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LDC n° 8, avril 1987
Antilles : nationalisme et culture, le problème du créole en Guadeloupe et en Martinique



Depuis maintenant une vingtaine d’années, il existe en Guadeloupe et en Martinique tout un débat à propos du créole, qui est la langue parlée, conjointement avec le français.

Ce débat se déroule essentiellement dans les milieux de la petite-bourgeoisie.

Ces milieux sont travaillés par les militants nationalistes qui proclament la nécessité d’enseigner le créole ou en créole. Que l’on parle - où que l’on écrive - en créole dans des pays où le créole est la langue maternelle de tous, et même la langue exclusive pour certains dans les couches populaires, cela est pour le moins normal. Que des militants qui assurent parler « au nom du peuple », ou qui veulent s’adresser aux travailleurs, s’expriment dans la langue qui est comprise par tous, c’est la moindre des choses. (Rappelons que les militants qui sont à l’origine de Combat Ouvrier, organisation antillaise de notre tendance, en éditant dès le milieu des années soixante un bulletin régulier, le « Gros Kâ », ont été les premiers à écrire systématiquement en créole pour s’adresser aux travailleurs de l’émigration antillaise en France.)

Mais pour les nationalistes, ce dont il s’agit, c’est que le créole soit la langue nationale exclusive, qui devrait avoir dans un futur État indépendant le statut de langue officielle.

Les militants nationalistes ont choisi d’en faire un de leurs chevaux de bataille dans la lutte contre leurs adversaires politiques.

Pourquoi les nationalistes ont-ils cette politique - car c’est bien un choix politique ?

Le créole, langue issue de la colonisation

Le créole est la langue créée lors des rapports entre colons français et esclaves noirs originaires d’Afrique. Il s’est imposé assez rapidement comme idiome, vu la faiblesse du peuplement blanc de langue française par rapport au nombre élevé d’esclaves ; vu aussi l’origine géographique très diverse des esclaves, qui ne se comprenaient pas entre eux, pas plus qu’ils ne comprenaient la langue du propriétaire d’esclaves.

C’est donc une langue simplifiée au départ qui s’est construite avec, comme principal apport, le français et ses différentes variantes de l’Ouest de la France, d’où était originaire un fort pourcentage de colons.

L’essentiel du vocabulaire est d’origine française, avec des apports anglais et espagnols, Anglais et Espagnols ayant été eux aussi grands colonisateurs de la région. L’apport africain est faible, de même que celui des Amérindiens que les colons français ont massacrés en arrivant dans les îles.

Avec ces différents apports, le créole a évolué, s’est constamment modifié et transformé. D’autant que les Antilles (à part Haïti, indépendante depuis 1804 et victime pendant longtemps d’un blocus de fait par l’État français) ont été jusqu’à la fin du XIXe siècle une région d’immigration, avec des apports nouveaux diversifiés.

Nous parlerons ici essentiellement du problème du créole tel que les nationalistes le posent en Martinique et en Guadeloupe. Mais le créole est aussi parlé, dans la région, dans plusieurs des îles où la langue officielle est l’anglais - La Dominique ou Sainte-Lucie par exemple - et surtout à Haïti où, si la bourgeoisie et « l’élite » utilisent le français, la langue unique de l’écrasante majorité de la population est le créole.

Aux Antilles dites « françaises » où le français et le créole s’utilisent côte à côte, c’est le français qui est la langue exclusive de l’administration.

Le créole est la langue maternelle pour à peu près tout le monde. Mais dans les couches pauvres de la population, le créole est souvent la seule langue parlée couramment, bien que le français soit compris. Pendant longtemps le créole, langue des pauvres, a été méprisé et humilié parce que ceux qui le parlaient l’étaient.

Dans la petite-bourgeoisie, on parle aujourd’hui couramment les deux langues - le créole étant d’autant plus utilisé que l’on s’éloigne de la sphère des relations officielles et protocolaires. Mais jusqu’à une période récente, la petite bourgeoisie de Guadeloupe et de Martinique - comme d’ailleurs celle de Haïti - affichait envers le créole un mépris qui reflétait son ambition de faire partie de « l’élite » et d’en avoir les privilèges économiques.

Les véritables richesses matérielles, la terre, les capitaux les plus importants, le contrôle de l’import-export, et la prédominance sociale appartenaient - et appartiennent aujourd’hui encore dans une large mesure - aux « békés », ces Blancs locaux descendants des anciens propriétaires d’esclaves. Restaient donc les professions dites libérales, qui étaient l’enjeu de la course aux diplômes : c’était la voie pour accéder à la couche des notables, vivant dans l’ombre des « békés ». La petite bourgeoisie a été longtemps farouchement partisan du français, langue de cet enseignement qui devait leur ouvrir la possibilité de devenir médecins, enseignants ou avocats ; langue aussi de ces « békés » qu’on enviait et cherchait à imiter.

En Haïti, la petite bourgeoisie noire se trouvait là aussi socialement écartée, mais par la bourgeoisie mulâtre. D’où une course similaire aux diplômes.

Mais cette promotion sociale, quoique réelle, ne pouvait pas gommer la réalité coloniale, ni supprimer toutes les injustices dont pouvaient être victimes les petits bourgeois, qui demeuraient colonisés, en dépit de leur assimilationnisme envers la métropole.

Aussi, d’assimilationniste, la petite bourgeoisie ou du moins une fraction d’entre elle allait devenir anticolonialiste. La prise du pouvoir par Fidel Castro à Cuba, ainsi que la guerre d’Algérie allaient favoriser la montée du sentiment national, notamment chez les étudiants. Ce tournant fut pris à la fin des années cinquante et au début des années soixante.

En ces quelques années, la revendication de l’indépendance se développa parmi les intellectuels de Guadeloupe et de Martinique.

Que veulent les nationalistes ?

Concernant la question de la langue, la position des nationalistes a évolué avec le temps.

Tout d’abord, ils ont proclamé la nécessité « d’aller aux masses » pour donner une base populaire à la revendication d’indépendance nationale. Et pour mieux y parvenir, il fallait parler la langue qu’elles comprenaient le mieux : le créole.

En « allant aux masses » pour les gagner à leur politique, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix les nationalistes ont effectivement rencontré le problème d’une population peu alphabétisée (l’alphabétisation aux Antilles sous domination française date du début des années cinquante), une population qui parlait presque uniquement le créole. C’est au cours des luttes de masse et des grèves à la campagne qu’ils se lièrent aux paysans au début des années soixante-dix et acquirent le début de l’influence qui est la leur aujourd’hui en Guadeloupe.

A la recherche d’un support pour étayer leur revendication de l’indépendance, les nationalistes ont trouvé la langue, comme ils ont trouvé, par exemple, le « gros-ka » (la musique d’origine africaine qui est vivace avant tout à la campagne). Ce qu’ils n’ont pas trouvé, ils l’ont inventé : le drapeau, l’hymne national.

Il n’y eut pas de débat sur le drapeau, ni sur l’hymne « national », parce que c’étaient des éléments purement artificiels. Il y eut quelques discussions à propos du « gros-ka ».

Seul le créole a réellement posé problème, soulevant débats et discussions parce que le créole est partie intégrante de la vie de la population. A ce problème, les nationalistes ont répondu par... le symbole.

La langue nationale allait entrer parmi les symboles du nationalisme : il y avait l’organisation nationale, avec le drapeau national, il y avait la musique nationale, la culture nationale. Il y aura donc avec tout cela, la langue nationale. Si une langue créole, différente du français, n’avait pas existé, les nationalistes auraient trouvé autre chose.

Si leur problème était, un temps, d’être compris par les couches populaires, leur préoccupation politique est de faire ressortir - et au besoin d’inventer - des différences prétendument « nationales ». Il s’agit d’orienter, de canaliser le sentiment d’oppression coloniale et raciale ressenti par les masses dans le sens d’un « micronationalisme » guadeloupéen ou martiniquais, destiné à servir de justification à la création d’États indépendants de la puissance colonisatrice - la France - oui, bien sûr, mais indépendants aussi les uns par rapport aux autres, c’est-à-dire isolés les uns des autres.

C’est bien là le fond politique dans l’utilisation du créole par les nationalistes. Les nationalistes veulent leur État national, celui qui défendra les intérêts des classes qu’ils ont pour ambition de représenter : la bourgeoisie et la petite bourgeoisie autochtones. Ces bourgeoisies et petites-bourgeoisies guadeloupéennes ou martiniquaises n’ambitionnent pas, mais alors pas du tout, que soient brisées les barrières artificielles que les puissances coloniales ont dressées entre les Grandes Antilles et les Petites Antilles, entre les zones anglophones, créolophones ou hispanophones, entre chaque île ; que soit unifiée une région caraïbe que tout son passé comme son intérêt économique présent devraient unifier. Non, le nec plus ultra pour ce nationalisme étriqué, comme pour la bourgeoisie petite et peureuse qu’il représente, c’est de disposer de l’appareil d’un micro État, dérisoire face aux impérialismes de la région, mais suffisant pour assurer les tâches de police de la bourgeoisie nationale face à ses classes laborieuses.

Dans tous les domaines, le créole compris, les nationalistes soulignent, grossissent, mettent au pinacle, voire inventent, tout ce qui sépare, tout ce qui isole, tout ce qui semble justifier l’idée que la Guadeloupe et la Martinique, malgré la taille minuscule de ces îles et la faiblesse de la population, une fois débarrassées de l’oppression coloniale, doivent chacune se replier sur son île, chacune avec son État, séparées l’une de l’autre, séparées même de La Dominique située entre les deux.

Alors, on souligne que la Guadeloupe c’est à part ; la preuve en est que le créole guadeloupéen est différent du français comme du créole martiniquais.

Même dans le choix d’une écriture et d’une orthographe pour le créole, c’est la préoccupation politique de se distinguer et même de se couper des origines françaises qui a conduit à condamner toute référence à l’étymologie ou à l’histoire de la langue créole.

Une écriture basée sur l’étymologie aurait au moins l’avantage de montrer la filiation entre le français et le créole, avantage important, au moment où la population est alphabétisée en français, et où la quasi-totalité de ce qui est écrit est en français.

De plus, en coupant volontairement le créole de la source principale de son vocabulaire, de son étymologie et de son histoire, les nationalistes défendent une façon d’écrire variant d’une île créolophone à une autre ! Ce qui ne favorise pas la communication... mais ce n’est pas fait pour. Quant au fond, l’attitude de la petite bourgeoisie envers les couches pauvres n’a pas changé. Hier, elle était assimilationniste. Aujourd’hui, toute une fraction d’entre elle verse dans le nationalisme. Mais de même qu’hier elle interdisait l’emploi du créole « pour le bien » des ignorants qui devaient à tout prix apprendre le français pour leur promotion sociale, aujourd’hui elle prétend imposer le créole, même si la population est opposée à son usage exclusif.

Dans un cas comme dans l’autre, il y a le même mépris des sentiments et des intérêts de la population, le même manque d’esprit démocratique. La petite bourgeoisie nationaliste d’aujourd’hui n’a rien inventé : elle ne fait que reprendre aujourd’hui, mais en sens inverse, l’attitude assimilationniste qu’elle avait hier.

Soit dit en passant, l’attitude de la petite bourgeoisie nationaliste vis-à-vis du créole ne préjuge pas de l’attitude qu’elle adoptera demain, si elle accéde au pouvoir. Rien ne dit même que, dès lors que le créole aura rempli son rôle au service de la politique nationaliste, « l’élite » à la tête de l’État de la Guadeloupe ou de la Martinique se soucie même seulement de le considérer comme une langue de communication officielle, au moins au même titre que le français.

L’exemple de Haïti est éloquent à cet égard. Non seulement la bourgeoisie nationale de ce pays n’a pas été capable de donner à la population l’instruction scolaire lui permettant de parler et d’écrire le français que la bourgeoisie, elle, utilise, mais elle n’a même pas permis que le créole, la langue exclusive de l’écrasante majorité de la population, soit utilisé dans la vie administrative, dans la vie politique, dans le fonctionnement de l’État. (Après près de deux siècles d’indépendance, on en est à discuter aujourd’hui si le créole doit être reconnu comme langue officielle dans la future constitution !).

Pour la bourgeoisie, pour les dirigeants de l’État, il n’y a pas de problème : ils ont le choix des langues. Au français qui est leur langue officielle, et au créole, s’ajoutent bien souvent l’anglais ou/et l’espagnol.

Le problème réel est un problème de classe

En Guadeloupe et en Martinique, les plus pauvres n’utilisent pas le français, car ils ont le minimum possible de relations avec le monde officiel. Le peu de français qu’ils ont appris à l’école, ils l’ont oublié en grande partie, car ils n’ont pas les moyens d’accéder à ces concentrés de culture que sont par exemple les livres.

Alors, il leur reste le créole, car la société coloniale ne leur a pas permis d’avoir autre chose, ni plus. Et un grand nombre d’entre eux ressentent comme une véritable promotion, pour eux ou leurs enfants, le fait d’avoir accès au français. Ce n’est pas un hasard si l’opposition à l’enseignement du créole ou en créole est très forte dans les milieux populaires - qui vivent cela comme un moyen de les empêcher d’accéder à la culture.

Il est plus facile de réclamer l’enseignement du créole ou en créole quand on s’exprime déjà en deux ou trois langues (ce qui est à la portée des intellectuels), que d’avoir la même position quand on ne possède que le créole.

Le « créole est opprimé », disent volontiers les nationalistes, qui parlent aussi à propos du créole de « force jugulée » qui ne demanderait qu’à se libérer.

Mais ce sont les classes exploitées, les pauvres qui sont opprimés. Les nationalistes mettent les choses à l’envers. Volontairement.

Pour ne pas dire, volontairement, que ce n’est pas le créole qu’il faudrait délivrer de son oppression, mais c’est la population pauvre, c’est la classe ouvrière qui doivent se libérer de l’exploitation et de toutes les formes d’oppression, y compris culturelle, qui en découlent ! Pour ne pas répondre, volontairement, à la question : pourquoi, alors que l’élite parle couramment deux, trois ou quatre langues, la masse du peuple doit-elle se contenter d’une seule ? La position des nationalistes sur le créole est une position de classe... C’est aussi une position réactionnaire, rétrograde, qui n’ouvre pas plus les portes de l’avenir devant les classes exploitées, sur le plan culturel, que la politique nationaliste ne les ouvre sur le plan politique.

Bien sûr, en cas de révolution prolétarienne, le créole trouverait tout naturellement sa place, en Martinique, en Guadeloupe, aussi bien qu’en Haïti d’ailleurs, simplement parce que ce sera la langue des classes pauvres au pouvoir. Et bien évidemment, un pouvoir révolutionnaire prolétarien favoriserait le créole, tout simplement pour que les classes les plus pauvres non seulement s’expriment, mais pour qu’elles puissent contrôler le pouvoir et y participer, pleinement. Il n’y a pas de pouvoir réellement démocratique, c’est-à-dire réellement exercé et contrôlé par les classes les plus pauvres sans le créole, ni aux Antilles aujourd’hui colonisées par la France, à encore moins à Haïti.

Mais les communistes révolutionnaires ne proposeront pas aux classes aujourd’hui exploitées de s’enfermer dans le ghetto du créole, langue unique. Le socialisme c’est le partage des biens de l’humanité. Les masses doivent avoir accès à la culture de l’humanité, à toute sa culture, exprimée dans toutes ses langues. Les révolutionnaires communistes ne regardent pas vers le passé, ni le passé réel, ni le passé inventé. Ils regardent vers l’avenir. L’avenir, ce n’est pas le cloisonnement national rétrograde, mais la suppression des barrières, y compris les barrières nationales. C’est la suppression du monopole d’une classe sociale privilégiée su la culture, par la suppression de son monopole sur les moyens de production et sur les richesses. L’humanité dispose aujourd’hui des richesses et des moyens de production nécessaires pour satisfaire les besoins, aussi bien matériels que culturels, de tous ses membres. Elle n’en dispose pas pays par pays : mais elle en dispose à l’échelle du monde. C’est à cette échelle que le partage doit se faire. Seule la révolution prolétarienne internationale ouvrira devant de larges masses populaires la porte vers la culture véritable, celle de l’ensemble de l’humanité.