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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Haïti/LDC n° 99 octobre 2006 Haïti - Les classes populaires entre un État en déliquescence et les bandes armées

LDC n° 99 octobre 2006
Haïti - Les classes populaires entre un État en déliquescence et les bandes armées


Pendant et après l’élection présidentielle, organisée en Haïti au mois de février 2006, l’activité des bandes armées à prétention politique ou purement criminelles s’est ralentie pendant quelques semaines.

La présidentielle a abouti à l’élection de René Préval à la présidence de la République. Préval avait été Premier ministre d’Aristide, puis il l’avait remplacé à la tête de l’État, en lui tenant la place au chaud, pendant la période où Aristide n’a pas eu le droit légal de se représenter.

Etant donné son passé, Préval semblait bénéficier d’un préjugé favorable de la part des chimères, ces milices armées qui ont été mises en place par Aristide et qui continuent à agir avec pour objectif proclamé d’imposer le retour de l’ancien président de la République, déposé par les grandes puissances.

Les quartiers populaires, qui subissaient le plus la loi des chimères, ont pu espérer pendant quelques semaines que la victoire de Préval ralentirait l’activité des chimères et aussi celle des bandes purement criminelles qui agissaient souvent dans le sillage des précédentes, quand les deux ne se confondaient pas.

Malheureusement, l’accalmie n’a duré que quelques semaines. Et, dès les mois de juin et juillet derniers, une nouvelle vague d’agressions, d’enlèvements et d’assassinats a secoué Port-au-Prince. Cela ne s’est pas arrêté depuis. La grande presse internationale n’a rapporté les cas d’enlèvements que lorsqu’ils concernaient des coopérants ou « conseillers » étrangers, enlevés parfois à proximité de l’aéroport ou, encore, lorsque de riches bourgeois de la place en ont été victimes dans leurs villas. Mais, la terreur quotidienne exercée dans les quartiers populaires n’intéresse pas la grande presse internationale. Pourtant, cette terreur-là a fait et continue à faire bien plus de victimes parmi les pauvres que les enlèvements spectaculaires.

Les deux articles ci-dessous sont extraits de La Voix des Travailleurs, mensuel édité par nos camarades de l’OTR, datant du 11 août 2006.

Depuis la rédaction de ces articles, le gouvernement haïtien, comme les troupes de l’ONU (Minustah),ont été totalement incapables de réduire le banditisme, en dépit de la déclaration tonitruante et menaçante du président Préval, au mois d’août dernier, à l’endroit des chefs de gang : « mourir ou déposer les armes ». Mieux (si l’on peut dire) : pour tenter de désarmer les bandes armées à prétention politique, la Minustah, en accord avec le gouvernement, a mis en place un programme de désarmement et de réinsertion qui consiste à inviter les chefs de gang à rendre leurs armes aux autorités, en échange de cartes d’identité qui leur donneront droit à une somme d’argent, des soins médicaux, de la nourriture et une formation professionnelle. Le gouvernement, de son côté, a créé une « Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion », installée par le Premier ministre au milieu du mois de septembre. Cette commission étant composée essentiellement de représentants de certains ministères et de la présidence, ses membres bénéficieront de tous les privilèges auxquels ont droit les hauts fonctionnaires : honoraires, véhicules de fonction, bons d’essence, chauffeurs, bureaux, etc.

Mais, parmi les membres de cette commission figure aussi le dénommé Jean-Baptiste Jean-Philippe, alias Samba Boukman, le porte-parole de « l’opération Bagdad » qui a fait plus d’un millier de morts, en particulier dans les quartiers populaires comme Cité Soleil, Bel-Air ou Sans-Fil. C’est un malfrat connu pour plusieurs viols et assassinats.

A défaut de pouvoir désarmer les chimères ou les bandits, Préval essaie de les acheter : le cas de Samba Boukman n’est pas isolé.

Aussi, il ne faut pas s’étonner que, dans certains quartiers pauvres, la population qui ne fait aucune confiance ni à la police ni aux troupes de l’ONU ait réagi elle-même et ait lynché des bandits pris sur le fait...

30 septembre 2006



Combattre l’insécurité, c’est combattre l’ordre social

L’insécurité est présentée par tous, les dirigeants politiques, la bourgeoisie, les puissances tutélaires, comme le principal problème du pays. Elle l’est redevenue en effet après la courte période d’accalmie qui a précédé et suivi l’élection de Préval. Elle touche à des degrés divers toutes les classes de la société, dans la zone métropolitaine en tout cas et dans certaines villes de province.

Elle frappe cependant particulièrement les classes pauvres. Elle frappe ceux qui essayent de survivre à Cité Soleil ou dans les nombreuses zones, aux frontières variables, qui sont sous la loi des bandes armées. Elle fait chaque jour des blessés et des morts parmi les habitants de Gran Ravin ou de Ti Bwa, victimes des échanges de tirs entre gangs rivaux pour le contrôle des bidonvilles de Martissant. Elle pèse lourdement sur la vie de toutes les familles de pauvres qui ont dû fuir leur quartier pour échapper à la menace permanente des voyous armés. Elle pèse sur les ouvriers de la zone industrielle qui risquent leur vie chaque jour pour aller se faire exploiter. Pour un gros commerçant kidnappé ou pour un fonctionnaire international enlevé sur la route de l’aéroport dont radio et presse font grand cas, combien d’anonymes tués chaque jour pour les dépouiller du peu qu’ils ont, pour les terroriser par des mitraillages aveugles, pour régler des comptes ou tout simplement, parce qu’ils se sont trouvés au mauvais endroit au mauvais moment ?

Cette insécurité-là s’ajoute pour les pauvres à une autre, celle qu’ils subissent depuis toujours et qu’ils sont les seuls à subir, l’insécurité de l’existence quotidienne elle-même, de la misère, de la lutte sans cesse à recommencer pour survivre au jour le jour. La violence des gangs rend encore plus dure la vie des classes populaires, de toute façon dure.

Que ce regain de violence soit le fait de bandes de criminels ou de chimères à prétention politique, leurs actes sont aussi crapuleux dans les deux cas car ils dénotent le même mépris de la population et, en particulier, des plus pauvres. Et que les fantassins de la violence, les hommes de main qui kidnappent, qui tuent ou violent soient eux-mêmes souvent issus des quartiers pauvres qu’ils terrorisent, ne change rien à l’affaire. Les hommes de main sont rarement des riches. Les patrons du milieu criminel sont comme tous les patrons : ils font faire le travail par d’autres et ils se contentent d’encaisser le profit.

Il en va de même pour les bandits à prétention politique. Les chefs chimères prétendent lutter pour le retour d’Aristide, pour la libération des notables lavalassiens emprisonnés ou pour que ceux qui ont perdu leurs sinécures les retrouvent. Mais en quoi le sort des millions de travailleurs, de petites marchandes, de chômeurs, de pauvres serait-il changé si Aristide était de retour dans sa luxueuse demeure de Tabarre ou si les chefs des bandes chimères étaient intégrés dans la police ou dans l’administration ? C’est au nom de ces objectifs qui n’améliorent en rien la vie des masses pauvres, qui ne les concernent en rien, que les chefs chimères et leurs porte-voix justifient les actes les plus abjects, les fusillades aveugles pour créer la panique, les balles dans les jambes de voyageurs de tap-tap qui rechignent à être rançonnés.

Malgré les déclarations de Préval et de ses ministres, on ne peut pas plus compter sur le régime actuel que sur ses prédécesseurs pour rétablir la sécurité. Tout d’abord, parce que même s’ils en avaient les moyens, l’insécurité qu’ils voudraient combattre, n’est pas celle qui frappe les classes populaires. L’insécurité qui leur pose problème, c’est celle qui menace les « affaires », cette « détérioration continue du climat d’investissement » que déplorait Boulos, le président de la Chambre du commerce et d’industrie d’Haïti dans une intervention lors de la Conférence des bailleurs de fonds. Mais, comment donc exploiter en paix les ouvriers de la zone industrielle si l’intérieur même des usines n’est pas à l’abri des balles ? Comment mener sa confortable vie de bourgeois si on court le risque d’être enlevé ou tué en sortant de l’aéroport ou de sa banque (même si le risque est bien moindre qu’à Cité Soleil, à la Cité militaire, à Frères Simons ou à Martissant) ?

Le seul succès concevable pour les dirigeants serait de parvenir à sécuriser au moins la zone industrielle, l’aéroport, les quartiers bourgeois, les alentours des banques et des grands hôtels. Mais il n’est pas dit que même cela soit à leur portée.

Car l’appareil d’État lui-même est pourri jusqu’à la moelle. Aux dires de Préval lui-même, des policiers sont impliqués dans 30% des affaires de kidnapping. C’est à peu près le pourcentage de juges qui, toujours d’après Préval lui-même, sont disposés à libérer n’importe quel criminel arrêté, à condition qu’il paye. Des assassins notoires, des tortionnaires de kidnappés, des violeurs de petites filles circulent librement, même lorsque, par miracle, ils ont été arrêtés, car il suffit qu’ils s’ adressent à un « bon » avocat qui connaît un « bon » juge. Et bien entendu, les rares kidnappeurs que la police présente à la télévision, histoire de montrer qu’elle fait quelque chose, sont de petits voyous, jamais les commanditaires pour qui ils travaillent.

Le banditisme lui-même, du moins l’ampleur qu’il a prise, est dans une large mesure issu de la décomposition de l’État. Combien sont, parmi ceux qui encadrent les gangs, les anciens de l’armée, les anciens de la police, voire des policiers en exercice ? Et il n’y a pas que l’appareil d’État officiel qui fournit à la violence crapuleuse des cadres et des armes. Il y a aussi les milices officieuses, laissées en couches successives par les régimes qui se succédaient : les macoutes laissés par Duvalier, les « attachés » ou les zinglendos par les généraux genre Avril, les FRAP par Cédras, les chimères par Aristide. Les bandits professionnels, ceux renvoyés des prisons américaines - ce beau cadeau de la « grande démocratie du Nord » à Haïti - ou les trafiquants de drogue de toute nationalité n’ont aucun mal à trouver leur niche écologique au milieu de toutes ces mouvances d’origine étatique ou para-étatique qui disposent aujourd’hui, globalement, sans doute, de plus de moyens, en armes, en finance et en hommes, que la police officielle elle-même. Sans même tenir compte de l’interpénétration entre les uns et les autres.

Autant dire que les classes populaires n’ont pas plus à espérer du régime de Préval que de ses prédécesseurs et pas plus sur le terrain de la sécurité que sur les autres, celui de leur situation économique en particulier. Même si les puissances tutélaires donnaient un peu plus d’argent au gouvernement afin qu’en payant mieux ses policiers, ses juges, ses fonctionnaires - les arriérés de salaire de la fonction publique dépassent les 280 millions de gourdes ! - il limite un peu la corruption, la population pauvre ne serait pas la bénéficiaire d’un regain de la violence policière pour contrer la violence des bandes armées, mais sa principale victime. Qui ne se souvient pas des interventions musclées de la police dans les quartiers pauvres avec l’objectif d’en déloger les gangs, qui ont fait plus de morts et de blessés dans la population que les gangs eux-mêmes ?

Quant à la Minustah, son incapacité à mettre fin à l’insécurité saute aux yeux. Elle a encore moins de moyens d’agir que la police nationale car, à son absence de détermination que plus personne n’ignore, s’ajoute le fait qu’étant composée de forces militaires étrangères, qui plus est sous la mainmise des grandes puissances tutélaires, toute intervention massive de sa part serait ressentie par l’immense majorité comme celle de troupes d’occupation.

L’appareil d’État, les forces armées officielles et officieuses de ce pays, ont toujours été des chiens de garde des riches, des Mews, des Accra, des propriétaires des entreprises de la zone industrielle. Cela en a été ainsi sous Duvalier, sous les généraux, sous Cédras. Malgré les espoirs mis en lui, Aristide n’a rien changé à cet état de choses - il a seulement ajouté les grands mangeurs de Lavalasse à ceux qui vivaient déjà en parasites sur les classes laborieuses de ce pays.

Même au temps où l’insécurité n’était pas aussi catastrophique qu’aujourd’hui, les chiens de garde ne se sont jamais contentés de ce que les possédants leur jetaient et profitaient de leurs positions pour prélever le complément sur la population. Il leur arrivait déjà, sous Duvalier comme sous Cédras, de mordre leurs maîtres, les possédants. Aujourd’hui, nombre de ces chiens de garde chassent pour leur propre compte et, de plus en plus souvent, les bourgeois eux-mêmes, les maîtres de l’économie et de la société, sont victimes de leurs crocs. Voilà pourquoi les dirigeants politiques, les possédants, les puissances tutélaires voudraient bien les discipliner.

Mais, que les chiens de garde obéissent à leurs maîtres ou qu’ils s’ensauvagent au point de ne plus les respecter, ils sont dressés pour terroriser avant tout la population pauvre. Les classes laborieuses n’ont aucun intérêt à se solidariser avec la campagne actuelle venant de la bourgeoisie elle-même pour « mettre fin à l’insécurité », car elle ne songe qu’à sa propre sécurité, quitte à laisser la population pauvre à la merci des bandes armées.

Les classes laborieuses ne peuvent assurer leur propre sécurité que par elles-mêmes, en s’organisant pour se défendre contre les bandits qui les terrorisent et qu’elles connaissent parfaitement. Les quartiers pauvres ont su déchouker les macoutes il y a vingt ans, malgré les armes de ces derniers et malgré la terreur qu’ils inspiraient auparavant.

Cela semble aujourd’hui difficile à imaginer tant est grande la démoralisation des masses pauvres, si souvent déçues, trahies par ceux-mêmes en qui elles mettaient leurs espoirs pour que, Duvalier tombé, leur sort s’améliore. C’est pourtant la seule voie.

Mais l’insécurité, quels qu’en soient les bénéficiaires aujourd’hui, chimères plus ou moins politiques ou bandits de grand chemin, pousse fondamentalement sur le terrain de la misère de la majorité de la population. C’est la pauvreté qui pousse des gamins de 13 ans de Cité Soleil et d’ailleurs à suivre des chefs chimères, ou à devenir des hommes de main de gangs mafieux dans l’espoir de tenir, avec une arme, un bout de pouvoir qu’ils exercent contre leurs voisins ou parents.

Le problème de l’insécurité est inséparable des problèmes fondamentaux de la société. Le parasitisme des bandes armées pousse dans les interstices d’une société basée sur l’exploitation, c’est-à-dire sur le parasitisme de la classe possédante au détriment de la majorité travailleuse de la population. Et si les bandits ne méritent aucune sympathie de la part des classes laborieuses, fussent-ils des chefs chimères qui se prétendent « anti-impérialistes », il faut savoir que le plus avide des chefs de gang ne pourra jamais voler à la population qu’une petite partie de ce que lui volent, tout à fait légalement, les grandes familles bourgeoises, les patrons de la zone industrielle et, plus encore, les grandes sociétés multinationales, par l’exploitation ou par la spéculation sur les produits de première nécessité. Et les pires crapules n’ont pas autant de sang sur les mains que ceux qui affament la population pauvre pour faire plus de profits ou qui, pour préserver leur situation sociale, ont soutenu Duvalier et sa dictature ou financé le coup d’État de Cédras.

Il n’y a de l’avenir pour les classes pauvres que dans leur propre organisation, aussi bien contre les petits parasites issus de ses rangs que contre les grands parasites qui dominent l’économie du pays. Contrairement à ce que nous chantent les faiseurs d’opinion, l’aggravation de l’insécurité ne crée pas une conjonction d’intérêts de toutes les classes sociales, possédants et prolétaires confondus, mais donne une raison de plus pour combattre, au-delà des chiens de garde, obéissants ou pas, l’organisation capitaliste de la société elle-même et le pouvoir de la bourgeoisie.

S’ajoutant au banditisme crapuleux, le banditisme politique

Au moment de mettre notre périodique sous impression, l’évolution de la situation semble prendre un nouveau tournant. La violence purement crapuleuse, enlèvements pour rançon, rackets, assassinats et vols sous menace armée, tout en se maintenant en intensité et s’étendant vers de nouvelles zones, passe à l’arrière-plan sur le plan politique par rapport à des opérations qui n’ont pas pour objectif un gain financier immédiat. C’est ainsi que des groupes armés ont investi pendant une heure ou plus le bas de la ville, La Saline, Carrefour Nazon ou autour de la route de l’aéroport. Ils tiraient autour d’eux à l’aveuglette dans le but de provoquer des mouvements de panique. Ils empêchaient la circulation et la sortie du travail et laissaient après leur départ des morts et des blessés sur le trottoir.

Les groupes chimères qui ont exécuté ces actes reprennent « l’opération Bagdad ». Le font-ils avec pour objectif d’imposer le retour d’Aristide, ce qui équivaut à une déclaration de guerre à Préval que les chimères ont pourtant contribué à faire élire ? Il est plus probable que l’épreuve de force engagée vise à montrer la puissance des chimères, leur capacité non seulement d’imposer leur loi dans les « zones de non-droit » qu’ils contrôlent, mais aussi d’intervenir n’importe où. Cela afin de négocier avec Préval dans le meilleur rapport de forces et d’obtenir les postes et les positions qu’ils réclament dans ou autour de l’appareil d’État.

En réaction, dans une déclaration du 9 août, Préval somma les chimères de choisir entre deux options : « désarmement ou la mort ». La grandiloquence de l’expression ne suffit pas pour donner à Préval les moyens de désarmer de force les chimères. Les sénateurs qui ont fait mine de s’insurger contre l’idée même d’un dialogue, cherchant à apparaître plus décidés contre les chimères que Préval, savent parfaitement que tout cela n’est que phrase creuse. Les allures de matamore ne dissimulent cependant pas le fait que, connaissant le rapport actuel des forces, Préval et Alexis préfèrent négocier. Intention confirmée par l’annonce d’une rencontre à la Présidence avec certains chefs chimères. Les uns comme les autres jouent avec la peau de la population pour qui l’épreuve de force actuelle n’est pas seulement verbale, mais se traduit par des morts et des blessés.

Quant aux chimères ou les dirigeants de Lavalasse qui ne se sont pas ralliés à Préval -ou pas encore-, ils ne sont pas plus proches des intérêts des classes populaires que les dirigeants du régime. Pas plus proches que cette longue lignée de présidents, de dirigeants politiques, qui ont toujours gouverné ce pays en fonction des intérêts des privilégiés en laissant les classes laborieuses crever de misère.

Par leurs objectifs comme par leurs méthodes, les chefs chimères, quels qu’ils soient, sont des ennemis féroces des classes populaires autant que leurs commanditaires.

Il leur arrive de prétendre représenter les intérêts des pauvres. C’est sur la réputation d’être un ami des pauvres qu’Aristide, dont les chimères se réclament, a bâti sa carrière politique. Mais au temps où il était au pouvoir, Aristide n’a en rien amélioré le sort des ouvriers, des chômeurs, des paysans pauvres ou des petites marchandes. Seuls se sont enrichis les dignitaires de Lavalasse, Aristide en tête, et seuls les chefs chimères ont profité des largesses financières de son régime.

Être du côté des classes exploitées et des pauvres serait leur donner les moyens de se défendre eux-mêmes et d’imposer des changements sociaux qui leur permettraient de bénéficier des fruits de leur propre labeur au lieu de travailler seulement pour enrichir les riches et de continuer à vivre dans la misère. Cela exige l’expropriation de tous ceux qui s’enrichissent en exploitant les ouvriers, en volant les petits paysans et les petites marchandes et en pillant les caisses de l’État, pour mettre la terre et les moyens de la cultiver à la disposition des paysans pauvres, et les usines et les banques à la disposition de toute la population laborieuse, afin qu’elles fonctionnent dans l’intérêt de tous.

Il n’en a jamais été question même pour les plus « radicaux » des chefs chimères. Il n’en a jamais été question pour Aristide.

Quelle que soit la formulation de leurs objectifs, les chimères à prétentions politiques ne cherchent qu’à s’intégrer à l’État, directement ou en tant qu’auxiliaires. Ils ne cherchent qu’à être les chiens de garde d’une société dominée par les Mews, les capitalistes de l’import-export et derrière eux, les trusts impérialistes. Malgré leur phraséologie spécifique, pas grand’chose ne distingue les bandes de chimères des bandes macoutes de triste mémoire, du temps des débuts de Duvalier père.

Quant à leurs méthodes, leur violence ne s’exerce pas contre le pouvoir lui-même, pas même symboliquement. Les opérations armées des chimères n’ont jamais eu pour objectif ni le Palais présidentiel, ni la Primature, ni les ministères, ni les commissariats. Pas même la Minustah, sauf de manière accidentelle. Ils ont encore moins pour objectif de contester, les armes à la main, le pouvoir des riches sur la société. Ce sont les quartiers populaires, c’est-à-dire les classes exploitées, qu’ils cherchent à se soumettre par la terreur. La manière dont ils agissent pour conquérir le pouvoir - ou un pouvoir - indique qu’ils l’exerceraient contre les classes exploitées.

Ils sont et resteront des ennemis contre lesquels les classes exploitées ont à se défendre.