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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Autres DOM-TOM, Caraïbes et Amériques /LDC n° 155, nov. 2013 « Départements d’outre-mer » - Il y a 60 ans, la grève des fonctionnaires

LDC n° 155, nov. 2013
« Départements d’outre-mer » - Il y a 60 ans, la grève des fonctionnaires




Cet article est une contribution de nos camarades de Combat Ouvrier, organisation communiste révolutionnaire en Martinique et en Guadeloupe.

C’est en mai 1953 que débuta une grève historique, qui dura 62 jours, simultanément dans les quatre récents « départements d’outre-mer » (DOM) de la France : la Guadeloupe et la Martinique en mer des Caraïbes, la Guyane « française » sur le continent sud-américain et l’île de La Réunion dans l’océan Indien.

Ces quatre territoires sont ce qui reste aujourd’hui de l’immense empire colonial français, avec la Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna, la Polynésie française (dans le Pacifique), Saint-Pierre et Miquelon (dans l’Atlantique nord), Mayotte (dans l’océan Indien). Les « confettis de l’empire », a-t-on dit, mais de beaux restes quand même, puisqu’ils permettent à l’impérialisme français d’assumer une présence économique, politique et militaire sur tous les océans et dans toutes les parties du globe. Pour ne citer qu’un exemple, ces possessions permettent à la France d’être la deuxième puissance maritime au monde par la surface de ses eaux territoriales.

De ces morceaux de l’ex-empire colonial français, seules La Réunion, la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique sont devenues juridiquement départements français, par la loi du 19 mars 1946, dite loi d’assimilation, avant Saint-Pierre-et-Miquelon (1976) – mais qui n’est plus un DOM aujourd’hui – et Mayotte (2011). Cependant, en 1953, bien qu’ils fussent départements français sur le papier, de nombreuses discriminations coloniales demeuraient dans ces territoires, par rapport aux départements de l’Hexagone. Les maigres droits sociaux acquis en « France métropolitaine » par les travailleurs en matière de Sécurité sociale, d’allocations et autres, n’existaient pas dans ces lointaines possessions. La grande pauvreté était bien plus importante dans les DOM qu’aujourd’hui. Les maladies dues au sous-développement, à la malnutrition, à la misère générale faisaient bien plus de victimes parmi les pauvres que dans la France hexagonale. L’impérialisme français restait fidèle à sa doctrine coloniale dont le principe directeur était que les colonies devaient rapporter le maximum d’avantages à la métropole et coûter le moins possible. Alors, pour ce qui est des quatre vieilles colonies d’outre-mer devenues départements, chaque mesure sociale, chaque avancée vers l’égalité avec la métropole a dû être gagnée de haute lutte par les travailleurs et les masses pauvres. Il a fallu près d’un demi-siècle de luttes, de grèves, souvent sanglantes, de revendications, pour que les travailleurs et la population obtiennent l’égalité sociale... ou presque, entre la métropole et ses quatre vieilles colonies. Et bien des séquelles tenaces du colonialisme y subsistent encore aujourd’hui.

Dans ce long combat, la grève des fonctionnaires pour l’obtention de la prime dite de vie chère, jusque-là accordée aux seuls fonctionnaires métropolitains et donc perçue comme une discrimination de nature coloniale, fut l’une des plus grandes luttes de ces soixante dernières années dans ces territoires.

Les raisons de la colère

Dans ce que l’on appelait désormais départements d’outre-mer, les fonctionnaires recrutés localement ne bénéficiaient pas des indemnités que percevaient leurs collègues venus de France. À l’époque, l’État français versait des primes et indemnités importantes aux fonctionnaires français qui se rendaient dans les colonies d’Afrique ou des Antilles. La discrimination était manifeste entre ces fonctionnaires venus de France et les fonctionnaires locaux africains ou antillais. Mais elle apparaissait encore plus forte dans les colonies qui étaient devenues sur le papier départements français.

Pour les gouvernements d’alors, à commencer par le gouvernement « socialiste » Ramadier en 1947, une « parité des salaires (…) aurait eu des répercussions néfastes sur les salaires locaux du secteur privé ». Ils protégeaient donc de fait les profits du patronat en se refusant à augmenter les salaires de ces travailleurs du secteur public. Parmi ces derniers, seuls les « métropolitains » percevaient une indemnité d’éloignement de 40 %, une indemnité de recrutement de 25 % et une indemnité d’installation équivalant à six mois de salaire. Quant aux personnels contractuels ou auxiliaires locaux, ils percevaient une rémunération inférieure à celle de leurs collègues travaillant en France.

À La Réunion, ces injustices provoquèrent une première grève du 18 au 25 mai 1948. Cette grève fut suivie par la quasi-totalité des fonctionnaires de La Réunion. Le journal réunionnais Démocratie releva alors que « dans tous les services, le pourcentage des grévistes varie de 80 à 95 %  ». L’Agence France Presse signala dans une dépêche : « La grève revêt à La Réunion un caractère tout spécial et a l’appui de l’opinion. » Mais le gouvernement ne prit cependant aucune décision en faveur des grévistes. Une autre grève de 33 jours, tout aussi bien suivie, fut déclenchée dans les quatre prétendus départements d’outre-mer en 1950. Elle contraignit le gouvernement à faire des concessions. Une loi accordant une majoration de traitement de 25 % aux fonctionnaires fut votée. Le salaire des instituteurs des DOM fut relevé pour faire face au coût de la vie, mais la loi sur les 25 % d’augmentation ne fut pas suivie d’effet. Le principe du droit au congé administratif fut admis, mais les inégalités n’avaient toujours pas disparu. Pire, elles se creusèrent. Le journal Témoignages du Parti communiste réunionnais relate la période en ces termes : « Dans les mois qui suivent, le gouvernement se lance dans une escalade qui, d’échelon en échelon, creuse un peu plus le fossé qui séparait les fonctionnaires recrutés en métropole des fonctionnaires recrutés dans les DOM. Les fonctionnaires du cadre local, au premier rang desquels les instituteurs, dénoncent cette « fiction d’assimilation » et s’organisent en optant pour une démarche et stratégie inédites avec comme débouché la grève de 1953. »

Le « cadre local », voilà un statut au rabais que l’on retrouve dans toute la période coloniale en Afrique, à La Réunion et aux Antilles-Guyane. Il ressemblait, principalement en Afrique noire, au statut d’« évolués », pour peu que certains Africains aient été scolarisés, sachent lire et écrire le français et soient aptes à occuper certains postes administratifs subalternes sous l’autorité des chefs blancs.

Aimé Césaire fait une juste description du « cadre local » : « La notion de “cadre local” est injuste, humiliante et discriminatoire : si plus favorisé, plus instruit, l’Antillais ou le Réunionnais échappe à la servitude de la glèbe, il deviendra petit fonctionnaire et injustement repoussé des cadres généraux auxquels ses diplômes français devraient lui donner accès, refoulé dans les cadres dits “locaux”. Humilié et désarmé, il végétera, soumis à toutes les brimades d’une administration impitoyable. (…) La notion de “cadre local” est une survivance contre laquelle doivent s’élever tous ceux qui, comme nous, sont partisans de la doctrine : à diplôme égal ou à travail égal, salaire égal. » (Assemblée nationale constituante, 26 février 1946)

Le rapport explosif

En février 1951, un rapport émis par des chefs de service de la Martinique, alors tous blancs et métropolitains, commandant à des subordonnés et à une population noire, indienne ou métissée, souleva la colère des fonctionnaires locaux comme de la population. Dans le but d’obtenir une majoration de leur traitement, ces chefs se plaignaient au gouvernement en ces termes : « Il existe peu de locaux habitables par des Européens... Ce pays est très en retard au point de vue évolution économique et sociale. Les réalisations médico-sociales sont celles du siècle dernier... Au point de vue habitat, le métropolitain, astreint à subir ce climat tropical, ne peut, par ses conditions de vie antérieures, ses difficultés d’adaptation, supporter de vivre lui et sa famille dans la case, habitat normal de la grande masse de la population... Si l’Européen veut garder son autorité indispensable au bon accomplissement de sa tâche, il doit veiller particulièrement à son vestiaire, d’où frais supplémentaires. » Le gouvernement répondit donc à la requête des fonctionnaires d’outre-mer en aggravant encore les inégalités. L’indemnité d’installation du fonctionnaire métropolitain fut étendue à son conjoint pour une durée identique de neuf mois. Ces indemnités étaient renouvelées tous les deux ans et ce, durant quatre séjours successifs.

Le caractère raciste du rapport et la réponse du gouvernement furent l’élément déclencheur de la grève de 1953. Les revendications étaient les suivantes :

  • augmentation du salaire de 65 %,

  • application du même régime de congé à tous les fonctionnaires, quelle que soit leur origine,

  • extension aux DOM des allocations familiales servies en métropole,

  • extension de l’indemnité d’installation à tout fonctionnaire muté à plus de 3 000 km de son département d’origine, ou son abrogation,

  • uniformisation du régime des congés administratifs.

Victoire de la mobilisation et portée de cette grève

La grève dura du 15 mai au 16 juillet 1953 conjointement dans les quatre départements français d’outre-mer avec le soutien de la population. La quasi-totalité des travailleurs de la fonction publique avait cessé le travail. Nombre de travailleurs du privé, et notamment les travailleurs de la canne, firent aussi grève en solidarité avec ceux de la fonction publique. Grâce à cette longue lutte, les fonctionnaires obtinrent une majoration de traitement dite « prime de vie chère » qui fut portée à 30 % puis 40 % en Guadeloupe, Martinique et Guyane et 53 % à La Réunion. L’indemnité d’installation fut abrogée. L’indemnité d’éloignement fut étendue à tout fonctionnaire muté à plus de 3 000 km, et non renouvelable.

Cette grève fut donc victorieuse en tous points. Mais en même temps elle devint aussi pratiquement l’acte de naissance de la « départementalisation ».

Les députés comme Aimé Césaire, Léopold Bissol, Raymond Vergès, Rosan Girard et Gaston Monnerville (ce dernier était député de la Guyane) avaient certes préparé et voté la loi de départementalisation le 19 mars 1946. Certes, ils allaient dans le sens de la grande majorité des travailleurs et de la population. Mais alors que ces députés, eux, l’avaient fait en faisant allégeance au pouvoir colonial, ce sont les travailleurs de ces départements qui ont su créer le rapport de force nécessaire à la transformation progressive de leurs conditions de vie et de travail, sur le terrain, par leurs luttes.

D’une part, cette longue grève victorieuse signifiait à elle seule que la départementalisation n’avait pas abouti à l’égalité des droits entre les travailleurs de la métropole et ceux des DOM. Et d’autre part, elle signifiait que cette égalité était possible en se battant, et que l’État français n’était pas insensible au rapport de force social suscité par les luttes des travailleurs dans ses DOM.

C’est en prenant cette grève comme exemple que les travailleurs des DOM déclenchèrent régulièrement des grèves et autres mobilisations pour obtenir cette égalité de traitement social et économique avec les travailleurs de l’Hexagone. Et ce, jusqu’à nos jours. C’est en ce sens que la grève de 1953 demeure un exemple pour tous les travailleurs de l’outre-mer sous possession française encore actuellement.

De plus, on peut aussi se poser la question de savoir dans quelle mesure cette grève des fonctionnaires des DOM a eu une répercussion directe sur celle des fonctionnaires de la métropole. Il est difficile de l’affirmer comme il est difficile de ne pas le faire quand on sait que les luttes sont contagieuses et vu la concomitance des deux grèves. En effet, en pleine période des congés, une grève générale des fonctionnaires de la métropole fut déclenchée du 4 au 25 août 1953 en France métropolitaine. Les fonctionnaires de l’Hexagone protestaient contre les décrets-lois du gouvernement Laniel imposant un recul de deux ans de l’âge de la retraite et bloquant les salaires. Le gouvernement fit des concessions mineures et le travail reprit, en grande partie sous la pression des directions syndicales.

La politique et le rôle des fédérations communistes des DOM dans le contexte d’après-guerre

Les partis communistes martiniquais, guadeloupéen et réunionnais étaient à l’époque fédérations du Parti communiste français. Celle de Guadeloupe fut créée en 1945, celle de Martinique en 1936 sous le nom de « région communiste » succédant au groupe communiste Jean-Jaurès fondé en 1919 par quelques militants communistes.

À La Réunion, le CRADS (Comité républicain d’action démocratique et sociale) fut fondé après la Deuxième Guerre mondiale par Raymond Vergès, également fondateur du journal Témoignages qui devint le journal du Parti communiste réunionnais – Raymond Vergès était père de l’avocat Jacques, récemment décédé, et de Paul Vergès, figure emblématique du Parti communiste réunionnais. Le CRADS protesta énergiquement contre les discriminations qui frappaient la population et en particulier les fonctionnaires. Il parlait de ces inégalités de traitement qui « sabotent le projet assimilationniste ». Et c’est ce CRADS qui devint en 1947 fédération réunionnaise du Parti communiste français. Cette fédération, appela quelques semaines après sa fondation à manifester pour « La Réunion, département français ».

Bien des militants des fédérations communistes se sont impliqués dans cette grève de 1953, comme du reste dans toutes les luttes ouvrières d’après-guerre. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ces militants communistes ont su épouser le mécontentement et la volonté de lutte des travailleurs en se mettant souvent à leur tête. Beaucoup d’entre eux ont payé de leur personne, furent mis à l’index par l’administration coloniale, subirent la répression coloniale dans leur vie personnelle et professionnelle. Pour ce qui est de la grève des fonctionnaires de 1953, une nouvelle génération de jeunes instituteurs communistes joua un rôle non négligeable.

La politique des fédérations communistes de Martinique, de Guadeloupe et de La Réunion fut marquée pendant les décennies d’après-guerre par la revendication « d’égalité des droits entre les travailleurs d’outre-mer et ceux de la métropole ». En Guyane, il n’y eut pas d’organisation communiste. Mais des militants syndicalistes déclenchèrent la grève de 1950 et de 1953 en liaison avec les militants communistes des trois autres DOM.

Tout comme en France métropolitaine, les communistes avaient dans les années d’après-guerre une très forte influence sur les travailleurs. Ils constituaient alors une force politique de premier plan.

En France, ils poursuivirent à la fois leur rôle d’organisateurs de la classe ouvrière, mais en même temps un rôle de pompiers des grandes luttes qui se déroulaient. Depuis déjà bien des années, ces partis obéissaient à la politique stalinienne imposée par la bureaucratie soviétique. Moscou les appelait non plus à organiser la classe ouvrière en vue de la révolution prolétarienne mondiale, comme l’avaient fait les révolutionnaires bolcheviks avec Lénine et Trotsky, à partir de la révolution russe de 1917 et dans les premières années qui ont suivi. La direction soviétique les appelait maintenant surtout à défendre les intérêts nationaux de l’URSS quitte à trahir les luttes des travailleurs, au profit de la bourgeoisie française, lorsque ces luttes n’allaient pas dans leur sens.

Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français (PCF), n’avait pas hésité à déclarer qu’il « fallait retrousser ses manches pour travailler et revendiquer ensuite » ou encore que « la grève c’est l’arme des trusts ». De fait, le PCF se comportait comme un véritable auxiliaire de la bourgeoisie à la recherche d’une « paix sociale » lui permettant de reconstituer un appareil d’État stable et durable après la guerre.

Dans les colonies, et singulièrement dans les territoires devenus départements français, les Partis communistes avec les dirigeants et députés très populaires et influents comme Raymond Vergés et Léon de Lépervanche à La Réunion, Aimé Césaire et Léopold Bissol à la Martinique, Rosan Girard à la Guadeloupe, soutinrent la grève de 1953. Cette grève accrut la popularité des PC, pas seulement chez les instituteurs et les enseignants mais aussi chez les travailleurs manuels, et en particulier les ouvriers agricoles de la canne à sucre.

Il faut dire que les années d’après-guerre furent marquées par des luttes ouvrières incessantes et une répression coloniale impitoyable. La liste est longue et nous ne citerons que deux cas : la répression du Carbet en Martinique, le 4 mars 1948 et celle du Moule en Guadeloupe, le 14 février 1952. Au Carbet, les gendarmes réprimèrent la grève des travailleurs du sucre à coups de fusil, tuant trois travailleurs. Au Moule, ils déclenchèrent le feu contre la population pendant la grève générale des travailleurs de la canne, faisant quatre morts et plusieurs blessés.

En 1953, dans le contexte de toutes ces luttes et de la répression, puis de la grève des fonctionnaires et de bien d’autres après, les dirigeants communistes furent vus par la population pauvre et les travailleurs comme ceux qui les sortirent de la grande pauvreté. C’est ce que retient en tout cas la mémoire collective ouvrière et populaire encore de nos jours.

Mais fondamentalement, la politique des fédérations communistes des DOM était la même que celle de leur direction métropolitaine stalinienne. Les fédérations ont gagné des positions, se sont implantées, ont gagné la confiance des masses, ont obtenu des avancées sociales et des postes électoraux. Mais leurs pratiques clientélistes ont joué à fond pour mieux maintenir les travailleurs dans une sorte de statu quo politique et social acceptable par le pouvoir colonial et les possédants locaux qui n’hésitaient pourtant pas à faire tirer régulièrement sur les travailleurs en lutte.

Des attaques régulières contre la prime de vie chère des fonctionnaires

Régulièrement depuis environ une trentaine d’années, plusieurs gouvernements ont tenté de s’attaquer à la prime de vie chère, à ces 40 % ou 53 % de prime, ce qu’ils considèrent aujourd’hui comme un avantage exorbitant des fonctionnaires des DOM. Mais ils ont toujours reculé face à la mobilisation générale qui se profilait contre de telles décisions. Ils s’en sont pris alors peu à peu au statut de fonctionnaire lui-même. Les CDD ou CDI nouvellement embauchés, par exemple à La Poste ou à France Télécom (aujourd’hui Orange), ne sont plus agents de droit public et fonctionnaires mais agents de droit privé. Ils ne perçoivent donc plus les primes. C’est le cas aussi dans de nombreuses administrations. Il est à prévoir que, sans réaction des travailleurs du public, le démantèlement des services publics, les privatisations mettront de plus en plus à mal la prime de vie chère.

Dernièrement, sous prétexte de lutter contre la vie chère dans les DOM, le directeur de la Banque de France, Christian Noyer, a déclaré qu’il « faut mettre fin progressivement à la surrémunération des fonctionnaires ». Dans son sillage, Willy Angèle, qui était en juin encore le patron du Medef-Guadeloupe, dit en gros la même chose. Ces déclarations intervenaient quelque temps après celles du président de la Fédération des entreprises d’outre-mer (la FEDOM), Jean-Pierre Philibert. Selon ce dernier, ces « surrémunérations », qu’il estime à un milliard d’euros, devraient être récupérées par l’État et reversées dans un tronc commun pour venir en aide aux entreprises. Car, pour lui, ces primes de vie chère sont « une source d’injustices ». Pour ce monsieur, la justice serait que les patrons mettent la main sur cette nouvelle manne ! En clair, ces attaques contre la prime de vie chère des fonctionnaires ne seraient (ou n’étaient ?) qu’un tour de passe-passe pour détourner progressivement ces fonds des poches des fonctionnaires vers celles des patrons. Mais s’il s’agit d’une injustice, pourquoi alors ne pas relever tous les salaires de 40 % ou de 53 % ?

Contrairement à toute une propagande insidieuse, voire xénophobe, tendant à faire croire que la prime de vie chère est un privilège et que les DOM feraient dépenser bien trop d’argent à la France, les 40 % ou les 53 % ne sont pas du tout un privilège. D’abord, avec 25 % de chômage en moyenne dans les DOM contre environ 10 % en métropole, le chômage pèse bien plus sur l’ensemble des salaires. Les primes de vie chère permettent à certaines familles d’outre-mer d’aider enfants ou proches au chômage. Ensuite, d’une manière générale, le salaire de base est plus bas en moyenne qu’en France métropolitaine. Il y a dans les DOM une majorité de smicards. Et les prix sont plus élevés qu’en France métropolitaine. C’est bien aussi contre la vie chère qu’en janvier, février et mars 2009 les travailleurs et la population des quatre DOM se sont mobilisés massivement.

Les nationalistes et la prime de vie chère

Ce point de vue qui consiste à vouloir détourner la prime de vie chère de la poche des travailleurs ressemble beaucoup à celui des indépendantistes antillais. Ces derniers ont déjà proposé que les fonctionnaires se défassent de leur prime de vie chère et la placent au sein d’une banque « guadeloupéenne » ou « martiniquaise » pour favoriser l’économie locale. Sous quel contrôle ? Cela ils se gardent bien de le dire. D’autres nationalistes veulent la suppression pure et simple de la prime car, selon eux, les travailleurs du public vivent au-dessus de leurs moyens réels et de la population, et un État indépendant ne pourrait verser ni les salaires actuels ni les primes.

Évidemment, les intérêts des travailleurs sont le cadet des soucis des nationalistes. Faisant de la pauvreté une vertu nationaliste, ils ont déjà sans doute en tête le schéma d’un nouvel État national pauvre qu’ils dirigeraient, en réprimant au besoin la population pour lui faire accepter les sacrifices. Ils nient totalement le fait que ces petits avantages ont été acquis de haute lutte et que les travailleurs ont déjà donné et sué sang et eau depuis la fin de l’esclavage.

La position des organisations nationalistes sur cette question est l’expression du fait que, même si certaines d’entre elles ont une influence parmi les travailleurs, même s’il leur arrive de s’appuyer sur des luttes ouvrières, voire d’en être à l’initiative, elles représentent une politique pour la bourgeoisie locale et pour l’éventuel État indépendant qu’elles aspirent à diriger. Pour le moment, la bourgeoisie locale ne s’oriente nullement vers cette perspective. Du coup d’ailleurs, ceux des dirigeants nationalistes qui, grâce à une certaine influence électorale, sont devenus des notables, mettent un bémol à la revendication de l’indépendance. Du coup, la position des indépendantistes sur la question de la prime de vie chère sert à la bourgeoisie tout court, c’est-à-dire essentiellement à la bourgeoisie française, et amène de l’eau au moulin des efforts de l’État français qui visent à faire des économies au détriment des salariés en métropole comme dans les DOM pour consacrer plus d’argent à la bourgeoisie.

La position des communistes révolutionnaires

Nous nous opposons à toute suppression de ce que les travailleurs ont gagné, quasiment toujours par la lutte. Nous sommes donc fermement opposés à la suppression de la prime de vie chère des fonctionnaires. Ce qui est injuste, ce n’est pas qu’ils la perçoivent, mais que l’ensemble des travailleurs et du public et du privé ne la touchent pas, et pas seulement dans les départements d’outre-mer mais aussi en métropole.

De plus, cette prime comme les autres devrait être intégrée au salaire et donc être comptée pour le calcul des pensions de retraite. Les gouvernements admettent que la vie est bien trop chère dans les DOM. Serait-elle alors miraculeusement moins chère pour ceux qui prennent leur retraite ?

À La Réunion, du 5 au 17 mars 1997, les fonctionnaires et des étudiants menèrent une grève ponctuée par de nombreuses manifestations pour s’opposer au projet du gouvernement de supprimer la prime de vie chère et l’index de correction dont bénéficient les fonctionnaires et assimilés. En 2009, les travailleurs des quatre DOM et une partie de la population se sont mobilisés contre la vie chère : cette « pwofitasyon » qui devait être répercutée sur un relèvement des salaires les plus bas, de 200 euros. Malgré cela, les gouvernements successifs sont revenus progressivement sur plusieurs acquis des travailleurs du secteur public. Après l’augmentation du nombre d’annuités pour l’obtention de la retraite, il est maintenant question pour son calcul de prendre en compte les dix meilleures années, au lieu des six derniers mois de salaire.

Comme on a pu le constater au cours des dernières décennies, tout recul dans le public est suivi d’un recul dans le privé, et inversement. Les travailleurs du secteur privé n’ont donc aucun intérêt, bien au contraire, à ce que les salaires des travailleurs de la fonction publique soient amputés. Quant à la prime dite de vie chère, le blocage des salaires et l’augmentation des prix font le nécessaire pour la rogner progressivement, ainsi que les suppressions drastiques de postes de fonctionnaires.

L’un des problèmes cruciaux qui se posent aux travailleurs aujourd’hui, c’est la baisse de leur pouvoir d’achat, de leurs revenus et de leur niveau de vie, dans tous les secteurs. C’est une grève générale de tous les travailleurs qu’il faudrait aujourd’hui dans les DOM et en métropole, pour un relèvement général et substantiel de tous les salaires, pour une véritable échelle mobile des salaires, c’est-à-dire indexer tous les salaires sur le coût de la vie avec effet rétroactif.

L’exemple que nous ont donné les fonctionnaires des années 1950 est qu’en se battant fort et jusqu’au bout, on peut obtenir gain de cause.

15 octobre 2013