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LDC n° 13, novembre 1987
Caraïbes, Afrique : Révolution dans les pays pauvres et perspectives internationalistes


Dès les lointaines origines de la bourgeoisie, le développement capitaliste a combiné aspects nationaux et aspects internationaux.

Au moment même où émergeaient les premiers États nationaux modernes, destinés à devenir des moyens de domination politique et de formidables instruments de protection économique pour les bourgeoisies, la bourgeoisie marchande , développant d’emblée ses activités à l’échelle internationale, commençait à détruire, par ses marchandises, ses finances, et les bandes armées qui la précédaient ou la suivaient, les anciennes autarcies, et à tisser entre pays et continents, des liens économiques qui n’ont cessé de se resserrer par la suite.

Le système capitaliste de l’époque impérialiste combine l’interdépendance inouïe des économies à l’échelle mondiale avec un accroissement sans précédent du rôle des États nationaux, de leurs systèmes monétaires, budgétaires, douaniers et financiers spécifiques.

Le prolétariat ne pourra assurer son émancipation, entreprendre la réorganisation rationnelle de l’économie qu’à l’échelle internationale - voilà une vérité que le mouvement communiste officiel, dans sa variante stalinienne comme dans sa variante maoïste, voire une partie du mouvement trotskyste, a complètement oubliée. C’est pourtant là le fondement de l’internationalisme, comme de la nécessité d’une Internationale révolutionnaire, d’un parti mondial de la révolution prolétarienne.

kerning28expnd1expndtw3 Mais au travers de quelle dynamique révolutionnaire cette perspective pourrait-elle se réaliser ? Comment une révolution commencée dans une région de la planète pourrait-elle, sous la direction du prolétariat, devenir internationale ? Quelle politique concrète une direction prolétarienne révolutionnaire devrait-elle avancer et qui soit susceptible de faire comprendre aux masses en lutte, à partir de leurs propres préoccupations, en quoi l’extension internationale de la révolution répond aux nécessités objectives de la situation ?

Comment trotsky posait le probleme pour l’europe pendant et apres la premiere guerre mondiale

Au lendemain de la première guerre mondiale, dans une Europe ruinée par la guerre, étouffée par des frontières douanières, étatiques, multipliées par le Traité de Versailles, soumise à la tutelle du grand capital américain, la question s’est posée des perspectives concrètes que le mouvement communiste révolutionnaire pouvait opposer aux perspectives nationalistes des bourgeoisies européennes décadentes.

Dans un article intitulé « De l’opportunité du mot d’ordre des États Unis d’Europe », Trotsky affirmait : «  J’estime que, parallèlement au mot d’ordre gouvernement ouvrier-paysan, il est opportun de poser celui des États Unis d’Europe. Seule la combinaison de ces deux mots d’ordre nous donnera une réponse perspective aux questions les plus brûlantes de l’évolution européenne » .

Après avoir insisté sur le fait que l’Europe n’était pas seulement une unité géographique, mais aussi une unité économique et après avoir affirmé que «  c’est la coopération économique la plus étroite des peuples d’Europe, qui est le seul moyen de sauver notre continent de la désagrégation économique et de l’asservissement au puissant capital américain » , Trotsky posait la question : «  Mais, pourra-t-on demander pourquoi une fédération européenne et non pas mondiale ? » . Il y répondit : «  Cette façon de poser la question est trop abstraite,. Evidemment, l’évolution économique et politique mondiale tend à la réalisation d’une économie mondiale unique avec le degré de centralisation qui correspondra au niveau technique. Mais il ne s’agit pas de la future économie socialiste mondiale. Il s’agit pour l’Europe actuelle de sortir de l’impasse. Il faut indiquer une issue aux ouvriers et aux paysans de l’Europe déchirée et ruinée - indépendamment de la cadence à laquelle marchera la révolution en Amérique, en Australie, en Asie, en Afrique. De ce point de vue, le mot d’ordre des États Unis d’Europe est sur lei même plan historique que celui de gouvernementi ouvrier-paysan : c’est un mot d’ordre transitoire, indiquant une issue, offrant une perspective de salut et par là-même poussant les masses laborieuses dans une voie révolutionnaire » .

Et à l’encontre de ceux qui auraient eu tendance à traduire une perspective profondément révolutionnaire en une formule juridique, il ajoutait : «  Nous ne ferons pas ici de prédictions sur la rapidité à laquelle se réalisera l’union des républiques européennes, ni sur les formes économiques et constitutionnelles qu’elle revêtira, non plus que sur le degré de centralisation qu’atteindra l’économie européenne dans la première période du régime ouvrier-paysan. Nous laisserons tranquillement à l’avenir le soin de régler ces questions en tenant compte de l’expérience dont dispose déjà l’Union Soviétique constituée sur le terrain de l’ancienne Russie tsariste. Mais il est évident que les barrières douanières devront être renversées. Les peuples européens doivent considérer l’Europe comme le champ d’une économie unifiée, de plus en plus gérée selon une politique rationnelle. (...) Aux ouvriers d’Allemagne (...) qui redoutent les conséquences économiques de la lutte pour le gouvernement ouvrier ; aux ouvriers de France qui sont absorbés par la question des réparations et de la dette nationale : aux ouvriers d’Allemagne et de France et de toute l’Europe qui craignent que l’instauration du régime ouvrier n’amène l’isolement et la décadence de leurs pays, nous disons : une Europe même temporairement isolée non seulement se maintiendra, mais se relèvera et se renforcera lorsqu’elle aura abattu ses barrières douanières intérieures et lié son économie aux incommensurables richesses de la Russie.

Les États Unis d’Europe sont une perspective purement révolutionnaire, l’étape prochaine de notre perspective révolutionnaire générale. Etape nécessitée par la différence profonde de la situation entre l’Europe et l’Amérique » .

Comment la question se pose-t-elle aux antilles ?

Les archipels des grandes et petites Antilles, et les alentours de la mer des Caraïbes constituent une des zones les plus explosives du globe. Rien que durant le dernier quart de siècle, du Guatemala à Haïti, de Cuba au Nicaragua, de la Jamaïque à la Grenade, du Mexique au Salvador, d’innombrables grèves, révoltes, émeutes de la faim, mouvements d’émancipation nationale ou démocratiques de masse ont concrétisé le caractère explosif quasi permanent de la situation dans une région du monde où la misère des masses populaires contraste avec l’incommensurable richesse de l’impérialisme américain tout proche.

Les questions d’une stratégie révolutionnaire n’y sont nullement académiques, ni de pure propagande. Les masses exploitées de la région, en révolte endémique, sont immédiatement et concrètement confrontées à la question : comment résister aux pressions militaires directes ou indirectes (par voisin interposé) des États-Unis ; comment surmonter les problèmes économiques écrasants découlant de l’état de sous-développement, c’est-à-dire de pauvreté et de subordination à l’économie impérialiste, aggravés en période de luttes de masse par la pression économique des États-Unis, aggravés encore par les sabotages économiques des classes privilégiées, locales comme étrangères, inquiètes pour leurs profits devant les « troubles ».

Et ces problèmes de stratégie et de tactique révolutionnaires se posent d’emblée à l’échelle internationale. Ils se sont toujours posés ainsi dans le passé, ne serait-ce qu’en raison du rôle de la puissance américaine tutélaire de la région.

Saint Domingue et la Grenade ont été vaincues par l’intervention militaire directe des États-Unis. Au Guatemala en 1954, les USA ont su se faire représenter par l’armée d’un pays voisin, comme ils tentent de le faire au Nicaragua. Et même si les directions nationalistes des mouvements d’opposition armée du Guatemala ou du Salvador cantonnent les masses sur le terrain national, micro-national serait-il plus exact de dire, les États-Unis, eux, par leur argent, leurs armes et leurs conseillers, ont depuis longtemps rendu internationale la guerre civile.

Depuis la doctrine de Monroe, les États Unis affichent cyniquement dans la région leur « internationalisme » impérialiste. Mais un des éléments essentiels du maintien de leur domination est précisément le fractionnement des peuples de cette région.

Le bassin des Caraïbes a le triste privilège d’être une des régions les plus divisées, les plus déchirées par des frontières qui, dans la plupart des cas, ne correspondent à rien, pas même à des survivances d’une étape révolue de leur propre développement historique.

L’archipel des Antilles que la mer unit infiniment plus qu’elle ne sépare a été transformé, au temps des partages coloniaux, mais plus encore, depuis les indépendances, en une juxtaposition de micro-États, dont la plupart comptent moins de 500.000 habitants, quand ce ne sont pas quelques dizaines de milliers, incapables de se défendre, incapables de se survivre autrement que dans la subordination par rapport à l’impérialisme. Les Arawaks, ou les Caraïbes de l’âge de la pierre qui ont peuplé toute la région d’île en île, avaient à cet égard une vision moins étriquée de l’archipel que les partisans de ces micro-États...

L’Amérique Centrale est non seulement coupée du vaste Mexique dont elle constitue le prolongement géographique et humain naturel, mais elle est de surcroît fractionnée entre neuf micro-États.

IL N’Y A POUR LES MASSES EN LUTTE AUCUNE CHANCE DE SALUT, AUCUNE CHANCE DE SURVIVRE AUX COUPS DE L’IMPERIALISME, A SES PRESSIONS, AUCUNE CHANCE DE RESISTER A LA DEGENERESCENCE DE LA REVOLUTION ELLE-MEME, SANS BRISER LES CADRES DERISOIRES ET NEANMOINS MORTELS DES ETATS, SANS UNIR LES PEUPLES DE LA REGION AU COURS MEME DE LA LUTTE.

Que répondre par exemple aujourd’hui à l’ouvrier ou au chômeur de Haïti, inquiet devant l’intervention militaire possible et la tentative d’étouffement économique certaine de la part de l’impérialisme américain en cas de développement de la révolution en Haïti ?

Que les classes exploitées de Haïti auront d’autant plus de chances d’améliorer le rapport des forces en leur faveur, qu’elles trouveront des alliés dans la région, à commencer par les exploités de Saint Domingue. En menant la politique susceptible de gagner à la révolution les masses pauvres de Saint Domingue, on ne prive pas seulement l’impérialisme américain d’une base d’agression commode contre Haïti - on fait en sorte que l’agression se heurte à la détermination non pas d’un peuple de cinq millions, mais d’un peuple de onze millions de citoyens. Et il ne sera pas si difficile de rappeler aux exploités de Haïti que les deux peuples ont su n’en former qu’un lors de la première grande révolution de Haïti, celle qui a supprimé l’esclavage.

Et puis, la révolution aura d’autant plus de chances de survivre économiquement, qu’elle disposera de ressources plus vastes que celles de la seule Haïti, et complémentaires. N’importe quel exploité de Haïti poussé à chercher de quoi survivre à Saint-Domingue, dans les Bahamas, ou dans les Antilles dites françaises, comprendra plus facilement la nécessité de s’unir dans des ensembles plus vastes, que les nationalistes qui prétendent le conseiller.

Le bassin des Caraïbes constitue une unité. Une unité entre les îles elles-mêmes, mais aussi, dans une large mesure entre l’ensemble des îles et l’isthme centro-américain ainsi que toute la partie de l’Amérique du Sud qui entoure le bassin de la mer des Caraïbes. L’ensemble des grandes et petites antilles atteint un total de 30 millions d’habitants. Mais avec l’ensemble des petits États d’Amérique centrale et de leurs 25 millions d’habitants, avec le Vénézuéla et les Guyanes, profondément liés aux Antilles, regroupant 19 millions d’habitants et, à plus forte raison, le Mexique et ses 78 millions d’habitants, ce pourtour de la mer des Caraïbes, totalisant 152 millions d’habitants, constitué de pays qui sont tous sous-développés, tous pauvres et où partout la situation est explosive, forme une entité comparable aux plus grands États de la planète.

Et de surcroît une entité où, malgré l’arriération économique, le prolétariat, son noyau le prolétariat de l’industrie, des transports et du commerce, mais surtout, toutes ces couches pauvres urbaines que l’économie capitaliste chasse des campagnes et pousse vers les villes où elles peuplent les bidonvilles, représentent une force essentielle. N’en déplaise aux « micro-nationalistes », qui peuvent toujours trouver, telle île, ou tel pays d’Amérique Centrale où le prolétariat est relativement faible, à l’échelle de l’ensemble de la région, qui compte avec Mexico la ville la plus peuplée du monde, qui englobe des zones industrielles (Caracas), des mines (Jamaïque), des exploitations pétrolières (Trinidad, Vénézuéla), le prolétariat représente un poids social et économique sans doute plus grand que dans la Russie de 1917. Il lui reste à acquérir le poids politique, et c’est là que le nationalisme, même « micro », est un obstacle considérable à surmonter.

Le sentiment plus ou moins clair d’appartenir à un ensemble dont le destin est commun, qui existe pour des îles des Caraïbes entre elles ou encore, pour les différents pays d’Amérique Centrale entre eux, existe évidemment à un degré différent lorsqu’il s’agit de l’ensemble des îles d’un côté et de l’ensemble de l’Amérique Centrale de l’autre. Le degré de communauté historique, la langue, le peuplement (noir ou amérindien), les liens traditionnels, sont évidemment différents.

C’est bien pourquoi, il serait ridicule de dessiner par avance le contour exact d’une fédération socialiste des Caraïbes. Ces contours se dessineront dans le cours même de la lutte.

Mais, l’unité de cette région est réelle malgré le fractionnement imposé par les puissances dominatrices. Elle est inscrite dans la conscience collective des peuples de la région, forgée par un passé commun d’esclavage, puis d’oppression coloniale. Elle est aussi inscrite dans le fait que c’est seulement à cette échelle qu’il est possible de rendre complémentaires des micro-économies vouées à des monocultures.

Soumis au blocus économique et à la pression militaire du capitalisme américain, c’est seulement à l’échelle des Caraïbes qu’un pouvoir prolétarien, représentant les intérêts de l’ensemble des masses pauvres, pourra se maintenir, sur la base d’une union militaire et économique étroite de toutes ses parties.

Le développement en l’occurence ne signifie pas un développement industriel visant à atteindre un niveau comparable à ceux des pays industriels développés. Pour cela, les peuples des Caraïbes, même fédérés, auront besoin des ressources immenses accumulées aux États-Unis mêmes. Mais il s’agit du développement de la révolution elle-même, en direction des États-Unis, justement.

La revolution dans les caraibes et les etats-unis

Si l’ensemble des Caraïbes constitue une entité, nulle barrière infranchissable ne sépare cette entité des États-Unis. Au contraire.

D’une certaine façon, les États-Unis eux-mêmes font partie de la région. Ils en constituent la face opulente. Mais il n’y a pas que la géographie. Il y a ces millions de prolétaires américains, une fraction importante du prolétariat des États-Unis, Noirs, originaires des Antilles ou pas, Chicanos, Porto-ricains, ayant des liens plus ou moins étroits avec leurs pays d’origine, qui ne pourraient pas rester insensibles devant un développement de la révolution dans la zone d’oppression directe des États Unis. Et c’est là où le fait que la révolution ne soit pas seulement purement « haïtienne », « cubaine », ou « nicaraguayenne », faisant seulement vaguement appel à la « solidarité » d’autres peuples, mais la révolution des peuples opprimés par la bourgeoisie impérialiste américaine, et qu’elle fasse appel, en tant que telle, à la classe ouvière américaine, elle-même exploitée par la même bourgeoisie américaine, serait d’une importance capitale pour le développement de la révolution.

Une direction révolutionnaire qui se serait révélée capable de mettre le feu dans les Caraïbes, disposerait d’un crédit considérable sinon d’emblée auprès du gros du prolétariat des États-Unis, du moins auprès de sa fraction originaire des Antilles ou noire. Elle aurait le poids pour peser sur l’ensemble du mouvement ouvrier américain. Elle aurait la possibilité de faire sauter la pesante bureaucratie syndicale réactionnaire qui domine le mouvement ouvrier organisé des États-Unis.

Le pouvoir de cette bureaucratie repose sur la léthargie de la classe ouvière. Une fraction, même minoritaire de cette classe ouvrière mobilisée, faisant crédit à une direction révolutionnaire prolétarienne, et le rapport des forces serait changé du tout au tout au sein du mouvement ouvrier. Aucun automatisme ne garantit, là encore, une réaction en chaîne révolutionnaire au sein même de la classe ouvrière des États-Unis, capable cette fois de faire exploser l’impérialisme américain et le système impérialiste mondial avec lui. Mais le rapport de force ainsi créé serait à même de paralyser l’État américain.

La revolution africaine

La perspective d’une Afrique socialiste unifiée sous l’égide du prolétariat et des paysans pauvres aurait une valeur similaire pour le développement de la révolution sur le continent africain.

Ce continent a été fragmenté par les puissances impérialistes en une multitude d’États que l’on ne peut même pas qualifier de nationaux tant ils sont artificiels. A quelques exceptions près, ces États ne correspondent à aucune réalité économique, historique ou linguistique. Tracées par la volonté d’une demi douzaine de puissances impérialistes à une époque où le développement national était devenu caduc depuis longtemps, les frontières nationales y constituent des barrières économiques et humaines qui aggravent encore l’étouffement économique du continent déjà sans doute le plus étouffé par le système impérialiste mondial. Il y a sur ce continent des complémentarités économiques qui sont inutilisées, annihilées par les frontières et les barrières douanières. Complémentarités entre les régions au sol agricole riche et les régions en voie de désertification, entre les régions d’élevage et les régions d’agriculture ; complémentarités dans les richesses du sous-sol et même, bien que le continent soit globalement sous-developpé, des complémentarités entre des régions qui disposent d’un certain développement industriel - une partie de l’Union Sud-Africaine en particulier et d’autres qui n’en disposent pas du tout.

A l’époque coloniale, un grand nombre parmi les leaders du nationalisme bourgeois envisageaient eux-mêmes l’unification de l’Afrique. Le « panafricanisme » a eu son heure de gloire dans les discours et dans les écrits, de Pandmore à Nkrumah, en passant par Modibo Keita, Senghor et Sekou Touré. En créant le Rassemblement Démocratique Africain (RDA) qui fut la principale organisation politique africaine dans les colonies françaises d’Afrique Noire, les Houphouet-Boigny, Darboussier et autre Sékou Touré, se flattaient de créer une organisation panafricaine avec de simples sections nationales.

Mais une fois installés par la grâce des impérialismes français ou anglais - eux-mêmes aiguillonnés par la crainte de la révolte des masses - dans le petit bout de territoire où il leur fut assigné de maintenir l’ordre, en contrepartie du droit de disposer d’une partie des richesses tirées de l’exploitation de leurs peuples, tous ces gens-là ont oublié leur panafricanisme d’antan. Il n’en reste plus que la messe annuelle solennelle de l’Organisation de l’Unité Africaine qui est à l’ONU ce que Yamassoukro est à l’Elysée. Pourtant, déjà l’ONU, ce n’est pas grand’chose...

Ce sera au prolétariat révolutionnaire de réaliser ce que les nationalistes bourgeois d’Afrique n’ont pas été capables de réaliser. L’arène naturelle de la révolution prolétarienne d’Afrique doit être l’ensemble du continent. Le prolétariat et le vaste sous-prolétariat de l’Afrique sont déjà parmi les plus « internationaux » qui soient. Les grandes villes en développement numérique vertigineux attirent les pauvres des campagnes tout à fait indépendamment des frontières dites nationales et les transforment en un sous-prolétariat lui-même mobile d’une ville à une autre, d’un pays à un autre, au fil de la recherche désespérée du travail ou au hasard des expulsions.

Quelques centaines de parachutistes français ont pu aider un Hissène Habré à se maintenir au pouvoir. La crainte que des crédits lui soient coupés ont pu amener feu le « radical » Sankara à modérer son langage à l’égard du gouvernement français. Mais l’impérialisme aurait du mal, militairement et même économiquement, à venir à bout d’un continent africain unifié sous le gouvernement des prolétaires et des paysans pauvres d’Afrique.

La révolution africaine trouverait certainement un écho considérable dans la fraction noire du prolétariat des États-Unis. Mais elle pourrait, aussi se frayer un chemin vers le prolétariat d’Europe. Car les voies singulières du développement inégal sous l’impérialisme font qu’un grand nombre de paysans d’Afrique du Nord, mais aussi, d’Afrique Noire, se transforment en prolétaires directement en France ou en Angleterre. Une politique révolutionnaire hardie de la part des dirigeants de la révolution africaine à venir, pourrait faire des millions de prolétaires d’Europe d’origine africaine, un levier considérable pour faire bouger le vieux monde. Mais cela exige une tout autre vision révolutionnaire que la vision volontairement étriquée des nationalistes, même révolutionnaires.

En Afrique du Sud en particulier, si la situation périodiquement explosive se transforme en mobilisation révolutionnaire, le développement de la révolution se trouvera à la croisée de chemins divergents : ou bien les dirigeants nationalistes parviendront à la canaliser au point de la réduire à un combat singulier, dans une arène strictement circonscrite à l’Union Sud-Africaine actuelle, entre la minorité blanche privilégiée, et la majorité noire opprimée, avec, comme enjeu, la question de savoir quelle « élite », c’est-à-dire la bourgesoisie de quelle communauté dirigera politiquement le pays. Ou bien la révolution sud-africaine saura s’appuyer sur la sympathie que le combat des Noirs de l’Afrique du Sud contre l’apartheid suscite déjà partout en Afrique Noire, non seulement pour chercher des alliés dans les classes exploitées du Zaïre, de Mozambique, du Nigéria, etc., mais pour dresser celles-ci contre leurs propres dictateurs, dont les régimes sont en général aussi féroces contre les exploités de leurs propres peuples, que l’est le régime blanc de Prétoria contre le peuple noir d’Afrique du Sud.

Aucun développement spontané ne pourrait faire succéder la deuxième perspective à la première. L’existence et le rôle dirigeant d’une organisation révolutionnaire prolétarienne sont irremplaçables.

C’est en Afrique du Sud que se trouve la majorité absolue du prolétariat industriel de toute l’Afrique Noire. La politique que la classe ouvière sud-africaine mènera, la direction qu’elle se donnera dans le combat révolutionnaire contre le système de l’apartheid, auront une importance déterminante pour la révolution africaine à venir.

Pour son succès, comme pour sa capacité de tenir. Car l’Afrique du Sud, c’est aussi 70 % du potentiel industriel de l’Afrique Noire ; c’est la part du lion de son potentiel énergétique ; ce sont des ressources minières considérables mais aussi, un niveau culturel et technique sans lesquels toute révolution africaine confinée dans les régions les plus pauvres et les moins développées, serait inévitablement condamnée à dépérir. Malgré l’isolement politique de son régime actuel, l’économie de l’Afrique du Sud est davantage liée à celle du Mozambique, du Zimbabwé, sans parler de l’économie de ses protectorats de fait du Lesotho ou du Boswana, que la plupart des économies africaines ne sont liées les unes aux autres.

C’est en détruisant tous les obstables devant le renforcement de ces liens, en portant la coopération économique à un degré que les actuelles frontières ne permettent pas, que la révolution partie d’Afrique du Sud pourrait se renforcer et tenir face aux pressions impérialistes. Mais si les nationalistes d’Afrique du Sud, même parmi les plus modérés, dénoncent à juste titre la politique de division du pays en bantoustans prétendument indépendants dont le régime de Prétoria s’est fait l’artisan, même les plus radicaux d’entre eux ne combattent pas en revanche la « bantoustanisation » de l’ensemble de l’Afrique par les puissances impérialistes.

Les perspectives revolutionnaires internationales dans les pays pauvres

La question se pose sans doute dans bien des régions du monde, de mettre en avant des perspectives transitoires, découlant de l’expérience et des préoccupations immédiates des masses, tout en menant à la révolution internationale.

Lors, par exemple, de la vague révolutionnaire qui, entre 1953 et 1956, secoua les Démocraties Populaires, la perspective de l’unité révolutionnaire des petits États d’Europe Centrale en une fédération socialiste de l’Europe Centrale, autrement plus capable de résister à l’intervention de l’armée soviétique que chacun des pays isolément, mais capable aussi de tenir à l’écart les tentatives « d’aides » de l’Occident impérialiste ; une fédération révolutionnaire et socialiste d’Europe Centrale, non pas fermée, mais au contraire servant de pont vers la classe ouvière soviétique d’un côté, vers le prolétariat d’Europe occidentale de l’autre, aurait eu une valeur politique incontestable.

Bien entendu, pour l’Europe dans son ensemble, l’idée des États Unis d’Europe n’a rien perdu de sa valeur depuis que Trotsky en a défendu la nécessité - bien au contraire. Depuis, une nouvelle guerre mondiale, elle aussi, au départ, dans une large mesure européenne, a illustré le fait que l’économie capitaliste étouffe dans les frontières nationales au point d’en crever. Le Marché Commun à son tour illustre à la fois la puissance des forces économiques qui poussent les bourgeoisies française, allemande, britannique, etc., à unifier leurs politiques économiques, mais aussi le fait que ces bourgeoisies sont incapables d’aller jusqu’au bout, incapables de réaliser une autre unité que cet avorton qu’est la Communauté Economique Européenne.

Dans l’immédiat, la notion d’États Unis Socialistes d’ Europe a surtout une valeur de propagande, pas d’agitation - la situation dans les pays d’Europe n’étant pas révolutionnaire. Mais une nouvelle vague de mobilisation révolutionnaire des classes ouvières en Europe redonnerait toute son actualité au mot d’ordre des États Unis Socialistes de l’Europe.

Dans un grand nombre de pays pauvres, la question est cependant d’une actualité immédiate. Même pendant la période d’essor économique relatif du monde capitaliste, il n’y a guère eu de période où la situation ne fut pas révolutionnaire dans telle région ou telle autre de la partie sous-développée de la planète.

Et il en ira nécessairement de plus en plus ainsi dans la période à venir, où c’est dans les pays pauvres que la crise économique se traduira de la façon la plus catastrophique pour les masses.

Pour les révolutionnaires des pays pauvres, la question des perspectives transitoires, susceptibles de mener concrètement les masses révolutionnaires vers une politique internationaliste conséquente, se pose avec une acuité particulière.

D’abord pour des raisons propres à la dynamique interne prévisible de ces révolutions. Les pays pauvres sont en général des pays opprimés. Bien que cette oppression ne revête plus que dans quelques pays une forme ouvertement coloniale ou institutionnellement raciale, elle est en général suffisamment perceptible pour qu’aux yeux des masses, la pauvreté apparaisse liée, ici, à la domination américaine, là, à la domination française, britannique, etc. (et en Afrique du Sud, au règne blanc). Le sentiment d’oppression nationale ou raciale est certainement un des ressorts principaux des révolutions dans les pays pauvres. Mais le nationalisme vers lequel les organisations nationalistes bourgeoises canalisent ce sentiment légitime des masses exploitées, constitue un moyen de les détourner de la lutte de classe et par la même occasion, de freiner la révolution avant de pouvoir l’étrangler.

Il ne suffit pas que les révolutionnaires prolétariens mettent au contraire l’accent sur les oppositions de classe qui existent même à l’intérieur de la nation opprimée, qu’ils oeuvrent pour que le prolétariat de ces pays se libère de l’influence politique du nationalisme bourgeois. Ou plus exactement, même seulement pour oeuvrer dans ce sens, pour gagner du crédit auprès des classes exploitées, il est indispensable d’affirmer des perspectives internationales ; de montrer de quelle façon le prolétariat révolutionnaire d’un pays pauvre pourrait par exemple résister à l’agression d’une puissance impérialiste - ou d’un État voisin stipendié par une puissance impérialiste.

Il est donc essentiel de montrer aux masses révolutionnaires d’un pays pauvre, comment elles pourraient, de proche en proche, modifier le rapport des forces entre elles et la puissance répressive des États impérialistes, des États-Unis d’Amérique en premier lieu.

Opposer à la politique nationaliste un internationalisme abstrait est particulièrement inadapté lorsqu’il s’agit de situations où les masses ont été poussées à la lutte par une oppression nationale ou raciale et où la perspective générale du renversement de la domination de la bourgeoisie impérialiste apparaît lointaine, utopique et de toute façon, hors de portée. Cette perspective générale se réalisera au travers de convulsions révolutionnaires dont personne ne peut deviner ni les péripéties, ni la durée. Et se contenter de brandir seulement comme un étendard ce qui sera l’aboutissement de toute une période historique, ne pourrait évidemment pas tenir lieu de politique.

Si les masses révolutionnaires n’ont aucune raison d’être sensibles à des abstractions internationalistes, elles peuvent l’être en revanche à une politique qui leur permettrait de modifier le rapport de forces en leur faveur. Dans la période d’essor révolutionnaire, les masses du Nicaragua auraient tout à fait compris pourquoi le fait d’unifier leur combat à celui des masses du Salvador ou du Guatemala, en train de se mobiliser, pouvait accroître leur force face aux États-Unis. Elles auraient tout à fait compris en quoi la meilleure façon d’empêcher que les États-Unis se servent du Honduras comme d’une tête de pont pour une invasion éventuelle contre un Nicaragua révolutionnaire, aurait consisté à entraîner les masses du Honduras dans le combat. Et l’oppression politique, la dictature, l’exploitation économique, la pauvreté, qui ont fait bouger les masses pauvres du Nicaragua, pesaient sur les prolétaires et les paysans pauvres exactement de la même manière au Honduras et ailleurs, dans toute l’Amérique Centrale. Une direction révolutionnaire prolétarienne au Nicaragua aurait combiné un programme hardi de revendications sociales en direction de la classe ouvière et de la paysannerie, avec une politique « inter-Amérique Centrale » et au-delà, « inter-Caraïbes ». Ce n’était absolument pas la politique des sandinistes. Celle-ci était une politique qui a isolé la révolution nicaraguayenne, volontairement, et ce ne sont pas les appels abstraits à la solidarité qui y changent quelque chose...

Cette question de mots d’ordre internationalistes transitoires est particulièrement importante pour des révolutionnaires de pays pauvres pour une autre raison.

Etant donné que c’est dans les pays impérialistes riches - et en premier lieu aux-États Unis - que se trouvent cumulés les moyens matériels, techniques, culturels susceptibles de sortir de la misère les trois-quarts sous-développés de la planète, il doit être clair pour tout révolutionnaire communiste qu’il n’y a pas de salut pour les masses pauvres des pays sous-développés en dehors du renversement révolutionnaire du pouvoir de la bourgeoisie dans les pays impérialistes, et d’une répartition des richesses qui s’y trouvent.

Mais il serait illusoire de croire que la révolution marchera du même pas dans tous les pays et, en particulier, dans les pays pauvres, étranglés par l’impérialisme en crise, où des classes privilégiées rachitiques font face à des masses poussées au désespoir, et dans les puissances impérialistes, où la bourgeoisie dispose encore de ressources pour émousser la colère de sa classe ouvrière (la bourgeoisie américaine est, de surcroît, en position, en cas d’aggravation de la crise, d’arracher une partie des ressources des puissances impérialistes de seconde zone, pour assurer la paix sociale chez elle.)

La révolution dans un ou plusieurs pays pauvres pourrait certainement être un facteur primordial dans la maturation du prolétariat des pays riches. C’est bien pourquoi ce serait une politique criminelle que de proposer aux classes exploitées des pays pauvres « d’attendre » que le prolétariat des pays riches soit prêt.

Mais c’est une autre politique criminelle - au bout du compte, la même ! - que d’offrir comme seule perspective aux masses en révolution d’un pays pauvre de limiter la révolution aux frontières du pays.

L’expérience de la Révolution russe doit être profondément comprise de ce point de vue. Dans sa phase ascendante, et dirigée par une direction révolutionnaire prolétarienne conséquente, elle a montré comment la révolution prolétarienne a pu s’étendre à partir de la Russie à la plupart des régions dominées par l’ancien empire des tsars ; et comment, avec une politique juste de la part de sa direction, la révolution a pu unifier des régions et des peuples épars, malgré toutes les interventions et toutes les manigances des puissances impérialistes visant l’éclatement et le fractionnement national et comment cette unité fut assez forte pour résister par la suite, malgré la bureaucratie, aux pressions économiques de l’impérialisme et à l’invasion militaire de l’impérialisme allemand.

Mais, sous le règne de la bureaucratie, et du « socialisme dans un seul pays », l’URSS a également apporté l’illustration que, même dans une des arènes les plus vastes dans le cadre d’un seul pays qui puisse exister sur la planète, non seulement le socialisme n’a pu être réalisé, mais encore la classe ouvière, artisan de la révolution, a été écartée du pouvoir politique.

Ce qui n’a pas été réussi dans la vaste Russie aux ressources nombreuses, ne pourrait, à infiniment plus forte raison, l’être dans le cadre du Sénégal, de Haïti, de l’Afrique du Sud...ou de la Guadeloupe. Limiter par avance la révolution aux frontières d’un pays, c’est prendre le risque qu’elle soit vaincue militairement mais c’est de toute façon la condamner à être étouffée économiquement et à dégénérer de l’intérieur.

Les nationalistes bourgeois, même révolutionnaires, préfèrent prendre le premier risque plutôt que de mener une politique de classe susceptible de progager la révolution ailleurs. Quant au second, ce n’est même pas un risque pour eux, c’est un objectif politique. Car les plus révolutionnaires d’entre eux ne sont révolutionnaires que jusqu’à un certain point. La prise du pouvoir dans un pays donné n’est pas pour eux une étape en même temps qu’un levier pour renverser le vieux monde bourgeois, c’est un aboutissement. C’est en cela au demeurant que les plus radicaux d’entre eux, de par leur capacité de s’appuyer sur les masses révolutionnaires, et de par la profondeur des transformations économiques et sociales réalisées dans leur pays, restent malgré tout sur le terrain de la bourgeoisie, du monde bourgeois.