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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 42, oct. 1991 Haïti après le putsch

LDC n° 42, oct. 1991
Haïti après le putsch

Pendant que la diplomatie s’occupe d’Aristide, l’armée s’occupe des Haïtiens pauvres

Le 29 et le 30 septembre, l’état-major de l’armée a pris le pouvoir en Haïti, pour la énième fois depuis la chute de la dictature duvaliériste.

Mais à la différence des coups d’État précédents, le dernier en date n’a pas substitué simplement un général à un autre, une clique d’officiers à une autre. Le président renversé et expulsé du pays, Jean Bertrand Aristide, est le premier président civil élu dans des conditions à peu près régulières depuis l’existence de l’État haïtien, depuis bientôt deux siècles. Il a été élu en décembre 1990, par un véritable raz de marée électoral en sa faveur, parti des classes les plus pauvres de la société haïtienne, de la paysannerie misérable, des taudis des quartiers pauvres des villes.

Ce prêtre jeune, à l’attitude courageuse sous les dernières années de la dictature duvaliériste, issu de milieux pauvres, qui dénonçait dans ses messes meetings les inégalités sociales, la pauvreté, la présence des dignitaires macoutes aux leviers du pouvoir même après le départ de Duvalier, était devenu en quelques années l’espoir de ces masses pauvres haïtiennes qui rêvaient de changements, mais n’imaginaient pas encore qu’elles pouvaient se donner les moyens pour les obtenir elles-mêmes. Sa candidature surprise à l’élection présidentielle de décembre 1990 a bouleversé une campagne électorale que les masses observaient jusque-là avec apathie. Elle a suscité une véritable mobilisation électorale, déjouant dans les villes les manoeuvres, les bourrages d’urnes ; surmontant dans les campagnes la crainte traditionnelle des autorités. Aristide fut élu, au premier tour avec 67 % des votes, quelque six fois plus que son suivant immédiat, Bazin, candidat disposant pourtant de l’argent et de moyens importants, soutenu qu’il était par la bourgeoisie haïtienne comme par Washington.

Washington comme Paris, les deux puissances tutélaires, avec leur noria d’observateurs sur place, ont pris sur le champ la mesure de l’événement, et malgré leurs réserves largement exprimées auparavant à l’encontre d’Aristide, elles furent dans les premières à reconnaître la légitimité du nouveau président.

Aristide, déjà élu, n’était même pas encore officiellement investi, qu’une première tentative de coup d’État se produisit pour l’en empêcher. La nuit du 7 janvier, un petit groupe de civils et de militaires, conduit par Roger Lafontant, ex-ministre de l’Intérieur de Duvalier, et principal chef de l’extrême-droite macoutique, occupa le palais présidentiel, força la présidente provisoire Ertha-Trouillot encore en place à démissionner. Mais la nouvelle à peine connue, des milliers, des dizaines de milliers de femmes et d’hommes quittèrent les quartiers populaires pour encercler le palais présidentiel, le bâtiment de l’état-major, au point que l’armée, dans une prudente expectative au début du putsch, se décida à arrêter la poignée de putschistes pour les soustraire à la fureur populaire.

Et voilà donc que, à peine plus de six mois après, Aristide fut brutalement délogé du palais présidentiel, arrêté mais sauvé in extremis par, paraît-il, les interventions des ambassades française et américaine, puis expédié au Venezuela.

Les putschistes avaient, cette fois, préparé le terrain. Ce ne fut pas un de ces putschs dont Haïti est coutumier depuis la chute de Duvalier - sans remonter plus loin - se réduisant à une épreuve de force entre cliques militaires rivales et se dénouant parfois après quelques échanges de coups de feu. Cette fois, c’est la population qui fut visée, pour la terroriser, pour l’empêcher de réagir comme en janvier. Les camions du « camp d’application militaire » d’où est parti le putsch, secondé par des tout terrain remplis de civils en armes et tirant sur tout ce qui bougeait, avaient déjà fait plusieurs centaines de morts, lorsque le général Cedras, le chef d’état—major annonça qu’il prenait le pouvoir.

Peu importe de savoir si le putsch a été préparé et exécuté dès ses débuts par l’état-major ou alors, si ce dernier a pris le train en marche, une fois le coup amorcé par l’extrême-droite macoutique, militaire ou civile (plusieurs heures après le début de la fusillade, parlant de leurs auteurs, Cedras disait encore « les rebelles » ).

La répression armée fut massive et sanglante. Le nombre de victimes est estimé à plus de cinq cents morts, à plusieurs milliers de blessés. Les fusillades aveugles des premiers temps d’une armée qui était d’autant plus sauvage qu’elle n’était pas assurée de l’emporter, ont été relayées par une répression plus systématique, clairement de classe, contre les quartiers pauvres de Port-au-Prince, Carrefour, Bel Air et contre les taudis des bidonvilles de la cité Soleil, de la cité Carton, etc.

Il y eut au début des réactions dans bien des quartiers de la capitale et plus encore, semble-t-il, dans certaines villes de province. Mais à Port-au-Prince, des fusillades systématiques des groupes armés militaires ou civils ont brisé les regroupements qui auraient pu confluer vers le centre, comme en janvier. Les tentatives d’arrêter les camions militaires par des tranchées, des planches à clous, ont tourné court devant l’usage intensif des armes à feu auquel la population ne s’attendait pas. Dans certaines villes de province - notamment à Gonaïve - la résistance a été plus déterminée, faisant parfois localement reculer les militaires. Mais ce fut une lutte inégale. La population n’était pas préparée, ni matériellement, ni surtout, politiquement, pour faire face à une offensive aussi violente et aussi sanglante de l’armée.

Aristide et l’armee

La population avait pourtant montré en janvier sa capacité à réagir. En outre, l’armée est numériquement faible, sept mille soldats en tout pour une population de six millions et, surtout, une capitale de près d’un million d’habitants, avec une part prépondérante pour les quartiers pauvres. Elle était, lors de l’accession d’Aristide au pouvoir, notoirement divisée entre cliques d’officiers plus versés dans les trafics et la contrebande que dans le métier militaire. En outre, si la caste des officiers dans son ensemble, comme une partie des troupes fortement influencée par l’extrême-droite macoutique, vouait une haine viscérale à l’encontre d’Aristide et de cette « populace » qu’il prétendait représenter, Aristide suscitait en revanche de la sympathie parmi une partie des soldats du rang, issus généralement de la paysannerie pauvre.

Mais ni Aristide, ni les courants « nationalistes progressistes » qui, dans la foulée de l’élection d’Aristide, ont été propulsés dans les allées du pouvoir, n’ont cherché à préparer les masses pauvres aux affrontements inévitables avec l’armée. Ils n’ont pas plus voulu dresser les soldats acquis au nouveau régime contre les officiers hostiles, même indirectement, même seulement en demandant aux soldats de surveiller ces derniers pour pouvoir, le cas échéant, les empêcher de nuire.

Au contraire. Ils s’évertuèrent à expliquer que, avec l’accession d’Aristide au pouvoir, l’armée avait changé de caractère, qu’elle était désormais liée au peuple. Le putsch raté de Lafontant lui-même, où pourtant le rôle de l’armée n’était pas des plus glorieux, servit d’occasion à Aristide pour remercier l’armée au nom du peuple d’avoir défendu la démocratie. Aristide ne disait pas autre chose que toute la caste de politiciens, ou encore, que Paris ou Washington - mais justement. L’homme qui parlait était porté par la confiance, par les espoirs et surtout, par les illusions de la majorité pauvre de la population.

Même les quelques épurations au sommet de l’armée auxquelles avait procédé Aristide, ou encore, le limogeage du chef d’état-major Abraham au profit du jeune Cedrars, qui étaient alors présentés par les amis comme par les adversaires d’Aristide comme des mesures hautement radicales, contribuaient à tromper et à désarmer ceux qui avaient porté Aristide au pouvoir. Le nouveau président ne montrait-il pas qu’il avait plus de pouvoir que l’état-major ? Et cette jeune génération d’officiers supérieurs, membres de l’état—major ou commandants de casernes, qui occupaient les places laissées vacantes par les survivants de l’ère Duvalier, ne représentaient-ils pas une armée nouvelle, plus moderne, moins corrompue, acceptant la démocratie ? C’est en tout cas ce que répètaient Aristide et toute la mouvance prétendument « progressiste » qui s’agitait dans son ombre.

C’est Aristide lui-même qui redonna ainsi du crédit à la caste des officiers auprès des soldats ; comme à l’armée dans son ensemble - c’est-à-dire, à son état-major - auprès du peuple.

Pourtant, dans la nuit du 28 et 29 juillet, une première alerte, une première tentative avortée, partit de la base navale de Port-au-Prince. Elle échoua après plusieurs heures de négociations, sans que Aristide ou son Premier ministre Préval, daignent donner la moindre explication sur les causes du putsch et les promesses qu’ils ont dû faire pour le désamorcer.

Aristide et le parlement

Il est vrai que, pendant la même période, Aristide et le mouvement dit « lavalasse » qui l’appuyait avaient d’autres cibles. Le régime s’acheminait vers une crise institutionnelle, opposant le président de la République au parlement. La caste politique, traditionnellement aussi couarde qu’ambitieuse, qui avait fait quelque temps le gros dos devant le raz de marée en faveur d’Aristide, commença à relever la tête. Le parlement était composé en partie d’invertébrés doués pourtant de capacités de rebondissement exceptionnelles, qui ont réussi à traverser les régimes militaires qui se sont succédés de putsch en putsch depuis la chute de Duvalier (les uns avaient été dans l’opposition à ce dernier, les autres, ses anciens ministres). Face à eux, une nouvelle génération de politiciens, élus dans la vague aristidienne. Ces deux composants rivaux du parlement ont cependant fini par se retrouver dans une commune hostilité à Aristide, qui faisait peu de cas du parlement et qui nomma un gouvernement composé de techniciens et de proches.

Les parlementaires aristidiens invoquaient la volonté du peuple qui avait donné la majorité à Aristide. Les parlementaires hostiles à Aristide invoquaient la constitution et les droits du parlement. Mais ils voulaient tous que leur rôle soit reconnu et récompensé par un poste de ministre ou, au moins, par une de ces positions politiques qui permettent de nommer parents et amis aux postes lucratifs de l’appareil d’État ou des entreprises nationalisées.

Malgré leurs ambitions, les parlementaires eussent été trop couards pour déclencher contre Aristide et son Premier ministre le harcèlement parlementaire qui prit son envol deux ou trois mois à peine après l’investiture d’Aristide et qui prit des proportions croissantes durant l’été. Mais ces parlementaires, petits bourgeois arrivistes admiratifs devant les bourgeois fortunés, ou bourgeois eux-mêmes, sentaient le vent souffler du côté des classes privilégiées.

Dans leur écrasante majorité, les classes privilégiées n’ont jamais pardonné à Aristide d’être sorti de son rôle de « curé des pauvres » (ou plus exactement, de son rôle de curé tout court). Elles lui ont encore moins pardonné d’avoir été imposé au fauteuil présidentiel par « la populace ». Si les têtes politiques de la bourgeoisie, avec l’appui de l’ambassade américaine, n’avaient pas ménagé pendant plusieurs mois leurs efforts - tout verbaux, mais quand même - pour convaincre les généraux de bien vouloir quitter la scène politique et laisser se dérouler des élections, ce fut pour assurer l’accession à la présidence de Marc Bazin, ancien haut fonctionnaire international, ancien ministre de Duvalier fils et surtout bourgeois bon teint et homme des américains. Mais pas pour hisser un Aristide au fauteuil présidentiel !

Une fois au pouvoir, Aristide ne leur fit pourtant aucun mal. Il ne prit aucune mesure qui eût pu limiter les appétits d’une classe privilégiée vorace, habituée à réaliser des fortunes non pas dans la production - le secteur productif est pour l’essentiel entre les mains des capitaux étrangers...ou de l’État - mais dans le commerce, dans la spéculation sur le prix des denrées alimentaires, dans la contrebande, et plus souvent encore, dans le pillage pur et simple des caisses de l’État. Aucune mesure de prise, même pas dans les domaines où un coup de balai eût été nécessaire du point de vue même des intérêts généraux de la bourgeoisie (aucune mesure par exemple pour arrêter la contrebande, dénoncée pourtant par une partie de la bourgeoisie qui en souffrait elle-même ; aucune mesure pour mettre fin au pillage des ressources de l’électricité d’Haïti alors pourtant que les entreprises capitalistes non équipées pour produire leur électricité privée étaient condamnées àdisparaître, etc).

Aucune mesure de prise même contre cette couche de « grandons » qui dominaient les campagnes pour avoir mis la main sur les terres d’État ou en spoliant les paysans de leur terre.

Aristide n’a donc pas choisi de tenter ne serait-ce qu’une remise en ordre des aspects les plus criants des injustices de la société haïtienne ; il n’a même pas tenté de moderniser un peu le fonctionnement de l’État et de l’économie, à l’instar de ce que certains régimes « nationalistes-progressistes » du Tiers-Monde ont tenté dans le passé. A l’instar même de certaines tentatives qui ont été faites, en Haïti même, dans le passé, notamment par Salnave, ce militaire qui s’est emparé pour quelque temps du pouvoir en Haïti à la fin du siècle dernier pour tenter de moderniser le pays par une dictature paternaliste « progressiste », et qui s’est montré capable de s’appuyer sur les classes pauvres pour briser la résistance des classes privilégiées, en payant de surcroît les premières de retour.

Même ce qui fut présenté comme une lutte contre la corruption dans l’appareil d’État ou comme la lutte pour « démacoutiser » la fonction publique et qui était évidemment bien vue par la majorité pauvre de la population et qui a abouti au limogeage d’un assez grand nombre de fonctionnaires, de responsables voire d’employés, servit bien souvent de couverture à des licenciements économiques purs et simples, quand cela ne servit pas tout simplement à remplacer les hommes du régime précédent par des hommes nouveaux, pas nécessairement moins corrompus, ni moins arrogants vis-à-vis des pauvres.

Mais pour donner le change aux classes pauvres, Aristide se répandit en discours. Il fit la pire des choses qui soit : promettre verbalement des mesures contre les classes privilégiées, mais sans en prendre aucune. Leur donner le sentiment que les pauvres représentaient une menace pour leur richesse, pour leur quiétude voire pour leur vie, mais sans donner aux pauvres les moyens de se défendre et à plus forte raison, d’imposer.

Cet aspect démagogique du discours d’Aristide était pourtant largement compensé par d’autres, en direction des États-Unis, du FMI, de la Banque mondiale, vis-à-vis desquels Aristide a adopté un profil bas. Lui-même et, plus encore, les dirigeants nationalistes qui le soutenaient et qui avaient fait auparavant de l’anti-américanisme et de l’hostilité contre le FMI l’expression de leur radicalisme, ont exécuté un tournant à 180°. L’ambassadeur américain, et plus encore, l’ambassadeur français, ont été propulsés au rang des amis du peuple haïtien. Les ministres d’Aristide annonçaient leur désir de coopérer avec le FMI pour décrocher des crédits.

Même en ce qui concerne la bourgeoisie locale, la démagogie d’Aristide s’est arrêtée à la distinction, répétée au fil des discours, entre les bourgeois patriotes - dont le régime cherchait l’amitié - et les bourgeois « patripoche ». Là encore, ce ne fut qu’un bon mot...

Néanmoins, les classes privilégiées n’avaient pas tort de se méfier sinon d’Aristide, du moins, de ceux qui l’ont porté au pouvoir. Car l’élection d’Aristide a été, effectivement, ressentie par les classes exploitées comme leur victoire. C’est cela qui a engendré les illusions qui auront tant contribué à les désarmer le 28-29 septembre. Mais auparavant l’idée qu’elles avaient un ami au fauteuil présidentiel, un homme assez proche pour les comprendre et qui est devenu président grâce à elles, encouragea les revendications.

Ce fut vrai pour les travailleurs de la zone industrielle qui, quelques semaines avant le putsch commençaient à bouger pour revendiquer une augmentation du salaire minimum de 15 gourdes - à peu près autant de francs - par jour, misérable de toute façon, mais surtout, rogné de semaine en semaine par une inflation qui s’accélérait. Oh, ce n’était pas une mobilisation de combat, en tous les cas, pas encore ; ce fut plutôt la volonté d’affirmer une aspiration à un président que l’on croyait ami. Et comme le salaire minimum dépendait d’un vote du parlement, en opposition avec Aristide, ce fut même un moyen de soutenir ce dernier. Il n’empêche qu’il y avait un changement de climat que le patronat a ressenti comme tel, déclenchant aussitôt une violente campagne de presse contre ces revendications ouvrières qui risquaient de « ruiner l’économie », menaçant de déménager leurs capitaux ailleurs, dans un autre pays d’Amérique centrale ou des Caraïbes.

Dans les campagnes aussi se produisirent des changements, mineurs encore - contestation des droits des grandons voleurs de terre, délégations de paysans dans la capitale pour venir se plaindre en haut lieu contre des officiers qui les spoliaient, quelques occupations de terres - mais qui ne pouvaient être que violemment ressentis par les notables des campagnes, habitués à imposer leur loi à la paysannerie la plus pauvre d’Amérique latine.

Et puis, dans la capitale, il y avait simplement ces pauvres, chômeurs, jobeurs vivant d’activités occasionnelles, trimardeurs, petits revendeurs, qui ne revendiquaient pas grand—chose, mais qui osaient occuper des bouts de trottoirs dans les quartiers bourgeois. Cette « arrogance » de la « populace » alimentait la haine des privilégiés contre celui qui ne pouvait pas, ou pire, ne voulait pas les « tenir ».

C’est la haine montante dans la bourgeoisie qui a donné des ailes aux parlementaires avant d’en donner aux officiers généraux fraîchement promus par Aristide lui-même, mais qui étaient en général enfants des beaux quartiers, qui y avaient leurs villas, leurs piscines.

Mais fait significatif, c’est contre le parlement qu’Aristide a su, occasionnellement faire appel à la rue. C’est ainsi que le 13 août, lorsque le gouvernement Préval était menacé d’un vote de censure, les militants aristidiens ont mobilisé plusieurs milliers de manifestants, venus des quartiers pauvres, pour s’opposer par la violence - et avec succès - au vote. Cette tâche accomplie, une partie des manifestants s’en est pris au local de la CATH, une des principales organisations syndicales du pays, dont le responsable, qui se revendique pourtant d’Aristide, critiquait certains aspects de sa politique. Le local fut saccagé, ainsi que celui de l’organisation nationaliste radicale KID, dont le chef fut pourtant un des promoteurs de la campagne d’Aristide.

Etant donné les sentiments que le parlement et les parlementaires inspiraient aux masses pauvres, les militants d’Aristide n’avaient pas grand mal àmobiliser contre eux dans les quartiers pauvres. Il n’empêche que même si ce furent les quartiers pauvres qui fournirent les troupes, ils ne furent pas mobilisés pour exprimer leurs propres aspirations et pour imposer leurs propres revendications. Ils furent mobilisés, à l’occasion d’obscures manoeuvres parlementaires, pour soutenir un gouvernement qui n’a rien fait en leur faveur. Il n’empêche, aussi, que le parlement n’était qu’un leurre. Le parlement fit oublier l’armée. Mais c’est de l’armée que vinrent les coups.

Et quand vint l’heure de l’armée, elle bénéficia du soutien du gros de la bourgeoisie, des classes privilégiées, convaincues dans leur majorité qu’il fallait mettre fin à la chienlit.

Les troupes d’Aristide, ces centaines de militants de quartiers populaires et dont on disait qu’Aristide voulait former une « milice lavalassienne », et qui commençaient à apprendre à encadrer la population pour pouvoir la mobiliser dans la défense du gouvernement Préval, n’étaient en revanche nullement prêtes à préparer la population à se défendre contre l’armée. C’était, en partie, lié au niveau de détermination de la population, sans doute. Mais c’était ainsi, surtout, parce que les chefs aristidiens voulaient que cela soit ainsi.

Aristide ne subit pas le sort d’Allende. Il n’est même pas exclu qu’un jour, il puisse resservir. Mais les masses, elles, furent exposées aux coups.

Et maintenant ?

Contrairement à bien d’autres putschs du passé dans l’hémisphère sud-américain, il est peu vraisemblable que les États-Unis aient été derrière le putsch en Haïti (encore que le gouvernement américain peut avoir sa politique, et ses différents appareils en avoir d’autres). Même si Aristide n’était pas l’élu de leur coeur, il leur donnait des gages de bonne volonté. En outre, son élection permettait d’assurer la transition pseudo-démocratique qui paraissait impossible à réaliser depuis la chute de Duvalier qui remonte tout de même à février 1986, tant était grande l’irresponsabilité intéressée des clans militaires qui ne voulaient pas être écartés, au profit de civils, des postes qui permettaient le mieux le pillage des caisses de l’État.

En outre, les États-Unis, leur ambassadeur qui se comporte comme le véritable Premier ministre occulte du pays, comme leurs experts, sont les premiers à savoir que l’armée haïtienne, dont la sauvagerie ne compense pas la pourriture interne et l’incompétence, ne ferait pas le poids contre une véritable insurrection populaire. Les dirigeants américains avaient-ils des raisons de craindre qu’écarter Aristide ne provoque une insurrection populaire ? On peut supposer que les États-Unis, en tous les cas, leurs têtes politiques, n’avaient pas envie de tenter l’expérience. Mais on peut aussi penser que, une fois l’expérience tentée - et réussie - les États-Unis sauront en tirer la leçon et se faire une raison.

Si la France a condamné le renversement d’Aristide et demande son retour - tout verbalement, évidemment, mais c’est déjà cela - les États-Unis ont une attitude plus nuancée, en changeant dans le temps. Il est vrai, aussi, que la France, petite puissance mais à laquelle son lointain passé de colonisatrice donne quelques ambitions en Haïti, semble avoir misé sur Aristide pour la favoriser face aux Américains.

Mais ce sont les États-Unis qui comptent. Ceux-ci, après avoir condamné le putsch et, revendiqué dans un premier temps le retour d’Aristide, ont commencé peu après à reprendre à leur compte les accusations de tentation dictatoriale formulées à l’encontre d’Aristide. Ce fléchissement va dans le sens du fléchissement observé, de leur côté, par les putschistes. Cedras a toujours prétendu qu’il n’a pris le pouvoir que pour empêcher Aristide d’instaurer sa dictature. Et pour montrer sa bonne volonté « démocratique », il ne s’est pas installé dans le fauteuil présidentiel, mais y a installé celui qui, dans l’ordre de succession constitutionnelle, doit remplacer le président et le Premier ministre en cas de vacance de pouvoir, le doyen des juges de la Cour de cassation, Joseph Nérette. Et pour pousser plus loin la parodie du respect de la constitution, il a obligé le parlement, entouré de l’armée, à officialiser le choix.

A vrai dire, la contrainte militaire a plus rendu service aux parlementaires qu’elle ne les a effrayés (sauf pour les quelques fidèles d’Aristide). Ils peuvent, en cas de rebondissement, avoir l’excuse de la contrainte pour avoir fait ce qu’ils avaient envie de faire. Pendant que l’armée massacrait dans la rue, procédait à des rafles et des arrestations, le nouveau « président par interim » nomma un Premier ministre, ancien président d’une Ligue des droits de l’homme (!), qui se mit à faire des tractations avec les représentants des partis politiques, dont aucun ne fut interdit. Débarrassés d’Aristide, toute la faune politique - Théodore, chef du Parti Communiste Haïtien compris - a retrouvé sa raison d’être, se mit à combiner, discuter de futures élections, se démarquer plus des « tentations dictatoriales » d’Aristide que de la dictature réelle de l’armée, et préparer ainsi une nouvelle « transition démocratique » avec de nouvelles élections, que l’armée semble vouloir accepter.

Si les États-Unis restent associés à l’embargo économique contre le nouveau pouvoir,un terrain d’entente se dessine donc entre leurs dirigeants et Cedras pour trouver une forme de retour à « l’ordre constitutionnel ». Cedras se déclare prêt à procéder au plus vite à des élections - c’est seulement au retour d’Aristide qu’il s’oppose catégoriquement. Il sait que, sur ce terrain, il représente assez bien les sentiments des couches privilégiées haïtiennes qui, d’un côté, voudraient bien que l’embargo cesse - l’embargo sur le pétrole notamment risque de bloquer toute activité économique - même s’il faut pour cela reprendre Aristide, mais qui redoutent encore plus qu’Aristide puisse revenir en se présentant en vainqueur et que ce retour puisse déclencher une explosion et un désir de vengeance dans les classes pauvres que plus personne ne pourrait contrôler.

Oh, Aristide, lui, donne des gages politiques ! A l’égard de l’armée, d’abord, dont il déclare toujours qu’il faut attendre de ses « éléments sains » le retour à la démocratie ! A l’égard des puissances extérieures, les États-Unis, la France ou encore le Venezuela qui l’accueille, dans l’action desquelles il déclare mettre ses espoirs. A l’égard des craintes même des couches privilégiées et de la caste politique, en réduisant au fil du temps ses prétentions, en acceptant de se subordonner au parlement et donc en admettant virtuellement d’être un président inaugurant des chrysanthèmes. Il ne demande pratiquement plus que le remplacement de Cedras à la tête de l’armée - ce qui lui permet au demeurant de rendre la « folie » ou « l’ambition » du chef d’état—major seul responsable du coup d’État militaire et de la répression. Mais peut-être qu’Aristide devra même accepter Cedras. Pourra-t-il revenir à la présidence pour autant ?

Les États-Unis pourraient accepter le retour d’Aristide, dont certains pays d’Amérique Latine comme le Venezuela sont de chauds partisans. Mais il ne faut pas que ce retour puisse apparaître comme une conquête pour les masses pauvres, mais un cadeau des démocraties occidentales.

Le problème pour les États-Unis, comme pour les classes privilégiées, n’est pas Aristide, c’est encore et toujours cette masse pauvre haïtienne, avec son immense capacité de supporter la misère et l’oppression, dont ont tant tiré profit toutes les crapules grandes et petites qui ont fait des fortunes sur son dos ; mais avec, aussi, ses brusques sursauts de colère explosifs. Comme l’a rappelé ingénument il y a peu un officier supérieur français que l’on interrogeait sur l’éventualité d’une intervention de l’armée française en Haïti afin d’y « rétablir la démocratie » : « ce sont tout de même les Haïtiens qui ont administré une piquette mémorable à l’armée française, la meilleure du monde à l’époque, sous Napoléon » . Les Haïtiens que craignent dirigeants français comme américains, ce n’est pas Cedras et son armée, sûrement pas. Tout le problème des puissances impérialistes est de convaincre cette armée d’avoir un comportement un peu plus responsable. Mais surtout, sans lui faire du mal, car si cette armée craque, comment les États-Unis pourraient-ils éviter l’intervention militaire, soit directe, soit sous l’égide de l’OEA (Organisation des États Américains) ?

Quelles pourraient être les réactions des masses pauvres qui continuent à vouloir le retour d’Aristide ?

Surprises et abasourdies, elles n’ont pas été en état de se défendre contre la répression. Dans quelle mesure la saignée durant le putsch, la répression qui s’en suivit les ont affectées ? Dans quelle mesure l’assassinat, l’arrestation ou la fuite vers les campagnes des éléments les plus combatifs des quartiers pauvres pèseront pour l’avenir ?

Il est bien difficile de savoir ce qui prévaudra dans l’esprit de ces milliers d’hommes et de femmes, de ce milieu surgi du mouvement qui renversa Duvalier et qui, depuis cinq ans, avec ses hauts et ses bas, est à l’origine des réactions populaires : est-ce la démoralisation d’avoir été durement frappés sans avoir pu vraiment se défendre, ou au contraire, la rage, la haine et la volonté de ramener Aristide. Il est bien difficile aussi de savoir si ce mouvement met ses espoirs dans les tractations internationales, comme le leur conseillent les chefs aristidiens eux-mêmes, ou si, se méfiant désormais de l’armée, ils choisissent de s’organiser et de se donner les moyens de lui faire face.

Il est encore plus difficile de savoir ce qui se passe dans les sentiments et la conscience de la grande masse des classes pauvres. Le noyau de la classe ouvrière, celui qui est habituellement concentré dans la zone industrielle de Port-au-Prince, est aujourd’hui dispersé. Pas seulement par la répression et par les migrations massives vers les campagnes que les ratonnades dans les quartiers pauvres avaient déclenchées, mais aussi par le fait que la vie économique n’a pratiquement pas repris et que la plupart des entreprises importantes restent fermées. Depuis la chute de Duvalier la classe ouvrière a connu des moments de colère, des grèves et des manifestations, mais elle ne s’est jamais vraiment mobilisée et ne s’est pas, non plus vraiment donné des organisations.

Mais les choses peuvent mûrir, sinon dans l’immédiat dans les entreprises - fermées - du moins, dans les quartiers pauvres où le prolétariat industriel se trouve mélangé à la masse de travailleurs occasionnels qui font le gros de la population pauvre des villes. Aux raisons politiques s’en ajoutent d’autres, comme la hausse effrayante des prix, car c’est évidemment aux classes pauvres que les intermédiaires, les spéculateurs capitalistes, que ceux qui ont les moyens de faire des stocks, font payer l’embargo. Le tout est de savoir si cela pousse à la révolte et si le prolétariat et les classes pauvres auront l’énergie de réagir pour leur propre compte sans s’en remettre à Aristide et aux siens qui ne peuvent que saboter leur combat ou le trahir si malgré tout, il réussit.

31 octobre 1991