchard et E. Paul : voir plus haut. Trois de ces hommes furent arrêtés le 1er novembre 1989 sous accusation de complot contre Avril (Beauchard, en fuite, sera arrêté plus tard). L’armée s’est livrée à cette occasion à une mise en scène sanglante, destinée à impressionner la population. Les trois hommes arrêtés furent présentés à la télévision, après tortures, le visage méconnaissable.

11. PUCH : voir plus haut.

KID : initiales en créole de Confédération Unité Démocratique et APN (Assemblée Populaire Nationale) sont les deux principales organisations nationalistes radicales en Haïti.