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LDC n° 53, avril 1993
Guadeloupe - Les notables nationalistes vers un consensus pour un changement de statut




La Martinique et la Guadeloupe sont, depuis plus de trois siècles, deux possessions françaises en Caraïbe. En 1946, elles devenaient juridiquement « départements français ».

Un certain nombre de partis et de notables brandissent périodiquement une revendication, déjà ancienne : celle du « changement de statut », en l’occurrence une autonomie administrative et économique plus ou moins large dans le cadre de la « République française ».

Aujourd’hui, cette revendication est de nouveau mise en avant par une grande partie du personnel politique aussi bien en Martinique qu’en Guadeloupe. Dans le présent article, nous nous limiterons à la Guadeloupe car c’est surtout en Guadeloupe que les partis et notables ont paru s’affairer autour de ce problème.

Un certain nombre d’organisations regroupées au sein du « CRI » (Collectif de résistance à l’intégration forcée de la Guadeloupe à l’Europe) : le Parti communiste guadeloupéen (PCG),le MPGI (Mouvement pour la Guadeloupe indépendante), l’UPLG (l’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe - principale organisation nationaliste de l’île), le groupe « Union et résistance », ont mis au point un projet de statut commun adressé au gouvernement français. Immédiatement après, le président du conseil général, notable socialiste proche de Mitterrand, faisait une déclaration favorable à un changement des institutions locales. Auparavant, un représentant au sénat français du PPDG (Parti progressiste démocratique guadeloupéen, autre parti de notables, issu d’une scission récente du PCG) avait fait une déclaration allant aussi dans ce sens.

Quant aux représentants des partis de droite, traditionnellement conservateurs et assimilationnistes, ils ne sont plus aujourd’hui opposés au changement de statut.

C’est donc toute la classe politique traditionnelle et nationaliste, avec des variantes, qui tend à se mettre d’accord sur un projet de plus large autonomie de l’île ou de modifications juridico-administratives.

La revendication statutaire : de « l’épouvantail révolutionnaire » au consensus mou

La revendication du changement de statut date de la fin des années cinquante, époque au cours de laquelle, dans le sillage de la décolonisation mondiale, des guerres d’indépendance dans les colonies françaises en Indochine et en Algérie et de la révolution cubaine, le PCG réclamait « l’autonomie en liaison avec la France ».

Quelques années plus tard, une frange de la jeunesse ouvrière, lycéenne et étudiante, pro-castriste ou maoïste, jugeant le PCG trop modéré, parlait, elle, de la « lutte de libération nationale » puis de l’« indépendance », avec le langage radical à la mode chez les nationalistes d’alors.

Mais, depuis 1946, le chômage, la pauvreté, les discriminations sociales et raciales entre la « métropole » et la Guadeloupe, entre deux catégories de « Français », noirs et hindous dans l’île, blancs en France, avaient suscité d’importants mouvements sociaux pour l’augmentation des salaires et « l’égalité des droits entre les travailleurs français et antillais ». Ces luttes avaient été menées principalement sous l’impulsion des militants du Parti communiste guadeloupéen. Elles obligèrent l’État français à concéder un certain nombre d’avantages sociaux. C’est ainsi qu’il fut contraint de mettre en place la Sécurité sociale, d’améliorer l’habitat, l’hygiène et la santé publiques, bref de gommer peu à peu les aspects les plus criants de la situation coloniale et de la misère. Les transferts sociaux devinrent donc plus importants sous forme d’aides sociales de toutes sortes : allocations familiales, allocations chômage, revenu minimum, etc. L’État français cherchait ainsi à éviter l’agitation permanente et gagner une relative paix sociale.

Par ailleurs, l’État français a limité les aspects les plus visibles de la discrimination, en octroyant par exemple des postes à plus de membres de la population de couleur ou en levant l’interdit sur l’utilisation du créole (langue locale parlée par la population noire et hindoue) dans les écoles ou les médias.

Tout cela a contribué à couper l’herbe sous le pied des nationalistes, en particulier dans la petite bourgeoisie et l’intelligentsia. Mais les dernières années soixante-dix furent aussi celles d’un recul de l’activisme dans la jeunesse et d’une retombée des luttes ouvrières. Une fraction du courant nationaliste répliqua dans les années quatre-vingts par une sorte de fuite en avant, en tentant de précipiter les choses en posant des bombes (ce fut un échec). Mais la majorité s’orienta peu à peu vers une politique visant à obtenir, non plus l’indépendance immédiate, mais des modifications statutaires administratives par le dialogue avec l’État français.

Les partis de droite assimilationnistes ont parcouru le chemin inverse.

Pendant des années, ils avaient fait de l’indépendance un épouvantail. Ils suscitaient ou entretenaient la peur de tout changement dans la population. Même la revendication pourtant très modérée du PCG « d’autonomie en liaison avec la France » était présentée comme la voie de la « révolution » et du chaos derrière laquelle se seraient cachées les entreprises machiavéliques et occultes de Moscou ou de Fidel Castro.

En réalité, ce que craignaient ces partis n’était pas tant le changement de statut que la remise en cause de l’ordre social établi.

Peu à peu, encore avec le recul des mouvements sociaux, de la contestation de la jeunesse, le débat sur les institutions a fini par se cantonner dans les classes privilégiées, voire uniquement dans la caste politique.

Ainsi en arrive-t-on maintenant par deux mouvements inverses à un point de conjonction où se retrouvent partis de gauche, de droite, assimilationnistes, nationalistes. Tous se retrouvent, plus ou moins, autour d’un plus petit dénominateur commun qui est ce qu’ils appellent une « Nouvelle collectivité » remplaçant le vieux statut de « département » français.

Pour tenter de se poser d’ores et déjà en négociateurs du changement de statut, les partis et les notables nationalistes dramatisent le problème. Et surtout ils essayent de le coller sur chaque mouvement social et de le brandir à chaque difficulté économique réelle ou pas, comme solution miracle.

Sous cet angle-là, le mouvement des bananiers de novembre dernier les intéressait d’autant plus qu’il s’agissait d’un mouvement d’une part très médiatisé et d’autre part entièrement dirigé par une fraction de la bourgeoisie locale à laquelle s’adresse depuis longtemps leur message politique avec plus de bonheur.

Le mouvement des gros propriétaires de banane

Ce sont les « békés » (riches blancs, descendants d’anciens propriétaires d’esclaves) qui dominent la banane, comme d’ailleurs en grande partie la société et les affaires locales. Les plus riches d’entre eux ont des intérêts dans les deux îles : Martinique et Guadeloupe.

Qu’est-ce qui poussait ces honorables et riches propriétaires terriens à se couvrir subitement le chef de la casquette d’agitateur social ?

Simplement qu’ils ont exigé de profiter des avantages que leur donne le marché européen et en même temps d’être protégés de la concurrence qu’ils y rencontrent.

En effet, la banane des producteurs antillais est fortement concurrencée par celles de trois multinationales américaines qui exportent de la banane africaine et d’Amérique centrale en Europe : il s’agit de la Chiquita Brands, la Castle and Cook et Del Monte. Évidemment avec les salaires bien plus bas qui sont payés aux ouvriers de ces pays, le prix de revient de la « banane dollar » est moins élevé que celui de la banane des Antilles sur le marché européen. Ces trusts américains ont en effet la possibilité de s’imposer sur le marché européen, en particulier en Allemagne qui est le plus gros consommateur de banane européen. Les gros planteurs antillais lors de leur mouvement réclamaient donc la « préférence communautaire européenne » c’est-à-dire une garantie du marché pour leurs quotas d’exportation dans ce pays. Ils réclamaient aussi que la règle dite des 1/3—2/3 soit respectée par le gouvernement français, c’est-à-dire que seul 1/3 du marché français soit réservé à la banane africaine contre 2/3 à la banane antillaise. En même temps, ils réclamaient 150 millions de francs d’aides, subventions et prêts bonifiés pour faire face aux problèmes causés par la chute des cours de leur banane sur le marché européen.

Alors, on a vu ce qu’on n’avait jamais encore vu en Guadeloupe : ces gros « békés » à la tête de cortèges de petits planteurs dans lesquels ils avaient entraîné une partie de leurs ouvriers agricoles, plus ou moins contraints et forcés. On les a vus, micro en main, s’en prendre au gouvernement français qui « les conduirait à la ruine ». On les a entendu dire qu’ils ne céderaient pas et ne débloqueraient pas les accès de l’aéroport international tant qu’ils n’auraient pas satisfaction.

Le gouvernement français a cédé. Et les instances européennes ont promis de prendre des mesures sous la pression du gouvernement français.

Au cours de leur mouvement, les gros planteurs ont reçu le soutien appuyé de la présidente du conseil régional de la Guadeloupe, dirigeante de la branche locale du RPR (Rassemblement pour la République, parti de droite, le parti de Chirac) qui les a incités à bloquer les routes « le mieux possible ». Mais ils ont eu aussi le soutien des partis de gauche et des nationalistes. Ces derniers avaient même un de leurs dirigeants à la tête du « Comité de coordination des planteurs ».

Et ce fut tout bénéfice évidemment pour les gros planteurs.

Les petits planteurs, eux, n’ont pratiquement rien perçu. Et leurs cris de protestation ont vite été étouffés lorsque les dirigeants du Comité de coordination ont décidé la reprise normale de l’activité après les décisions gouvernementales en leur faveur.

Quant aux ouvriers agricoles, sous prétexte des problèmes que connaissent les gros propriétaires avec la chute des cours, ce sont eux qui risquent le plus de faire les frais de la situation. Menaces de licenciement, augmentation des tâches, pression au rendement sont leur lot quotidien. Mais ce ne sont pas eux que soutiennent les partis et hommes politiques, tout prêts à écouter avec déférence les protestations des gros planteurs.

Le changement de statut et les intérêts des possédants

Les lobbies békés et possédants locaux sont « européens » et « français », favorables au marché unique européen tant que la France et l’Europe garantissent l’écoulement de leur production à des conditions avantageuses. Mais, en même temps, ils réclament toujours moins de contraintes et de règlements pour eux-mêmes. Ils sont, en somme, comme tous leurs congénères de France ou d’ailleurs. Mais, du fait que leurs intérêts se situent dans les Antilles - ou plus exactement dans les domaines où leurs intérêts s’y trouvent, car ils en ont souvent ailleurs - ils savent invoquer, quand cela les arrange, la « spécificité antillaise », voire brandir le drapeau de la liberté économique des départements d’outre-mer. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas opposés à l’évolution d’un nouveau statut local leur garantissant des mesures spécifiques plus importantes en particulier protectionnistes.

Ainsi, au-delà des aspects contradictoires de leur position, ils ont un axe : celui que les changements, quels qu’ils soient, ne se fassent pas à leur détriment.

Il y a un jeu politique entre ces milieux et le gouvernement français qui consiste en fait pour les premiers à obtenir le maximum d’avantages et pour les seconds à accorder ces avantages, certes en se faisant toujours plus prier, mais à les accorder tout de même. C’est ainsi par exemple que non seulement le gouvernement français a donné rapidement satisfaction aux planteurs - vu la pression qu’ils exerçaient dans la rue - mais encore c’est lui qui a payé les journées de travail perdues aux ouvriers agricoles. Et dans ce jeu-là, les gros bananiers ont toujours un « joker » en poche pour être gagnants quel que soit le cas de figure qui se présenterait. Par exemple, il ne serait pas étonnant que, à l’instar d’un des plus gros propriétaires de la Martinique, Fabre, qui a vendu une partie de ses terres à la Chiquita Brands, après avoir perçu les subventions du gouvernement français pour « sauver sa production », certains bananiers fassent de même en Guadeloupe. Et certaines rumeurs font état par ailleurs que ces mêmes bananiers qui poussent de hauts cris contre la concurrence de la « banane africaine » auraient eux-mêmes des intérêts dans les plantations du Cameroun, notamment.

Ce jeu politique a aussi son correspondant local. C’est celui qui se joue entre les assemblées dirigées par les hommes politiques du pays et les possédants.

Les élus locaux, par leurs interventions à Bruxelles, Strasbourg ou Paris sont parvenus à obtenir un certain nombre d’avantages au profit des capitalistes locaux. C’est ainsi qu’ils ont obtenu le maintien de la taxe protectionniste dite de « l’octroi de mer » qui frappe tous les produits importés en Guadeloupe.

Pour qu’elle soit conforme aux règlements de la communauté européenne, cette taxe frappe aussi maintenant un certain nombre de produits locaux. Mais le conseil régional de Guadeloupe a pu obtenir sa levée sur 45 % des produits fabriqués sur place.

Les privilégiés de la Guadeloupe parviennent donc très bien à se faire entendre du pouvoir en métropole. Et les liens avec la France, pour l’instant, ça rapporte. Directement, lorsque les capitalistes de la banane, de la production sucrière ou du commerce obtiennent des avantages pour eux-mêmes. Indirectement dans la mesure où l’argent versé par l’État français, en payant les fonctionnaires et même en guise d’allocations sociales, enrichit nécessairement en premier lieu ceux qui possèdent les grands magasins et dominent l’import-export. La couche privilégiée n’a donc actuellement pas d’intérêt à la rupture des liens. Mais cela ne préjuge pas de la nature de ces liens (intégration ou autonomie). Sur ce point, la couche privilégiée n’est certainement pas hostile à l’idée de garder plusieurs fers au feu.

C’est cela qui laisse une certaine marge de manoeuvre aux partis politiques et aux notables qui, eux, ont d’autres intérêts à vouloir un changement de statut.

Les bonnes raisons des milieux politiques

Ce que veulent notables et partis politiques, c’est surtout plus de pouvoir local, en matière d’utilisation des fonds publics.

Une enveloppe financière globale qui serait allouée par l’État français dans le cadre d’une plus grande autonomie aurait certes des inconvénients pour les notables qui, aujourd’hui, peuvent marchander des subsides ou des aménagements financiers en frappant aux portes de cabinets ministériels différents. Mais elle aurait pour avantage que les notables auraient les mains libres pour la gérer à leur guise. L’autonomie impliquant de surcroît une certaine liberté de lever plus de taxes et d’impôts, le pouvoir des notables s’en trouverait évidemment accru. Ils pourraient ainsi développer la mainmise qu’ils ont déjà sur la population pauvre qui vit d’aides sociales et d’assistance par le biais des municipalités et des assemblées locales.

Car il faut souligner qu’en Guadeloupe on compte officiellement 53 000 chômeurs sur une population active de 172 000 personnes, qu’une personne sur cinq vit du RMI (Revenu Minimum d’Insertion), aide garantie par l’État français aux plus démunis. Beaucoup de ces pauvres dépendent des municipalités (l’un des plus gros employeurs du reste) soit pour un emploi, même précaire, ou pour l’assistance médicale gratuite ou encore pour un secours, des repas, etc. La situation des pauvres dépend donc de ces notables qui gèrent une partie des crédits. Et plus ils en auront à gérer, plus ils pourront contrôler la population. C’est un énorme moyen de pression, de chantage et de corruption qu’utilisent en particulier les maires. Et on comprend d’autant mieux pourquoi ils ont défendu avec tant d’acharnement la taxe protectionniste de l’octroi de mer, quand on sait que près de 50 % du produit de cette taxe sert à alimenter les caisses communales. C’est une véritable manne pour la politique clientéliste des notables.

Par ailleurs, les municipalités disposent de moyens financiers qui leur permettent, tout comme en France, de passer des commandes et d’établir des contrats avec des entreprises capitalistes. Ce qui crée, là encore comme partout, des liens étroits entre les notables qui dirigent ces municipalités et qui disposent de ces finances et les capitalistes locaux.

Et ainsi règnent dans les municipalités de véritables petits caciques locaux.

$$Où se situent les intérêts des travailleurs et des pauvres ?

Ils ne se situent jamais derrière les possédants locaux, même lorsque ceux-ci croient utile pour la défense de leurs intérêts de brandir le drapeau de l’autonomie, voire de l’indépendance.

La question de l’évolution du statut est une revendication à géométrie variable, selon les circonstances. Mais que la couche privilégiée soit unanime derrière une politique de dépendance à l’égard de la métropole ou qu’elle flirte avec l’idée de l’indépendance, dans tous les cas, elle entend défendre ses intérêts de classe.

La politique des partis et notables qui défendent le changement de statut et la politique des gros bananiers ont ceci en commun que les uns et les autres présentent comme « l’intérêt de la Guadeloupe », ce qui est l’intérêt des couches privilégiées.

La pire des choses pour les travailleurs serait de rester prisonniers de ces choix-là. Car ils ne sont que des options politiques éventuelles pour la bourgeoisie. Pour les travailleurs ce serait un piège de s’enchaîner derrière n’importe laquelle de ces politiques.

La ligne de démarcation fondamentale ne passe pas entre les départementalistes et les partisans d’une autonomie plus ou moins grande, jusqu’à et y compris les indépendantistes. La facilité avec laquelle les uns et les autres ont évolué, en passant d’une attitude à une autre, au gré des circonstances, en témoigne à sa façon. Sous la direction de forces bourgeoises - et les indépendantistes de l’UPLG le sont tout autant que les partis de droite - l’indépendance elle-même n’aboutirait qu’à un État cherchant à préserver les privilèges et le niveau de vie des possédants et éventuellement de la petite bourgeoisie, au détriment des classes pauvres. Et ce serait une piètre consolation pour ces dernières que de voir démolir leur niveau de vie en évoquant les « nécessaires sacrifices pour assurer notre dignité nationale ». Quant aux multiples formes possibles de l’autonomie, elles seraient négociées - si elles devaient l’être un jour - entre l’impérialisme français et la classe privilégiée des Antilles, en dehors de la population et nécessairement contre les classes pauvres. La question n’est pas plus ou moins de pouvoir local mais à qui doit appartenir ce pouvoir local ? A la couche des possédants ou aux pauvres ? A la bourgeoisie ou aux travailleurs ? Aux notables politiciens ou aux délégués des travailleurs ?

Ces deux perspectives s’opposent comme s’opposent, au jour le jour, les intérêts des travailleurs et les intérêts des exploiteurs, qu’ils soient métropolitains ou autochtones.

Pour le moment, les classes exploitées ne manifestent pas la volonté de remettre en cause la dépendance à l’égard de l’impérialisme français. Mais, aujourd’hui comme demain, la classe ouvrière de la Guadeloupe a intérêt à se battre sous son propre drapeau.

Aujourd’hui, tout simplement pour défendre ses intérêts. Car la bourgeoisie locale, même lorsqu’elle prétend agir au nom de l’ensemble de la Guadeloupe, ne se bat que pour ses propres intérêts. Et si ses intérêts peuvent être sur telle ou telle question en opposition avec ceux de la bourgeoisie métropolitaine - mais il ne faut jamais perdre de vue les profonds liens d’interdépendance entre les deux - l’opposition d’intérêts est d’un tout autre ordre à l’égard de la classe exploitée antillaise.

Et si, demain, les exploités de la Guadeloupe sont mobilisés au point de se poser la question du pouvoir local, la seule et véritable perspective pour eux est la conquête du pouvoir pour eux-mêmes. Ce qui veut dire démolir le pouvoir de l’État colonial bien sûr, mais également en écarter radicalement les représentants de la bourgeoisie locale. Il appartiendra ensuite aux travailleurs, aux pauvres, organisés en pouvoir d’État, de décider comment ils se serviront de ce pouvoir. Pour l’exercer dans le cadre limité de la seule Guadeloupe indépendante ? Ce ne serait sûrement pas leur intérêt. S’ils ont le choix de faire autrement, ce serait de se servir du pouvoir conquis pour propager la révolution ouvrière ailleurs ; dans l’ancienne métropole coloniale peut-être ; dans les autres îles de la mer des Caraïbes sûrement et si possible, au-delà, vers les exploités noirs des États-Unis.

Alors, se placer dans la perspective étriquée d’un État guadeloupéen indépendant, dominé par la bourgeoisie autochtone, grande ou petite, réplique en plus petit de Haïti, ne représente en rien l’intérêt des travailleurs. Les travailleurs sont pour le moment loin d’avoir la volonté politique de partir à la conquête du pouvoir ? Sûrement. Il leur manque, aux Antilles dites françaises, comme ailleurs, un parti ouvrier révolutionnaire pour incarner cette volonté.

Mais c’est néanmoins en fonction de cette perspective que doit se déterminer la politique et l’activité de tous ceux qui se situent sur le terrain du communisme révolutionnaire.

Voilà pourquoi ils doivent intervenir, dans tous les combats partiels indispensables des travailleurs, dans le sens de l’indépendance politique de la classe ouvrière par rapport à la bourgeoisie.

Voilà pourquoi, dans le domaine politique, le rôle des communistes révolutionnaires n’est pas de supputer laquelle des propositions avancées par les différentes forces bourgeoises pourrait être acceptée voire choisie pour la classe ouvrière. Leur rôle est, au contraire, de mettre le doigt chaque fois sur le caractère bourgeois de ces propositions ; de montrer, même et surtout lorsqu’elles sont présentées soit avec un verbiage consensuel - « l’intérêt de tous les Guadeloupéens », etc. - soit avec un verbiage radical, en quoi ces propositions vont dans le sens des intérêts de la classe privilégiée. En particulier, dans le débat actuel sur les statuts, les travailleurs n’ont aucune raison de se positionner pour « le changement de statut » vu sous l’angle où le placent les partis politiques traditionnels ou nationalistes.

La prise de conscience d’une fraction des travailleurs de l’opposition entre les intérêts de la classe ouvrière et ceux de la bourgeoisie - impérialiste comme autochtone si tant est qu’ils sont discernables - serait déjà l’un des premiers éléments du rapport de force à créer avant que surgissent de nouveau des luttes ouvrières d’envergure. Le moment et l’ampleur de la remontée ouvrière ne dépendent pas des communistes révolutionnaires. Il peut en revanche dépendre d’eux que cette remontée ne soit pas canalisée par des forces politiques nationalistes, détournée vers des objectifs politiques bourgeois, mais qu’au contraire elle renforce les positions de la classe ouvrière.