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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Guadeloupe et Martinique /LDC n° 5, décembre 1986 Guadeloupe : les notables à la recherche d’une « troisième voie » vers l’indépendance

LDC n° 5, décembre 1986
Guadeloupe : les notables à la recherche d’une « troisième voie » vers l’indépendance

Lutte de Classe, Série 1986-1993 (trilingue)



Au mois de juillet 1986 se créait en Guadeloupe - une île des Antilles sous domination française considérée administrativement comme une simple subdivision, un « département » de la France - une nouvelle organisation politique du nom de Congrès Guadeloupéen pour une Nouvelle Association avec la France. Les auteurs du Congrès ne se sont guère manifestés depuis leur conférence de fondation du mois de juillet dernier. Mais ce n’est pas tant l’existence de ce nouveau parti qui peut susciter la discussion que les gens qu’il regroupe et les raisons pour lesquelles il les regroupe.

Ce Congrès, en effet, regroupe un certain nombre de notables autour d’un projet de changement de statut des « départements d’outre-mer », projet qui irait jusqu’à l’indépendance. Ils disent être séduits par l’évolution du statut des îles néerlandaises des Antilles. Ces îles ont actuellement un statut de large autonomie interne avec gouvernement local rattaché à la Hollande.

Dans une déclaration radiodiffusée, le principal représentant de cette nouvelle formation déclarait : « autant l’indépendance brutale n’est pas possible actuellement pour la Guadeloupe, autant, le statut de département actuel n’est pas un statut viable ». Le Congrès envisage donc ce qu’il appelle une « troisième voie » entre l’indépendance telle que la prônent les nationalistes déclarés de l’UPLG (Union Populaire pour la Libération de la Guadeloupe), la principale organisation nationaliste, ou des organisations favorables à la lutte armée comme l’ARC (Alliance Révolutionnaire Caraïbe) d’une part, et les partisans du statut actuel de département français d’autre part.

Les nationalistes de l’UPLG, pour l’heure, regardent avec une certaine bienveillance la création du Congrès. Cependant, ce qui est vraiment nouveau dans ce regroupement de notables, c’est le fait que certains d’entre eux appartiennent à la droite traditionnelle. Et ce regroupement est lancé alors même que depuis quelque temps en Guadeloupe la question de l’indépendance a pris une actualité nouvelle et se discute. Tout au moins dans les milieux politiques. Les manifestations diverses des groupes et organisations hostiles à la dépendance coloniale, notamment le recours aux actions violentes et au terrorisme, si elles n’ont pas révélé un fort courant populaire favorable pour l’instant à l’indépendance, ont toutefois créé un climat suffisant pour que les milieux gouvernementaux et une partie des notables locaux s’en inquiètent. D’autant que les manifestations, les affrontements en Nouvelle-Calédonie - cette autre colonie française à l’autre bout du monde, dans le Pacifique - en 1984, l’aspiration manifeste du peuple kanak à mettre fin à la domination coloniale, et les pourparlers engagés par le gouvernement français avec les dirigeants de la principale organisation nationaliste, le FLNKS, ont jeté un certain trouble dans les milieux politiques des autres territoires dominés par la France, aux Antilles notamment. On a parlé d’une certaine « contagion » ou d’une « kanakisation » comme titrait la presse française en Guadeloupe, notamment.

Car juste une année après les plus sérieuses manifestations en Nouvelle-Calédonie contre la présence française, en Guadeloupe, en juillet 1985, se déroulèrent des manifestations populaires qui couvrirent Pointe-à-Pitre de barricades et paralysèrent le pays pendant près de huit jours Ces manifestations avaient pour origine la demande de libération d’un militant nationaliste emprisonné, coupable seulement d’avoir réagi à l’attitude raciste d’un professeur blanc. Pour avoir été limité, ce coup de colère n’en révéla pas moins tout à la fois l’exaspération contre le pouvoir colonial et, au-delà, le mécontentement plus profond de la population des faubourgs pauvres de Pointe-à-Pitre, la principale ville de Guadeloupe.

Le pouvoir colonial envoya des renforts de gendarmes mobiles dans l’île, mais il eut par ailleurs une attitude mesurée et ne se lança pas dans une répression dure. Ce qui fut inédit, c’est que tout en réaffirmant la « légitimité » de la présence française, après huit jours de manifestations de rue et d’affrontements plus ou moins violents avec les gendarmes et les CRS, le préfet et les élus invitèrent des dirigeants nationalistes au dialogue et à la paix civile, les considérant comme des interlocuteurs valables, susceptibles de représenter la population. Il est vrai que la principale organisation nationaliste, l’UPLG, a su apparaître durant ces événements, aux yeux des privilégiés locaux, comme une organisation responsables Tout en se posant en direction du mouvement, elle a en effet violemment dénoncé les « pilleurs » c’est-à-dire ces jeunes chômeurs qui étaient les plus déterminés des manifestants et qui s’en sont pris à des supermarchés et magasins.

On pourrait penser que les réactions du pouvoir colonial tenaient au fait que le gouvernement de l’époque des barricades à Pointe-à-Pitre, était un gouvernement socialiste.

Il est cependant à noter que la bourgeoisie locale a réagi à l’époque à peu près de la même façon. Le président des petites et moyennes entreprises, par exemple, Blanc riche du pays, avait déclaré au lendemain des journées de barricades qu’il fallait bien sûr tenir compte du pouvoir officiel mais aussi du « pouvoir réel », c’est-à-dire des indépendantistes « responsables ». D’autres capitalistes des grandes chaînes d’hôtels ont lancé des appels au dialogue avec les organisations indépendantistes, pour parvenir à la « paix sociale ». On a vu certains d’entre eux ainsi que certains notables de droite, participer au forum sur l’économie organisé par l’UPLG. Certains d’entre eux, quelques mois après, ont même proposé que le gouvernement prenne des mesures de clémence à l’égard des militants de l’ARC (Alliance Révolutionnaire Caraïbe), dont plusieurs militants sont en prison ou en fuite, accusés d’avoir organisé des attentats. Le gouvernement lui-même a noté avec satisfaction l’entente et la « paix civile » recouvrées, faisant plusieurs déclarations de bonnes intentions à l’égard du mouvement nationaliste dans son ensemble. Plusieurs notables locaux, y compris de la droite, ont regardé tout cela avec bienveillance et certains ont publié des déclarations complaisantes à l’égard des partisans de l’indépendance.

Ces faits méritent d’être soulignés dans la mesure où traditionnellement aux Antilles, les notables de droite et l’impérialisme français ont toujours franchement combattu, jusqu’à ces dernières années, les idées d’autonomie ou d’indépendance, se raccrochant au vieux thème de la « départementalisation ». Partisans de l’intégration totale de la Guadeloupe et de la Martinique en tant que départements français, ils ont toujours brandi l’épouvantail « communiste » ou « castriste » qui menacerait les Antilles par l’intermédiaire des nationalistes locaux.

Fait significatif, avec le retour de la droite au pouvoir gouvernemental, les tentatives de dialogue semblent s’être poursuivies, et notamment les contacts exploratoires avec plusieurs tendances nationalistes et même avec l’ARC, comme l’a révélé dans un mémoire envoyé à la presse, l’un des principaux militants rendus responsables des attentats. Tout cela peut laisser penser qu’à défaut d’avoir une politique résolue dans ce sens, l’impérialisme français ne ferme pas toutes les portes à des propositions nouvelles concernant le statut de ses possessions des Antilles.

L’impérialisme français a su, en Afrique, il y a un peu plus d’un quart de siècle, substituer avec souplesse à la forme coloniale de sa domination une autre forme, qui a requis la collaboration d’hommes politiques originaires des pays que l’on entendait décoloniser. Les Senghor, Houphoüet-Boigny avaient pu faire leurs classes dans le sérail gouvernemental français en tant que ministres ou hauts fonctionnaires avant de diriger, au moment de l’indépendance, leur propre appareil d’État local. D’autres futurs chefs d’État de pays issus de l’ancien empire colonial français, dans le genre de Bokassa, ont fait leur apprentissage plus modestement dans le cadre de l’armée française.

Aux Antilles dites françaises, on n’en est pas encore là. Mais si c’était le cas, le personnel politique conforme aux intérêts de l’impérialisme ne viendrait pas à manquer. De tradition, les Antilles ont même été des fournisseurs de hauts fonctionnaires « couleur locale » pour des pays d’Afrique promis à l’indépendance, lorsque des cadres locaux fiables du point de vue de l’impérialisme faisaient défaut (c’est ainsi que le Premier ministre du Tchad, au temps où celui-ci fut promu autonome et avant qu’il ne devînt indépendant a été le Guadeloupéen Lisette). Depuis, les hauts fonctionnaires servant dans l’administration actuelle jusqu’aux députés, sénateurs, intégrés dans la vie politique française, en passant par Lucette Michaud-Chevry, ministre actuel de la francophonie du gouvernement Chirac, tout ce beau monde pourrait constituer, le cas échéant, le personnel politique préparé par l’impérialisme français pour un futur État guadeloupéen, à supposer que le gouvernement français préfère, du moins dans un premier temps, éviter de considérer comme des interlocuteurs privilégiés les organisations nationalistes qui se veulent plus radicales, comme l’UPLG.

Tous ces indices ne permettent évidemment pas d’affirmer à coup sûr que les dirigeants politiques de l’impérialisme français ont opté pour une décolonisation « à froid » pour anticiper et prévenir les luttes de la population contre la domination coloniale, ou simplement, par mesure d’économie. Même si cela était le cas, il est fort peu vraisemblable que, étant donné la fragilité et la sainte crainte de tout ce qui bouge du gouvernement Chirac, cela se fasse avant les élections présidentielles.

Tout ce qu’on peut dire enfin, c’est qu’il y a là assez d’indices concordants pour encourager des politiciens guadeloupéens, même de droite et même départementalistes convaincus dans le passé, à se « positionner » afin de ne pas rater une éventuelle « décolonisation » à froid.

L’impérialisme en général, et l’impérialisme français en particulier, a une très grande expérience de la substitution à l’ancienne forme coloniale de sa domination, d’autres formes, où le maintien de l’ordre, l’oppression des exploités et la pérennité de l’exploitation, en particulier au profit de la bourgeoisie impérialiste de l’ancienne métropole, sont assurés par un appareil d’État autochtone.

Les formations nationalistes, des plus modérées aux plus radicales, sont prêtes à négocier avec l’impérialisme français les conditions d’un transfert de souveraineté même si l’on peut penser - encore que cela ne soit pas sûr - que le compromis entre les deux parties ne s’établirait pas exactement selon les mêmes conditions sur certains points, suivant que le gouvernement français négocierait avec un Houphoüet-Boigny ou un Sékou Touré de la Guadeloupe. Cela pourrait être un peu différent pour ce qui est de la marge de l’appareil d’État d’une Guadeloupe ou d’une Martinique indépendante, mais pas pour les classes exploitées.

L’impérialisme britannique a procédé à une telle décolonisation « à froid » dans plusieurs des îles des Petites Antilles, voisines ou proches de la Guadeloupe et de la Martinique : en Dominique, à Sainte-Lucie ou à la Barbade par exemple. Le sort des classes exploitées n’est certainement enviable dans aucun de ces États, et les régimes, même lorsqu’ils conservent des dehors vaguement parlementaires, sont autoritaires pour les pauvres.

La persistance de la domination coloniale, même si c’est sous la forme déguisée de la « départementalisation », est certainement un des problèmes majeurs de la situation politique en Guadeloupe. Tous les conflits, toutes les mobilisations deviennent rapidement des conflits avec une administration imposée de la métropole. Le fait que la direction de l’administration soit pour l’essentiel blanche, alors que la quasi-totalité de la population est noire, donne à toutes les attaques du pouvoir l’aspect d’une provocation raciale - d’autant plus que souvent, c’est bien le cas.

Alors, la classe ouvrière, qui a un poids social important compte tenu de la faiblesse de la population globale et qui est combative, devrait avoir une politique à elle contre le pouvoir colonial, et ne pas laisser ce terrain à la petite-bourgeoisie. C’est seulement si c’est elle, la classe ouvrière, qui prend la tête du combat pou mettre dehors le pouvoir colonial ; c’est seulement si elle met fin à l’oppression coloniale par les moyens de la lutte des classes, qu’elle peut espérer que le départ de l’adminitration française ne se retourne pas contre elle.

Un compromis entre l’impérialisme et les notables locaux - de la cuvée des politiciens vieux serviteurs de la France ou de la jeune cuvée nationaliste - , une décolonisation négociée à froid, se ferait nécessairement sur le dos des classes exploitées.

Le gouvernement français cherchera à faire des économies. Les couches privilégiées, qui sont les principaux bénéficiaires locaux des transferts et des dépenses actuelles de l’administration française, chercheront à conserver leur niveau de vie. Ce sera aux travailleurs, aux paysans pauvres de payer, s’ils se laissent faire.

Comme ce sera aux classes exploitées de dégager de quoi payer l’appareil d’État national, l’administration, les forces de l’ordre. C’est certainement dans ce domaine que, indépendance ou pas, le gouvernement français saurait être le plus généreux en cas de nécessité. Il aidera les gouvernants autochtones contre leur peuple, comme il le fait pour les États d’Afrique de son ancien empire colonial. Mais il laissera les notables locaux se débrouiller sur la manière d’expliquer aux travailleurs, aux paysans pauvres, pourquoi il faut travailler plus, gagner moins, abandonner les quelques protections sociales calquées sur le modèle français. On a déjà entendu des nationalistes prétenduement radicaux de l’UPLG s’élever, au nom de la « dignité nationale », contre le fait que certaines catégories de travailleurs, fonctionnaires, hospitaliers, travailleurs du secteur public, bénéficient de salaires « privilégiés ». C’est une façon de préparer, dès maintenant, les temps où ce seront eux qui assumeront le pouvoir, et où ils n’hésiteront pas à toucher aux salaires, au niveau de vie des travailleurs, pour garantir le leur propre, même s’ils diront que cela se fait dans « l’intérêt national ».

Alors, il faut que les travailleurs soient avertis de tout cela ; qu’ils ne se fassent pas d’illusions sur ceux qui prétendent incarner un changement radical simplement parce qu’ils sont prêts à gouverner une Guadeloupe indépendante.

Ni la bourgeoisie française ni la bourgeoisie de Guadeloupe - pour autant qu’elles sont distinctes - ne font de cadeaux aux exploités aujourd’hui, alors que c’est l’administration coloniale qui gère leurs affaires politiques. Plus la crise durera, d’ailleurs, plus les conditions d’existence des travailleurs s’aggraveront, ne serait-ce qu’au rythme où elles s’aggravent en métropole ; et, si les travailleurs ne se défendent pas, sans doute encore plus.

Mai ni la bourgeoisie de France, ni la bourgeoisie de la Guadeloupe ne feront davantage de cadeaux aux ouvriers, aux paysans pauvres, simplement parce que la Guadeloupe aura un drapeau, un hymne national, et parce qu’un des notable actuellement député, ministre français ... ou même dirigeant nationaliste, portera le titre de chef d’État « indépendant »...