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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Guadeloupe et Martinique /LDC n° 95, juin 1982 Guadeloupe : les nationalistes à la recherche de troupes dans la classe ouvrière

LDC n° 95, juin 1982
Guadeloupe : les nationalistes à la recherche de troupes dans la classe ouvrière




Tout au long de ces six derniers mois, il y a eu une série de grèves en Guadeloupe, d’importance et de durée très inégales qui ont cependant eu comme trait commun d’avoir été déclenchées et dirigées par des militants de syndicats nationalistes ; d’avoir mis en avant, outre des revendications matérielles, des mots d’ordre nationalistes ; d’avoir été largement popularisées par les organisations nationalistes à l’extérieur des secteurs concernés, même lorsque ces grèves étaient très minoritaires en dedans ; d’avoir toujours été étroitement contrôlées par ces syndicats nationalistes s’opposant vigoureusement à tout autre organisation ou courant présent dans le secteur, voire à tout autre expression que la leur.

Certaines de ces grèves correspondaient, au moins à leurs débuts, à une certaine mobilisation de la part des travailleurs concernés, d’autres pas du tout. Par delà les mécontentements réels qu’ils ont pu exprimer par endroits, ces mouvements s’intègrent de toute évidence dans une stratégie d’ensemble de la part de la principale organisation nationaliste qui existe en Guadeloupe et qui se manifeste tantôt sous le drapeau politique ouvertement déployé sous le nom de l’Union pour la Libération de la Guadeloupe (UPLG) ou encore plus récemment sous le nom du Mouvement pour l’Unification des Forces de Libération Nationale de la Guadeloupe (MUFLNG), tantôt sous le drapeau de différents syndicats (UTA, UTS, etc.) regroupés dans la centrale syndicale nationaliste Union Générale des Travailleurs de la Guadeloupe.

Cette stratégie est significative et c’est à cela que nos camarades de l’organisation révolutionnaire antillaise Combat Ouvrier consacrent le présent article.

Les grèves de l’hôpital de pointe-à-pitre et des bananeraies de capesterre belle-eau

Deux de ces grèves qui ont eu le plus de répercussions politiques, celle, encore en cours au moment où l’article a été écrit, du centre hospitalier de Pointe-à-Pitre et celle, antérieure, des plantations de bananes de Capesterre Belle-Eau, illustrent assez bien les objectifs et les méthodes des nationalistes.

A l’hôpital de Pointe-à-Pitre, quelques dizaines de personnes seulement sont réellement en grève sur environ 1500 employés. Cette minorité organise cependant une sorte de mouvement tournant, en déclarant grévistes des services dont le personnel n’a pas été consulté sur la question, en installant de temps à autre des piquets pour empêcher les visiteurs d’aller voir les malades, etc. Et elle peut le faire, bien que ses procédés anti-démocratiques soient plutôt mal vus, parce qu’elle bénéficie d’un certain acquiescement de la part de la majorité du personnel non gréviste, aux yeux de laquelle le syndicat nationaliste UTS (Union des Travailleurs de la Santé) apparaît plus courageux que la CGTG rivale. L’UTS utilise le mouvement pour, d’une part, mettre en évidence les carences de l’administration coloniale et la nécessité d’un pouvoir guadeloupéen et pour, d’autre part, chercher à déconsidérer la CGT. Malgré son caractère très minoritaire, la grève a déjà provoqué la démission du conseil d’administration.

La grève dans les bananeraies de Capesterre Belle-Eau de son côté, eut d’autant plus de répercussions que c’est au cours de cette grève qu’a trouvé la mort le géreur béké Max Martin, assassiné devant chez lui.

La grève lancée par le syndicat nationaliste UTA (Union des Travailleurs Agricoles) exprimait au départ un réel mécontentement de la part des ouvriers de la banane. Mais progressivement les grévistes et leurs revendications passèrent à l’arrière-plan. Le mouvement nationaliste s’est mobilisé à l’échelle pratiquement de toute la Guadeloupe - étudiants, enseignants notamment - pour encadrer d’abord la grève, puis pour se substituer aux grévistes eux-mêmes, en fournissant les piquets de grève, le gros des manifestants, lorsque manifestation il y avait, etc.

Lorsque les travailleurs de la banane, ainsi écartés de leur propre grève, démobilisés progressivement par les violentes attaques de l’UTA contre la CGT, se rallièrent en leur majorité à cette dernière qui proposait la reprise après certaines concessions signées par Max Martin, les nationalistes, s’appuyant sur la minorité qui voulait poursuivre, faisaient savoir que malgré le vote, le travail ne reprendrait pas sur les plantations de Max Martin.

Le jour fixé pour la reprise, la route d’accès à la principale plantation - non loin de la maison de Martin - fut occupée par des centaines de militants nationalistes venus de partout soutenir ceux de Capesterre ; la route nationale Pointe-à-Pitre - Basse-Terre fut coupée grâce à des barrages formés d’arbres, qui avaient été jetés en plusieurs endroits de la chaussée.

C’est ce même jour qu’on devait découvrir Martin, mort devant sa maison. Et le travail ne reprit pas ce jour-là.

Mounien, dirigeant de l’UTA, devait s’en vanter dans un meeting public tenu à Capesterre. « Nous avions dit que le travail ne reprendrait pas... et il n’a pas repris ! » .

Pendant toute la durée du mouvement, Mounien fut pratiquement seul à parler au nom des grévistes, refusant toute possibilité de collaborer avec la CGTG, formulant les revendications à sa manière et selon la politique des nationalistes. Il mettait ainsi l’accent sur la nécessité de « sauver l’économie bananière » de la faillite. Les travailleurs ne se battaient pas pour leurs revendications, mais pour « la défense de la banane guadeloupéenne ».

Et lorsque, devant l’attitude intransigeante de Martin, l’UTA poussa à l’occupation des terres de Martin, il fut bien précisé que c’était pour empêcher la plantation de se détériorer, pour « s’occuper de l’instrument de travail », mais il ne fut surtout pas question ni de prendre réellement les terres, ni d’y planter autre chose que de la banane.

L’UTA annonça qu’elle préconisait la formation d’une SICA qui aurait la gestion de l’ensemble des terres occupées. L’administration coloniale fit la sourde oreille et finalement après la mort de Martin les terres ont été revendues à différents propriétaires qui continuent à y planter des bananiers.

Le sentiment des travailleurs après cette grève mouvementée est aujourd’hui d’avoir subi un échec. Beaucoup en rendent l’UTA responsable.

Si les nationalistes ont voulu aller vite à Capesterre et greffer immédiatement leur mouvement politique pour l’indépendance sur la grève, dans d’autres cas, ils se sont montrés plus prudents, tout en exploitant politiquement ces grèves par leurs déclarations, en mettant en avant, à la tête de ces grèves, des dirigeants qui font, pardessus la tête des grévistes, des déclarations politiques sur la nécessité de la lutte pour l’indépendance.

Au travers de ces luttes, la principale organisation nationaliste cherche donc manifestement à s’implanter suffisamment parmi les travailleurs, pour pouvoir prétendre parler en leur nom, en se posant en interlocuteur du pouvoir colonial en qualité d’organisation habilitée à parler au nom du peuple et la seule à l’être. Pour ce faire, I’UPLG-UGTG assume la responsabilité du déclenchement et de la conduite de mouvements de grève. Mais elle s’oppose systématiquement à toute forme d’organisation autonome des travailleurs, à tout comité de grève démocratique par exemple, et elle met en avant l’intérêt du mouvement pour essayer d’écarter toute autre organisation présente parmi les travailleurs, aussi bien la CGT, sa principale rivale pour le contrôle de la classe ouvrière que, bien sûr, les courants révolutionnaires.

L’UPLG-UGTG, organisation dirigée par des petits-bourgeois nationalistes ambitionnant le rôle du représentant politique de « l’élite » bourgeoise de la Guadeloupe, est donc engagée dans une campagne destinée à trouver des fantassins dans la classe ouvrière.

Pour cette organisation, l’attitude n’est, pas nouvelle. Née dans les milieux intellectuels, c’est même au travers d’une grève déjà, celle des ouvriers agricoles de 1970 qu’elle avait conquis alors l’audience qui lui vaut, aujourd’hui encore, d’être la principale organisation nationaliste de la Guadeloupe.

La longue recherche d’une base de masse

C’est à l’intérieur du Parti Communiste Guadeloupéen que s’est manifesté le premier courant de contestation du statut de la Guadeloupe, qui a abouti à l’éveil du mouvement nationaliste actuel. Ce qui fut auparavant la fédération du Parti Communiste Français s’est transformé en PC Guadeloupéen en 1958... Cette même année, l’Association Générale des Étudiants (AGEG) en présence de Rosan Girard, dirigeant du PCG, votait une motion réclamant une forme d’autonomie de gestion pour la Guadeloupe.

Une partie des dirigeants de l’AGEG à cette époque sont aujourd’hui des dirigeants connus du mouvement nationaliste (Sainton, Makouke, Barfleur ... ). Puis sous l’effet de la prise du pouvoir par Castro et de la guerre d’Algérie, on a assisté à une radicalisation des positions pour en arriver au mot d’ordre de « libération nationale ». Mais le mot « indépendance » n’était toujours pas lâché.

En 1963, des militants issus de l’AGEG et d’une organisation d’anciens du contingent en Algérie, appuyée par plusieurs déserteurs qui vivaient hors de France pour avoir refusé de se battre contre les Algériens, se regroupent et forment le GONG (Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe). L’évolution du GONG le conduira à rompre avec l’autonomie et à réclamer l’indépendance de la Guadeloupe.

A partir de 1964, le GONG, né dans l’émigration, cherche à s’implanter en Guadeloupe. En 1965, il s’allie au PCG dans un Front Guadeloupéen pour l’Autonomie. Lors des élections présidentielles, le Front éclate car le GONG préconise « l’abstention révolutionnaire » tandis que le PC appelle à voter pour la gauche française.

De 1965 à 1967, le GONG soulève un certain enthousiasme au sein des jeunes, au point que des militants du PCG sont sensibles à cette pression. Sans entrer pourtant au GONG, un certain nombre de dirigeants et militants du PCG qui en sont exclus ou qui le quittent se regroupent autour d’un journal « La Vérité ». Mais c’est en 1967 que le GONG apparaîtra réellement au grand jour, lors des émeutes de Pointe-à-Pitre en mai 1967. Plusieurs des manifestants qui ont été tués ce jour-là - en particulier le premier d’entre eux Jacques Nestor - sont revendiqués comme membres du GONG. La plupart des dirigeants du GONG vivant en Guadeloupe et en émigration sont arrêtés et transférés en France où ils seront jugés.

Mais la Cour de Sûreté de l’État ne peut pas lier leur position politique pour l’indépendance à une quelconque participation aux événements de Pointe-à-Pitre. Mais s’ils sont tous sortis libres du tribunal, après avoir tout de même passé neuf mois en attente du jugement, ils en sortiront divisés.

Deux groupes vont se faire face, le GONG et les « démissionnaires du GONG ». Ces derniers veulent une action plus en profondeur dans les masses. Ils accusent la plupart des dirigeants de ne vouloir que diriger sans chercher à entrer dans les masses. Les « démissionnaires » sont plutôt maoïstes à ce moment-là, les autres plus franchement « guadeloupéens » et pas très embarrassés d’étiquettes. Mais la grosse différence c’est que la tendance dès « démissionnaires » entre dans les campagnes et abandonne les villes.

Lorsqu’ils réapparaîtront en 1970 ils seront à la tête de la grande grève des ouvriers agricoles de la canne. Cette grève durera près de trois mois.

C’est alors qu’ils créèrent l’UTA (Union des Travailleurs Agricoles) qui, apparaissant issus de la grève, exerça une forte attraction sur les ouvriers agricoles et les petits paysans qui y affluèrent nombreux. Le 12 décembre 1970, elle compte 800 adhérents dont la plupart se déplacent pour l’Assemblée générale de fondation. En février 1971, l’UTA compte 1200 adhérents.

Des étudiants, des enseignants, allaient faire des réunions avec les ouvriers agricoles et les paysans. Au début, des militants de tous horizons participaient à ces activités (sauf ceux du PCG). Mais après quelques mois - lorsqu’après la fin de la grève, le mouvement retombe en partie - les « démissionnaires du GONG » font tout pour écarter par tous les moyens les militants des autres tendances et principalement les autres militants du GONG dont certains sont alors agressés physiquement et mis à l’index dans d’autres régions. Ceux-ci résistent mollement et finalement abandonnent le terrain.

Le PCG perd en quelques mois son principal syndicat paysan, la CGTG n’est plus rien dans la canne et dans l’agriculture en général.

L’UTA qui représentait un vaste mouvement de travailleurs combatifs et révoltés se transforme alors - après quelques mois - en un syndicat dont la direction sera sélectionnée en fonction de ses liens avec le groupe des « démissionnaires ».

Les dirigeants de l’UTA sont tous liés à la tendance des « démissionnaires du GONG ». Il y a de moins en moins d’assemblées générales pour prendre les décisions. Et, lorsque par la suite, il y aura des grèves dans la canne, ce sont les « délégués de l’UTA », incontrôlés et inamovibles, nommés par le syndicat, qui décideront du jour et des formes de la grève. Aujourd’hui encore, l’UTA inspire dans certaines régions plus de crainte que de respect ou d’estime. L’UTA, officiellement reconnue maintenant dans un certain nombre de plantations, y contrôle l’embauche. L’appareil de l’UTA se sert de ce contrôle comme d’une arme d’autant plus puissante que le chômage est fort. Il embauche des travailleurs sur des plantations et refuse d’embaucher ceux qui s’opposent ou sont connus comme opposants à l’UTA.

L’UTA constituera donc un instrument sur lequel le groupe des « démissionnaires du GONG » va s’appuyer pour combattre les autres groupes et partis politiques et pour se développer en tant qu’appareil politique.

S’appuyant sur l’acquis moral de l’UTA, les « démissionnaires » vont regrouper un vaste mouvement étudiant autour duquel va se regrouper aussi une organisation d’enseignants qui rompent avec les syndicats traditionnels du SNI-SNES, pour former le SGEG (Syndicat Général de l’Enseignement Guadeloupéen).

Pendant plusieurs années le groupe des « démissionnaires » n’aura pas d’apparition politique et s’opposera farouchement à tous ceux qui veulent faire de la politique en milieu agricole ou universitaire.

Tout en prenant une apparence syndicale, le courant n’a jamais cessé d’être politique. Mais l’invocation de « l’apolitisme » était un moyen commode d’interdire aux autres de faire de la politique et de s’opposer à la leur, ou même simplement la discuter.

Il aura beau être taxé d’économisme par le GONG et par le PCG, cela ne l’empêchera pas de se développer progressivement en contrôlant l’ensemble syndical UTA-SGEG-UPG (paysans pauvres) auquel viendront s’ajouter l’Union des Étudiants et Élèves, puis des Comités de quartiers se regroupant sur une base culturelle (renaissance du créole comme langue nationale, étude du gro-ka comme musique nationale).

Finalement, cette tendance politique nationaliste s’est donc implantée dans deux directions, dans la campagne et dans les villes, en recherchant une base sociale conforme à sa politique nationaliste. La petite bourgeoisie des villes a permis de développer l’implantation et l’encadrement de la petite bourgeoisie des campagnes. Aujourd’hui c’est sur la paysannerie moyenne que s’appuie essentiellement l’UTA-UPG, plus que sur les ouvriers agricoles, plus même que sur la paysannerie pauvre.

Pendant plusieurs années cette force semble suffisante ou sur le point de faire sérieusement concurrence au PCG. La CGTG, sérieusement affaiblie un moment, remonte finalement, l’UTA ne se développe pas avec la rapidité escomptée, le mouvement piétine.

Des militants quittent ce courant pour se regrouper ailleurs. Les méthodes anti-démocratiques en écoeurent d’autres. La culture de la canne à sucre est en crise, de 1976 à 1982, l’UTA perd une grosse partie de son influence. Mais elle garde encore suffisamment de crédit pour apparaître pendant plusieurs années comme la principale force syndicale et politique en dehors du PCG. Elle permet à la tendance nationaliste de regrouper des forces de la ville et des campagnes au sein de l’UPLG en 1978. Mais l’UPLG n’attire pas tous les militants nationalistes éparpillés. L’opération de regroupement est lente et n’a pas le succès escompté. Au contraire, l’usure joue et c’est en grande partie des militants issus de ce courant qui vont par impatience constituer la base du GLA.

On voit donc que le courant UPLG (qui se nomme aujourd’hui Mouvement pour l’Unification des Forces de Libération Nationale de la Guadeloupe - MUFLNG) a une vieille filiation et une implantation qui ne date pas d’aujourd’hui.

Quand les nationalistes se servent des travailleurs pour se faire reconnaître des notables

Le succès important de départ de l’UPLG parmi les travailleurs agricoles et les paysans lui avait assuré une autorité susceptible d’attirer dans ses rangs un grand nombre d’intellectuels. Puis, sur la base de cette notoriété et avec un bon nombre de cadres politiques, ils ont pu garder une grande partie de leur implantation dans les campagnes puis, progressivement, ils ont cherché - avec un maigre succès au début - à l’élargir à d’autres secteurs.

L’offensive d’aujourd’hui correspond à un nouvel effort pour tenter de gagner parmi les travailleurs, en particulier au détriment de la CGTG et du PCG, des positions. Elle constitue peut-être une réplique à la concurrence d’autres organisations qui se placent sur le terrain du nationalisme, en particulier du GLA qui, avec la série d’attentats que l’on sait, exerce sans doute une attraction sur les gens que l’indépendance attire.

Quoi qu’il en soit, l’UPLG essaie de tirer profit d’une situation où le PCG soutient le gouvernement colonialiste sous prétexte qu’il est de gauche.

Dans la grève de la Santé on a vu les membres du PCG intervenir avec la dernière énergie pour empêcher le syndicat CGT de suivre l’UTS sur la terrain de la lutte.

La seule réponse de la CGTG à la détermination apparente de l’UTS, ce fut de dire que les revendications n’étaient pas raisonnables.

Pour l’instant la CGTG s’en sort en s’appuyant sur les couches les plus passives des travailleurs ou en flattant leur manque de combativité passager. Mais pour peu qu’elle fasse une ou plusieurs erreurs d’appréciation, comme cela lui est arrivé dans la canne en 1970, elle perdra la partie dans de nombreux endroits. Pratiquement, les nationalistes tentent de mettre sur pied des syndicats partout où la CGT est absente et tentent de s’implanter dans les grands secteurs contre elle - cas de la Santé, de l’hôtellerie, des personnels de l’aéroport, des plantations de canne et de certaines bananeraies...

Les premiers succès de l’UPLG lui ont donné la force de gagner des cadres en grand nombre, puis ses succès lui ont permis d’apparaître en regroupant tous ses syndicats (enseignants, ouvriers agricoles, paysans, étudiants, etc.) alliés aux catholiques nationalistes comme un mouvement fort qui a de l’avenir. Puis a suivi un appel aux notables nationalistes. Un certain nombre de médecins, d’avocats, comme Maître Rodes, notables de toute sorte, comme l’Abbé Céleste, certains membres du GONG - donc d’un passé anti-colonialiste, d’autres vieux routiers de la politique dans le cadre de l’empire colonial français - ou dans sa succession, comme Corenthin, ancien ministre du Mali, etc. ont rejoint l’UPLG-MUFLNG et y font figure de dirigeants politiques.

Le MUFLNG cherche à rallier toutes sortes d’associations de jeunes, de chrétiens, etc.

Se prévalant de sa représentativité syndicale d’une part, de ses notables de l’autre, le mouvement nationaliste, tout en revendiquant l’indépendance, est manifestement installé dans une forme de cohabitation durable avec le pouvoir colonial et cherche à conquérir des positions à l’intérieur de certains organismes para-étatiques.

Mounien, secrétaire de l’UGTG, est par exemple aussi vice-président de la SAFER en tant que représentant de paysans.

L’administration joue d’ailleurs aussi ce jeu de la représentativité de l’UPLG. Elle peut discuter avec le mouvement nationaliste, ou en tout cas lui faire savoir que les ponts ne sont pas coupés ; elle le fait au travers de gens comme le vice-président de la SAFER ou l’ex-président de l’Université, dirigeant connu des nationalistes (Thésauros). Corenthin, fut longtemps le président de la Ligue d’Athlétisme de la Guadeloupe ; il existe un syndicat unifié des médecins de Guadeloupe qui est présidé par Makouke, etc.

Le mot d’ordre de l’UPLG était jusqu’à ces derniers temps : « Un seul peuple ; un seul chemin, l’indépendance ; une seule organisation, l’UPLG ». Cela annonce bien l’avenir que prépare cette organisation. Cela symbolise aussi son comportement présent vis-à-vis des travailleurs, même lorsqu’elle prétend incarner leurs luttes.

L’UPLG ne veut pas de travailleurs conscients de leurs intérêts de classe. Elle veut gagner des troupes et les embrigader derrière des dirigeants proclamés, pour mener le combat nationaliste. D’où ses efforts permanents dès à présent, lorsqu’elle est parvenue dans un secteur à s’imposer à la faveur d’une grève par exemple, pour englober, neutraliser ou écarter tout autre organisation, pour tenter de parvenir à un syndicat unique, où toute démocratie ouvrière est considérée comme une offense pour les dirigeants et bannie. C’est là une politique absolument contraire aux intérêts des travailleurs. Elle vise à prévenir toute expression politique indépendante de la classe ouvrière.

Le but politique des nationalistes, c’est la création d’un État guadeloupéen qui sera celui ce la petite bourgeoisie guadeloupéenne. Un tel État ne peut survivre que si ses moyens de vie lui sont fournis par l’exploitation à outrance des travailleurs. Une telle exploitation est inconcevable sans une classe ouvrière embrigadée ou brisée.

Le nationalisme ne peut pas à l’heure présente briser la classe ouvrière. Mais il peut tenter de l’attirer pour la canaliser. Car dans ces mots d’ordre, dans ces revendications, une partie de la classe ouvrière peut retrouver des motivations qui sont aussi les, siennes. La petite bourgeoisie nationaliste peut trouver un écho à sa politique dans la classe ouvrière. Car l’existence du pouvoir colonial et ses manifestations sociales ou politiques peuvent aussi toucher des couches plus larges que la petite bourgeoisie. L’explication que donne la petite bourgeoisie nationaliste de leur exploitation qui serait due essentiellement à l’existence d’un pouvoir étranger, peut aussi entraîner l’adhésion des travailleurs.

Il ne faut pas que les luttes que la classe ouvrière de la Guadeloupe - comme de la Martinique - mènera contre le pouvoir colonial pour son émancipation puissent être canalisées, utilisées, par des organisations nationalistes, et aboutissent seulement à porter au pouvoir la bourgeoisie locale. Le pouvoir colonial doit être détruit. Mais ce qui se passe dans les îles aujourd’hui indépendantes des Caraïbes montre que la bourgeoisie locale et ses représentants politiques ne réservent rien d’autre à la classe ouvrière que la misère toujours, et la dictature féroce souvent. En particulier - en premier lieu - il ne faut donc pas laisser le terrain de l’anticolonialisme aux nationalistes.

Les socialistes révolutionnaires peuvent et doivent répondre aux sentiments naissant dans les masses contre l’oppression raciale et coloniale. Ils doivent participer résolument au combat pour chasser le pouvoir colonial, et mettre fin au racisme institutionnalisé, qui fait qu’en Guadeloupe et en Martinique, si tous les Noirs ne sont pas pauvres et au bas de la société, tous ceux qui sont pauvres et au bas de la société sont noirs.

Mais ils doivent en même temps s’opposer résolument au nationalisme. Le nationalisme est le lien par lequel les riches ligotent les pauvres et les enchaînent derrière leurs intérêts. Et les nationalismes guadeloupéen, martiniquais, etc., opposés les uns aux autres, divisent et fragmentent de surcroît ce même peuple noir qui d’un bout à l’autre des Caraïbes et des deux Amériques, Nord et Sud, subit l’oppression raciale et la misère, et qui constitue un énorme potentiel révolutionnaire.

La classe ouvrière de la Guadeloupe a mieux à faire que de servir de marche-pied à quelques centaines d’avocats, de commerçants, de notables ou de bourgeois guadeloupéens ; mieux à faire qu’à les aider à s’installer au pouvoir. Elle peut offrir à l’ensemble du peuple noir de toute l’Amérique la perspective de son émancipation.

Ne pas mener un combat de « Guadeloupéens », faire en sorte que la classe ouvrière prenne l’initiative et la direction du combat des Noirs pauvres pour un État qui soit le leur, c’est offrir la possibilité aux exploités des Antilles - et en particulier, aux exploités de la Guadeloupe - de ne pas voir leur combat détourné au profit d’une maigre classe de possédants locaux désireux de s’enfermer dans la construction effrénée d’une économie nationale, c’est-à-dire désireux surtout en fait, de dégager le surproduit social nécessaire à faire bien vivre la classe dirigeante. Préparer dès aujourd’hui à donner à la lutte une dimension internationaliste, c’est aussi la seule façon d’offrir la perspective de sortir un jour du sous-développement. Car la fin de l’arriération économique et du sous-développement passe par la mise au service des peuples aujourd’hui retardataires, des richesses accumulées dans les pays riches. Et c’est une révolution dirigée par la classe ouvrière, s’appuyant sur tous les opprimés de ces pays qui seule peut assurer une telle répartition.

Dans l’action quotidienne, cela veut dire que les socialistes doivent s’opposer aux nationalistes dans leurs tentatives d’embrigader la classe ouvrière au service de leur politique.

Une politique appelant les Noirs pauvres à se regrouper et à se battre pour un État qui soit le leur et qui soit indépendant aussi bien des Blancs que des Noirs riches permet de répondre aux sentiments qui surgissent dans les masses noires du fait de l’oppression coloniale et raciale. L’aspect racial de la domination coloniale est évident et est ressenti par toute la population. Mais elle ne signifie pas la même chose, ni les mêmes difficultés, ni les mêmes situations pour les riches et pour les pauvres. Ce sont, par exemple, les Noirs pauvres qui émigrent tandis que le colonialisme a réussi tant bien que mal à faire une certaine place confortable à une minorité noire aisée.

Mais si celle-ci veut mener une lutte pour sa dignité, si elle se sent colonisée et humiliée par la situation actuelle, les pauvres lui offrent de se rallier à leur combat.

Cela veut dire aussi qu’il faut refuser et combattre toute tentative d’empêcher les travailleurs de diriger leurs propres luttes euxmêmes, sous prétexte d’efficacité ou d’unité. La démocratie ouvrière est indispensable aux luttes des travailleurs. Ceux-ci à tous les niveaux ont besoin de cette démocratie, car elle les prépare à se battre pour leur propre compte et non pour celui d’une autre classe.

Si les nationalistes combattent systématiquement l’idée même de la démocratie ouvrière, c’est parce qu’ils se préparent à gouverner au nom d’une bourgeoisie qui ne pourra pas tolérer cette démocratie.