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LDC n° 69, nov. 1979
La situation politique et sociale dans les prétendus « départements d’Outre-Mer »




Ces derniers temps la politique du gouvernement dans ce qu’il est convenu d’appeler les Départements et Territoires d’Outre-Mer (DOM-TOM) a connu quelques revers. Malgré une certaine stabilité politique depuis les législatives de 78, la situation s’est brusquement tendue pendant une courte période. Et c’est le secrétaire d’État aux DOM-TOM, Dijoud, qui a lui-même mis le feu aux poudres, à la suite d’une interview publiée par le journal Le Monde en date du 18 septembre 1979. Interview où, après avoir réaffirmé que le gouvernement avait bien la situation en main, que le calme régnait dans les DOM-TOM en dépit des partisans de l’autonomie ou de l’indépendance, il annonçait la prochaine amputation d’une partie de la prime de 40 % dite de vie chère accordée à tous les fonctionnaires travaillant outre-mer.

Il n’avait pas aussitôt achevé ces déclarations que celles-ci provoquaient des remous qui devaient culminer dans des manifestations d’opposition à la politique du gouvernement et à certains aspects de la situation sociale et économique des Antilles, Guyane et Réunion.

Ainsi pendant plusieurs jours, à la mi-octobre, des milliers de fonctionnaires vont descendre dans les rues et manifester contre le gouvernement. Et comme en d’autres circonstances où des travailleurs affirment, manifestent massivement leur mécontentement, la situation prit aussitôt un aspect politique.

La politique giscardienne dans les dom

Pour comprendre la politique actuelle du gouvernement et l’évolution politique récente dans les DOM-TOM, il faut revenir un peu en arrière.

Lorsque Giscard d’Estaing vient à la direction des affaires en France en 1974, il s’attache à maintenir ce qu’il peut, et comme il peut, des derniers restes de l’empire colonial français. Cependant, là où la pression populaire anti-colonialiste est trop forte, il lâche la position. Ce fut le cas à Djibouti et aux Comores. Ces deux territoires deviennent indépendants après qu’on eut affirmé pendant des décennies qu’il n’en serait jamais ainsi. Mais en même temps, Giscard affirme qu’il est possible de conserver tous les autres territoires à condition d’y poursuivre une certaine politique économique et sociale et d’y faire disparaître ce qu’il nomme « les séquelles du colonialisme ».

Il inaugure une nouvelle forme de « départementalisation économique ». Il promet de réduire progressivement les différences entre la métropole et les DOM notamment en matière de droits sociaux (allocations familiales, aides aux chômeurs, etc.). Et de fait un certain nombre d’allocations qui n’étaient pas versées le sont depuis 1976-1977, c’est-à-dire à la veille des élections législatives. Les femmes seules, les vieux, les enfants « illégitimes » reçoivent des formes d’allocations jusque-là inexistantes aux Antilles et dans les autres DOM-TOM.

Remarquons cependant que cinq ans après de telles déclarations d’intention, les chômeurs ne touchent toujours aucune forme d’aide, d’indemnités, les allocations familiales sont toujours plus faibles de 45 % que celles payées en France.

Grâce à cette politique d’assistance, Giscard apparaît auprès d’une partie de la population (celle qui est au chômage et qui ne compte que sur ces aides) comme plus soucieux de son sort que ses prédécesseurs.

Parallèlement des incitations aux investissements dans les DOM sont exercées avec plus de vigueur que par le passé. Le tourisme est pris en considération. Une forte publicité pour inciter à voyager aux Antilles est menée en France. La clientèle européenne des hôtels croît de façon spectaculaire.

Aux élections législatives de 78, cette politique giscardienne porte ses fruits. Bien des thèmes revendicatifs des partis de la gauche autonomiste (PC) ou des socialistes partisans d’une décentralisation administrative, sont repris par la droite. Celle-ci fait toute sa campagne en affirmant qu’une partie de ce que réclamait la gauche est déjà en cours de réalisation par Giscard. La gauche est battue. En particulier en Guadeloupe et en Réunion, tous les députés, pour la première fois depuis 1946 (date de la départementalisation), sont de droite.

La droite flattée ... puis mécontente

A partir de là, le ministre des DOM-TOM affichera une assurance sans limite. Un colloque sur le développement des Antilles-Guyane sera organisé à grands frais. Des études économiques y seront développées. Les élus locaux et quelques jeunes économistes ou jeunes cadres flattés par l’administration, y exerceront leurs jeunes talents et y proposeront des « plans de développement », de « restructuration », de l’économie sucrière notamment... Mais à vouloir trop en faire, le gouvernement a, par démagogie et trop confiant en lui-même, adopté une attitude qui n’entre pas dans les traditions coloniales : appeler des gens de la colonie à discuter de leurs propres affaires et leur laisser l’impression que les décisions tiendront compte de leurs désirs.

Les gens de la droite - élus et « responsables » économiques, habitués à subir et à approuver ce qui est décidé en haut lieu à Paris - ont eu un moment le sentiment d’une dignité retrouvée. On les consultait sur les problèmes de leur pays. Mieux, on discutait avec eux en leur assurant que « l’action gouvernementale » se produirait en tenant compte strictement de ce qu’ils allaient décider et élaborer.

Cela ne pouvait aboutir qu’à des désillusions.

La première crise - peu grave mais réelle - allait suivre immédiatement. Le colloque Dijoud (du nom du secrétaire des DOM-TOM) de décembre 1978 avait fixé le prix souhaitable et acceptable par les planteurs de canne à 156 francs la tonne. Or le gouvernement devait, en accord avec les propriétaires d’usines, maintenir ce prix à 116 francs. Cela déclencha un souffle (très léger) de mécontentement dans le milieu politique qui soutient le gouvernement. On dit que la « volonté des élus locaux était bafouée »... mais cela en resta là.

Puis ce fut la fermeture des usines du Lareinty, en Martinique, et de Blanchet en Guadeloupe, annoncée fin septembre. Là, la crise fut plus grave. Car le gouvernement, au cours du colloque Dijoud, avait approuvé les plans de restructuration présentés par les élus et les économistes locaux. Plans qui ne prévoyaient pas la fermeture de ces usines. Les propriétaires de Blanchet (le groupe Empain) se justifieront d’ailleurs en accusant le secrétaire d’État Dijoud de duplicité. Ils rendront publics des documents établissant que le gouvernement avait accepté la fermeture de l’usine. Les uns et les autres se renvoyaient donc la balle.

Tout cela allait provoquer le mécontentement des politiciens de la droite (d’autant qu’elle est plutôt RPR !). On vit des fidèles soutiens du gouvernement défiler à la tête de milliers de manifestants et déclarer que les intérêts de la Guadeloupe passaient avant tout pour eux et qu’ils iraient jusqu’au bout, etc. Le temps des béni-oui-oui était-il en train de prendre fin ?

La grève des fonctionnaires

Malchance (ou mauvais calcul) pour le gouvernement, c’est à ce moment-là, début octobre, qu’il rendit publique sa décision d’amputer le salaire des fonctionnaires d’une partie du supplément de vie chère de 40 % qui est versé à tous les fonctionnaires travaillant dans les DOM. Ceux-ci ne l’acceptèrent pas ainsi et, aussi bien en Réunion qu’aux Antilles et en Guyane, d’importantes manifestations, des grèves accueillirent cette nouvelle.

A la Réunion, non seulement ce fut la colère chez les fonctionnaires, mais tous les travailleurs se mirent en grève pour protester aussi contre la situation sociale et économique dont ils souffraient. Aux Antilles, d’importantes manifestations empêchèrent Dijoud de sortir de l’aéroport lorsqu’il arriva à ce momentlà en Martinique pour tenir un nouveau colloque. Il dut s’enfuir par la mer, toutes les routes d’accès à Fortde-France étant bloquées.

Le mécontentement provoqué par la question des fonctionnaires créa un certain climat de malaise. Et tous les hommes politiques de droite prirent leurs distances par rapport au ministre. La plupart d’entre eux évitèrent de s’afficher en sa compagnie et tinrent à publier leur opposition à sa politique. Certains crièrent même au scandale et réclamèrent son éviction du gouvernement. Le gouvernement recula précipitamment devant la colère des fonctionnaires et affirma que la mesure de diminution des salaires des fonctionnaires n’était qu’envisagée (!), qu’on ne ferait rien sans discuter avec les intéressés, etc. !

La politique du gouvernement venait de connaître un public et cuisant échec. Et Dijoud dut bien admettre qu’il pouvait y avoir quelques entorses à la stabilité et au calme des DOM-TOM qu’il ne cesse de vanter à tout bout de champ.

La conséquence de cet échec fut de provoquer une crise de confiance dans les milieux de droite et parmi les possédants et tous ceux qui vivent dans la hantise de voir les DOM-TOM aller vers l’indépendance. Les rumeurs se déployèrent à qui mieux-mieux. On affirma que Giscard et le gouvernement envisageaient pour les Antilles un « plan pour une indépendance à court terme », etc. Mais c’était sans doute une façon d’appeler quelque déclaration rassurante du gouvernement. Le ministre des DOM-TOM devait, quelques jours après l’affaire des fonctionnaires, réaffirmer que le gouvernement n’avait aucune raison d’envisager un « départ » - sous une forme quelconque - des DOM-TOM.

Sur ce fond d’agitation dans les milieux bourgeois et petits-bourgeois et dans les milieux politiques, il reste que les problèmes économiques et sociaux des DOM-TOM ne sont pas réglés - et de loin - et qu’ils ne peuvent l’être par ce gouvernement. La centralisation politique et administrative qui couvre sous le vocable de DOM ou TOM une situation coloniale, permet tout simplement la mainmise d’une poignée de privilégiés et de richards (Empain, Rothschild, d’Aubert, etc.) sur ces territoires.

Une classe ouvrière qui ne se laisse pas faire

La crise vient aggraver cette situation. Les riches - les capitalistes - se donnent les moyens de ne rien perdre. Et bien sûr, ils tentent de le faire sur le dos des travailleurs. Empain cherche à se débarrasser de ses usines sucrières (et donc licencie des centaines d’ouvriers d’usine et d’ouvriers agricoles) et cherche à placer ses milliers d’hectares de terres en les faisant reprendre par l’État à bon prix.

Le gouvernement veut faire quelque économie en supprimant, lui, les avantages qu’il avait consentis à ses propres fonctionnaires pour mieux se les attacher.

Si le mouvement des fonctionnaires a polarisé l’attention dans cette période, ce n’est pourtant pas la seule catégorie de travailleurs qui se défend contre les effets de la crise.

Quelques jours avant la grève des fonctionnaires, les ouvriers du bâtiment, ceux des garages, certains hôpitaux en Martinique étaient entrés en grève. En Guadeloupe, différentes grèves se déroulaient à ce moment-là et se poursuivirent après la fin du mouvement des fonctionnaires. Nombre de ces grèves ont duré plusieurs semaines.

Dans beaucoup d’entreprises et de services publics ou para-publics, les travailleurs se défendent avec vigueur contre les licenciements, réclament des augmentations de salaire, une augmentation du personnel ou la garantie de leur emploi (ce fut le cas dans les hôpitaux, à Air-France ... ). Dans les garages et dans le commerce, les travailleurs réclamaient 12 % d’augmentation. Le bâtiment, lui, avait obtenu 10 % d’augmentation après quelques jours de grève et de manifestations dans Fort-de-France.

En Guadeloupe, après plus d’un mois de grève, les ouvriers de l’usine à sucre de Grosse-Montagne obtenaient la mensualisation d’une partie du personnel et obligeaient la direction de l’usine à verser des indemnités importantes lors du licenciement d’un ouvrier. D’une façon générale, bien que les grèves soient très dures et longues, les travailleurs parviennent tout de même à faire céder les patrons sur certains points. Ne serait-ce que parce que ceux-ci craignent toujours la politisation des conflits. Dès que les ouvriers du bâtiment commencèrent à édifier des barrages dans les rues de Fort-de-France, bloquant la circulation pendant des heures, dès que les ouvriers de Grosse-Montagne durcirent leur mouvement en réponse à l’intransigeance patronale, les patrons firent alors rapidement des concessions. Dans la plupart des cas d’ailleurs, les préfets interviennent dans ce sens pour calmer la situation.

Des menaces de licenciements massifs existent dans la plupart des secteurs. Aux effets de la crise s’ajoute aussi, pour un temps, un chômage partiel dû aux effets du cyclone. Les ouvriers des bananeraies sont nombreux à ne travailler que quelques jours par quinzaine (moins de dix jours). Dans le commerce, les patrons licencient, dans les services publics, c’est le blocage total de toute embauche. Pour un Centre hospitalier comme celui de Fort-de-France, si on le compare à un autre de même importance de la région parisienne, il manquerait près d’un millier de postes que les services de l’Action Sanitaire et Sociale de la Préfecture de Martinique refusent de créer - sur ordre du gouvernement. Au contraire, les auxiliaires et tout le personnel non-titulaire doivent être licenciés (plus d’une centaine l’ont déjà été au cours des trois derniers mois).

Les conséquences politiques de la crise aux antilles

Les travailleurs sentent peser sur eux les effets de la crise. Vu la faiblesse de l’économie des Antilles, de la Réunion, et des DOM-TOM en général, c’est à une aggravation considérable du chômage qu’il faut s’attendre.

La conséquence immédiate, c’est la poursuite du flot migratoire vers la France de milliers de travailleurs jeunes et moins jeunes chaque mois.

Dans ces circonstances, les travailleurs sont plus soucieux de se défendre sur le plan économique que de se préoccuper de problèmes politiques. On assiste à une sorte de repli sur soi. Et lorsque la menace de licenciement est trop précise ou lorsque les salaires sont à un niveau trop bas, on voit alors éclater des grèves défensives. Le plus souvent, les travailleurs profitent des augmentations officielles du SMIC pour réclamer ces augmentations.

La situation politique semble donc plus favorable à la politique gouvernementale. Les partis de gauche ne font d’ailleurs rien pour changer cette situation. Leur influence sur les travailleurs ne se traduit pas par une quelconque radicalisation des luttes. Les dirigeants du PC qui sont à la tête des syndicats (cas de la CGTM par exemple) se contentent de suivre les luttes qui sont déclenchées par les travailleurs. Ils ne s’y opposent pas mais ne leur offrent pas non plus la moindre possibilité d’extension ou ne leur donnent aucun caractère offensif. Et le seul moment où les syndicats ouvriers ont envisagé de faire une grève générale a été quand les fonctionnaires ont préparé et annoncé leur propre mouvement contre les décisions de Dijoud d’amputer leurs traitements.

La stabilité politique est liée à un repli sur soi de la classe ouvrière, mais ce repli est aussi une conséquence du refus des directions ouvrières traditionnelles d’ouvrir aucune perspective aux travailleurs, autre que celle de se défendre au coup par coup.

Il va sans dire que cela laisse l’initiative politique au gouvernement. Et la droite assimilationniste et pro-coloniale ne se fait pas faute d’exploiter la situation et profite de la désertion politique des grands partis anti-colonialistes. Elle exploite chaque occasion pour mettre en valeur la politique d’assistance du gouvernement et fait ressortir les avantages qu’il y a à être Français dans la présente crise. Elle compare la situation des DOM français à celle des pays voisins qui, eux, n’ont, disent-ils, que leurs propres moyens pour faire face à la crise.

Avant la lutte des fonctionnaires et les fermetures d’usines prévues ces jours-ci, ce raisonnement trouvait un écho très favorable dans la population, dont une grande partie vit de l’assistance gouvernementale. Mais depuis les démêlés de Dijoud avec ses propres partisans qui soutinrent les fonctionnaires, le doute et une certaine méfiance se sont fait jour. Les menaces de plus en plus précises de licenciements massifs, le blocage des embauches montrent aux travailleurs à l’esprit plus critique que, statut DOM ou pas, les travailleurs n’échapperont aux effets de la crise qu’en se battant.

Mais même si les luttes en restent à un niveau défensif, elles montrent que les travailleurs, malgré la pesée de la politique de la droite, malgré la crise, ne sont nullement découragés ou démoralisés.

Et pour les révolutionnaires qui se placent sur le terrain de la classe ouvrière, cela compte. Car malgré l’omniprésence politique de la droite colonialiste, malgré les fanfaronnades de Dijoud, malgré les reculs de la gauche et l’attitude d’expectative des directions ouvrières, les travailleurs n’acceptent pas d’être des victimes consentantes sur l’autel du profit. C’est en se liant à ces luttes - même défensives - que les révolutionnaires pourront, le moment venu, leur donner une orientation autre, et préserveront les intérêts des luttes à venir.