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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Guadeloupe et Martinique /LDC n° 13, mars 1968 A propos du procès devant la cour de sécurité : qu’est-ce que le GONG ?

LDC n° 13, mars 1968
A propos du procès devant la cour de sécurité : qu’est-ce que le GONG ?

Le procès qui vient de se dérouler devant la Cour de Sûreté de l’État à Paris, était dirigé contre des Guadeloupéens qui appartenaient pour la plupart à une organisation révolutionnaire que le gouvernement a jugée suffisamment dangereuse pour tenter de la décapiter : le Groupe d’Organisation Nationale Guadeloupéen ou GONG.

Que représente cette organisation, quels sont ses buts et que peut-elle devenir, telles sont les questions que les révolutionnaires français doivent se poser.

Il n’est sans doute pas inutile de faire en même temps un rappel très bref de la situation à la Guadeloupe.

Colonie française depuis 333 ans, la Guadeloupe est passée du statut de colonie pure à l’état de département en 1946 par le vote de la loi dite d’Assimilation. Cette loi fut votée alors que les socialistes et les communistes étaient au gouvernement et constituaient la majorité du Parlement. Les populations des D.O.M. ne furent pas consultées (sinon par l’intermédiaire de « leurs » députés). Cette loi souleva certaines illusions populaires car elle semblait signifier pour les masses la fin de l’arbitraire des gouverneurs, l’application du régime démocratique existant en France, aussi bien que des lois sociales dont bénéficiaient les travailleurs métropolitains (assurances sociales, allocations familiales, etc...).

Mais il apparut très vite que la parité rêvée avec les départements de la métropole n’était qu’un leurre. La Guadeloupe comme les autres D.O.M., était une colonie, elle faisait la richesse d’une poignée de sociétaires et de banques qui se partageaient les bénéfices exorbitants tirés de l’exploitation de la fabrication du sucre et du rhum, aussi bien que du monopole du marché antillais. En bref, les Antilles demeuraient sous le statut colonial.

C’est ainsi que le quart de la Guadeloupe comprenant les terres les meilleures appartient à trois grosses sociétés anonymes françaises dont les sièges sont à Paris ; c’est ainsi que le monopole du transport des marchandises appartient à la Compagnie Générale Transatlantique et la Compagnie Air France ; que le monopole du commerce appartient à la Chambre du Commerce qui réglemente les importations suivant leur pays d’origine.

Dans un tel pays le secteur commercial est hypertrophié par rapport à l’activité proprement industrielle. Celle-ci se limite à la production de sucre, de rhum, au secteur du Batiment et Travaux Publics, ainsi qu’aux transports ; les industries de transformation étant limitées : distilleries, cartonneries.

Les classes sociales se limitent d’un côté à une bourgeoisie compradore créée et entretenue par le capital international (l’industrie étant propriété de capitaux étrangers) et, à l’autre pôle, au prolétariat des usines, du bâtiment, des docks et aux ouvriers agricoles, les plus combatifs étant les ouvriers du bâtiment et les ouvriers agricoles. Entre les deux se situe une moyenne bourgeoisie hétérogène qui va du gros commerçant au petit épicier, en passant par les fonctionnaires, les paysans petits et moyens, les artisans, les membres des professions libérales, les étudiants et lycéens, etc... Elle est évidemment fortement concentrée dans les quatre villes (Pointe à Pitre, Basseterre, Moule, Capesterre). D’ailleurs d’une manière générale toute la vie économique et sociale se regroupe autour des gros bourgs (plus actifs que les villages de France par exemple) ; même les agriculteurs, les ouvriers agricoles se concentrent autour de ces bourgs qui sont fortement liés, depuis une vingtaine d’années, aux villes par les « transports en commun ».

En fait la faible largeur de l’île n’a pas permis l’étalement de la vie campagnarde. Les bourgs et les villes sont en général alignés le long des côtes et même les villages de l’intérieur restent très liés aux bourgs. Cela est important et permet de comprendre qu’en réalité les mouvements de mécontentement paysans n’ont jamais pu prendre une forme généralisée. On peut trouver çà et là, dans l’histoire de la Guadeloupe comme de la Martinique, des soulèvements sporadiques, des meurtres de « géreurs » ou de propriétaires de terres, mais jamais rien de comparable aux grandes révoltes de Saint-Domingue ou de la Jamaïque. Il est bien arrivé à une époque plus récente que des paysans mettent le feu aux champs de cannes d’une usine, mais cela s’accomplissait subrepticement et ne s’accompagnait d’aucun mouvement de lutte générale.

Et c’est avec le développement de l’industrie de la canne à sucre (modernisation des usines, chemins de fer, accroissement des surfaces cultivées, etc...) que les luttes les plus importantes vont avoir lieu. La fin du 19e et tout début du 20e siècle verront de longues et sanglantes grèves qui constituèrent chacune une insurrection dans laquelle la gendarmerie devait chaque fois reprendre soit une usine, soit un bourg dont les ouvriers et les coupeurs de canne s’étaient rendus maîtres. Mais le seul parti ouvrier qui exista à la Guadeloupe, le Parti Ouvrier de Légitimus, qui se rattachait au Parti de Guesde en France et recrutait des ouvriers dans ses rangs mais comprenait essentiellement des instituteurs et autres fonctionnaires comme cadres dirigeants, plongea très tôt dans les élections et finit par se compromettre lamentablement en pratiquant « l’association Capital-Travail » ce qui ne manqua pas de lui faire perdre sa clientèle ouvrière qui passa à un radical plus combatif et plus honnête : Achille René Boisneuf.

Dès lors la classe ouvrière ne connut point de Parti qui fût le sien et se donnât pour tâche de l’organiser et de la conduire à son propre combat.

En 1944 fut fondée la « Fédération Guadeloupéenne du Parti Communiste Français », par des militants qui avaient su gagner leur influence dans les masses par leur courage, leur ténacité et leur hardiesse pendant l’époque vichyste. Ces militants participaient à toutes les batailles syndicales, malgré la situation policière et les difficultés économiques de tous genres, malgré l’interdiction du PCF. Ce faisant ils gagnèrent la confiance des ouvriers et des coupeurs de canne et bénéficièrent d’une auréole d’honnêteté et de combativité non contestée. Cela leur permit la conquête électorale de plusieurs mairies et dès 1946 ils faisaient élire deux députés communistes à la Chambre des Députés.

Mais ce n’est qu’en 1958 que le PCG. accepta, sous la pression des étudiants qui le menaçaient sur ce terrain depuis 1956, de poser le problème du changement de statut de manière très timide. Il faut dire qu’en 1958 le PCG. n’avait plus l’allure qu’il avait en 1944 alors qu’il lui fallait combattre pour conquérir les masses contre la SFIO. Il est devenu un parti électoraliste qui ne livrera plus que des batailles routinières pour les municipalités, les cantonales et les législatives, ainsi que quelques escarmouches avec le patronat qui se terminent par la discussion autour du tapis vert sous le patronage du Préfet.

Et si ces batailles électorales prennent souvent un tour très violent ce n’est pas tant par la combativité du PCG., que par l’indignation suscites par les méthodes frauduleuses et policières appliquées par les Préfets lors des élections. C’est dans le cadre de cette situation générale que commence à se développer la revendication nationale.

Elle sera d’abord le fait des étudiants vivant en France qui au contact d’autres étudiants de pays colonisés ou sensibilisés par les discriminations perçues en métropole vont lancer les premiers mots d’ordre nationalistes « AUTOGESTION » puis « AUTONOMIE ».

Craignant d’être débordé par les éléments nationalistes le PCG., alors Fédération du PCF, reprendra à son compte mais à sa façon la revendication nationaliste : ce sera « l’Autonomie en Union avec la France ». Ce mot d’ordre était en retrait sur celui des étudiants qui préconisèrent l’expropriation des sociétés sucrières et la reforme agraire.

Tandis que les événements prenaient un tour de plus en plus aigu (accroissement du chômage, émigration), des milliers de jeunes se réunissaient (1960) pour constituer la première Conférence de la Jeunesse qui vit des politiciens de droite venir expliquer leur accord avec le changement souhaité par la jeunesse. Cette conférence fut organisée par quelques militants étudiants ; elle répondait en fait aux sentiments et aux aspirations des jeunes qui entendaient pour la première fois stigmatiser le colonialisme français comme responsable de leur misère et de leur manque de perspectives. Déjà on trouve dans les rangs des militants étudiants ceux qui seront plus tard en 1963 les militants du GONG.

Le GONG se créa en fait comme un prolongement plus radical de l’Association étudiante et plus décidé à conquérir les masses que le Front antillo-guyanais qui s’était créé à la même époque. En tous cas le fait de rassembler ses militants en dehors de toute autre organisation et sur une charte commune devait lui donner une plus grande facilité d’action.

Dès sa création le GONG s’assignait comme but, avec l’appui des masses, l’abolition du statut colonial.

Le n°5 de « Gong-Information » publia un extrait de programme affirmant que « le Marxisme est la théorie qui guide le GONG » et que la Révolution comprend une « étape démocratique nationale et populaire » et « une étape socialiste », et qu’il fallait dès la première préparer la seconde.

En fait si l’on veut bien caractériser cette organisation il ne faut pas penser pouvoir la saisir à travers uniquement ses textes. Il ne faut pas non plus accorder une importance extrême aux qualificatifs que le GONG se décerne à lui-même. Il prétend faire du marxisme la théorie qui le guide dans son action, pourtant, à de rares exceptions près, jamais les articles de GONG-INFORMATION ne reflètent une volonté délibérée ou une orientation conduisant à l’organisation du prolétariat en classe consciente de ses objectifs historiques, autres que ceux immédiats de la lutte d’émancipation nationale.

Du reste, l’en-tête du journal qui est l’organe politique et théorique du GONG est assez significatif des buts et de la nature de cette organisation :

« Gong - Information »

« Journal du Patriote Guadeloupéen »

La lutte pour la patrie conserve sans nul doute un sens progressiste dans la bouche, dans l’esprit et dans l’action d’un colonisé ; mais en fait ce mot d’ordre mis en avant par une organisation qui par ailleurs se proclame marxiste ne peut que mieux mettre en lumière l’inconséquence politique de cette organisation. En tous cas cela remontre aussi l’intention (sincère ou non) d’entraîner les ouvriers au combat non en tant que classe organisée et consciente de son rôle particulier dans toute lutte politique mais en tant qu’élément indifférencié dans le combat patriotique c’est-à-dire de l’entraîner à la remorque de la petite-bourgeoisie nationaliste.

En cela le GONG n’échappe pas aux caractéristiques générales de ce type d’organisation que l’on retrouve dans divers pays du Tiers Monde, avec les même buts, la même phraséologie.

Si l’on se réfère simplement aux textes qui figurent dans la revue « Gong-Information », l’on peut trouver aussi bien des textes défendant des positions marxistes sur des aspects particuliers isolés (élections - alliance de la classe ouvrière) en même temps que des positions et un langage purement « patriotique », c’est-à-dire nationaliste.

A ses débuts le GONG, malgré l’emploi de l’expression « libération nationale », se cantonne dans la revendication d’autonomie tout en expliquant que l’autonomie « exclut les capitalistes étrangers ». De ceux de l’intérieur il en est question en ces ternes : « si théoriquement, une lutte purement nationale d’un peuple peut être menée par toutes les catégories sociales (ouvriers, paysans, intellectuels, petite-bourgeoisie et bourgeoisie à vocation nationale) l’analyse par contre donne qu’en Guadeloupe les capitalistes étant directement liés au système colonial et à l’impérialisme ne participeront pas à notre lutte ».

Une telle analyse n’empêche pas le GONG d’entrer au « Front Guadeloupéen pour l’Autonomie » ; or ce Front fut dès le départ une plate-forme de rassemblement de la petite-bourgeoisie (artisans, professions libérales, fonctionnaires et très peu d’ouvriers).

Sous la poussée de la Tricontinentale, et après l’éclatement du Front, le GONG prend un nouveau virage à gauche qu’il explique en ces termes : « cette expérience négative (le Front) (...) fera mûrir l’exigence fondamentale d’un mot d’ordre nouveau seul à même de nous permettre d’en finir avec la solution chèvre-chou de l’autonomie : l’indépendance nationale de la Guadeloupe. Notons en passant que la revendication d’autonomie, dans sa complexité contradictoire, est la fidèle projection de l’angoisse du petit-bourgeois guadeloupéen, en proie qu’il est au fatalisme « géographique »... « (n° 15 - avril 66)

Dès lors les yeux du GONG se tourneront davantage vers la classe ouvrière :

« La naissance du GONG est la preuve éclatante que le tournant a été pris, que la classe ouvrière guadeloupéenne se sent capable de grouper, sous sa direction, tous les éléments anticolonialistes de notre société pour l’indépendance nationale de notre pays. (...) L’âpreté probable de notre lutte pour l’indépendance, vu les contradictions nous indique clairement que seul un parti du prolétariat, allié aux paysans... » etc., etc., (idem)

Ce qui ne l’empêchera pas à partir de mars-avril 1967, au moment même où les ouvriers se battent contre les CRS, de se présenter comme l’avant-garde d’un « peuple » indifférencié en des termes évoquant une littérature connue :

« notre peuple, sous la direction de son avant-garde le GONG, a répondu dignement... »

« Le peuple guadeloupéen, sous la direction du GONG, a remporté deux éclatantes victoires... »

« Le pilote du peuple guadeloupéen, c’est le GONG qui incarne l’idéologie marxiste-léniniste. Avec un tel pilote le peuple ne craint plus la haute mer... »

« Que le peuple... se jette au combat sous la direction du GONG et nous écraserons tous les colonialistes et leurs valets ».

Le GONG né en 1963 de la volonté d’une poignée d’intellectuels de se préparer à combattre l’impérialisme est une organisation jeune, encore peu implantée, quoique très connue (vu l’étroitesse du pays). Comme toute organisation issue des couches petites-bourgeoises, le GONG ne possède pas une ligne sure et nette, en dehors de sa référence fondamentale au patriotisme. On a pu voir au procès l’un des dirigeants se réclamer de la Charte de l’organisation et montrer que celle-ci ne contenait ni appel au séparatisme ni appel à la violence. Cela est peut-être une astuce de procédure mais cela illustre les limites de cette plate-forme. Le vocabulaire marxisant cependant et le ton radical de « Gong-Information » traduisent la nécessité pour cette organisation de se rapprocher des masses et de se démarquer par rapport à l’immobilisme du PCG.. Et si comme nous le disions plus haut des positions contradictoires apparaissaient au travers de la presse du GONG, cela tient plus au fait que, issue de la petite-bourgeoisie, nationaliste par ses buts, jeune et peu implantée, cette organisation comme toute organisation petite-bourgeoise est très sensible aux pressions extérieures ; celles-ci pouvant se transmettre dans l’organisation par les convictions et les hésitations personnelles de chaque membre de l’organisation d’autant plus que l’organisation est restreinte. Cela est illustré par l’influence que la Tricontinentale, l’OLAS, les déclarations de Guevara ou de Castro, ont pu exercer sur l’organisation.

Il est bien évident qu’une telle organisation, hésitante, aux positions éclectiques est constamment à la recherche de sa propre ligne qui évolue dans le cadre d’une situation dont elle n’est pas maîtresse. En particulier les liens qu’elle pourra tisser avec la classe ouvrière détermineront dans une certaine mesure son évolution. De même que ceux qu’elle pourra tisser avec la bourgeoisie libérale (autonomistes, partisans d’une décentralisation, Progrès Social et autres mouvements moins radicaux) pourront l’entraîner dans l’engrenage purement nationaliste. Mais quoi qu’il en soit, le GONG ne vise pas clairement, ouvertement à la création d’un parti du prolétariat. Il ne vise donc pas à mettre le prolétariat à la tête du mouvement de libération nationale, non en tant que patriotes mais en tant que prolétariat conscient organisé en Parti communiste.

De fait si la propagande nationaliste du GONG semble efficace, son action en tant qu’organisateur du prolétariat n’apparaît pas ; il se prétend plutôt « parti des ouvriers, des paysans et des intellectuels révolutionnaires ». On ne peut donc quelle que soit la sincérité ou la combativité des militants du GONG, voir dans une telle organisation celle du prolétariat, et par conséquent non plus celle qui conduise les masses à poser les prémisses du socialisme, au travers de la lutte d’émancipation nationale.

Pour les révolutionnaires qui se réclament de la classe ouvrière, la tache est autre : tout en se maintenant au niveau d’engagement des masses elle consiste à poursuivre la création d’une organisation communiste prenant véritablement naissance dans la classe ouvrière. Une telle organisation contrairement au GONG ne posera pas l’indépendance comme un but en soi de la classe ouvrière, mais bien plutôt conduira la classe ouvrière à participer à cette lutte politique en tant que direction de tout le mouvement, afin de permettre à la classe ouvrière d’assurer par la suite son propre pouvoir comme condition sine qua non de la réalisation du socialisme. De plus, contrairement à l’organisation nationaliste, l’organisation socialiste posera les problèmes politiques du fait même de la direction prolétarienne, en terme d’internationalisme et ne cherchera pas la solution aux problèmes politiques et économiques nationaux, uniquement dans la voie nationale.

C’est l’existence d’organisations telles que le GONG qui font sentir cruellement l’absence d’une Internationale révolutionnaire. En effet, les militants qui sont à l’origine du GONG ont recherché honnêtement, et recherchent probablement encore, dans l’éventail des forces politiques internationales, le courant politique, la théorie et la philosophie qui pourraient conduire leur peuple à l’émancipation et au socialisme. Ce n’est pas volontairement, ou par intérêt, que ces militants reflètent leur classe sociale. Ils sont composés principalement d’intellectuels mais ce n’est pas une tare. Ce n’est pas exceptionnel qu’une organisation révolutionnaire prolétarienne soit née dans un cercle intellectuel restreint ; les intellectuels peuvent se lier à la classe ouvrière, éduquer les plus capables de ses membres en leur donnant ce que la bourgeoisie leur refuse, la conscience.

Une organisation prolétarienne reste à créer à la Guadeloupe. Le GONG n’est pas cette organisation. La classe ouvrière guadeloupéenne devra forger son avant-garde de classe au travers de la lutte nationale qu’elle aura à mener. Seule une telle organisation conduira la lutte démocratique de libération nationale en sauvegardant les intérêts des classes laborieuse, et pourra assurer l’accomplissement de la révolution socialiste en menant en même temps une lutte internationaliste.