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LDC n° 40, juin 1991
Guadeloupe le projet de statut du groupe Révolution Socialiste : une adresse aux travailleurs ou aux notables ? le point de vue de Combat Ouvrier




La Guadeloupe est une île des Caraïbes sous domination française depuis plus de trois siècles.

Administrativement, elle est, depuis 1946, classée « département français » après avoir été colonie. Et colonie elle l’était réellement avec toutes les discriminations d’une telle situation.

Le changement de statut de 1946 n’a jamais pu gommer le fait que ce petit territoire reste un pays sous tutelle. Et cela, même en dépit du fait que les aspects les plus criants du colonialisme ont disparu progressivement au cours des trente dernières années.

Le fait même que ce territoire est dirigé à partir de Paris, à 7 000 km de là, en est l’expression. Comme en est l’expression le fait que la population essentiellement noire ou indienne est dirigée par une administration blanche.

Aujourd’hui cependant, certaines couches aisées de la population autochtone : professions libérales, médecins, avocats, commerçants et une frange du patronat ainsi que certains partis et groupes politiques remettent en actualité une vieille question dont les milieux politiques se sont emparés dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale : la question du statut politique de l’île.

En 1946, pendant que certains dirigeants locaux de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière socialiste) revendiquaient « l’autonomie budgétaire », ceux du Parti Communiste ou encore le poète Aimé Césaire, dirigeant à l’époque du PC de la Martinique (l’île voisine), revendiquaient l’assimilation pure et simple à la nation française en tant que département français. Ce qui fut fait, sur le plan du statut juridique de ces territoires, avec le vote de la loi d’assimilation.

Mais ce ne fut fait que sur le plan du statut juridique. Les inégalités et la discrimination maintenue ont fait de ces « départements » des départements très particuliers, où non seulement une bonne partie des classes exploitées a été maintenues dans la pauvreté, mais où une partie des lois ou des protections sociales ne s’appliquaient pas ou s’appliquaient au rabais. Ce qui a entretenu un certain sentiment d’oppression nationale ou plus exactement d’oppression raciale, qui prenait périodiquement une expression violente.

Les dirigeants du Parti Communiste Guadeloupéen eux-mêmes, partisans auparavant de la « départementalisation » se mirent à revendiquer en 1958 « l’autonomie » (plus tard, ils finiront même par reprendre la revendication de « l’indépendance). Au cours des années soixante, dans le sillage de la décolonisation qui s’opérait dans les ex-colonies européennes, en Afrique et en Asie à l’issue des guerres coloniales, un courant nationaliste mettant en avant la revendication d’indépendance apparut en Guadeloupe. Mais cette revendication ne fut pas reprise par des mouvements de masse. L’activisme déployé par les nationalistes n’y changea rien. Au cours des années quatre-vingt, certains courants nationalistes tentèrent par des attentats à la bombe de lancer une lutte plus radicale pour l’indépendance, mais ils n’eurent pas plus de succès.

Aujourd’hui, les indépendantistes ont changé. Ils ont troqué leur casquette de « révolutionnaires » castristes ou maoïstes contre celle de notables modérés.

Ils ont remplacé la « lutte révolutionnaire pour l’indépendance » par des propositions juridiques d’aménagement du statut dans le cadre du pouvoir français. Ils proposent « une collectivité nouvelle associée » quelque chose entre le statut de la Nouvelle-Calédonie, autre vieille colonie française du Pacifique sud, et la Corse (île française de Méditerranée) ou, éventuellement, quelque chose qui ressemble au statut « d’État associé » qui lie Puerto-Rico, autre île des Antilles, aux États-Unis.

Pour la classe politique traditionnelle, comme pour ceux qui lorgnent les postes électoraux : nationalistes, indépendantistes, il y a là la perspective d’un alléchant petit fromage qu’ils ne dédaigneraient pas : en particulier celui de pouvoir gérer eux-mêmes les crédits alloués par l’État français.

Le prétexte qu’ils prennent pour remettre sur le tapis la question du statut est la proximité du marché unique européen prévu pour 1992. Arguant du fait que la Guadeloupe en tant que département français devra donc s’aligner sur les règlements européens, ces notables développent l’idée que la concurrence européenne mettrait en péril l’économie de l’île en raison des « envahisseurs européens ». Les entreprises ou les terres « guadeloupéennes » échapperaient aux « Guadeloupéens ». Il faudrait donc préserver le territoire de « l’invasion ». D’où la nécessité urgente selon eux du changement de statut.

L’argument est de toute façon spécieux car ladite « concurrence européenne » existe depuis toujours, ne serait-ce que celle, omniprésente, de la bourgeoisie de la métropole. La petite bourgeoisie guadeloupéenne a appris, de longue date, à vivre à l’ombre du grand capital français, se taillant une place dans l’import-export, servant de concessionnaires pour des produits de grandes sociétés, etc.

Mais l’occasion est bonne pour les possédants guadeloupéens, pour les petits entrepreneurs capitalistes, d’obtenir que l’argent versé par l’État central français à l’administration locale soit géré localement, donc que son affectation soit décidée par les notables locaux au profit de la bourgeoisie locale. Pour que la bourgeoisie locale bénéficie un peu plus, par exemple, des commandes, des contrats de l’administration locale.

Il est clair que c’est à cette couche sociale-là que s’adressent les notables des partis nationalistes indépendantistes et staliniens. Ce ne sont pas les intérêts des ouvriers, des petits paysans, des pauvres qu’ils défendent dans cette affaire-là. Ces derniers ont-ils jamais eu d’entreprises, de terres, de biens à défendre face à une prétendue concurrence européenne ?

Non, bien sûr.

Mais qu’à cela ne tienne : on a vu ces derniers temps fleurir les « projets de statut », précisément du côté d’organisations qui prétendaient représenter les intérêts des ouvriers ou des paysans pauvres. Le premier à paraître fut celui du Parti Communiste Guadeloupéen, puis celui de l’UPLG (Union Populaire pour la Libération de la Guadeloupe, principale organisation indépendantiste).

Le dernier en date est celui du GRS : Groupe Révolution Socialiste, section antillaise de la Quatrième Internationale.

Le projet du GRS diffère très peu en réalité de celui des notables du Parti Communiste Guadeloupéen (PCG) ou des nationalistes de l’UPLG.

Comme eux, il prévoit dans son article 1, une « collectivité nouvelle qui se substitue au Département et à la région de Guadeloupe » . Dans une série d’autres articles, il définit les compétences respectives de l’assemblée locale qu’il appelle de ses voex et de l’État français. »

Oh bien sûr, le GRS y ajoute un aspect social tel le fait que le quart des membres de cette assemblée devra être élu par un collège de salariés ou par une « centrale syndicale représentative ».

De même le GRS prévoit que les listes présentées, pour être acceptées, devront obligatoirement présenter un minimum de 30 % de femmes.

La section antillaise de la Quatrième Internationale explique dans l’avant-propos de son projet, qu’il s’agit « de définir aujourd’hui le pas qu’il est possible de franchir aujourd’hui, en fonction de l’état d’esprit des masses aujourd’hui. Ne pas le faire au nom d’un futur plus ambitieux reviendrait à laisser la place aux mystificateurs de tout acabit, à cantonner les travailleurs aux simples combats économiques défensifs agrémentés, de loin en loin, de rêves futuristes platoniques »... « Il faut faire un pas, il faut jeter un pont vers demain, il faut sortir de l’attentisme, il faut dépasser le pur propagandisme. Il faut, avec des dizaines de milliers d’hommes et de femmes conscients, bouger. Il faut reprendre l’initiative des mains d’un colonisateur trop tranquille derrière son discours cauteleux » .

En tant que révolutionnaires socialistes, nous partageons le souci du GRS de « dépasser le pur propagandisme », de proposer des perspectives à court et moyen terme aux travailleurs, de ne pas se prostrer dans l’attente d’un « grand soir ». Mais justement, ce sont des perspectives réelles et non pas « institutionnelles », « juridiques » ou « constitutionnelles » que les révolutionnaires doivent proposer.

Et s’il est vrai, comme l’écrit le GRS, qu’il faut « bouger » avec des dizaines de milliers d’hommes et de femmes, on se demande bien pourquoi c’est autour de textes de lois réformistes qu’il faudrait le faire.

Ou bien ces dizaines de milliers d’hommes et de femmes « voulant bouger » existent, et alors c’est un autre combat qu’il faut leur proposer : non pas épouser le combat - ou plutôt les petits chantages - des possédants guadeloupéens contre la bourgeoisie française mais, au contraire, faire prévaloir au sein de la classe ouvrière une politique basée sur ses propres intérêts de classe, opposée à la métropole coloniale, bien sûr, et à la bourgeoisie impérialiste française mais opposée, aussi, à la bourgeoisie locale. Et si ces forces-là - cette mobilisation de dizaines de milliers d’hommes et de femmes « voulant bouger » - n’existent pas, c’est quand même à cette perspective qu’il faut préparer les exploités, et pas à cautionner les notables et leur politique.

Pour l’instant, l’agitation autour des statuts ne touche guère que les notables, certains milieux de la bourgeoisie, surtout petite, et encore, sans grande passion.

Les révolutionnaires communistes ne peuvent évidemment que souhaiter que les préoccupations politiques débordent de ces milieux restreints et amènent les travailleurs à leur tour à se poser le problème de l’avenir politique de la Guadeloupe, de sa société, de ses relations avec l’impérialisme français et qu’ils y cherchent des solutions conformes à leurs intérêts politiques.

Mais pour forcer le cours têtu des choses, le GRS, lui, en tire la conclusion que mieux vaut proposer une politique réformiste que révolutionnaire. Il faut, quitte à jeter aux orties le programme révolutionnaire, « être dans le coup » des affaires politiques qui intéressent les notables et la classe politique bourgeoise.

Un tel point de vue conduit le GRS à de curieuses démarches. Par exemple, dans son projet de statut, il minore d’emblée la représentation ouvrière qu’il propose dans la future assemblée : 13 membres sur 51 devraient être élus, selon lui, par un collège d’ouvriers. Pourquoi pas la majorité ?

Parce que cela ne serait pas accepté par le gouvernement français ou par les autres partis de la Guadeloupe ? Oui, sans doute. Mais il faut paraître crédible, « responsable ». Et ce projet apparaît plus comme une adresse aux notables pour qu’ils consentent à donner dans leurs projets institutionnels une petite place aux travailleurs - ou plus exactement, à leurs représentant patentés - plutôt qu’un programme pour les travailleurs afin qu’ils contestent aux notables la prétention de parler au nom de tous les Guadeloupéens, alors qu’en réalité ils ne défendent que leurs intérêts de bourgeois et de notables. C’est, de surcroît, passablement dérisoire, car les notables n’ont que faire des conseils du GRS. Tout au plus pourraient-ils se servir, en cas de besoin, des prises de positions du GRS comme d’une petite caution de gauche. Si même ces « terribles révolutionnaires » en sont à rédiger des statuts d’autonomie, c’est que décidément, c’est dans l’air du temps, et ce qu’il y a de mieux à faire.

Le GRS veut plaire aux notables nationalistes en oubliant la lutte de classe.

Mais les notables nationalistes sur lesquels s’aligne le GRS ont eux-mêmes oublié jusqu’au radicalisme verbal « anticolonialiste » de certains d’entre eux. L’indépendance n’est plus à l’ordre du jour, l’heure est pour eux au réalisme, c’est à dire, aux places dans le cadre d’un État hier encore dénoncé comme colonial.

Du coup, dans le projet de statut du GRS comme dans les autres, il n’y a rien de nature à effrayer le gouvernement français lui-même. Dans l’article 15 de sa proposition de statut, le GRS stipule que : « l’État français conserve les attributions non transférées à la collectivité nouvelle. Ceci concerne la défense, les affaires extérieures, la monnaie, la justice, la nationalité et l’organisation de l’état civil » .

Mais est-ce à des militants qui se revendiquent, dans le nom de leur groupe, de la « révolution socialiste » à proposer des statuts reconnaissant à l’État de la bourgeoisie française le droit de « protéger » les exploités de la Guadeloupe ? Est-ce à eux de légitimer, dans leurs propres propositions, l’État bourgeois de France et ses prérogatives et accessoirement, sa mainmise sur ses colonies, en se contentant de badigeonner tout cela d’une phraséologie « sociale » ?

Le gouvernement français n’a évidemment aucune raison d’accepter les statuts proposés par le GRS, avec son paternalisme en faveur des travailleurs, même si rien ne le gêne là-dedans. Pas plus qu’il n’est pressé de discuter d’aucun statut, présenté par quiconque. Mais cette floraison de statuts, ce pseudo-débat lui permettent d’affirmer que tout le monde, même « l’extrême-gauche », participe au débat, preuve de démocratie dans ses vieilles possessions d’outre-mer. Demain, le cas échéant, il pourra toujours proposer quelque replâtrage administratif comme il l’a fait en Nouvelle-Calédonie ou en Corse. Notons tout de même qu’il aura fallu que la Nouvelle-Calédonie soit au bord de l’insurrection pour qu’il propose aux nationalistes calédoniens un vague aménagement du statut et des plus modéré. Or, on est loin, aux Antilles, de la situation qui prévalait dans la colonie française du Pacifique sud.

Bien sûr le GRS écrit : « nous croyons à l’action des masses, à la mobilisation, la lutte hardie prolongée, consciente la plus large possible » ... Mais il faut croire qu’il s’agit là d’une déclaration de principe qui masque mal le caractère « constitutionnel » de sa démarche.

Notre façon d’aborder le problème est tout autre.

La question du statut peut certes rester limitée aux notables, mais peut-être pas. Les travailleurs pourraient se sentir concernés aujourd’hui ou demain par ce problème. Et le rôle des révolutionnaire sera alors de faire prévaloir les intérêts de classe des travailleurs. Si la classe ouvrière et les paysans pauvres se mobilisaient contre la domination de l’impérialisme français ils auraient intérêt à le faire autour de leurs revendications propres et de manière révolutionnaire. Contre eux, ils trouveraient l’impérialisme français bien sûr, mais aussi les bourgeois locaux et il leur faudrait créer un rapport de force pour s’imposer.

L’attitude des révolutionnaires ne devrait pas être dans cette perspective d’obtenir un « quota » pour les ouvriers dans une assemblée de notables, mais de proposer que les travailleurs s’organisent à part, et se donnent des organes démocratiques de discussion et de décision indépendants de l’impérialisme et des notables locaux.

Puisqu’il est question d’assemblée locale plus autonome à l’égard du pouvoir français, très bien, mais l’intérêt politique des travailleurs, c’est qu’elle soit indépendante aussi des bourgeois locaux, c’est-à-dire que ce soit une assemblée des travailleurs. Les travailleurs pourraient y définir, démocratiquement, des solutions qui correspondent aux intérêts de la classe ouvrière et des paysans pauvres, en ce qui concerne par exemple l’envoi et la répartition des crédits, l’habitat, l’emploi, la réforme foncière ; des solutions qui ne correspondent certainement pas à celles des bourgeois.

Pour ne citer que deux exemples : les bourgeois et les notables locaux ne font pas mystère de leur souhait de voir les salaires s’abaisser pour, disent-ils, assurer la compétitivité de la production locale. Ils mettent volontiers en relief, par exemple, le fait que les producteurs de bananes africains (c’est-à-dire les capitalistes qui investissent dans la banane en Afrique) bénéficient de salaires plus bas. Par ailleurs, les milieux de la petite bourgeoisie nationaliste, reflétant le point de vue de la bourgeoisie, propagent ouvertement ou sournoisement l’idée que l’indemnité de vie chère de 40 % payée à certaines catégories de travailleurs est « nuisible » à l’économie, car ces salaires un peu plus corrects tirent vers le haut les autres.

Imagine-t-on que sur les salaires des ouvriers agricoles, une assemblée de notables, liés aux producteurs de bananes, prendrait la même décision qu’une assemblée de travailleurs ? Après tout, si les capitalistes producteurs de bananes veulent être plus compétitifs, ils peuvent rogner sur leurs propres profits, avant de rogner sur les misérables salaires des ouvriers agricoles !

De même, une assemblée de travailleurs refuserait avec indignation que l’on traite de privilégiés les travailleurs qui bénéficient des 40 %. Elle attirerait l’attention sur les privilèges, réels ceux-là, des bourgeois, des notables, guadeloupéens ou pas.

Il dépend de la mobilisation des travailleurs et nullement des constructions intellectuelles, avec des « étapes », de savoir si l’assemblée des travailleurs pourrait aller plus loin, se transformer en contre-pouvoir, mais en contre-pouvoir qui représenterait les intérêts des classes exploitées et pas des notables. C’est-à-dire devenir une assemblée capable de prendre des décisions et de les faire exécuter, en s’appuyant sur la mobilisation des travailleurs. Une assemblée dans laquelle les travailleurs pourraient exercer le contrôle ouvrier sur la vie économique et sociale du pays, une assemblée qu’ils pourraient utiliser pour satisfaire les revendications des masses exploitées, où ils pourraient contrôler les affaires de la bourgeoisie, les tractations entre l’impérialisme français et les notables ou la bourgeoisie locale.

Tout cela ne se met pas joliment dans des statuts ou des constitutions. Tout cela dépend de la mobilisation de la classe ouvrière et du rapport des forces qu’elle est capable de créer contre la bourgeoisie impérialiste, mais aussi, face aux autres classes de la société de la Guadeloupe. Mais le rôle des révolutionnaires n’est pas de bichonner, dans leurs publications, des constitutions à l’usage de la société bourgeoise dans le vain but de la rendre plus compréhensive pour les travailleurs. Le rôle des révolutionnaires c’est de militer pour que la classe ouvrière devienne apte à combattre pour diriger un jour la société.

1er juin 1991