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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 103, mars 2007 Haïti - Décomposition de l’État et violence des gangs armés

LDC n° 103, mars 2007
Haïti - Décomposition de l’État et violence des gangs armés


Le 15 février 2007, le Conseil de sécurité de l’ONU a prolongé de huit mois le mandat de la Mission des Nations Unies de stabilisation en Haïti (Minustah). Les troupes de l’ONU sont censées suppléer l’État haïtien défaillant pour assurer un semblant d’ordre public dans ce pays, le plus pauvre de l’hémisphère occidental. A la misère de la majorité de la population s’ajoutent les agissements des bandes armées dont certaines, les chimères, continuent de se revendiquer du président Aristide déposé par l’armée américaine, tout en se livrant à de purs actes de banditisme dont les habitants des quartiers populaires de la capitale, Cité Soleil, Martissant, sont les principales victimes.

Le 20 février, le dernier jour du carnaval, les troupes de la Minustah ont effectué une intervention massive à Cité Soleil avec pour objectif, selon leurs responsables, de « capturer des membres de gangs et de saisir des armes illégales ».

700 Casques bleus ont été mobilisés, issus de huit nations différentes, flanqués d’un certain nombre de policiers haïtiens.

Résultat de l’opération : 21 personnes arrêtées, dit le communiqué de la Minustah, dont 14 recherchées par la police (on ne sait pas qui sont les autres). Résultat maigre et, surtout, une fois les troupes de la Minustah reparties après l’opération coup de poing, Cité Soleil est retombée sous la loi des chimères. Les chefs de gangs se sont contentés de déménager leurs quartiers généraux pour quelques jours.

Le « climat de sécurité » que la Minustah est censée assurer à Port-au-Prince n’est qu’une triste plaisanterie.

Les gangs kidnappent, assassinent et terrorisent la population, souvent à proximité des engins blindés de la Minustah qui n’interviennent pas.

Et les interventions ponctuelles de la Minustah, au lieu d’arriver à bout des bandes armées, se traduisent par des victimes dans la population prise entre deux feux.

Au milieu de ce chaos, le gouvernement fait semblant de gouverner, le Parlement, de débattre, et les représentants des grandes puissances tutélaires font semblant de croire qu’une démocratie est en marche. Quant aux usines de la zone industrielle, elles, elles continuent réellement à fonctionner, à rapporter du profit à leurs propriétaires alors que, pour les travailleurs, se rendre sur leur lieu de travail devient une gageure.

Les deux articles suivants sont extraits du numéro 164 de La Voix des Travailleurs, organe communiste révolutionnaire, publié en Haïti et daté du 20 janvier 2007.



Après neuf mois de gestation, de quoi a accouché le gouvernement Alexis / Préval ?

La population haïtienne s’enfonce dans une misère croissante sans qu’aucune solution n’apparaisse. 77 % de la population vivent au dessous du seuil de la pauvreté, 60 % sont au chômage, plus d’un million d’Haïtiens vivent avec moins de 50 gourdes par jour, la pauvreté se transforme en misère. L’espérance de vie n’excède pas 53 ans, la mortalité infantile atteint les 80 pour 1000.

Des décennies de désordre politique et de corruption ont laissé un pays sans infrastructures (absence de routes, d’électricité, d’eau potable dont le manque est responsable pour une grande part de la mortalité infantile, des latrines à ciel ouvert, des amoncellements d’ordures).

La population avait voté massivement pour le président René Préval. Sa victoire à 51,15 % des voix était une réminiscence des illusions mises en Aristide en 1990. Mais neuf mois après, les illusions se sont envolées, Préval s’apprête à aller au bout de son mandat, comme il l’a déjà fait une fois, sans rien changer, sans toucher à aucun des problèmes de la société haïtienne, aux inégalités, à la corruption, à l’effondrement des services publics, et surtout à la grande misère de la majorité de la population.

Même les rares promesses faites ne sont et ne seront pas respectées.

Le gouvernement Alexis/Préval, flanqué de 18 ministres, 4 secrétaires d’État (au grand détriment des caisses déjà maigres de l’État), n’a aucun bilan à son actif. Son programme d’investiture faisait du PAS (Programme d’apaisement social) sa priorité, ledit PAS consistant en la mise en place de « projets d’assistance en vue de relancer l’économie nationale et d’améliorer les conditions de vie de la population ».

Pour mener à bien ces projets, le gouvernement promettait de trouver les fonds permettant de soulager la misère de la population. En dépit des promesses faites par les bailleurs de fonds internationaux à la conférence internationale sur le développement économique et social, rien n’est arrivé jusqu’à la population laborieuse, aucune misère n’est en passe d’être soulagée, même des employés de la fonction publique ne reçoivent pas leur salaire.

Plusieurs grèves (celles des employés de l’HUEH, des enseignants de lycées, des postes ), un sit-in des employés de la mairie, des manifestations des chauffeurs des transports en commun eurent lieu pour réclamer les arriérés de leurs maigres salaires.

Pendant ce temps, les fonds du Trésor public sont utilisés en faveur des gangs armés, quand ils ne disparaissent pas dans les poches des dirigeants.

Les possédants réclament eux aussi leur part du magot. Par l’intermédiaire de l’un de leurs représentants, Grégory Brandt, représentant de la Chambre de commerce, ils exigent « plus de célérité dans le traitement des affaires de la nation » ! Or la nation, dans la bouche des nantis, c’est bien sûr eux-mêmes, et leur soif de posséder encore plus à assouvir.

La population laborieuse, elle, ne voit rien venir qui lui permettrait de garder un peu d’espoir. Les neuf mois du nouveau gouvernement sont marqués par la fuite à l’étranger de nombreux Haïtiens, par l’augmentation des boat people avec des malheureux prêts à prendre tous les risques pour fuir la misère, mais aussi l’insécurité.

D’ailleurs, un des axes du programme gouvernemental, c’est aussi le programme de démobilisation, de désarmement et de réinsertion (DDR) qui devrait « pacifier les zones chaudes » à grand renfort de dollars. Résultats : l’insécurité n’a jamais été aussi grande, les kidnappings se multiplient, de juin à septembre on comptait 228 victimes par mort violente dans l’arrondissement de Port-au-Prince. La justice est inexistante, policiers et juges sont corrompus, travaillant de connivence avec les gangs. Le ministère de la Justice gère l’insécurité, l’impunité, la corruption et sert des sermons à la télévision. Pendant ce temps, les gangs se déploient, encerclant la capitale au nez du gouvernement et ce, malgré son programme de DDR.

Quant à la population pauvre, il ne lui reste plus qu’à mourir sous les balles des bandits qui se battent entre eux ou contre la Minustah, subir les exactions de ces mêmes bandits, ou mourir de faim victime de l’exploitation avide des possédants, tout cela devant l’indifférence coupable des dirigeants.

S’il y avait un souhait à faire pour l’année qui commence, ce serait que les classes exploitées n’acceptent plus que leur sort se dégrade encore davantage, et que leur apparente résignation face aux prix qui augmentent, aux salaires qui baissent, aux voyous qui assassinent, aux possédants qui étranglent, au gouvernement qui trompe, se transforme en une colère qui explose et balaye toute cette saleté.

La classe possédante est incapable de guérir la décomposition de son État et la pourriture de sa société, car c’est elle qui en est la cause

« La refondation de l’État » - l’expression revient aussi bien dans la bouche de Préval que dans celles des représentants des puissances tutélaires et fait l’objet de colloques dans les grands hôtels de la place. Elle exprime un constat et désigne l’objectif.

Le constat, c’est la déliquescence de l’État. Il y a bien un président de la République, élu parce que l’électorat populaire a cru déceler derrière Préval la silhouette d’Aristide et désigné dès le premier tour par la grâce d’un CEP tremblant devant les manifestations. Il y a bien un gouvernement, fruit de laborieuses tractations pour donner un portefeuille ministériel à la plupart des partis représentés au Parlement. Il y a un Parlement, des députés et des sénateurs qui opinent sur tout et n’importe quoi. Il y a des hauts fonctionnaires qui touchent des salaires confortables et qui sont en situation de caser à différents postes des membres de leur clientèle. En somme, en tant que sangsue sur le corps social, l’État fonctionne.

Mais il n’y a pratiquement pas d’appareil d’État pour maintenir un semblant d’ordre dans le pays. La police est gangrenée, nombre de ses membres participant à des trafics et des actes de banditisme. L’État est, en dernier ressort, une bande armée, mais la bande armée officielle qu’est la police n’est pas la seule dans le pays, ni même la plus puissante. La justice est pourrie et les bandits qui se seraient fait arrêter par la police, par hasard ou par concurrence, n’ont aucun mal à acheter le juge qui les libère. Les prisons qui sont certainement une antichambre de l’enfer pour le commun des mortels, sont des passoires pour les criminels qui ont des relations et surtout de l’argent. Les différents corps de l’appareil d’État se chamaillent quand ils ne se combattent pas avec plus de détermination qu’ils ne combattent les trafiquants de drogue ou les kidnappeurs.

Le récent « cambriolage » du Parquet de Port-au-Prince, où ont été dérobés un grand nombre de dossiers de Justice et des preuves de toutes sortes impliquant des criminels en cours de procédure, est significatif. On ne sait pas, en effet, s’il s’agit bien d’un cambriolage, comme l’affirme le commissaire du gouvernement Claudy Gassant, le chef du Parquet ou d’une simple mise en scène organisée par le même Claudy Gassant, comme le laisse entendre, d’une façon à peine déguisée, son supérieur hiérarchique, le ministre de la Justice et de la Sécurité publique René Magloire. Plus que le fait même du cambriolage, c’est cette altercation au sommet qui témoigne de la décomposition de l’État ; c’est le fait qu’un ministre puisse suggérer publiquement qu’un haut fonctionnaire de Justice a fait détruire des dossiers gênants pour des criminels en dissimulant son agissement derrière un cambriolage simulé - et que sa prise de position puisse passer pour vraisemblable.

Voilà où en est l’appareil d’État même dans sa fonction essentielle du maintien de l’ordre. Ce sont les classes populaires qui en subissent les conséquences les plus nombreuses, tous ceux qui n’ont ni les moyens de s’assurer des gardes du corps bien armés et des véhicules blindés, ni les finances pour s’acheter la paix. Mais elles subissent plus encore la défaillance de l’État dans toutes ses autres fonctions. Plus personne ne s’occupe ni des routes, ni du ramassage des fatras ; les hôpitaux deviennent des mouroirs. Et ce n’est même plus la peine de parler du reste, de l’approvisionnement en eau ou en électricité.

La situation finit par devenir pesante cependant même pour la bourgeoisie - en tous les cas pour ceux qui vivent dans le pays. Bien sûr, il n’y a rien de commun entre le risque couru, jour après jour, par l’ouvrière obligée de se rendre sur la zone industrielle pour gagner les 70 gourdes qui lui permettent à peine de survivre et les risques que prend son patron. Mais enfin, même un enfant de bourgeois peut être enlevé. Et le banditisme qui sévit jusqu’aux alentours de la zone industrielle n’est certainement pas favorable aux affaires.

Les dirigeants des grandes puissances savent se faire une raison de l’anarchie armée qui règne dans bien des pays où leurs capitalistes font des affaires. Mais Haïti n’est ni le Congo, ni la Somalie. Il se trouve dans cette mer des Caraïbes qui est considérée par les États-Unis comme une sorte de mer intérieure, à quelques encâblures de Porto Rico et à peine plus de la Floride. Il leur est difficile de laisser Haïti se transformer en une sorte de « no man’s land », plate-forme pour les trafiquants de drogue et d’armes pour toute la région qui n’ont à craindre aucune force de répression.

Il n’a pourtant jamais été question pour l’État le plus riche de la planète de consacrer à Haïti les moyens qui permettraient à sa population de sortir de la misère sur le fond de laquelle se généralise la corruption, ni même de quoi assurer la construction d’un minimum d’infrastructures. Les subsides accordés à Préval au compte-goutte ne permettent même pas à celui-ci d’assurer le fonctionnement au quotidien de son appareil d’État. Il est de notoriété publique que les bandes armées, des trafiquants disposent d’armes de meilleure qualité que la police.

Mais ce n’est pas qu’une question de moyens financiers ou d’armes pour la police. A quoi servirait de doter la police en armement plus performant, si c’est pour que certains de ses éléments s’en servent pour des actes de banditisme ?

Il n’y a aucune raison que la situation s’améliore. Les enlèvements, les assassinats ne sont pas le fait des seuls chimères qui avaient, au départ, de vagues motivations politiques. Grâce aux États-Unis et au Canada, qui renvoient en Haïti des criminels endurcis et formés à l’école du crime organisé, les milieux criminels ont l’air de s’organiser plus vite et mieux que l’État.

Il ne sert à rien de faire des hypothèses pour deviner qui va gagner la course de vitesse engagée entre l’État, en voie d’une « refondation » hypothétique et les bandes armées. D’autant que cette course, si elle finit, finira en compromis. La police saura faire la part des choses et laisser le contrôle des quartiers populaires aux bandes de voyous. Même si l’État parvient à rétablir la sécurité, il ne la rétablira pas pour les classes populaires. La dictature de Duvalier préservait l’ordre, mais certainement pas la sécurité des classes populaires. L’arbitraire des macoutes n’était certainement pas meilleur que l’arbitraire des voyous.

Ne demande pas pour qui sonne le glas, il sonne toujours pour toi.

La seule question qui vaille pour la classe des prolétaires est celle de savoir si, en ayant assez de se retrouver entre deux feux comme elle s’est retrouvée récemment à Cité Soleil lors de l’incursion de la Minustah, elle prend le mors aux dents et décide de s’organiser elle-même. Et de s’organiser, en tant que prolétaires, autour de la défense de ses propres intérêts.

La principale faiblesse des travailleurs, des chômeurs, des djobeurs qui peuplent les quartiers populaires que se disputent la police et les voyous armés ne réside pas dans leur nombre : ils sont bien plus nombreux que les gangs, chimères ou non. Leur principale faiblesse, c’est l’absence d’organisation. Mais cette faiblesse est surmontable. La seule zone industrielle, même avec ses effectifs réduits à dix mille travailleurs, pourrait devenir une forteresse. Cité Soleil, Bel Air ou Cité Militaire pourraient y trouver des éléments d’organisation. C’est possible et surtout, c’est une nécessité vitale. Mais cela nécessite un programme, une politique, qui aient pour fondement les intérêts vitaux de la majorité laborieuse de la population.

La décrépitude de l’État est une des manifestations de la faillite de la bourgeoisie et de son ordre social. La classe possédante qui vit en parasite sur les classes populaires, paysans comme ouvriers, et qui a vidé la société haïtienne de son sang, a conduit le pays à la ruine. Il n’y a pas de solution même au problème de la sécurité sans mettre en cause l’ordre social actuel. Quel que soit le point de départ - la révolte contre l’insécurité et la volonté de s’organiser pour se défendre pourraient en devenir un -, le prolétariat devra se débarrasser d’autres parasites que ceux qui le rançonnent à Cité Soleil ou ailleurs. Ceux, en premier lieu, qui, dans les usines de la zone industrielle, se permettent de payer des salaires dont le pouvoir d’achat ne représente que le tiers des salaires du temps de Duvalier. Cette classe privilégiée qui pille le pays et qui exploite la majorité de ses habitants et qui ne veut même pas consacrer le fruit de ses rapines à investir sur place.

Si les classes exploitées ne veulent pas être réduites à la seule alternative : mourir sous les balles des bandes armées officielles et privées ou mourir de misère, il leur faudra prendre en main la direction de la société. Il n’y a pas de moyen terme.