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LDC n° 151, avril 2013
Guadeloupe - Les « Forces patriotiques » et les intérêts des travailleurs

Dans cette petite île de la Caraïbe de 1 480 km2 qu’est la Guadeloupe, l’héritage colonial n’est pas sans effet dans les poussées de fièvre sociale qui l’agitent périodiquement. La dernière de ces poussées fut un événement qui fit le tour de la presse mondiale en février 2009 : la grève générale de 44 jours et les manifestations massives contre la vie chère et pour les 200 euros d’augmentation de salaire.

Périodiquement aussi, les thèmes d’indépendance, d’autonomie et plus généralement de changement de statut de l’île sont remis sur le tapis, essentiellement dans le milieu politique.

L’île de Guadeloupe est en effet une possession française d’outre-mer, en mer des Caraïbes. Elle eut le statut administratif de « colonie française » jusqu’en 1946, avant d’être officiellement reconnue comme un « département français », au moins juridiquement, sans que, dans les faits, le système colonial et ses profondes inégalités et discriminations de toute sorte disparaissent pour autant, et ce pendant un demi-siècle. Encore aujourd’hui, la Guadeloupe, les « départements français d’outre-mer » en général – et, pour ceux des Amériques, les DFA (« départements français d’Amérique ») – ne sont pas encore débarrassés des séquelles du colonialisme.

Cette situation fait donc réagir régulièrement et depuis longtemps les partis politiques. Déjà en 1961, les autonomistes avaient fondé le Front antillo-guyanais pour l’autonomie, et en 1965 le Front guadeloupéen pour l’autonomie, avec le Parti communiste guadeloupéen (PCG).

Il y a quelques mois, une nouvelle initiative est venue du PCG, qui anime un regroupement d’organisations en faveur d’une « large autonomie » de l’île. Ce regroupement prit le nom de FPAC (Forces patriotiques anticolonialistes et anticapitalistes). Outre le PCG, il rallie l’UPLG (Union populaire pour la libération de la Guadeloupe), le Copagua (Comité des patriotes guadeloupéens, des anciens militants et ex-emprisonnés de la première organisation indépendantiste), le GONG (Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe), le FKNG (Fos pou konstwi nasyon Gwadloup – Force pour construire la nation Guadeloupe). On retrouve dans cette dernière organisation plusieurs militants qui avaient été arrêtés et emprisonnés dans les années 1980 à l’époque des attentats à la bombe, dont Luc Reinette, l’un des principaux dirigeants nationalistes de cette période.

Le Parti communiste guadeloupéen et la question du statut

Le PCG fut fondé en 1944 par des militants qui avaient été formés au Parti communiste français, lui-même lié au Parti communiste d’Union soviétique. Mais ce dernier n’avait plus rien à voir avec le Parti bolchevique de Lénine qui avait dirigé la Révolution russe. Il était devenu le parti de la bureaucratie soviétique, aux mains de la faction stalinienne qui avait éliminé physiquement la majorité des dirigeants et des cadres du Parti bolchevique de 1917. Les « partis frères », comme le PCF ou le PCG, n’étaient pas des partis ouvriers révolutionnaires mais des partis au service de la défense des intérêts de la bureaucratie soviétique dans le monde. Ils étaient quand même, à l’époque, pour la plupart, des partis implantés dans la classe ouvrière. Ce sont les militants du PCG qui ont impulsé et dirigé toutes les grandes grèves de la période d’après-guerre. La popularité de ce parti venait autant de ses luttes que des succès obtenus en raison d’un aspect important de sa politique d’alors. En effet le PCG prônait à partir de 1946, donc de la départementalisation, « l’égalité des droits » des travailleurs guadeloupéens avec ceux de la « métropole » française. Ainsi, par exemple, ce sont ses militants qui finirent par obtenir la mise en place de la caisse générale de Sécurité sociale en Guadeloupe au même titre qu’en France.

Ensuite, face à la situation coloniale qui perdurait bel et bien malgré la départementalisation, le PCG, à partir de 1958, remit en cause ce statut de département français pour mettre en avant la proposition « d’autonomie en liaison avec la France ». Il fut le premier parti politique de Guadeloupe à proposer de sortir du cadre de département français. Par la suite, des organisations nationalistes militèrent pour l’indépendance nationale. Le GONG, créé en 1963, fut la première d’entre elles.

Autonomie et indépendance

Pendant longtemps, les organisations indépendantistes, en particulier le GONG, ont violemment critiqué le mot d’ordre « d’autonomie en liaison avec la France » du PCG, le jugeant trop modéré. Ils faisaient passer alors la ligne de démarcation entre eux et le PCG par « l’autonomie » ou « l’indépendance ». Les indépendantistes bénéficiaient d’un courant de sympathie auprès d’une fraction de la jeunesse lycéenne et estudiantine des années 1960 et 1970. Une fraction de la jeunesse de l’époque était en effet influencée par la décolonisation, l’arrivée au pouvoir des nationalistes algériens après une guerre de sept ans contre la France, et celle de Fidel Castro et Che Guevara à Cuba à l’issue d’une guérilla victorieuse.

Plusieurs années après, sous la pression d’une recrudescence de l’activisme des indépendantistes, le PCG adopta le mot d’ordre « d’indépendance selon les étapes choisies démocratiquement par le peuple ». Mais dans les faits il a toujours plus défendu « l’autonomie » que « l’indépendance », et a toujours gardé l’image d’un parti autonomiste plutôt qu’indépendantiste. Il a du reste plutôt soigné cette image-là, vu la méfiance des travailleurs et de la population à l’égard des indépendantistes nationalistes.

C’est cette même méfiance populaire, ainsi que l’installation d’un certain nombre de cadres indépendantistes, parmi les notables, qui aura été la raison d’un revirement des indépendantistes qui ont fini par s’aligner sur les positons « autonomistes » du PCG. En effet, aujourd’hui, les indépendantistes guadeloupéens ne prônent plus directement l’indépendance. Plus prudents, ils préfèrent parler de « large autonomie », de « période transitoire » vers l’indépendance. C’est aussi ce qui aura permis que se retrouvent autour d’une plate-forme commune les organisations nationalistes et le Parti communiste guadeloupéen au sein des FPAC.

Les FPAC ont entrepris pour le moment d’organiser une campagne de sensibilisation de la population à travers la Guadeloupe à l’idée de « large autonomie ». Cependant, l’idée d’autonomie n’a pas plus de répondant dans la population que celle d’indépendance. En réalité, la population les amalgame toutes les deux en disant que l’autonomie serait la porte ouverte à l’indépendance.

Les deux vieilles colonies françaises des Antilles

En Guadeloupe et en Martinique, comme dans l’ensemble de cette région et de toutes les Amériques, l’esclavage fut jadis instauré et maintenu pendant plus de deux siècles. L’importation de dizaines de milliers d’esclaves africains travaillant sur les plantations de canne à sucre a permis l’enrichissement de quelques grandes familles blanches possédantes, les « békés ». Et ce qu’on appela le « commerce triangulaire » des esclaves devait jouer un rôle non négligeable dans l’accumulation du capital de la bourgeoisie française.

Lorsque la Guadeloupe et la Martinique obtinrent le statut juridique de départements français par la loi dite d’assimilation du 19 mars 1946, elles auraient dû légalement bénéficier de toutes les lois françaises immédiatement. Ce ne fut pas le cas, et pendant près de cinquante ans les discriminations coloniales ont perduré dans ces îles. L’extrême pauvreté de la population, l’habitat précaire, le manque d’eau courante, d’électricité dans une grande partie de l’île, l’illettrisme, la répression armée, sanglante, contre les travailleurs en grève et ce jusqu’en 1967, année où les troupes coloniales firent un véritable massacre, tout cela était le lot des travailleurs et de la population. Mais à partir de la fin des années 1960, peu à peu, les choses ont évolué et changé graduellement. Le niveau de vie général de la population s’améliora ; le pouvoir colonial devait peu à peu gommer les discriminations les plus flagrantes entre les départements français de métropole et ceux d’outre-mer, notamment en matière de Sécurité sociale, d’allocations familiales, de droits et minima sociaux. L’urbanisation, l’hygiène et la médecine publiques, l’habitat plus décent, la scolarisation, devaient peu à peu s’imposer sur une grande partie de la Guadeloupe.

Mais ces changements furent aussi imposés de haute lutte. Outre la mise en place de la première caisse de Sécurité sociale à l’issue d’une série de mouvements revendicatifs, les militants du PCG furent aussi les dirigeants d’une grande et longue grève en 1953 pour l’application de la prime de vie chère de 40 % aux fonctionnaires antillais, prime qui n’était alors accordée qu’aux fonctionnaires dits métropolitains se rendant aux Antilles, survivance de la période coloniale officielle. Les militants du PCG furent aussi à l’origine de la fédération guadeloupéenne de la CGT, devenue depuis la CGTG (CGT de la Guadeloupe), et ce à l’issue de nombreuses grèves, manifestations et mouvements sociaux.

Un demi-siècle de lutte contre les discriminations

Sous cette pression sociale et politique, et aussi avec l’apparition des organisations indépendantistes dans les années 1960, à l’époque de la guerre d’Algérie et de la décolonisation de l’Afrique noire, le pouvoir colonial changea de politique pour ce qui est de ses départements d’outre-mer. Craignant d’avoir à intervenir sur de nouveaux terrains d’action coloniaux, il décida, profitant d’une relative embellie économique à cette période en France, d’injecter des fonds pour améliorer la situation sociale et économique globale de la population. Les travailleurs purent obtenir par exemple, bien que cinquante ans après la loi d’assimilation, que le smic des Antilles soit relevé au niveau du smic dit métropolitain ; il en fut de même pour le RMI.

Cela dit, les séquelles coloniales demeurent tenaces. Le taux de chômage avoisine les 30 %, et 60 % pour les jeunes de moins de 25 ans. Surtout, les possédants békés maintiennent leur domination économique, un racisme officiel qui se manifeste par le fait que ce sont des Blancs, soit locaux soit venant de métropole, qui occupent tous les postes de direction alors que la majorité de la population est principalement noire et indienne (hindoue). Tout cela a été la cause d’un regain d’activisme indépendantiste dans les années 1980.

Pendant plusieurs années, des groupes indépendantistes ont cru pouvoir créer, par les bombes, une situation qui conduirait à l’indépendance du pays. Mais le pouvoir de Paris, aidé en cela par des élus et notables locaux, a plutôt joué la carte de l’apaisement, de l’intégration plus rapide à la « République française », plutôt que celle de la répression directe et brutale. Les militants soupçonnés d’être membres des organisations partisanes de l’action armée, le GLA (Groupe de libération armé), l’ARC (Alliance révolutionnaire caraïbe), l’ALN (Armée de libération nationale) sont tous sortis assez rapidement de prison et furent amnistiés par Mitterrand en 1989. On a vu aussi une timide et progressive « antillanisation » des cadres.

Des changements dans la politique coloniale

La grève générale de 2009 et la mobilisation considérable qu’elle a entraînée ont conduit le gouvernement Sarkozy à multiplier les gestes, symboliques certes, mais qui ont eu malgré tout leur effet au sein de la population, et singulièrement dans le département d’outre-mer jugé le plus remuant de ces dernières années, la Guadeloupe. « États généraux de l’outre-mer » ; nomination d’une ministre de l’Outre-mer guadeloupéenne (Marie-Luce Penchard) ; puis avec Hollande, nomination de trois ministres originaires des départements d’outre-mer, dont un à un grand ministère régalien, la Guyanaise Christine Taubira, et deux de la Guadeloupe (Victorin Lurel et George Pau-Langevin), en flattant la fibre régionaliste de la population : tout cela n’a pas été sans effet. Et, tout dernièrement, un symbole évident vient renforcer cette politique : la venue du premier préfet noir guadeloupéen, en fait une femme, une « préfète ». Le dernier représentant noir de l’État français en Guadeloupe avait été le gouverneur de ce qui était à l’époque « la colonie de Guadeloupe », Félix Eboué, en 1936.

Dans le même temps, les gouvernements de droite comme de gauche envisagent une petite évolution des institutions en outre-mer vers l’attribution de plus de pouvoir local. On parle de la création d’une assemblée unique, avec des miettes de pouvoir élargi, qui viendrait remplacer les deux assemblées actuelles : conseil général et conseil régional, dans le cadre défini par l’article 73 de la Constitution, c’est-à-dire l’article qui prévoit que les départements d’outre-mer demeurent dans le droit commun français. C’est ce qui a déjà été voté lors d’un référendum en Martinique. Un référendum est envisagé en Guadeloupe. Les FPAC, quant à elles, prônent l’évolution statutaire dans le cadre de l’article 74 de la Constitution, qui prévoit une plus large autonomie, avec la possibilité pour les instances locales de légiférer dans des domaines restreints de compétence.

Ces mesures et ces projets ne changent rien et ne changeront rien au chômage endémique, ni à bien des séquelles persistantes du colonialisme, ni au pouvoir économique des békés. Mais elles ne manquent pas d’effet dans la conscience populaire collective. Elles donnent une image différente du pouvoir parisien, qui maintenant donnerait « le choix de son avenir à la population » et aussi « qui favoriserait la promotion de Noirs antillais à certains postes de direction ». Et c’est bien sûr l’objectif du pouvoir parisien que de masquer plus ou moins les inégalités les plus flagrantes pour mieux poursuivre, derrière, le soutien qu’il apporte aux patrons, aux capitalistes et aux békés de ses lointaines possessions. Toujours est-il que la facette « colonialiste » du pouvoir métropolitain, telle qu’elle existait encore il y a trente ou quarante ans, tendrait donc plutôt à s’estomper.

Les combats des travailleurs sont cependant loin d’être étrangers à cette évolution du pouvoir colonial. Les travailleurs ont en effet toujours mené une lutte farouche contre les menées coloniales, les payant régulièrement de morts et de blessés, au cours du siècle dernier. La dernière répression sanglante se produisit en février 1974 en Martinique, lors d’une grève des ouvriers de la banane. Les gendarmes avaient tiré d’un hélicoptère, faisant deux morts et plusieurs blessés parmi les grévistes. Disons aujourd’hui que, même si les vieux réflexes colonialistes peuvent surgir à nouveau, la situation générale des travailleurs et de la population a tendance à se rapprocher plus d’une oppression semblable à celle que vivent les travailleurs et les masses opprimées en métropole même, mais en pire.

La politique des FPAC

Les FPAC ont décidé de se lancer dans une campagne pour « une large autonomie ». Elles ont, dans un Appel au peuple guadeloupéen, daté du 8 février 2012, préparé les « assises des organisations anticolonialistes et anticapitalistes ». Ces assises se sont déroulées les 14 et 15 avril 2012. Leur dernière publication fut une Déclaration politique parue le 24 janvier 2013.

Mais à qui s’adressent les FPAC ? Dans leur document d’orientation, elles s’adressent au « peuple guadeloupéen », aux « hommes et femmes de Guadeloupe », sans aucune distinction de classe. Elles s’adressent donc autant aux patrons, aux riches Guadeloupéens, qu’aux travailleurs et aux pauvres, en tentant de leur trouver des intérêts communs dont le principal serait leur pays, « la Guadeloupe ». À la fin de leur Appel au peuple guadeloupéen, elles sont même plus précises, disant : « Le bon sens et l’intérêt supérieur de notre pays nous font obligation de réaliser l’unité du Peuple à travers toutes ses composantes pour parvenir à sa réelle émancipation ». « À travers toutes ses composantes » ! On retrouve là la vieille politique « d’unité nationale » de toutes les bourgeoisies du monde quand elles sont en crise, et singulièrement la politique des bourgeoisies des pays dominés par l’impérialisme.

La position des communistes révolutionnaires antillais sur la question du statut

Ce sera aux masses populaires des Antilles et particulièrement aux travailleurs de choisir le moment où ils s’exprimeront directement en faveur de l’indépendance. Nous ne pouvons déterminer aujourd’hui quand et comment, par quelles voies, les travailleurs et les masses populaires s’exprimeront en ce sens, et même si elles s’exprimeront en ce sens dans l’avenir.

Certes, si demain la crise devait déclencher en retour des mouvements de colère très importants allant jusqu’à la remise en cause de l’État français aux Antilles par les travailleurs et les masses populaires, le devoir des révolutionnaires communistes de Combat Ouvrier serait de militer pour que les travailleurs prennent la tête de la lutte pour l’indépendance, afin de ne pas laisser le champ libre à la bourgeoisie nationaliste locale comme cela s’est produit dans presque toutes les anciennes colonies d’Afrique et de la Caraïbe anglophone. C’est déjà ce que nous affirmions dans notre Manifeste de fondation en novembre 1965 (voir ci-dessous).

Combat Ouvrier a pour objectif fondamental l’émancipation totale des travailleurs et des peuples de Guadeloupe et de Martinique. Et cela ne peut être le fait que d’une révolution qui ira jusqu’à l’élimination de la domination de la bourgeoisie, qu’elle soit blanche, béké ou métropolitaine, ou antillaise, noire ou indienne. Nous ne pouvons pas plus prévoir quand et comment une telle révolution se produira. Mais ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’elle se produira dans le cadre d’une crise aiguë, violente, de la société et de l’économie capitaliste.

Combat Ouvrier milite dans la perspective de la révolution sociale, celle du renversement révolutionnaire du pouvoir de la bourgeoisie, et pour son expropriation. Même dans un contexte où la lutte contre le colonialisme français est au premier plan, nous avons pour préoccupation prioritaire de faire en sorte qu’au travers de cette lutte se forge une avant-garde de travailleurs conscients de leurs intérêts de classe, un parti ouvrier révolutionnaire, capable de se faire reconnaître comme la direction révolutionnaire de l’ensemble des pauvres et des opprimés, dans la lutte pour leur émancipation de l’exploitation coloniale et capitaliste.

Ce n’est évidemment pas l’objectif affiché des FPAC. Quel que soit le cheminement que prendra une telle révolution, les travailleurs et les classes opprimées ont intérêt à se battre en toute indépendance politique à l’égard de toutes les classes possédantes. Depuis bientôt un demi-siècle, les deux positions, celle des révolutionnaires communistes de Combat Ouvrier, et celle du Parti communiste et des organisations nationalistes, affirment deux visions différentes, deux programmes différents.

La période historique de ces cinquante dernières années reste marquée par un statu quo social général que n’ont pas ébranlé les poussées de fièvre sociale périodiques. Dans ce contexte, les travailleurs et les masses exploitées de Guadeloupe n’ont pu faire de véritables choix politiques déterminants pour leur avenir. Mais l’Histoire nous a aussi habitués aux accélérations. Les mêmes conditions objectives historiques qui pourraient accélérer un cours politique vers « l’indépendance nationale » (la crise économique) peuvent hâter l’émergence d’un parti ouvrier communiste révolutionnaire avec pour objectif la prise et l’exercice du pouvoir par les travailleurs.

Dans une situation de montée révolutionnaire dans les classes exploitées, les deux programmes, celui qui a pour objectif simplement l’indépendance de la Guadeloupe et celui qui se place dans la perspective d’une révolution prolétarienne, représenteront deux perspectives radicalement opposées.

La première perspective, la simple indépendance de la Guadeloupe, reproduira ce qui se passe dans la quasi-totalité des autres îles des Caraïbes devenues indépendantes sous la domination d’une classe privilégiée locale, commis local du système impérialiste qui continue à dominer la planète. Cela n’améliorera en rien la situation des classes exploitées et cela représente, quel que soit le verbiage dont ses défenseurs l’entourent aujourd’hui, une perspective réactionnaire. L’époque où l’émergence d’États nationaux représentait un progrès est définitivement révolue, et depuis très longtemps.

L’autre perspective, celle de la révolution prolétarienne, ne pourra évidemment pas aboutir dans le seul cadre des Antilles dites françaises. La classe ouvrière guadeloupéenne, en s’emparant du pouvoir, devra avoir une politique vis-à-vis de l’ensemble des exploités des Caraïbes et, bien au-delà, en direction du prolétariat américain dont la composante la plus opprimée, les Noirs des États-Unis, ne pourrait pas rester insensible aux bouleversements révolutionnaires qui auraient lieu dans les îles des grandes et petites Antilles.

L’Histoire peut emprunter bien des chemins, et les exploités d’un petit peuple peuvent être l’étincelle qui mettra le feu non seulement aux Caraïbes mais aussi à la principale puissance impérialiste du monde.

Quel que puisse être cependant le futur rythme de l’extension de la révolution au-delà des limites des seules Antilles dites françaises, les exploités auraient intérêt de toute façon à prendre et à exercer le pouvoir politique plutôt que de le laisser aux privilégiés locaux, qui les exploiteront et les opprimeront pour leur compte et, plus encore, pour le compte du grand capital des métropoles impérialistes..

Utopique, la perspective représentée par Combat Ouvrier ? Moins que de faire croire, comme le font les FPAC, que « l’indépendance nationale » pourrait régler même en partie les problèmes que connaissent les peuples de Guadeloupe et de Martinique.

31 mars 2013

Nous publions ci-dessous des extraits de notre Manifeste de fondation publié en 1965.

Beaucoup de gens qui savent bien parler, nous parlent d’indépendance en disant que nous, Antillais, nous sommes tous frères, tous unis, que ce qui compte, c’est uniquement de chasser l’impérialisme et, après, de continuer à « bien nous entendre ».

Or nous savons que ce n’est pas vrai. Un riche et un pauvre ne pourront jamais s’entendre. Ils ne seront jamais aussi « indépendants » l’un que l’autre. À l’heure actuelle, il y en a d’ailleurs un des deux qui est plus colonisé que l’autre.

Si nous nous battons contre l’impérialisme, c’est parce que l’impérialisme a appauvri les Antilles. Les pauvres sont les plus nombreux, c’est eux qui fourniront le plus de combattants, c’est eux qui devront gouverner eux-mêmes.

Dans le monde actuel, il y a beaucoup de pays politiquement indépendants de l’impérialisme qui sont aussi pauvres que nous le sommes. II y a des pays qui n’ont jamais été colonisés, mais qui font quand même partie des nations prolétaires, des nations pauvres, des nations sous-développées. Ils ont l’avantage sur nous de ne pas avoir à subir l’oppression directe du colonisateur. Mais ils ont le regret aussi de subir ce qu’ils subissent de la part d’exploiteurs qu’ils ne peuvent pas haïr de la même façon. Pour certains même, il y a pire. II y a le désespoir d’avoir lutté, d’avoir cru vaincre et de voir les misérables toujours aussi misérables, et les gouvernants devenir des cliques écartant les ouvriers et les paysans pauvres du pouvoir, jusqu’à ce qu’une poignée de militaires les en écartent eux-mêmes.

Nous ne vivrons pas cela. Nous ne vivrons pas cela car nous construirons dans la lutte pour l’indépendance une organisation des travailleurs antillais qui sera à la tête de cette lutte et se donnera, dans la lutte aussi bien qu’après la victoire, les moyens d’associer tous les travailleurs et tous les paysans pauvres à l’exercice du pouvoir.

C’est le but des révolutionnaires regroupés dans la Ligue antillaise des travailleurs communistes. (...)

Nous sommes socialistes dans la tradition de Marx et des révolutionnaires russes de 1917. Le socialisme, c’est la mise en commun de toutes les forces productives, celles des nations riches comme celles des pauvres, et l’utilisation de ces forces au profit de tous, sans distinction de race ou de nationalité. Seuls les travailleurs sont capables d’arracher dans le monde entier les moyens de production, les usines gigantesques, les barrages, les mines, les chantiers, les voies ferrées, les compagnies de navigation ou d’aviation, des mains des quelques parasites qui se les sont appropriés et qui exploitent le monde entier.

Le socialisme, nous ne le réaliserons pas dans les seules Antilles. Le socialisme, cela ne peut exister que d’un bout à l’autre de la Terre, ou ne pas exister.

Mais nous pouvons, nous travailleurs, faire en sorte que, dans les Antilles libres, ce soient les travailleurs qui gouvernent, et pas des exploiteurs ou des commis d’exploiteurs. Le socialisme exige d’abord cette condition. On ne peut y aller autrement.