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LDC n° 38, juin 1976
Les grèves de la Martinique

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(Le texte de cet article nous a été transmis par les camarades de Combat Ouvrier)



Dans les derniers jours d’avril et au début du mois de mai, la Martinique a connu une vague de grèves très importante.

En particulier, le 27 avril et le 4 mai, l’ensemble des travailleurs de Martinique participait à la grève. Rassemblements et défilés ouvriers se multiplièrent pendant ces jours-là.

La grève générale était à l’ordre du jour.

Le mouvement avait été déclenché à la suite du mécontentement croissant des ouvriers du bâtiment. Ceux-ci, craignant en effet que des centaines de licenciements aient lieu dans leur secteur, s’étaient mis en grève illimitée et réclamaient que des crédits soient débloqués pour permettre la reprise des programmes de constructions commandés par l’État. Alors que l’administration coloniale débloque assez fréquemment de tels crédits, cette fois la préfecture de la Martinique répondait qu’elle ne voulait point céder au « chantage » des travailleurs du bâtiment ! La situation était bloquée et les travailleurs du bâtiment, loin de se décourager, ajoutaient à leurs revendications l’application immédiate des lois sociales en vigueur en France. Ils réclamaient en particulier que toutes les lois sur le chômage soient appliquées immédiatement.

C’est partant de là que ces travailleurs en vinrent à réclamer des centrales syndicales la convocation d’une intersyndicale pour décider de la grève générale. Le raisonnement des travailleurs du bâtiment était simple : étant donné que l’application des lois sociales est une affaire qui intéresse tous les travailleurs, il est tout à fait naturel qu’ils soient tous appelés à la lutte.

C’est donc poussées par les travailleurs du bâtiment qui rédigèrent eux-mêmes l’ordre de grève générale adressé à tous les travailleurs que les directions des syndicats réagirent. Elles couvrirent l’appel lancé par les grévistes du bâtiment de leur autorité. Mais ce mouvement n’était pas souhaité par elles et par la suite, elles firent tout ce qui était en leur pouvoir pour y mettre fin le plus vite possible.

Mais malgré l’apathie de ces directions, pendant plusieurs jours des milliers de travailleurs des chantiers de construction, du commerce, des hôpitaux, des docks, des PTT et de bien d’autres secteurs de l’économie sont descendus dans les rues. Des milliers de travailleurs se sont rassemblés pendant plusieurs jours, discutant ensemble de leurs problèmes, critiquant la manière dont le mouvement était dirigé et s’en prenant ouvertement aux directions syndicales.

Pendant toutes ces journées de grèves et de manifestations, on a vu des centaines de travailleurs combatifs de différents secteurs se regrouper et tenter, contre la volonté des directions syndicales, de donner une direction qui soit plus la leur au mouvement. On a vu des directions syndicales un moment désemparées céder le pas devant certaines initiatives prises par les travailleurs sans leur conseil ou en dépit de leur opposition.

Les travailleurs participent d’habitude activement au mouvement en surveillant étroitement les entreprises, en faisant la chasse aux non-grévistes ou en manifestant en permanence pendant toute la durée des grèves. Mais ils laissent la direction du mouvement aux seules mains des bureaucrates syndicaux. Cette fois, il s’est trouvé des centaines de travailleurs pour poser le problème de la direction du mouvement.

Ce fut en effet un des problèmes sur lequel il y eut le plus de discussions entre les grévistes. La méfiance envers les directions syndicales s’étalait ouvertement et les principaux responsables syndicaux se sont fait apostropher durement par les travailleurs.

Les grévistes de plusieurs entreprises ont effectivement tenu des assemblées générales pour élire des comités de grève et poser le problème du comité de grève central. Certains secteurs ont même nommément désigné leurs représentants pour siéger dans un tel comité.

Il faut dire que toutes ces initiatives ont été facilitées par le fait que dans la période qui a précédé directement la grève d’avril-mai, il y a eu une grève victorieuse des travailleurs des hôpitaux - grève pour la création de 146 postes nouveaux dans les hôpitaux de Fort-de-France (ville principale de Martinique). Cette grève a connu un grand succès de popularité à la fois parce que les grévistes avaient remporté une victoire très nette sur l’administration, mais aussi parce qu’ils s’étaient organisés différemment que par le passé. En effet, ce sont les grévistes eux-mêmes qui contrôlaient leurs grèves. Ils avaient mis à leur tête un comité de plusieurs dizaines de grévistes qui prit toutes les décisions sur la grève. C’est ce comité de grève qui organisa les manifestations, discuta des résultats des négociations et se chargea de l’animation du mouvement. Cela permit que pour une fois des travailleurs en grand nombre participèrent à leur propre mouvement et prirent toutes les décisions le concernant.

Cet exemple ne devait pas rester inutile pour les autres travailleurs et dès les débuts des grèves d’avril, les hospitaliers non seulement expliquèrent comment ils avaient su organiser leur grève, mais appelèrent l’ensemble des travailleurs à le faire également de la même manière. Ils purent, bénéficiant de leur popularité, s’adresser directement aux grévistes des autres secteurs sans que les dirigeants syndicaux puissent les en empêcher.

De même que le problème des comités de grève était posé, de même des revendications nouvelles firent leur apparition, reprises par des centaines de travailleurs. C’est ainsi que, dans le bâtiment, les grévistes votèrent pour imposer aux patrons l’interdiction des licenciements alors que les syndicats se contentaient de réclamer une vague « garantie d’emploi » et la promesse de l’industrialisation future de la Martinique. Les revendications telles que la suppression des heures supplémentaires et la diminution des heures de travail sans diminution de salaire n’ont plus seulement une signification propagandiste mais sont effectivement adoptées par bon nombre de travailleurs. De même le paiement des jours de grève est devenu une revendication centrale et inévitablement portée en tête de toutes les revendications lors de la plupart des grèves à l’heure actuelle. C’est dire que des progrès importants s’accomplissent dans la conscience des travailleurs martiniquais.

On voit se créer peu à peu une nouvelle tradition de lutte. Des acquis nouveaux viennent renforcer ces progrès. Le comité de grève était chose inconnue il y a quelques années. Maintenant, l’idée fait son chemin, elle est connue, et de plus en plus souvent se concrétise sans que pour autant des comités de grève prennent à chaque fois la direction réelle des mouvements.

Et après deux grèves générales (1974 et 1976) qui ont mis en branle chaque fois des milliers de travailleurs dans un mouvement qui, par ses revendications, était en fin de compte des grèves politiques, les expériences faites ne peuvent que renforcer et accélérer la maturité de la classe ouvrière antillaise. Cela allié aux problèmes particuliers à ces pays, du fait de leur domination directe par l’impérialisme français, ne peut qu’accroître les possibilités ouvertes pour les travailleurs antillais à l’avenir.

Lors des grèves d’avril-mai, la revendication autour de laquelle des milliers de travailleurs s’étaient regroupés était l’application des lois sociales en vigueur en France.

Ces revendications furent boudées par les nationalistes et furent estimées comme insuffisantes par le GRS (Groupe Révolution Socialiste, section du Secrétariat Unifié) mais elles furent soutenues et reprises par les militants de Combat Ouvrier se trouvant dans les entreprises, et dans la politique quotidienne de cette tendance.

Cela leur permit d’être d’ailleurs non seulement présents politiquement dans le mouvement mais aussi, au travers de leurs militants des entreprises, d’y jouer un rôle qui, pour avoir été limité, n’en a pas été négligeable.

Ils furent toujours, là où ils avaient de l’influence, notamment dans les hôpitaux, le bâtiment, le commerce, l’électricité, à la pointe du combat pour la création de comités de grève. Et à plusieurs reprises, des travailleurs les reconnurent comme leurs porte-parole ou leurs représentants. D’une façon générale, les révolutionnaires se réclamant du socialisme et affirmant la nécessité, pour les travailleurs de diriger leur mouvement eux-mêmes (Combat Ouvrier et GRS) furent très écoutés et souvent suivis.

Le Parti Communiste Martiniquais et les autres partis de la gauche agirent dans ces grèves par l’intermédiaire de leurs militants et dirigeants qui tiennent la tête des syndicats. Et la seule politique de ces partis fut, tout en donnant un soutien verbal aux luttes, de faire (dans les entreprises) tout ce qui était en leur pouvoir pour démoraliser et dégoûter les travailleurs de continuer la lutte. C’est ce qui valut, par exemple, au secrétaire général de la CGT d’être abandonné tout seul en pleine rue par 2 ou 3 000 manifestants qu’il voulait faire rentrer dans la Maison des Syndicats, ou d’être obligé de fuir sous les volées de chaises que lui lançaient les travailleurs pour manifester leur colère devant son attitude pendant toute la grève d’avril.

Les grèves ont fini sans que la revendication de l’application des lois sociales soit satisfaite. mais les travailleurs ont repris le travail progressivement au fil du mois de mai sans que la démoralisation les atteigne. ils sont conscients de ne pas avoir jeté toutes leurs forces dans la balance. ils ont pendant plusieurs jours créé un début de panique à la préfecture dans l’administration coloniale. Ils ont ainsi pu mesurer la force qu’ils représentent et en même temps ils ont fait l’expérience d’une façon nouvelle de conduire leurs luttes. Certes, cela n’est pas allé jusqu’au bout. Mais ce qu’ils ont appris au cours de ces journées, il n’est pas sûr du tout qu’ils l’oublieront de sitôt. Car déjà des discussions se poursuivent dans de nombreuses entreprises pour savoir quand et comment une nouvelle grève va redémarrer.

Le pouvoir colonial risque bien, aux Antilles, d’avoir à faire face à de nouvelles vagues de mécontentement ouvrier, mécontentement qui, un jour ou l’autre, ne se contentera plus de réclamer l’application des lois françaises mais bien la disparition du pouvoir colonial de ces pays.