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LDC n° 9, mai 1987
Guadeloupe : l’activité des nationalistes dans la classe ouvrière




La principale organisation nationaliste en Guadeloupe, l’Union Populaire pour la Libération de la Guadeloupe, l’UPLG, essaye depuis plusieurs années de se donner une implantation dans la classe ouvrière.

Cette organisation qui, à ses origines, non seulement ne prétendait nullement lier son destin politique à la classe ouvrière mais discutait même l’existence de cette dernière et à plus forte raison sa capacité à intervenir politiquement, essaie donc depuis des années de conquérir une audience parmi les travailleurs et à l’occasion les mobilise.

Autour de quelles revendications, comment et dans quelles limites, une organisation nationaliste, bourgeoise de par ses objectifs, tente-t-elle d’avoir de l’influence parmi les travailleurs ?

Les nationalistes de guadeloupe animent des syndicats

En 1971, les militants nationalistes ont dirigé l’une des plus grandes grèves d’ouvriers agricoles et de petits paysans pauvres depuis les années d’après-guerre. S’étant appuyés sur le profond sentiment de colère et d’injustice existant parmi les travailleurs agricoles de la canne, ces militants ont pu constituer l’Union des Travailleurs Agricoles (UTA) et gagner la confiance d’une bonne fraction des travailleurs de la campagne.

Mettant à profit l’audience et la confiance acquises à ce moment-là, les nationalistes se portèrent à la tête de nombreuses autres grèves dans le secteur agricole au cours des années soixante-dix. Plus que les succès obtenus, ce furent surtout leur agitation, et une mobilisation relativement importante des travailleurs de la canne, qui leur permirent de consolider leur implantation rurale. Ce fut alors l’occasion pour eux de créer divers autres syndicats : travailleurs agricoles, mais aussi syndicats de paysans pauvres.

Dans un deuxième stade, et aussi en raison du retrait des grandes sociétés sucrières et de licenciements massifs dans le secteur, les nationalistes, tout en gardant une certaine implantation dans ce qui reste du secteur cannier, se tournèrent vers la création de syndicats dans les entreprises diverses : hôpitaux, cliniques, employés communaux et bien d’autres, en coiffant le tout par une confédération : l’UGTG (l’Union Générale des Travailleurs Guadeloupéens).

Le programme affiché des dirigeants de l’UGTG, par ailleurs dirigeants de l’UPLG, est l’indépendance nationale, en conséquence la subordination des luttes revendicatives à la « lutte pour l’indépendance ».

Le journal de l’UPLG de mai 1983, JA-KA-TA, s’expliquait sur cette question en ces termes dans un article intitulé « Sens profond des conflits actuels » :... « C’est pourquoi, sous la poussée des forces indépendantistes, est apparue dans le mouvement syndical guadeloupéen une notion importante, celle de dignité. Il est apparu que les luttes pouvaient être menées sur des thèmes où le bien-être matériel n’est pas la principale revendication ».

Dans un pays sous domination coloniale où le patron - ou le directeur dans les entreprises publiques - est souvent blanc alors que les travailleurs sont noirs, où l’oppression de classe est souvent accrue et masquée par une oppression raciale, bien des coups de colère des travailleurs empruntent la vole de l’antagonisme racial.

Le sentiment d’oppression coloniale ouvre devant les militants nationalistes la possibilité de trouver une oreille favorable auprès des travailleurs, voire d’apparaître plus décidés, plus « radicaux » sur un certain type de revendications. C’est ainsi qu’en 1981, l’UGTG dirigea une grève importante dans les hôpitaux contre l’arrogance d’un directeur blanc.

Deux ans avant, le syndicat nationaliste avait dirigé une autre grève pour exiger le départ du directeur blanc de la Direction Départementale de l’Action Sanitaire et Sociale. Là encore, ce fonctionnaire, venu de 7 000 km, se distinguait par son mépris et ses propos racistes vis-à-vis du personnel.

Ces luttes ont permis aux syndicats nationalistes d’acquérir dans ce secteur une certaine audience, et de gagner la sympathie de travailleurs qui, sans être forcément indépendantistes, voire qui sont même hostiles à l’idée de l’indépendance, voient cependant depuis dans l’UGTG une organisation combative.

Pourtant, même dans les secteurs où l’UGTG est présente, elle est loin d’avoir l’audience de la vieille CGT liée au Parti Communiste Guadeloupéen, bien que ce soit bien souvent la désaffection et la passivité des militants staliniens dans de nombreux secteurs qui ont permis aux militants nationalistes de combler le vide laissé par eux.

Des revendications qui se limitent a ce que la bourgeoisie pourrait accepter demain

Les militants nationalistes dans les entreprises n’ont le radicalisme facile que sur certains types de revendications. Leur démarche ne consiste en aucun cas à donner aux travailleurs le goût et l’habitude de lutter pour leurs revendications de classe, et encore moins de s’organiser de façon indépendante, en se donnant les moyens de diriger eux-mêmes leurs propres luttes.

Les militants nationalistes, y compris dans leur activité « ouvrière », entendent se conduire en responsables potentiels du futur État guadeloupéen. C’est cela qui détermine leur politique et leurs activités et non la défense des intérêts des travailleurs.

Ils sont donc responsables avant tout à l’égard de leur propre classe : la bourgeoisie autochtone.

Ainsi l’UGTG a organisé des grèves pour défendre la compagnie d’aviation Air-Guadeloupe, société « guadeloupéenne », contre le monopole d’Air France. Défendre la compagnie, mais pas les intérêts de ses travailleurs. Car en même temps, elle a demandé aux travailleurs de renoncer à leur treizième mois et à diverses primes pour redresser la situation financière de la société à prétention « nationale guadeloupéenne ».

Il faut noter que les dirigeants et cadres « guadeloupéens » de la société empochent des salaires de trois à cinq fois plus élevés que ceux des simples employés. Et les dirigeants de l’UGTG qui demandaient aux travailleurs de faire des sacrifices sont parmi les salariés les mieux rétribués de l’entreprise.

De même l’UGTG depuis plusieurs années mène une campagne pour « sauver l’industrie sucrière ».

Depuis quelques années, les grandes sociétés anonymes qui possédaient en Guadeloupe une grande partie des champs de canne, se dégagent de ce secteur. Le contrôle de certaines de ces terres échoit à des organismes para-étatiques, genre SAFER. Les nationalistes ont une politique de présence systématique dans ces organismes, et essaient par ce biais de racheter ou de prendre le contrôle des plantations de sucre, considérées par eux comme « industrie nationale ». Ils espèrent que, en cas d’indépendance, le sucre pourrait être un produit d’exportation nationale, susceptible de procurer des devises. Du coup, alors pourtant qu’elle a conquis une audience large au travers des grèes dans la canne, l’UGTG ne suscite plus aucun mouvement de grève dans le secteur cannier, au nom de la « sauvegarde de l’industrie sucrière ».

Une telle politique « nationale » a des prolongements pour les revendications elles-mêmes. Les syndicats nationalistes présentent le niveau actuel des salaires et des charges sociales comme un frein au « développement économique » de la Guadeloupe. Et ils font savoir aux travailleurs qu’ils influencent, que l’État guadeloupéen ne pourra leur verser les mêmes salaires, aides et couvertures sociales qu’ils perçoivent aujourd’hui. Un de leurs mots d’ordre : « l’endépendans cé travail » ( « l’indépendance c’est le travail » ) annonce la couleur.

Il y a donc un accord tacite entre certaines fractions du patronat guadeloupéen et ces syndicats. Et d’accord tacite en accord expressément affirmé, il n’y a eu qu’un pas de franchi lors du « forum sur les obstacles au développement économique et les voies de développement », organisé par l’UPLG en décembre 1985. Un de ces « obstacles » étant le niveau jugé trop haut des salaires et des charges sociales.

C’est ce qui amène aussi l’UGTG à se prononcer contre l’allocation chômage et les aides sociales, au nom de la lutte contre la « politique d’assistance ». Selon elle, l’allocation dite « allocation femme seule » pervertirait les femmes, l’allocation chômage rendrait la « jeunesse paresseuse ».

De même, ils s’opposent à la « prime de vie chère » de 40 % dont bénéficient les fonctionnaires, et aux primes de moindre importance dont bénéficient les travailleurs du secteur public : hôpitaux, PTT et autres.

Cette catégorie de travailleurs est souvent présentée par eux comme les boucs émissaires du « déséquilibre économique et social » et avec un certain mépris, comme composée de privilégiés bénéficiant de la manne coloniale. C’est tout juste si ces travailleurs ne sont pas qualifiés « d’agents du colonialisme ».

Les fonctionnaires, les enseignants et même les travailleurs des hôpitaux et des PTT sont sans doute mieux lotis que les ouvriers de la canne. Mais en même temps que les nationalistes présentent ces catégories de travailleurs comme des « privilégiés », ils en disent moins long sur ce qu’empochent les patrons, les membres des professions libérales ou commerçantes dont certains ont pu édifier de véritables petites fortunes.

La préoccupation essentielle des dirigeants nationalistes est surtout de savoir ce que pourrait accepter ou pas l’État bourgeois guadeloupéen futur auquel ils aspirent. Ils ne s’en cachent d’ailleurs pas. Dans le numéro du 25 mai 1985 du journal L’endependans, organe de l’UPLG, ils écrivent sous le titre Pour un syndicalisme révolutionnaire : « Pour notre part, nous pensons qu’il est temps de jeter à bas les vieilles pratiques pour faire évoluer le mouvement syndical autour d’un certain nombre de principes clairement définis... Lorsqu’un secteur est en grève, il faut qu’avec des travailleurs et en luttant pour des revendications, elles dépassent celles-ci et envisagent ce que pourrait être ce secteur dans une Guadeloupe de demain... Ce que nous prétendons, c’est que certaines revendications confortent l’assistance et l’esprit assimilationiste. Elles contribuent à perpétuer le blocage qui empêche certains de rompre avec la vie facile dans ce système capitaliste colonial, elles brisent leur élan vers l’idéal de la conquête de l’indépendance nationale... ».

On ne peut être plus clair !

Caporalisation et manque de democratie

Les méthodes qu’utilisent les syndicats nationalistes dans les luttes sont bien caractéristiques de la politique de ceux qui les dirigent.

Ils ont en cela les mêmes réflexes que les bureaucrates staliniens. En particulier une extrême méfiance à l’égard de tous ceux qu’ils ne contrôlent pas. Et dans les grèves, ils n’entendent pas que ce soient les travailleurs eux-mêmes qui conduisent leur mouvement.

Les dirigeants de la grève allèrent plus loin en établissant des listes du personnel devant assurer le service minimum pour une grève dont la date avait été fixée par eux seuls.

L’année d’après, en 1985, lors d’une grève déclenchée par une cinquantaine de travailleurs sur les 200 que comptait la société de nettoyage, la « Maintenance » ils intervinrent de tout leur poids pour empêcher que ceux des secteurs non-grévistes - parmi lesquels les syndiqués de l’UGTG étaient majoritaires - rejoignent la grève. Les grévistes étaient affiliés à la CGTG. Leur grève était dirigée par un Comité de grève. Ils s’étaient adressés à plusieurs reprises aux travailleurs des autres secteurs de l’entreprise. Une partie de ces derniers se disaient prêts à rejoindre la grève car les revendications les intéressaient également. Les responsables UGTG, au contraire, ont milité, fait des réunions, vu les syndiqués pour les dissuader de faire grève à ce moment-là. Les grévistes apprirent même que certains de ces responsables avaient rencontré le patron de la société l’assurant en quelque sorte de leur bienveillante neutralité jusqu’à la fin du conflit.

Ainsi, l’activité militante des nationalistes de l’UGTG dans la classe ouvrière ne vise nullement à développer la conscience de classe des travailleurs, à les rendre plus aptes, politiquement et organisationnellement, à défendre leurs intérêts face à la bourgeoisie, française ou guadeloupéenne.

La perspective dans laquelle se situe cette activité, c’est de subordonner les travailleurs aux notables nationalistes prétendant à la direction de l’État guadeloupéen futur.

L’influence que les nationalistes espèrent conquérir parmi les travailleurs leur serait utile même à plus court terme.

Les militants nationalistes pourraient, à l’occasion, et dans des domaines bien délimités, s’en servir pour entretenir une « agitation sociale », ce qui leur serait plus difficile au sein de la petite bourgeoisie. En liant leurs revendications nationalistes au mécontentement populaire, les notables de l’UPLG espèrent ainsi apparaître un jour comme une force avec laquelle le pouvoir devra discuter et négocier l’indépendance.

Mais ils font tout pour éviter que se développe une force autonome des travailleurs qu’ils ne parviendraient pas à endiguer. Au fond, tout simplement parce qu’ils ambitionnent de représenter les intérêts de la bourgeoisie nationale, laquellence leur pardonnerait pas de se comporter d’une façon aussi irresponsable. Et de son côté, si la bourgeoisie française décidait d’ouvrir le dialogue sur la question du statut, et si elle décidait d’y associer l’UPLG, l’organisation nationaliste devrait alors donner des gages de « responsabilité » en se montrant capable de « tenir ses troupes ». Aussi pour l’UPLG, il s’agit de préparer une indépendance que les travailleurs ne viendraient pas troubler par des luttes et des revendications intolérables pour la bourgeoisie.

Bien que nous n’en soyons pas encore là aujourd’hui bien que l’UPLG n’ait gagné la confiance que d’un nombre restreint de travailleurs, ses dirigeants n’en commencent pas moins à faire la police parmi les couches de travailleurs où ils sont implantés.

Et ce n’est pas étonnant. Les militants nationalistes ne déterminent pas leur politique en fonction des intérêts de la classe ouvrière, en tenant compte de son état d’esprit, de son moral, mais en fonction des aspirations de la petite bourgeoisie dont une fraction se prépare à diriger un appareil d’État indépendant.

Ils ne sont dans la classe ouvrière que des « occasionnels » des gens de passage, voire des aventuriers poussés dans cette voie par les circonstances.

Ainsi, la bourgeoisie locale prépare l’éventualité de l’indépendance. Ou plus exactement, il y a des forces politiques pour la lui préparer.

L’impérialisme français fera-t-il le choix de composer avec la bourgeoisie guadeloupéenne et martiniquaise et de leur accorder le droit de disposer d’un État national ? L’avenir le dira, mais dans la même région des Caraïbes, l’impérialisme britannique a bien fait le choix d’accorder l’indépendance à la Dominique, à Sainte-Lucie, à la Barbade, à Grenade, Saint-Vincent ou Antigua, pour ne parler que des îles de taille comparable à celle de la Guadeloupe et de la Martinique. Les intérêts économiques de l’impérialisme britannique ne s’en portent pas plus mal. Le sort des masses exploitées, lui, ne s’en est pas trouvé amélioré, et en général, elles n’ont même pas plus de libertés.

La bourgeoisie impérialiste française s’entendra peut-être avec la bourgeoisie guadeloupéenne ou martiniquaise. Mais ce sera sur le dos de la population laborieuse. Ce sera pour abaisser le niveau de vie des travailleurs, leurs salaires, les prestations sociales.

Il faut que les travailleurs soient préparés à cela. Il faut qu’ils gardent et accroissent leur capacité de se défendre, sans « marcher » dans les discours « patriotiques », sans se laisser distraire par les petits drapeaux nationaux que les nationalistes agiteront, pour faire accepter par les travailleurs de la Martinique et de la Guadeloupe des sacrifices que le régime colonial n’ose pas aujourd’hui leur imposer.

Et c’est là où les organisations nationalistes, implantées dans la classe ouvrière, ne sont pas une arme pour la classe ouvrière, mais un moyen pour la museler - même si, évidemment, il en est parmi les sympathisants voire les militants des syndicats nationalistes qui ont rejoint leur organisation par écoeurement devant les syndicats réformistes, par désir de trouver quelque chose de plus combatif, et non point pour être la police de l’État bourgeois au sein de la classe ouvrière dans une Guadeloupe ou une Martinique indépendantes.

Alors, les révolutionnaires qui se situent sur le terrain du prolétariat sont en compétition avec les nationalistes. Et c’est évidemment dans la classe ouvrière et par la classe ouvrière que cette compétition pourrait se régler à l’avantage de la politique de la révolution prolétarienne. Malgré l’existence d’un certain nombre de syndicats nationalistes, qui servent de relais au nationalisme bourgeois parmi les travailleurs, la compétition n’est pas réglée. Elle est à peine entamée.

Ceux qui se placent sur le terrain du communisme, n’ont une chance de gagner cette compétition que s’ils ont une activité, une présence quotidiennes dans la classe ouvrière et s’ils sont capables d’en diriger les luttes. Les luttes pour des revendications matérielles, oui, pour se défendre face aux attaques de la bourgeoisie, coloniale comme autochtone. Mais aussi les luttes contre l’oppression raciale et coloniale que ressentent les travailleurs.

Les révolutionnaires peuvent et doivent postuler à la direction de toute lutte de travailleurs contre telle ignominie de l’administration coloniale, ou telle manifestation de l’oppression raciale qui pénètrent toute la vie sociale, et en particulier, les rapports entre travailleurs et patrons. Ils peuvent et doivent être aussi présents sur ce terrain que les nationalistes. Mais avec le souci permanent dans les luttes qui commencent sur le terrain racial, comme dans les autres, de faire avancer la conscience de classe des travailleurs. La conscience que si leurs intérêts sont aux antipodes de ceux de la bourgeoisie impérialiste et de l’administration coloniale blanche ils n’en sont pas moins opposés, aussi, à ceux de la bourgeoisie locale. La conscience aussi que les travailleurs doivent s’organiser, à part, tout autant pour défendre leurs intérêts matériels, que pour défendre leurs intérêts politiques.