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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Autres DOM-TOM, Caraïbes et Amériques /LDC n° 47, mai 1992 Les Caraïbes en morceaux

LDC n° 47, mai 1992
Les Caraïbes en morceaux




La mer des Caraïbes a le privilège douteux d’être la zone de la planète où se concentre le plus grand nombre de petits ou de mini-États. Prise dans le sens large, c’est-à-dire en comptant non seulement les îles mais également les pays qui bordent la mer des Caraïbes, parmi lesquels il y a non seulement nombre de petits pays d’Amérique Centrale, mais aussi le Mexique, le Venezuela, la Colombie et plusieurs États des États-Unis, la zone caraïbe serait une zone d’au moins 200 millions d’habitants avec des possibilités économiques immenses.

Mais il est plus habituel de donner à la zone des Caraïbes un sens plus restreint - un sens qui correspond, certes, davantage à l’histoire sinon à la géographie, mais qui, en lui-même, implique déjà un choix politique restrictif. On y compte alors les chapelets d’îles qui s’échelonnent, des Bahamas au nord jusqu’aux côtes guyanaises, sur quelque 4 000 kilomètres. On y compte traditionnellement aussi Belize (ex-Honduras britannique) et les trois Guyanes, l’une encore « française » et les deux autres, respectivement ex-britannique et ex-hollandaise, qui, bien que situées sur le continent américain, en sont plus coupées par les conditions naturelles - la jungle amazonienne pour les Guyanes - qu’elles ne le sont, par la mer, des îles de la mer des Caraïbes.

Un morcellement issu de l’histoire coloniale...

La physionomie économique, sociale, politique de cette zone, et jusqu’à la composition de son peuplement, ont été déterminées, depuis les premières caravelles qui, il y a cinq siècles, l’abordèrent, jusqu’à nos jours, par la violence coloniale, les guerres de rapine, l’esclavage, relayés par la domination de l’impérialisme moderne.

Le grand nombre d’États ou de micro-États, comme la grande diversité des ethnies - souvent à l’intérieur même des États, y compris lilliputiens - des langues, dérivent directement de ce passé. Un passé qui, en un sens, a unifié cette région dans le sang, car il s’est déroulé à peu près de la même façon dans toutes les îles, marquées qu’elles furent par le massacre des populations indiennes d’origine, par leur repeuplement à travers le commerce d’esclaves, par des économies longtemps basées sur l’esclavage, puis sur l’importation forcée d’une main-d’oeuvre salariale, mais toujours orientées vers les métropoles. Mais un passé qui l’a aussi profondément divisée, pour les mêmes raisons, car cette histoire commune résulte de l’affrontement incessant d’une demi-douzaine de puissances européennes rivales, rejointes puis supplantées par les États-Unis.

Si on fait abstraction de quelques possessions européennes mineures - même le petit Danemark en avait en un moment ! - ce sont quatre puissances coloniales qui se sont affrontées dans la région : l’Espagne, l’Angleterre, la France et la Hollande. Outre la guerre d’extermination des Indiens par laquelle elles avaient inauguré leur présence, ces puissances menèrent entre elles des guerres incessantes pour contrôler la route de l’or partant de l’Amérique continentale, puis pour le contrôle de la production et de la commercialisation du sucre et des épices. A travers ces guerres, tantôt officieuses, menées alors par des pirates ou par des corsaires cependant dûment mandatés par leurs gouvernements respectifs, tantôt officiellement déclarées, nombre d’îles ont changé plusieurs fois de mains. Parfois, elles ont changé de mains simplement parce que dans les négociations concluant des guerres européennes du 17e ou 18e siècle, les possessions caraïbes des puissances impliquées faisaient partie des marchandages.

Et cela, pour des raisons ô combien intéressées ! Cette zone, aujourd’hui pauvre, a été à une certaine étape du développement du capitalisme en Europe, et par la grâce de la traite des Noirs, puis de l’économie sucrière basée sur l’esclavage, à la base même de l’accumulation du capital et de l’enrichissement de certaines bourgeoisies d’Europe.

Mais évidemment, chaque changement de mains a signifié changement d’administration, de langue imposée, changement dans les circuits économiques, car le « pacte colonial » exigeait partout que la métropole ait le monopole du commerce avec « sa » colonie, à l’exclusion des autres.

Ce n’est qu’à la fin du 19e siècle que la carte géopolitique des Caraïbes fut stabilisée, lorsque chacune des puissances coloniales enfin repue se sera taillé sa part plus ou moins définitivement.

Mais quelle carte ! Un véritable puzzle, en réalité, où l’on parle l’espagnol, l’anglais, le français, le néerlandais et les diverses formes de créole : le créole d’origine française (parlé en Haïti, en Guadeloupe, en Martinique, à la Dominique, à Sainte-Lucie et encore un peu à Trinidad-et-Tobago), le Sranan (ou taki-taki), le Djukatongo, le Saramakatongo basé sur le portugais, parlé au Surinam, le papiamentu (mélange de néerlandais, de portugais, d’anglais et d’espagnol !) parlé dans les Antilles néerlandaises, le créole anglais de la Jamaïque.

On compte dans cet ensemble près de cinq ethnies différentes : noire, métisse, hindoue (importée comme main-d’oeuvre à bon marché à la fin du 19e siècle), indienne d’origine caraïbe et blanche.

... Renforcé lors de la décolonisation...

La plupart des pays de la Caraïbe sont aujourd’hui politiquement indépendants. Certains d’entre eux, de longue date. L’indépendance d’Haïti, acquise en 1804 contre la France, fut un des principaux sous-produits de la puissante explosion révolutionnaire des esclaves contre le système esclavagiste. Saint-Domingue est indépendante depuis 1844, Cuba s’est émancipée depuis 1902 - pour tomber tous sous la tutelle non ouvertement coloniale mais pas meilleure pour autant de l’impérialisme américain.

Mais pour la plupart, les proclamations d’indépendance par rapport aux anciennes puissances coloniales s’échelonnent des années 1960 aux années 1980. Les plus grandes îles comme Trinidad-et-Tobago ou la Jamaïque sous domination britannique acquirent leur indépendance dans les années soixante, dans la foulée du processus de décolonisation auquel furent contraintes les vieilles métropoles colonialistes, la Grande-Bretagne et la France en premier lieu, par l’ébranlement de leur empire sous les coups des révoltes d’un certain nombre de peuples opprimés. La plupart des autres îles sous domination britannique suivirent.

C’est la France qui a le moins sacrifié dans la région au vent de décolonisation. Mis à part Haïti, d’où elle fut jetée, elle administre encore directement ses possessions coloniales du début du siècle dernier. Oh, en s’adaptant à l’air du temps ! La Guadeloupe - et les îles qui lui sont administrativement rattachées - la Martinique ou la Guyane ne sont plus des colonies, mais des départements français. Il n’y a plus de statut de sujet colonial, les habitants de ces îles ou régions sont citoyens français et, à la domination coloniale brutale, a succédé une domination paternaliste, où l’assistance complète l’exploitation. Mais sur le plan économique, les Antilles dites françaises demeurent subordonnées à la métropole, à laquelle les rattachent bien plus de liens qu’aux îles voisines.

La Grande-Bretagne qui a concédé l’indépendance à la majorité de ses colonies d’antan dans la région, en a gardé cependant quelques-unes, dont Anguilla qui fit parler d’elle en 1967 par sa révolte contre la présence britannique, justement, Montserrat et quelques îles plus petites encore, transformées en paradis fiscaux. Mais contrairement à la France, elle appelle un chat un chat, et ses diverses possessions ont statut de « colonies de la couronne ».

Les Pays-Bas ont opté pour une domination similaire : les six îles des Caraïbes encore sous leur domination directe font officiellement partie intégrante du royaume des Pays-Bas, sans que la citoyenneté hollandaise soit reconnue à leurs habitants.

Porto Rico, lui, est un « État associé » des États-Unis.

Voilà donc aujourd’hui les quelque 717 000 km² terrestres des Caraïbes et leurs 32 millions d’habitants, partagés entre 27 États indépendants et une bonne douzaine de territoires sous des formes de dépendance diverses. Et encore, faire des moyennes serait trompeur, car Cuba, avec ses onze millions d’habitants, Haïti et Saint-Domingue avec chacun six millions, à eux trois ne laissent aux vingt-quatre autres États et aux autres territoires que neuf millions d’habitants à se partager...

Ce morcellement rend le concept de frontière bien dérisoire aussi dans cette partie du monde. Qu’on en juge ! Des îles comme la Barbade d’une superficie de 430 km² ou Saint-Vincent-Les-Grenadines de 388 km², constituent, presque à portée de vue l’une de l’autre, des États différents, où l’on parle la même langue dans les deux pays. La petite île de Saint-Martin d’une superficie de 195 km² est séparée en une partie sous domination française et l’autre hollandaise. Et l’on pourrait citer bien d’autres exemples : l’État de Antigua-et-Barbuda, de la Dominique, etc.

Ici, une petite île coupée en deux par une frontière ; là, deux ou trois îles, même pas nécessairement contiguës, constituent un seul État. Et finalement toutes, celles qui sont « indépendantes » comme celles qui ne le sont pas, économiquement subordonnées à l’ancienne métropole coloniale ou, et de plus en plus, aux États-Unis, tout en étant isolées, à un degré plus ou moins important, des îles d’à côté.

…Et auquel les dirigeants bourgeois ne veulent et ne peuvent mettre fin

Car, entre îles ayant appartenu à des puissances coloniales différentes, les échanges économiques, voire humains, sont souvent réduits à peu de chose. Et s’il en va en général - mais pas toujours - un peu différemment entre États issus de la même domination coloniale, les indépendances ont souvent plus accentué le morcellement qu’elles ne l’ont surmonté.

Fédérer les Caraïbes, c’est-à-dire créer un ensemble sans frontières administratives, politiques et douanières, sans une multitude de législations, de monnaies différentes, découle du simple bon sens. Même à l’échelle de l’ensemble des Caraïbes au sens restreint, c’est-à-dire des îles, une fédération commencerait tout juste à avoir la population d’un pays moyen. Et ce n’est pas l’insularité qui crée la division : au temps des Indiens arawaks ou caraïbes, la mer a déjà uni et pas séparé le chapelet d’îles. C’est la volonté politique, appuyée sur des intérêts de classe.

Il ne fut jamais réellement question de fédération à l’échelle de l’ensemble des Caraïbes, seule échelle où cela commencerait à avoir une certaine signification. Pas au temps des rivalités coloniales - et pour cause ! - mais pas plus depuis les indépendances.

Mis à part l’unification, au siècle dernier, des deux États d’Haïti et de Saint-Domingue (qui se partagent aujourd’hui une même île) sous l’égide d’Haïti et dans la foulée de la guerre révolutionnaire des anciens esclaves - unification qui dura une quarantaine d’années - la seule tentative de fédération qui fut faite, le fut à une échelle dérisoire et sans succès. Il s’agit de la tentative de fédération des Antilles dites britanniques, pendant le processus de liquidation de la domination coloniale directe.

Dans une certaine mesure, c’est le colonialisme britannique qui poussait alors, pour des raisons de commodité administrative, à un certain regroupement politique, administratif et économique de « ses » îles. L’idée d’une « Fédération des Indes Occidentales », concoctée entre les ministères britanniques concernés et un bon nombre de politiciens locaux, sembla commencer à entrer dans les faits lorsqu’une conférence des hommes politiques des Caraïbes tenue à Montego Bay en Jamaïque, la proclama comme objectif, puis lorsque l’Assemblée locale de la Jamaïque vota en 1951 à l’unanimité en faveur de la Fédération. La Jamaïque étant la plus peuplée des îles concernées, la chose semblait en marche. L’acte de création d’une « Fédération des Caraïbes britanniques » fut voté par le Parlement de Grande-Bretagne.

Mais la Fédération était mort-née. Aux premières élections fédérales, tenues en 1958, une bonne partie du personnel politique des deux principales îles de la Fédération, la Jamaïque et Trinidad, militèrent contre la Fédération, en jouant sur la corde micro-nationaliste. Le vent dominant étant à la décolonisation et à l’indépendance, ceux qui militaient contre la Fédération pouvaient, à bon droit, dénoncer le fait qu’elle était enfantée par la puissance coloniale et qu’elle représentait une forme de survie de cette domination coloniale britannique en train d’agoniser.

Cependant, à la fédération sous tutelle, ils n’opposèrent pas une fédération débarrassée de cette tutelle, mais celle de l’indépendance des îles, ou plus exactement, chacun l’indépendance de son île.

Même d’un point de vue nationaliste conséquent, une fédération, même aussi étriquée que celle limitée aux seules ex-colonies britanniques, eût été un progrès par rapport au morcellement. Elle aurait pu au moins permettre de se doter en commun d’un certain nombre d’équipements qui sont hors de portée de ces États indépendants pris isolément. Elle aurait eu un peu plus de poids pour résister politiquement à la prétention de Londres de garder sous tutelle ses anciennes colonies sous d’autres formes juridiques.

Mais les minuscules couches privilégiées locales, les castes politiques qui les représentaient - quand les deux ne se recouvraient pas - n’étaient pas mues par des considérations idéologiques, fussent-elles celles du nationalisme, mais par l’attrait du fromage qui les attendait. Elles adaptèrent leur nationalisme à l’échelle de leurs ambitions matérielles. Disposer d’un appareil d’État, fût-il minuscule et destiné à être un jouet dérisoire entre les mains, même pas des puissances impérialistes, mais d’un ou deux groupes capitalistes intéressés dans la production locale, voilà l’alpha et l’oméga de leur perspective politique. Car diriger un appareil d’État, c’était accéder à la mangeoire remplie par le pillage économique de leur propre pays et l’exploitation de leurs propres classes laborieuses.

Dans les deux îles les plus riches de la Fédération, la Jamaïque et Trinidad, la première importante productrice de bauxite, la seconde, de pétrole, le personnel politique local a préféré garder pour lui-même le droit de prélever son pourcentage, sans avoir à partager avec des régions plus pauvres. Mais les dirigeants des régions plus pauvres - comme celle de Belize par exemple qui s’est massivement prononcée contre la Fédération - avaient, aussi, leurs raisons d’être opposés à la Fédération : ils préféraient être maîtres dans un chez eux plus pauvre et plus petit, qu’être des subordonnés dans un ensemble plus vaste.

En août 1962, la Jamaïque proclama son indépendance de la Grande-Bretagne, mais toute seule. Trinidad en fit autant, le même mois. La tentative de fédération n’avait duré que quatre ans.

De vaines et dérisoires tentatives d’unité dans le morcellement

Ce morcellement est une aberration à une époque où même des pays naguère grandes puissances étouffent dans des frontières trop étroites par rapport aux nécessités économiques. Et, soit dit en passant, le morcellement ne favorise même pas la démocratie locale, car cette démocratie est foulée aux pieds, pour tous les États, du fait de leur incapacité partagée de résister un tant soit peu aux pressions impérialistes - quand elle n’est pas foulée aux pieds par les satrapes locaux. Il n’y a pas qu’Haïti qui ait engendré un Duvalier, l’engeance est largement répandue dans toute la région.

Il ne s’agit pas ici cependant de l’anachronisme que ce morcellement représente par rapport aux nécessités économiques des temps modernes. Sur ce plan, ce n’est pas seulement les Caraïbes, mais tout le système politique mondial du capitalisme qui est un anachronisme.

Mais plus simplement, la plupart des petits États de la région ne sont pas de taille à entretenir un minimum d’infrastructure économique, culturelle, indispensable. Comment un État de cinquante, de cent, ou même de trois cent mille habitants pourrait-il par exemple financer une université assez diversifiée pour être digne de ce nom ? (C’est un des rares domaines d’ailleurs où les îles anglophones, Trinidad et Jamaïque en tête, ont réussi à se mettre ensemble pour financer l’université des West-Indies). Comment organiser le transport maritime ou aérien entre les différentes îles-États, là où ce n’est pas assez rentable pour que les grandes compagnies s’y intéressent ?

Comment surmonter, ne fût-ce qu’un peu, certains aspects du cloisonnement économique entre îles-États qui sont préjudiciables aux intérêts des couches dirigeantes locales elles-mêmes ? L’économie de beaucoup d’entre elles est basée sur la production de la même monoculture que la voisine - sucre, banane - ou sur un ou deux produits, miniers ou industriels, dont la production et la commercialisation sont intégrées, orientées vers le marché d’une métropole impérialiste, contrôlées souvent par une seule et même multinationale. Même entre les îles-États issues de l’empire britannique, donc ayant hérité du passé colonial quelques institutions communes, une certaine tradition de coopération régionale, sans parler de la langue et des systèmes de lois à peu près identiques, le commerce interrégional ne représentait, au moment de leur accession à l’indépendance, que 5 % de leur commerce total !

Mais pour seulement modifier un peu cette situation, il fallait favoriser les échanges entre États. Entre les économies des différentes îles, les similitudes de production n’étaient pas une donnée de la nature, mais une situation imposée, susceptible d’être changée. En outre, même les monoproductions n’excluent pas la complémentarité : le pétrole de Trinidad ou la bauxite de la Jamaïque pouvaient satisfaire en priorité les besoins de la zone. Mais même cela nécessitait la suppression des barrières douanières entre les îles-États, une monnaie et donc une banque communes, etc.

De solides intérêts pesaient en même temps, au contraire, contre les liens entre les îles au profit de ceux avec les métropoles impérialistes. L’histoire économique des États issus de l’empire britannique est une succession de tentatives pour résoudre la quadrature du cercle, c’est-à-dire pour surmonter la contradiction entre la tendance à se cramponner à la « souveraineté nationale » de leurs îles-États (dans le but pour les trusts de protéger leurs monopoles et pour les privilégiés locaux de s’assurer des recettes douanières, tarifaires, etc.) et les tendances contraires, dans l’intérêt des mêmes, à se regrouper dans un cadre plus vaste.

Passons sur l’énumération de tous ces CARIFTA (accord visant à diminuer les tarifs douaniers, mais qui ne concernait pour l’essentiel que les États issus des ex-Antilles britanniques), de tous ces CARICOM (sorte de Marché commun des Caraïbes, mais qui se limite aux mêmes), de tous ces WISCO (mise en commun des fonds de plusieurs États pour créer une compagnie maritime régionale).

Ces tentatives ont été et sont toutes dérisoires. Il en a résulté la création d’une monnaie commune entre certaines îles ; quelques institutions financières communes (généralement dominées par des capitaux anglais ou américains) ; quelques entreprises soutenues par le budget de plusieurs États dont la plus connue est la compagnie aérienne LIAT ; quelques tentatives de diversification des productions dans le sens de les rendre complémentaires. Mais toutes ces tentatives ne concernent pratiquement que les États issus d’une même domination coloniale : le plus souvent, les Antilles ex-britanniques, auxquelles on pourrait ajouter des cas de coopération entre dépendances hollandaises.

Mais entre les différentes zones de dépendance il n’y eut même pas de tentatives de coopération régionale, mis à part quelques accords généraux où sont impliquées également les grandes puissances impérialistes et à leur avantage ; ou encore, les fameux accords de Lomé, destinés à réglementer la production d’articles tropicaux à l’échelle de l’Afrique et des Amériques.

Et citons pour mémoire le cas de la Guadeloupe et de la Martinique qui, économiquement et politiquement, sont supposées faire partie de la France et qui feront bientôt partie de l’espace économique européen. Avec pour conséquence cette folie que, alors que les frontières de la Guadeloupe ou de la Martinique sont sévèrement gardées et leurs douanes pointilleuses quand il s’agit d’Haïtiens ou des habitants du Montserrat voisin, un Grec ou un Danois en revanche n’auront plus besoin ni de passeport ni de formalités douanières pour entrer, ou faire entrer des marchandises, dans les Antilles prétendument françaises, et donc « européennes » !

L’impérialisme s’accommode fort bien de cette situation. Sur le plan politique, la situation l’arrange. Pour petits qu’ils soient - avec des forces de répression de quelques centaines d’hommes, voire moins - même les mini-États ont la compétence et la motivation nécessaires pour « tenir » leur population, elle aussi peu nombreuse. En même temps, même lorsqu’ils élèvent leur voix, personne ne les entend.

Dans cette zone explosive, située dans l’arrière-cour même des États-Unis, où de Cuba à Haïti, en passant par Anguilla, Saint-Domingue, Trinidad, la Jamaïque, Grenade ou le Surinam, rien que les trente dernières années fourmillent d’insurrections, de révoltes, de violences politiques et d’explosions sociales, la division entre micro-États favorise la tâche de l’impérialisme américain et, accessoirement, des impérialismes français et britannique, en tant que gardiens de l’ordre.

Les marines ont eu bien du mal en 1965, lorsqu’ils ont débarqué à Saint-Domingue, pour mater dans le sang une révolte populaire, et quant au Cuba d’après l’insurrection castriste, ils ne l’ont même pas tenté. Ils ont eu infiniment moins de mal contre Grenade avec ses quelque 80 000 habitants. Mis à part Haïti, Saint-Domingue et Cuba, justement - et, avec déjà une population moindre, Porto Rico et la Jamaïque - les États des Caraïbes sont plutôt d’une taille et d’une population comparables à celles de Grenade. A plus forte raison, n’avoir affaire qu’à un petit État qu’ils ont, par la force des choses, tout à fait à leur botte, convient parfaitement aux groupes capitalistes, voire aux individus, qui possèdent l’essentiel des richesses d’une île donnée. C’est la société pétrolière américaine Amoco qui contrôle 48 % des puits de pétrole de Trinidad-et-Tobago. L’État « indépendant » de la Dominique est pour ainsi dire la propriété privée du Hollandais Geest qui exploite toutes les bananeraies produisant pour l’exportation, ressource quasi unique de ce petit pays.

Quelles perspectives pour les Caraïbes ?

Dans le monde dominé par l’impérialisme, la région des Caraïbes est condamnée au sous-développement, au pillage par les trusts impérialistes tant qu’il y a quelque chose à piller, et pour les plus privilégiées des îles, à devenir un paradis fiscal, un lieu de vacances ou un lupanar pour riches. Mais il n’y en a pas beaucoup qui auront accès à ce douteux privilège. Et de toute façon, dans les quelques îles où c’est le cas, des Bahamas aux îles Vierges, la montée vertigineuse des prix chasse les autochtones, et ceux qui restent sont réduits à la domesticité.

Mais pour tous les autres peuples, le capitalisme c’est la misère et, sporadiquement ou en permanence, l’oppression politique. Ce n’est pas seulement Haïti qui, dans la région, fait partie des pays les plus pauvres de la planète. De la Dominique à Belize, en passant par Sainte-Lucie et Saint-Vincent ou Barbuda, les populations de ces régions végètent sur la base de « produits nationaux par tête d’habitant » parmi les plus bas. Mais même là où le PNB par tête est nettement plus élevé, du fait de l’exploitation et de l’exportation d’une richesse naturelle au profit de grandes sociétés, ces moyennes plus élevées masquent des antagonismes sociaux plus aigus, et la pauvreté pour les classes laborieuses.

Même sur le plan national, plus il y a de drapeaux, plus il y a d’indépendances, plus ces peuples sont condamnés à l’inexistence nationale, à l’incapacité totale de peser sur l’histoire, à commencer par la leur propre. Qui se soucie de peuples dont jusqu’au nom même de leur État est ignoré de tous, leurs voisins immédiats mis à part ?

Pourtant, nos nationalistes de la Martinique ou de la Guadeloupe, du moins ceux qui n’ont pas abandonné leur radicalisme d’antan pour s’intégrer complètement dans la vie politique d’une société dépendante, continuent inébranlablement à proposer l’indépendance comme perspective.

Même dans cette majorité d’îles qui sont aujourd’hui indépendantes et où la perspective proposée a montré ce qu’elle pouvait donner, les nationalistes s’évertuent à dépoussiérer sans cesse le mot et à susciter les mêmes réflexes « indépendantistes », en dénonçant cette fois le « néocolonialisme » de l’ancienne métropole - ou des États-Unis - et en parlant de « véritable » indépendance ou de « seconde » indépendance.

Cela pourrait être seulement dérisoire lorsque cela vient de prétendus intellectuels, dont même les plus bornés ne peuvent pas ne pas voir que l’indépendance juridique n’empêche nullement même des pays pauvres d’une tout autre taille d’être des jouets impuissants de l’impérialisme.

Mais si cela trouve un écho dans les masses exploitées, c’est parce que le sentiment de subir la même exploitation, la même oppression qu’au temps colonial, ce sentiment que les nationalistes cherchent à détourner et à canaliser à leur profit, repose sur un fondement réel.

La décolonisation n’a rien changé pour les masses exploitées de la région. Elle n’a changé que le cadre juridique dans lequel se poursuivent la même exploitation, le même pillage, la même oppression, jusques et y compris la même humiliation raciale qu’auparavant.

Malgré tous les cloisonnements, le sentiment justement que la misère, l’exploitation et l’oppression présentes sont la continuation de siècles d’humiliation qui ont commencé avec l’esclavage, crée un sentiment de solidarité entre les exploités des Caraïbes. Tout ce qui apparaît comme une révolte contre cela suscite un écho d’un bout à l’autre de la zone. La révolte castriste à Cuba naguère, bien sûr, mais aussi Saint-Domingue, Grenade ou Haïti. Et ce sentiment dépasse les limites des Caraïbes, pour inclure les Noirs des États-Unis, issus ou pas, eux-mêmes, d’Haïti, de Porto Rico, de la Jamaïque.

Ce sentiment qui s’est encore manifesté, tout récemment, à propos de ce qui se passe en Haïti et même de ce qui vient de se passer à Los Angeles, n’est pas une curiosité ethnique. Il est, ou plutôt, il pourrait être, dès lors que des forces politiques l’incarneraient, un immense facteur révolutionnaire. Car il unit, par-delà les frontières, par-delà même les murs qui séparent les riches puissances impérialistes des pays pauvres qu’elles pillent, de larges masses dans la même contestation de l’ordre qui les opprime.

Endigué, fragmenté, privé de force par les courants nationalistes - ou les diverses formes de mysticisme négro-religieux des groupes « rastas » ou autres « musulmans noirs » - ce sentiment commun d’oppression ne pourrait devenir un moteur de l’histoire que dans la perspective de la révolution prolétarienne. Car cette perspective ne se briserait pas sur les limites étriquées des micro-États. Ceux qui militent dans cette perspective, les communistes révolutionnaires de la région, doivent avoir pour ambition de parler au nom de la classe ouvrière de l’ensemble des Caraïbes et mettre sur leur drapeau, comme un des tout premiers objectifs révolutionnaires, l’unification de toute la zone des Caraïbes en une seule fédération. Car les exploités de la région ne peuvent imaginer pouvoir s’émanciper, sur le plan social comme sur le plan racial, non en paroles, non dans les discours, mais réellement, qu’à l’échelle au moins de toute la région. Et au-delà, ils doivent avoir dans leurs perspectives politiques de s’adresser, directement ou par l’intermédiaire de leurs frères de classe dont les flots d’émigration peuplent tant de quartiers des cités américaines, aux exploités américains, dont une fraction importante et, en tout cas, au bas de l’échelle, est constituée par les Noirs d’Amérique.

Les perspectives de l’unification indispensable des Caraïbes et celles de la révolution prolétarienne, en réalité, se confondent.