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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 95, mars 2006 Haïti - Préval imposé par la rue

LDC n° 95, mars 2006
Haïti - Préval imposé par la rue


Après la comptabilisation de 90% des suffrages, le Conseil électoral provisoire avait crédité René Préval de 48,76% des votes au premier tour de l’élection présidentielle de Haïti, ce qui entraînait donc la nécessité d’un deuxième tour. Quelques jours après cependant, miracle de l’arithmétique électorale, Préval est passé à 51,15% des votes et a donc été proclamé « élu dès le premier tour ». C’est que la multiplication et l’ampleur croissante des manifestations dans les rues de Port-au-Prince, les barricades érigées, le blocage de la ville ont fini par convaincre le gouvernement provisoire en place, et surtout les représentants des puissances tutélaires, nombreux sur place, qu’il valait mieux ne pas jouer avec le feu. Pour les manifestants venus des quartiers pauvres, Préval était largement élu, il n’y avait pas besoin de voter une deuxième fois, et tout le reste ne pouvait être que tricherie et magouilles pour empêcher que l’homme pour lequel ils avaient voté puisse devenir président de la République.

Les manifestations étaient, certes, pacifiques (ce qui, dans cette ville où la violence armée fait d’ordinaire des victimes chaque jour, était plutôt exceptionnel). Mais le fait que leur ampleur aille crescendo, à Port-au-Prince comme dans la plupart des villes de province, au fil des reports successifs de la proclamation du résultat définitif, la conviction croissante parmi les pauvres que cela cachait des manoeuvres pour empêcher que le candidat pour lequel ils avaient voté en masse soit élu, ont poussé les « missions internationales d’observation », présentes pour constater que l’élection était « honnête », à se dépêcher d’évacuer le pays alors que le résultat n’était pas encore annoncé. La mission d’observation électorale de l’Union européenne a même réclamé -et obtenu- un avion charter pour dégager au plus vite (quelques jours après, c’est le directeur général du conseil électoral lui-même qui crut plus prudent de s’enfuir aux États-Unis).

Ces respectables représentants de la « communauté internationale » ont des excuses. Même le luxueux hôtel Montana, lieu de passage obligé des représentants des grandes puissances venant « conseiller » ou « aider » Haïti, où était installé le bureau de presse et de communication des conseillers électoraux, a été envahi et, du haut de leurs chambres où ils s’étaient réfugiés, les « observateurs » ont pu observer le spectacle de ces manifestants venus des quartiers pauvres où, généralement, l’eau propre est un produit de luxe, piquer un plongeon dans la piscine et improviser un bal sur le court de tennis. Desmond Tutu lui-même, prix Nobel de la paix sud-africain, logé à l’hôtel Montana, estima plus prudent d’écourter sa visite et quitta Port-au-Prince précipitamment à bord d’un hélicoptère dominicain.

C’est le représentant du Brésil, d’où est originaire le général qui commande les troupes de l’ONU (la Minustah), qui a eu, paraît-il, la riche idée de ne pas comptabiliser les bulletins blancs et nuls ou, plus exactement, de les répartir entre les 32 candidats en lice, au prorata de leur résultat. Avec cette méthode de calcul improvisée, le candidat Préval franchit la barre des 50%, évitant ainsi un deuxième tour à haut risque.

Leslie Manigat, arrivé en deuxième position, a crié à la manipulation électorale. Mais il est fort probable que cette manipulation pour proclamer Préval élu n’ait été qu’une correction des tricheries destinées à l’écarter. Malgré la présence d’une armada d’observateurs électoraux et de l’armada tout court de la Minustah, des lots de bulletins de vote en faveur de Préval ont été trouvés, par ses partisans, dans des décharges. Au-delà des tricheries de tout côté, le fait est que Préval a bénéficié d’un vote massif et que ces votes sont venus essentiellement des classes pauvres et des quartiers populaires.

Cette participation massive de l’électorat populaire a été une des surprises de cette élection, à commencer pour le Conseil électoral. Celui-ci, après avoir repoussé quatre fois la date de l’élection, ne s’attendait pas à un tel engouement. Dans les bureaux où le vote devait commencer à 6 heures -ouverts souvent, en réalité, à 7 heures, 8 heures, voire 11 heures, tant les responsables estimaient superflu d’arriver plus tôt- les queues s’étaient formées souvent à 4 heures du matin. Les électeurs ont dû attendre parfois sept ou huit heures, dans les bousculades et sous un soleil de plomb.

Préval, cet ancien Premier ministre d’Aristide, qu’il avait relayé en 1996 à la présidence de la République avant de lui céder de nouveau la place en 2000, a de toute évidence, bénéficié du soutien des chimères, ces bandes armées mises en place sous Aristide et qui, depuis, n’ont jamais cessé de contrôler les quartiers populaires.

Aristide lui-même n’a jamais exprimé son soutien à quiconque. Quelques-uns des chefs chimères les plus connus ont cependant pris position publiquement pour Préval. Et, surtout, pendant toute la semaine précédant les élections, pas un coup de feu n’a été entendu dans cette ville où depuis des mois il ne se passe guère de jours sans que les chimères ou les gangs de bandits sans prétention politique s’adonnent à des fusillades, des rackets, des assassinats ou des enlèvements. Les morts et les blessés qui ont été à déplorer le jour de l’élection sont dus aux bousculades, à l’étouffement, et la responsabilité n’en incombe pas aux chimères mais à l’incompétence du Conseil électoral, de ses conseillers étrangers, à la mauvaise organisation, notamment au regroupement des bureaux de vote, destiné surtout à montrer qu’il y avait foule dans ces élections voulues par les grandes puissances, au cas où la participation eût été faible.

Mais l’attitude des chimères, si elle explique que l’élection a pu se dérouler sans carnage, n’explique pas l’engouement des quartiers populaires pour aller voter pour Préval. Cet engouement n’a pas été porteur du même enthousiasme que celui qui, en 1990, avait porté Aristide au pouvoir. Mais il était réel et manifeste. Préval a sans doute bénéficié des illusions à l’égard d’Aristide qui n’ont pas complètement disparu dans les classes populaires jusqu’à aujourd’hui, bien que l’ancien « petit curé des pauvres » soit devenu un dictateur.

Et puis, pour les classes populaires, l’intervention américaine pour renverser Aristide avec l’aide de la bourgeoisie locale était une agression impérialiste. De surcroît, sous le régime provisoire qui a été ainsi imposé au pays, la situation ne s’est en rien améliorée pour elles, bien au contraire. Voter pour Préval, « frère jumeau » d’Aristide, était une façon de l’exprimer.

Parmi les travailleurs, nombreux sont ceux qui ont voté pour Préval aussi pour manifester leur opposition à Charles-Henri Backer, arrivé en troisième position. En même temps qu’un des chefs du mouvement dit « de la sociétécivile », dont les manifestations ont préparé l’éviction d’Aristide par les soldats américains, il est surtout l’un des patrons de la zone industrielle les plus haïs par les travailleurs.

Si, à Port-au-Prince en tout cas, la grande majorité de la population pauvre a voté pour Préval, la bourgeoisie grande et petite a été plus divisée. Pour une grande partie de la petite bourgeoisie plus ou moins aisée, Préval était soupçonné d’être trop lié à Aristide et aux chimères pour ne pas craindre que, plus encore qu’avant, ces derniers continuent à faire la loi dans la ville. À la mobilisation populaire en faveur de Préval, a répondu une mobilisation du côté des milieux petits-bourgeois également. Mais cet électorat s’est dispersé entre plusieurs candidats, Manigat et Backer en tête. (La grande bourgeoisie, moins stupide que cette petite bourgeoisie à qui toute référence à Aristide donne des boutons, n’a sans doute pas eu la même prévention contre Préval, à en juger par ceux qui ont financé la campagne de ce dernier, y compris de façon publique, comme ce bourgeois de l’import-export qui lui a offert plusieurs 4x4 flambant neufs pour sa campagne).

Si les puissances tutélaires ont choisi de patronner la manipulation qui a permis à Préval d’occuper le fauteuil présidentiel dès le premier tour, c’est certes pour éviter que manifestations et blocages de Port-au-Prince se poursuivent. Mais c’est aussi parce qu’elles ont toutes les raisons de penser que Préval peut être après tout l’homme de la situation -pour autant que l’expression ait un sens dans la situation de Haïti. Préval, elles l’ont connu pendant ses quatre ans de présidence. Elles n’ont pas eu à s’en plaindre.

Aux yeux des dirigeants du monde impérialiste, Préval a l’atout de s’être montré un chef d’État « responsable » -contrairement au fantasque et imprévisible Aristide- et d’avoir, de plus, l’avantage de disposer d’un certain crédit auprès des chimères. Ils peuvent espérer que Préval trouve un modus vivendi avec les bandes armées qui contrôlent les quartiers pauvres de Port-au-Prince. Ce que n’ont pu obtenir les troupes étrangères d’occupation de l’ONU sous l’autorité du régime provisoire Boniface-Latortue, sans le moindre crédit dans les classes populaires, Préval a peut-être une chance de l’obtenir : mettre fin sinon à l’insécurité, du moins à celle qui gêne le plus la bourgeoisie, celle qui règne autour de la zone industrielle, de l’aéroport et de certains quartiers bourgeois, quitte à laisser le bidonville de Cité-Soleil et plus généralement les quartiers populaires sous la loi des chimères.

Préval pourrait, par exemple, intégrer certains chefs chimères dans la police ou éventuellement dans la gendarmerie qu’il projette de former, et transformer les autres en auxiliaires officiels ou officieux du régime. Cela ne s’est vu que trop souvent en Haïti, et en dernier lieu, sous Aristide, où les chimères ont déjà joué ce rôle.

Le fera-t-il ? Le réussira-t-il ? L’avenir le dira.

Reste à savoir le degré d’espoir que les masses pauvres mettent en Préval, dont la victoire dès le premier tour leur apparaît comme leur victoire. Une victoire obtenue autant par les votes que par les manifestations pour que leur vote soit respecté. Il n’est pas dit qu’une fois l’enthousiasme retombé, il y ait tant d’illusions que cela.

Pour le moment, Préval est surtout l’homme qui a permis aux électeurs des classes populaires de rejeter tous les autres, à commencer par Backer, avec sans doute le sentiment de faire un pied-de-nez aux puissances impérialistes. Cela ne suffira certes pas pour ne serait-ce qu’atténuer l’immense misère des classes populaires pour lesquelles Préval ne peut et ne veut pas faire plus que n’a pu et voulu Aristide. Quant aux effets que la victoire électorale de Préval aura sur le moral des classes populaires, notamment sur les ouvriers de la zone industrielle, les semaines qui viennent le montreront.

L’article qui suit est extrait du mensuel révolutionnaire La voix des travailleurs du 26 janvier 2006. Il est daté donc d’avant les élections et les événements qui les ont accompagnées. Certains des passages sont, par la force des choses, dépassés. Mais il donne une idée du contexte politique dans lequel se sont déroulées ces élections et des raisons pour lesquelles les grandes puissances y tenaient... même si leur déroulement a dépassé leurs prévisions.

22 février 2006



Des élections sous la surveillance des casques bleus et sous la menace des bandes armées

Le Conseil électoral provisoire (CEP), relayé par le gouvernement s’engage : cette fois-ci sera la bonne ! Après quatre reports successifs, les dates annoncées pour les élections à venir seraient définitives. Le premier tour des élections présidentielle et législatives se tiendrait le 7 février. Après un éventuel second tour le 19 mars, le 30 avril auraient lieu les élections municipales et locales.

Aucun des problèmes qui ont motivé les reports précédents n’a pourtant été résolu, pas même les problèmes techniques : les cartes électorales n’ont pas été distribuées partout, les bureaux de vote sont en nombre insuffisant et mal répartis au point d’exiger parfois une journée de marche pour aller voter, l’acheminement du matériel cafouille, les auxiliaires embauchés pour les diverses opérations n’ont pas été payés et menacent de se mettre en grève, etc. Mais loin des contingences matérielles : les grandes puissances tutélaires et les représentants de l’ONU en ont assez des tergiversations et tiennent à ce que les élections aient lieu au plus vite. Il faut bien que l’intervention militaire qui avait écarté Aristide manu militari trouve rétrospectivement une justification légale. Il faut un gouvernement qui puisse se prévaloir d’une légitimité consacrée par des élections. L’autorité du duo Boniface-Latortue, désigné par les occupants, a manifestement du mal à dépasser le cercle restreint des domestiques du Palais national et de la Primature.

Le règne des bandes armées...

Les États-Unis et la France avaient justifié, il y a deux ans, leur intervention par la nécessité de « rétablir l’ordre » en mettant au pas les chimères. Ils ont lié la promesse « d’élections libres » au rétablissement de la sécurité. On voit ce qu’il en est. La situation n’a cessé de se dégrader.

Aux chimères se revendiquant encore vaguement de justifications politiques et prétendant se battre pour le retour d’Aristide s’est ajoutée toute une faune d’ex-militaires reconvertis dans le banditisme, de repris de justice chassés des prisons américaines, de policiers pourris, de voyous et de trafiquants de drogue de diverses provenances. Si encore les bandits armés se contentaient de rançonner Cité Soleil, la classe privilégiée haïtienne comme leurs protecteurs des grandes puissances se feraient une raison. Il y a bien des pays des Caraïbes et d’Amérique Latine, à commencer par la Jamaïque, où la police et les bandes de gangsters se partagent quasi officiellement le contrôle des cités et des bidonvilles.

Mais les zones dominées par les bandes armées s’étendent progressivement vers Drouillard, Terre Noire, Sarthe et Cazeau. Elles sont en passe d’incorporer la route de l’aéroport avec tout ce que cela implique du point de vue de la communication et des déplacements vers l’extérieur. Les entreprises du parc SONAPI dont la sortie se situe sur la route nationale N°1 ferment les unes après les autres. Ce n’est pas pour rien que les patrons donnent de plus en plus de la voix : leurs intérêts sont directement menacés. Leur intégrité physique elle-mêmeest menacée : les enlèvements deviennent une véritable industrie. Haïti dépasserait désormais la Colombie par le nombre des enlèvements.

Pour les gangs les plus puissants, l’enlèvement d’un bourgeois fortuné est une affaire particulièrement rentable. Tellement rentable que, à en juger par les rares cas qui sont rendus publics, il en est parmi les hommes d’affaires qui se seraient reconvertis, financent et commanditent des gangs armés. Un homme d’affaires dispose en outre de certaines facilités : celle par exemple de trouver des informateurs dans le milieu bancaire pour être renseigné sur l’état de fortune de la victime et sa capacité à payer la rançon exigée. La base arrière des gangs est incontestablement la zone de non-droit de Cité Soleil. Mais il se peut que certains cerveaux se trouvent du côté de Pétion-Ville, en passe de devenir d’ailleurs un terrain de chasse.

Il n’en reste pas moins que c’est dans les classes populaires que la violence armée fait le plus de victimes. Médecins Sans Frontières, pratiquement les seuls à soigner les blessés, ont donné le 19janvier une conférence de presse pour souligner que les quelque 220 blessés par balles qu’ils ont eu à soigner au cours du seul mois de décembre (au lieu de 147 le mois précédent) viennent pour la plupart des quartiers pauvres et que plus de la moitié étaient des enfants, des femmes et des vieillards.

Comment ne pas parler à ce propos de ce courant politique composé d’intellectuels ou assimilés qui, partis du maoïsme ou du nationalisme qui se veut progressiste, sont devenus des laudateurs d’Aristide et dont Haïti Progrès est l’expression ? Ce journal continue à présenter les bandes de chimères comme des résistants à l’invasion étrangère. Dans l’imagerie véhiculée par ce journal, Dread Wilmer, le chef de gang mort dans une fusillade, est en passe de devenir un chef de guérilla mort en martyr de la cause populaire et Cité Soleil un « territoire libéré », où la violence ne serait présente qu’au moment des incursions de la police.

Mais la crapulerie de la police pour laquelle un habitant de Cité Soleil est forcément un chimère et traité comme tel ne justifie pas la crapulerie des chimères eux-mêmes. Il est difficile de dire le comportement de qui est le plus révoltant : du policier qui, au nom du combat contre l’insécurité, tire d’abord sans s’occuper de savoir s’il a affaire à un bandit ou à une de ses victimes ou du chimère qui assassine un voisin simplement parce que celui-ci dispose d’un téléphone portable susceptible de renseigner la police.

Mais le pire, peut-être, ce sont ces gens qui se prétendent « progressistes » et qui ne se salissent certes pas les mains mais qui, de leur rédaction de Port-au-Prince ou de New York, loin en tous cas de Cité Soleil, justifient, mieux, glorifient les chimères. Il faut croire que leur conception du « pouvoir populaire » est du même genre que celui exercé par les chimères sur les quartiers pauvres.

Ces gens-là n’ont que mépris pour les familles de pauvres qui sont les principales victimes des gangs armés, terrorisées, rançonnées, mobilisées pour servir de boucliers aux gangs en cas d’attaques de la police et de la Minustah. Ils n’ont que mépris pour les ouvriers qui risquent leur vie chaque jour en se rendant à leur travail, pour les ouvrières violées sur le chemin, pour les petites marchandes dont on vole le maigre butin de la journée. Ils n’ont que mépris pour ces travailleurs de la zone industrielle obligés de se transformer en nomades car, après avoir fui Cité Soleil vers Cité Militaire ou Drouillard, l’avancée des zones contrôlées par les chimères les contraint à déménager de nouveau, trouver des proches qui acceptent de les loger eux et leurs familles, entassés à dix ou quinze dans une même pièce.

...et l’impuissance de la minustah

Malgré ses 8000 militaires et 1900 policiers, la Minustah ne parvient pas à stabiliser la situation. Mieux ou pire, les témoignages se multiplient sur l’inaction des unités onusiennes qui ne bougent pas, même en présence de bandits armés. Plusieurs victimes d’enlèvements rapportent avoir été kidnappées à quelques pas d’un blindé de l’ONU. Boulos au nom du patronat ou Apaid au nom du groupe des 184 ont engagé la campagne que l’on sait contre la « faillite de Valdès », s’en prenant, par-dessus la tête de l’ambassadeur chilien, responsable politique de la mission onusienne, à l’ONU elle-même et à son secrétaire général.

Eh oui, la Minustahne parvient pas à désarmer les chimères. Il faut croire que l’armée onusienne ne se sent pas assez forte pour reconquérir Cité Soleil, encadrée par des gangs fortement armés, incrustés au milieu d’une population qui, même si elle subit les chimères, ne souhaite pas pour autant une intervention militaire massive dont elle sera inévitablement la principale victime. En outre, les soldats de cette armée onusienne bigarrée, venus principalement de pays pauvres, n’ont sans doute pas envie de se faire trouer la peau en faisant du zèle. Ce seul fait suffit pour expliquer le laxisme qui leur est reproché, même si les bruits sur l’implication de certains soldats de la Minustah dans les enlèvements ne sont pas fondés. L’unité jordanienne qui surveille l’approche de Cité Soleil a perdu plusieurs de ses membres, exécutés par des snipers. Ses soldats préfèrent rester sagement dans leurs blindés...

Malgré les gémissements de Boulos et d’Apaid, de la journée de grève générale du 9 janvier à l’appel du patronat ou du sit-in du 16, il n’est pas dit que les États-Unis envoient des troupes plus efficaces. Ils ont déjà trop à faire en Irak.

Mario Andrésol, chef de la police, après avoir constaté qu’il n’a pas trouvé auprès des casques bleus le soutien qu’il espérait, réclame au moins plus de matériel militaire et de plus lourd, face aux bandits bien armés. Mais qui garantit que le matériel livré à la police ne finisse pas par aboutir entre les mains des bandits, tant la police elle-même est pourrie de corruption ?

Il se peut que les protestations de plus en plus bruyantes montant de la classe possédante amènent la Minustahà redéployer ses troupes afin de protéger un peu mieux les zones qui intéressent le patronat (les approches de la zone industrielle en particulier et la route de l’aéroport). Il se peut, aussi, que se multiplient les opérations « coups de poing » destinées à libérer un bourgeois ou un homme d’affaires étranger kidnappé. Mais l’insécurité ne sera pas moins grande pour les classes populaires.

Les élections

La grande masse des électeurs se rendra-t-elle aux urnes dans ces élections voulues par les grandes puissances, malgré l’impréparation technique et surtout, l’insécurité dans les quartiers populaires ? On ne le saura que le jour du scrutin. Pour le moment, l’agitation des cercles politiques ne touche guère les classes populaires, préoccupées surtout de survivre, au jour le jour, rackettées par les bandes armées, affamées par les hausses de prix.

Et elles qui ont été si souvent déçues par les élections, y compris celles qui semblaient pourtant chargées d’espoir, n’ont aucune raison d’attendre quoi que ce soit pour elles dans les élections sous tutelle qui viennent. Cela dit, le souvenir des décennies de dictature n’est pas perdu et le simple fait de pouvoir voter peut légitimement apparaître aux yeux de beaucoup comme un acquis.

Bien que 34 candidats se présentent à la présidentielle, les sondages donnent Préval largement vainqueur. Aux yeux des lavalassiens, il bénéficie du souvenir de sa primature sous Aristide. Si cela lui vaut l’hostilité des adversaires d’Aristide - il a été, de fait, interdit de meeting à Saint Marc où le souvenir du massacre de la Scierie reste fort, mais aussi aux Gonaïves - il ne passe pas pour un fanatique de lavalasse et d’ailleurs, il prend soin de répéter que lui, c’est lui et qu’il n’a nullement l’intention de ramener Aristide s’il était élu. Son passé d’agronome comme les quelques mesures plus symboliques que réelles qu’il avait prises lors de son passage à la présidence et qu’il avait baptisées pompeusement « réforme agraire » lui valent une certaine popularité parmi les paysans.

Les grandes puissances ont peut-être d’autres préférences, un Bazin pour les États-Unis, Manigat ou Serge Gilles pour la France -Jospin a appelé pour ce dernier qui se dit toujours socialiste, malgré ses multiples compromissions dans le passé avec les militaires au pouvoir-, mais elles inscrivent à l’actif de Préval d’avoir été le seul président à faire l’intégralité de son mandat, sans crise majeure. Elles ont pu le voir à l’oeuvre et savent que rien, ni dans son programme, ni dans sa personnalité, n’est préjudiciable aux intérêts impérialistes. (Pour ce qui est d’Aristide, ce qui posait problème aux grandes puissances, ce n’était certes pas sa politique qui n’était en rien opposée aux intérêts occidentaux, mais son imprévisibilité, sa démagogie jugée irresponsable).

Une caste politique à l’image de la classe possédante

Comme les ressacs soulèvent l’écume, les vaguelettes de la campagne électorale charrient tous les leaders autoproclamés qui ont occupé, ensemble ou en concurrence, les devants de la scène politique depuis la chute de Duvalier, il y a vingt ans tout juste. Leurs noms se répètent à la radio et les photos de certains d’entre eux refont leur apparition sur les murs. Ils prétendent tous incarner la démocratie, la liberté, l’espoir.

Associés au pouvoir ou aspirant à y arriver, ils ont tous eu l’occasion de montrer pourtant non seulement qu’ils ne peuvent ni ne veulent changer le sort des masses exploitées de ce pays, mais même faire fonctionner la société telle qu’elle est.

Même du point de vue de la bourgeoisie qu’ils servent tous ou aspirent à servir, ils se sont montrés incapables. Incapables d’assurer l’exploitation et la « bonne marche des affaires » dans des conditions de sécurité acceptables pour le patronat. Incapables d’empêcher la décomposition de l’État qui n’assure pratiquement plus aucune de ses fonctions, même les plus indispensables du point de vue de la classe possédante elle-même. Incapables de faire reculer un tant soit peu la corruption. Incapables de surmonter leurs rivalités autour de la mangeoire, même pour une cause qui concerne des intérêts importants de la classe dominante.

Le patronat lui-même fait si peu confiance à cette caste politique veule, couarde et incapable, qu’il a pris l’habitude de se passer de son intermédiaire pour prendre en main directement les affaires politiques, par le biais d’un des siens. C’est un mouvement dirigé par les grands bourgeois Apaid et Backer qui a conduit le mouvement pour le renversement d’Aristide. C’est encore le grand patronat, directement autour de Boulos et de la Chambre de commerce, qui dirige le mouvement de contestation contre le « laxisme de la Minustah ». Ce sont eux qui ont l’initiative politique.

Mais l’incapacité, la veulerie de la caste politique n’est pas seulement celle des hommes qui la constituent. Elle est celle de la classe dominante elle-même. La bourgeoisie haïtienne, avide, égoïste, prête à vendre père et mère pour peu que cela rapporte, a la caste politique qu’elle mérite. Les protestations impuissantes de bourgeois petits et grands, lésés dans leurs affaires par l’insécurité, leurs lettres indignées adressées à Valdes et à la Minustah publiées avec complaisance dans la presse contrôlée par Boulos, montrent seulement que la bourgeoisie haïtienne est incapable de gérer ses propres affaires et qu’elle ne peut pas se passer de la béquille fissurée de l’ONU et, derrière cette dernière, des États-Unis.

Les classes populaires, après avoir pesé sur la politique lors du renversement de la dictature de Duvalier, sont aujourd’hui silencieuses et résignées. Ballottées de fausses promesses de démocratie en faux espoirs de voir enfin renversée la table, trahies par le Puch et toutes les variantes du nationalisme progressiste avant de l’être par lavalasse, elles ne croient en rien et surtout pas en la possibilité d’un changement en leur faveur.

C’est pourtant elles, écrasées aujourd’hui par la vie, prises en otage entre les bandes armées officielles et celles des bandits (chimères ou pas), qui incarnent un avenir, car seuls leurs intérêts sont ceux de l’immense majorité de la société et du pays lui-même. Le seul moyen de mettre fin à l’immense misère de la majorité par une organisation de la production et de la répartition en fonction des besoins de tous ; le seul moyen même de mettre fin à l’insécurité en désarmant les bandes armées, réside dans l’intervention consciente de la classe ouvrière et de la paysannerie. Contribuer à cette prise de conscience, oeuvrer pour que les classes exploitées prennent conscience de leurs intérêts politiques et acquièrent assez de confiance en elles-mêmes pour se battre pour ces intérêts, voilà le chemin que doivent emprunter tous ceux qui croient en l’avenir.

26 janvier 2006