Site

Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Guadeloupe et Martinique /LDC n° 61, novembre 2001 Guadeloupe - La résistible ascension d’Ibo Simon et la montée de l’extrême droite xénophobe

LDC n° 61, novembre 2001
Guadeloupe - La résistible ascension d’Ibo Simon et la montée de l’extrême droite xénophobe




La Guadeloupe, marquée par un chômage plus important encore qu’en métropole, connaît aussi la montée d’une variante locale de l’extrême droite, personnalisée par un démagogue xénophobe du nom d’Ibo Simon. Voilà ce qu’en écrivent nos camarades de Combat Ouvrier.

Depuis plusieurs mois, on assiste en Guadeloupe à la montée d’un politicien réactionnaire, Ibo Simon. Sa xénophobie s’exerce en particulier à l’encontre de la communauté haïtienne, même si elle n’épargne pas au passage les immigrés de l’île proche de la Dominique et tous les immigrés de la Caraïbe en général. Sa démagogie trouve un certain écho, comme en témoigne le nombre de voix obtenu par le personnage dans différentes élections depuis six ans. Que dans cette petite île des Caraïbes sous tutelle française, comptant 420 000 habitants, une fraction de la population s’en prenne à d’autres originaires des Caraïbes, voilà qui paraît surprenant, voire surréaliste à première vue.

Mais à première vue seulement, car, les mêmes causes engendrant les mêmes effets, c’est la même xénophobie qu’on peut observer dans de nombreux pays du monde. L’installation d’une forte communauté d’immigrés, à une époque où la population défavorisée du pays d’accueil elle-même connaît des difficultés économiques et sociales, est utilisée par des politiciens sans scrupules pour susciter et attiser des haines ethniques ou raciales. On l’a vu en France avec Le Pen ou en Côte-d’Ivoire avec les violences contre les immigrés originaires du Burkina Faso.

En Guadeloupe, le phénomène est nouveau, du moins dans son ampleur actuelle. Il est apparu avec la formation et l’installation d’une assez forte communauté d’immigrés haïtiens ayant fui le chômage et la misère en Haïti. Cette immigration s’est accrue après le coup d’État du général Cédras en septembre 1991.

Et comme dans beaucoup de pays, des politiciens démagogues tentent d’utiliser à leur profit politique les sentiments xénophobes et les préjugés plus ou moins forts dans certaines couches de la population guadeloupéenne qui rendent les immigrés responsables de leurs difficultés ou de leurs déboires. Ces politiciens exploitent cette situation pour se faire une place et gagner des voix aux élections. Ibo Simon a, en quelque sorte, adapté la démagogie de l’extrême droite aux conditions de la Guadeloupe par une mixture mélangeant un « noirisme » façon Duvalier en Haïti avec de la xénophobie anti-haïtienne et anti-dominiquaise.

Quelques exemples d’actes et de propos racistes et xénophobes

Au mois de juillet dernier, la maison d’un immigré de la Dominique fut mise à sac par un groupe d’individus, assisté d’Ibo Simon. Lui et sa famille ont été expulsés. La propriétaire s’était plainte au groupe d’Ibo Simon du fait que son locataire dominiquais ne payait pas son loyer et de son prétendu mauvais comportement en général. Quelque temps auparavant, Ibo Simon avait lancé des appels à des rassemblements pour aller expulser des Haïtiens des lopins de terre sur lesquels ils travaillaient. Ses appels ne se comptent plus pour aller sur le marché de Pointe-à-Pitre faire la chasse aux marchands clandestins immigrés ou pour chasser les marchandes ambulantes de la principale rue commerçante de Pointe-à-Pitre. Ces tentatives de mobilisation active ont généralement mobilisé entre 20 et 50 personnes et les actions n’ont pas vraiment abouti. Mais elles ont néanmoins impressionné et effrayé un certain nombre d’immigrés haïtiens. Et surtout elles ont reçu l’approbation d’un nombre important de gens venant d’un milieu hétérogène composé de petits commerçants, de petits agriculteurs, de transporteurs, de petits cadres, de chômeurs, de déclassés divers et parfois, malheureusement, aussi de certains travailleurs.

A Pointe-à-Pitre, l’action d’Ibo Simon et de ses partisans contre les vendeuses ambulantes dans la rue principale a été discutée au conseil municipal à majorité « progressiste » (ex-communiste). Ce dernier a pris une délibération pour interdire la vente ambulante à tous les vendeurs de cette rue, leur réservant un autre emplacement pour leur commerce.

Les déclarations haineuses et ordurières d’Ibo Simon à l’égard de la communauté haïtienne sont légion. Et elles trouvent un relais complaisant dans les médias. Voici quelques extraits des propos d’Ibo Simon entendus le 28 mars 2001 au cours d’une émission télévisée sur Canal 10, intitulée « Tous les jours 13 heures ». Il qualifie les Haïtiens de « racaille », de « vermine », d’« indésirables ».

« Les Haïtiens de Guadeloupe se battent contre les Guadeloupéens de Marie-Galante pour une place sur le marché », « lls ne paient pas leur loyer »,, « Ils n’apportent rien à la Guadeloupe, ils ne dépensent pas un centime en Guadeloupe, ils n’achètent rien des Guadeloupéens, ils pratiquent le Vaudou, ils ont des pratiques de malédiction, satanique et machiavélique ». « Ils habitent à soixante dans une case et ne paient pas leur loyer ». « C’est la racaille, ils font bloc pour prendre les maisons des Guadeloupéens qui ont peur d’eux à cause du sortilège..., les Guadeloupéens pensent qu’ils peuvent les empoisonner », « ils vont se coucher à l’hôpital sur le compte des contribuables, ils ne paient pas d’impôts », « ils touchent le RMI, les allocations de la Sécurité sociale sans être déclarés, avec de faux papiers ».

« Ils mangent leur propre nourriture et ne vont jamais dans les restaurants guadeloupéens », « ils ne font rien pour les Guadeloupéens en cas de cyclone et de catastrophe », « un chien a plus de valeur qu’un Haïtien... et en général, un parasite, un indésirable, une racaille, c’est un chien... », etc., etc.

Ces propos ont été versés au dossier d’une plainte en justice déposée contre Ibo Simon par plusieurs associations haïtiennes soutenues par des groupes, partis, associations guadeloupéens. Ils ne sont qu’un extrait des ignominies quotidiennes de cet individu qui, à longueur d’émission, à longueur de propos, un peu partout, à l’antenne comme dans ses meetings, distille son venin xénophobe et raciste. Parmi les derniers propos en date, il y a l’appel à la constitution de groupes de surveillance en uniforme.

Il faut noter aussi qu’Ibo Simon s’en est déjà pris à la communauté d’origine hindoue de Guadeloupe, ce qui lui a valu une plainte en justice.

Quand le Noir Ibo Simon dénigre les Noirs

Mais bien qu’étant lui-même un Noir, Ibo Simon ne perd pas une occasion de traiter les Noirs de bons à rien, de fainéants, d’incapables. Ce dénigrement systématique lors des émissions télévisées qu’il anime chaque jour sur Canal 10 , une télévision privée, s’il est dénoncé par certains militants politiques, intellectuels ou par des journalistes, est par contre toléré par une large fraction de la population, noire dans sa grande majorité. La population réagit généralement très vivement au moindre propos raciste et n’accepterait pas d’un Européen le millième de ce que dit Ibo Simon. Elle laisse pourtant passer ses diatribes et ses propos orduriers quotidiens contre les Noirs en général.

Comment le comprendre sinon par le fait qu’Ibo Simon reprend à son compte des propos que les gens de la population échangent entre eux de façon habituelle et quotidienne. Ces propos constituent une forme d’autodénigrement qui traduit surtout le manque de confiance en elle-même de cette population noire, après des dizaines d’années d’esclavage et de colonialisme, violent ou paternaliste. Ibo Simon rappelle sans cesse qu’il est lui-même d’origine populaire et en lui se reconnaissent bien des gens. Pour excuser ses propos, certains d’entre eux expliquent qu’Ibo Simon « est dur envers les Noirs pour mieux les faire progresser et s’améliorer ». Qui aime bien châtie bien, en somme...

Mais lorsque Ibo Simon reprend à son compte des propos d’autodénigrement venant des milieux populaires, c’est une manière d’établir un lien, de créer une connivence avec les milieux populaires en leur disant : « Voyez, nous sommes pareils ! Vous pouvez me faire confiance ! Entre Noirs, nous devons nous dire nos quatre vérités ». Il cherche ainsi à s’assurer des soutiens forts, à créer des fidélités envers sa personne, lui qui se dit « le Noir le plus intelligent, le plus clairvoyant, le plus... » etc. Son verbiage est une mixture de « noirisme » duvaliériste et d’un zeste de garvéisme ou de farakhanisme. Il ne cesse de proclamer son admiration pour Marcus Garvey, ex-prophète noir américain du « retour en Afrique », et pour Farakhan, l’actuel leader noir américain des Musulmans noirs.

Evidemment, les propos anti-immigrés d’Ibo Simon, l’autodénigrement amplifié dans les émissions télévisées, ne peuvent que satisfaire les milieux patronaux et tout ce que l’île peut compter de racistes, masqués au sein de l’administration française qui est loin d’avoir perdu les comportements colonialistes d’antan. Maintenir ou accroître le manque de confiance de la population en sa propre capacité à agir ne peut que satisfaire les patrons. C’est un frein dans ses luttes pour transformer ses conditions de vie.

Derrière la xénophobie, une politique anti-ouvrière

Ce n’est pas par hasard si Ibo Simon et ses sbires qui ont fait de la xénophobie anti-haïtienne leur principal cheval de bataille, s’en prennent en même temps aux grèves et aux manifestations ouvrières. Ibo Simon a déclaré à plusieurs reprises qu’il fallait constituer des groupes pour aller demander aux travailleurs en grève des comptes sur leurs mouvements. Il a comme projet d’intervenir systématiquement lors des mouvements sociaux pour qu’ils durent moins longtemps et ne perturbent pas la vie économique ! D’une manière générale, il prend toujours position d’emblée contre tout mouvement, toute manifestation de travailleurs.

Certes, pour le moment, le mouvement créé autour de lui est minoritaire et n’a pas les moyens de s’opposer de front aux travailleurs. Mais son orientation est délibérément anti-ouvrière. Derrière la propagande xénophobe, il y a clairement le désir de mettre au pas les travailleurs du pays. C’est pour cette raison que les travailleurs heureusement peu nombreux, quoique pas inexistants qui soutiennent Ibo Simon et sa clique jouent contre leur propre camp, contre leur propre classe. Ibo Simon déclare vouloir le bien de tous et travailler « pour la Guadeloupe », mais lui et ses amis politiciens de droite défendent des intérêts bien précis, ceux des patrons et des exploiteurs.

Derrière Ibo Simon, patrons et politiciens de la droite réactionnaire

Alors, à qui profite le crime ? Sans aucun doute au lobby patronal et possédant, béké et blanc en général, à certains possédants syro-libanais (dont le directeur de Canal 10). Pour ces gens-là, plus il y a de divisions dans les rangs des classes pauvres, selon leur origine géographique, ethnique ou autre, mieux ils peuvent régner. Et les propos d’Ibo Simon contre les Noirs rejoignent ce que pensent en général les patrons (en majorité des Blancs à la forte mentalité colonialiste et raciste !) mais qu’ils ne peuvent exprimer publiquement, sans risque de réactions peut-être violentes. Et puis, tout ce qui affaiblit moralement les travailleurs ne peut que renforcer les patrons. Il n’est donc pas étonnant qu’un certain nombre d’entre eux aient impulsé et soutenu financièrement les campagnes électorales d’Ibo Simon. Aux élections régionales de 1995, Ibo Simon a constitué une liste avec un vieux politicien blanc issu d’une riche famille békée, personnage très réactionnaire de la vieille droite RPR, liée aux milieux patronaux. Ce cheval de retour, en deuxième position sur la liste, a pu se faire élire et se refaire ainsi une virginité politique, alors même qu’il avait perdu depuis longtemps tous ses mandats électoraux. Lors des dernières élections municipales à Pointe-à-Pitre, Ibo Simon a reçu le soutien d’un autre vieux prétendant de la droite chiraquienne, à la recherche depuis longtemps du moindre poste électif. Dans les fourgons d’Ibo Simon, il a pu se faire élire conseiller municipal de Pointe-à-Pitre. Ce sont ces gens-là qui servent à Ibo Simon de conseillers politiques, ainsi que certains patrons qui, de manière occulte, lui fournissent la logistique nécessaire.

L’ascension de « Ti George-Ibo Simon »

Ibo Simon est né il y a plus de soixante ans et a vécu dans le quartier pauvre de Basse-Terre. Il le revendique avec fierté, comme il assume avec fierté le fait d’avoir très peu fréquenté l’école et de n’avoir même pas le certificat d’études. « Ti George » (petit Georges), comme on l’appelait familièrement dans les quartiers au cours de sa jeunesse, a commencé une carrière de chanteur dans les orchestres locaux et les bals populaires.

Ensuite, il a passé plusieurs années en France comme beaucoup de jeunes immigrés de Guadeloupe. Il avoue lui-même son passé de petit voleur et dealer de drogue, ce qui lui valut un séjour à la prison de la Santé à Paris.

De retour en Guadeloupe, il s’est forgé une popularité de chanteur et d’acteur après avoir joué dans des films de Christian Lara (cinéaste antillais) et sorti quelques chansons retransmises à la radio. C’est un personnage original, par sa façon excentrique de s’habiller, par le choix d’un nouveau nom africain (Waka Danaka) qu’il abandonna par la suite, par son verbe haut dans les rues des villes où il discute avec un peu tout le monde. Et surtout Ibo Simon n’en finit pas de mettre l’accent sur sa couleur noire et ses traits africains, ce qui lui vaut d’autant plus la sympathie d’une fraction du petit peuple noir des quartiers pauvres.

Ensuite, est venue la période Canal 10, une télévision locale où Ibo Simon gagne vraiment en popularité. A tel point qu’il s’est présenté aux élections municipales de Pointe-à-Pitre en 1995 et a créé la surprise avec 8 % des suffrages. Il put alors siéger au conseil municipal. Aux élections législatives de 1997, il obtint 14,53 % des voix, devançant bien des hommes politiques connus. Il fit notamment beaucoup mieux que le Parti Communiste Guadeloupéen qui ne rassembla que 2,78 % des voix dans cette circonscription. Aux élections régionales, par deux fois, il parvint à obtenir deux sièges avec plus de 7 % des voix. Aux dernières élections municipales, en mars 2001, sa progression sur Pointe-à-Pitre a été spectaculaire avec plus de 22 % des voix au second tour, puisqu’il réussit à mettre le vieux maire progressiste en place en ballottage.

Fort de ses résultats électoraux, Ibo Simon tente aujourd’hui de structurer son mouvement : « Gwadloup doubout » (Guadeloupe debout). Il a reçu de nouveaux soutiens de quelques personnes et notabilités ayant pignon sur rue dans l’île, une pharmacienne, des membres de professions libérales, des avocats. Parmi ces avocats, on compte l’un des avocats indépendantistes les plus en vue. Ses appels à la mobilisation, notamment par le biais de Canal 10, lors d’une première affaire en justice le 5 septembre dernier, ont été entendus puisque près de 1500 personnes se sont rassemblées devant le tribunal de Pointe-à-Pitre. Ce qui est important et représente, par exemple, un nombre comparable à celui de certaines manifestations syndicales. L’affaire ayant été reportée au 14 novembre, les partisans de « Gwadloup doubout » ont lancé de nouveaux appels à la mobilisation pour ce jour-là au même endroit. Ils annoncent aussi la création d’un journal du mouvement.

Voilà donc « Ti George » aujourd’hui conseiller municipal de Pointe-à-Pitre et conseiller régional, bénéficiant d’une certaine base sociale, petite mais remuante et menaçante. Lui et ses partisans déclarent à tout propos que ceux qui le critiquent ne sont que des « intellectuels » coupés de la réalité et qui jalousent les succès du « petit nègre ». Derrière son aspect original et folklorique, Ibo Simon est donc un politicien populiste roué, démagogue et dangereux. Il aime se vanter en affirmant que Jean-Marie Le Pen « est un petit garçon par rapport à lui ». Lors d’un des voyages de Le Pen dans l’île de St-Martin, qui fait partie de l’archipel guadeloupéen, Ibo Simon le reçut devant les caméras de Canal 10, lui serra chaleureusement la main avec force louanges. Le représentant du Front National en fut lui-même médusé.

Le terreau sur lequel a poussé Ibo Simon

La fraction de la population sur laquelle s’appuie Ibo Simon est généralement constituée de petits artisans, de vendeurs sur les marchés, de petits agriculteurs, membres d’une petite bourgeoisie, pas toujours riches ou parfois en difficulté. Ce sont ceux-là qui sont les plus prompts à dénoncer la concurrence des Haïtiens, l’argent donné aux Rmistes qui sont taxés de fainéantise, d’être des assistés. C’est avec ceux-là qu’Ibo Simon entretient des relations très suivies, les rencontrant, les invitant dans ses émissions, leur donnant des responsabilités dans son mouvement. Mais il bénéficie aussi du soutien ou de l’approbation de beaucoup de petites gens des quartiers pauvres, notamment de chômeurs (il existe en Guadeloupe un volant permanent de 35 % de chômeurs).

Ces petits bourgeois, ces petites gens, ces pauvres qui nourrissent rancoeur et colère contre l’administration et l’État cultivent toute une série de préjugés et ont vite fait de trouver aussi dans l’immigré le bouc émissaire responsable de tous leurs problèmes. Ce sont ces préjugés qu’utilise Ibo Simon.

La montée importante de l’insécurité et de la délinquance est une autre source importante de mécontentement. Aussi, Ibo Simon flatte-t-il constamment les sentiments sécuritaires de la population.

Mais le vote Ibo Simon est aussi un vote protestataire de gens déçus par les politiciens des partis de gauche et de droite classiques. Ces partis n’ont pas combattu la dégradation économique et en particulier le chômage, responsable d’une situation sociale qui pèse lourdement sur la vie des couches les plus pauvres. De plus, les politiciens classiques impliqués dans une série de scandales petits et grands, de détournements de fonds publics, sont de plus en plus discrédités aux yeux d’une fraction de la population, en particulier cette frange marginale, exclue, pauvre. Parmi elle, beaucoup, qui ne votent jamais, sont allés voter Ibo Simon pour montrer leur mécontentement.

La responsabilité de l’État français dans le développement de l’extrême droite raciste dans son ex-colonie devenue juridiquement « département français » est donc capitale. En laissant perdurer chômage et misère, il a créé les conditions favorables à l’éclosion de la xénophobie et à son exploitation démagogique par un individu cynique et sans scrupules. Les partis de gouvernement de la droite chiraquienne ou de la gauche mitterrando-jospinienne en portent aussi la responsabilité.

Combattre les idées xénophobes mais en combattre aussi les causes

Les travailleurs n’ont donc aucun intérêt à laisser se développer la xénophobie et à rester sans réagir face à un mouvement comme celui d’Ibo Simon. Car, en cas de besoin, demain, les patrons et la bourgeoisie pourraient l’utiliser comme une véritable machine de guerre contre la classe ouvrière.

Les patrons peuvent jouer sur les deux tableaux : utiliser les anti-immigrés contre les grèves, contre les travailleurs, et utiliser des immigrés pour leur main-d’oeuvre à bon marché, pour certains travaux agricoles délaissés par les Guadeloupéens. Ce qui gêne les patrons, ce sont les luttes, les grèves, ce n’est pas l’immigration. Bien au contraire. Ils la favorisent quand elle peut servir leurs intérêts. Lors des grandes grèves de la canne de 1970 à 1975, ils sont eux-mêmes allés chercher ces travailleurs haïtiens pour leur proposer du travail et tenter ainsi de faire échec aux grèves. Bon nombre d’entre eux exploitent des travailleurs haïtiens, notamment dans les champs de banane. Certains travaillent sans inscription à la Sécurité sociale et pour des salaires dérisoires.

Il faut donc dénoncer et expliquer en quoi la politique xénophobe et un mouvement comme « Gwadloup doubou » peuvent être utilisés demain contre les travailleurs et les pauvres par les patrons et par la bourgeoisie pour tenter de briser leurs luttes et les mettre au pas.

Quant à la démagogie « noiriste », Duvalier et ses tontons macoutes l’ont utilisée dans le passé en Haïti pour instaurer l’une des pires dictatures qui aient existé. Nous n’en sommes pas là aujourd’hui, bien entendu. Le phénomène Ibo Simon peut être passager et pourrait se dégonfler demain. Mais il serait irresponsable de parier là-dessus et de ne rien faire.

C’est donc une raison supplémentaire pour que les travailleurs en profitent pour renforcer leurs rangs, leurs organisations et leurs luttes. D’autant plus qu’il pourra être nécessaire de s’opposer par tous les moyens à certaines actions musclées contre les immigrés haïtiens.

Il est indispensable que les travailleurs parviennent à comprendre le jeu retors d’Ibo Simon pour mieux le combattre. C’est un politicien caméléon, capable on l’a vu de critiquer, de dénigrer les indépendantistes, les Noirs, mais en même temps, il embouche parfois les trompettes de l’identité noire. Demain, au gré des événements, il pourrait très bien aller plus loin dans cette voie-là malgré ses déclarations anti-indépendantistes d’aujourd’hui.

S’il parvient à conserver ou agrandir sa base sociale, il est certain que les sacrifices que les politiciens classiques rêvent d’imposer aux salariés pour le bénéfice du patronat, lui, Ibo Simon pourra les imposer avec ses bandes agissantes. Alors, même si nous en sommes loin, il faut prendre ces perspectives menaçantes au sérieux.

Face à ce mouvement d’extrême droite, ce proto-fascisme noir, le mouvement des travailleurs doit se renforcer moralement et se donner une organisation de lutte capable de s’opposer à toute mise au pas, capable de rendre des coups pour se faire respecter.

Seule une telle organisation pourra conduire des luttes permettant de rendre stérile le terreau même sur lequel poussent l’influence d’Ibo Simon et les idées xénophobes. Seule la lutte des travailleurs contre les licenciements, contre le chômage et la misère, contre la déchéance de la société actuelle pourra redonner confiance à la frange démoralisée du monde du travail. Car le découragement est aussi un terrain favorable au développement des idées xénophobes. C’est dans cette voie-là, celle de la lutte pour la transformation sociale, que les travailleurs, les organisations ouvrières, partis et syndicats, les militants du mouvement ouvrier pourront rallier à eux les exclus, les pauvres, les défavorisés, les déclassés dont une fraction fournit à Ibo Simon et à ses sbires un terrain favorable.

* * * *

Le rôle de Canal 10

Cette chaîne de télévision parallèle a fait depuis plusieurs années d’Ibo Simon son animateur vedette. Jusqu’au mois de juillet dernier, il y tenait une émission quotidienne en direct, qui était rediffusée au cours de la journée. Depuis trois mois, elle est interrompue, de peur qu’Ibo Simon n’aggrave le dossier juridique contre lui et Canal 10. L’affaire devrait être jugée le 14 novembre. En attendant, ce sont les partisans d’Ibo Simon qui occupent l’antenne. Avec plus d’habileté, pour éviter les plaintes en justice, ils n’en continuent pas moins de répandre propos et explications xénophobes à l’encontre des Haïtiens. L’émission d’Ibo Simon était très écoutée par le petit peuple. Il faut dire que l’homme sait parler le langage du peuple des quartiers défavorisés, qu’il s’exprime entièrement en langue vernaculaire, le créole, et que, bon orateur, il sait capter l’attention d’un tel public. De plus, Canal 10 est en général une chaîne populaire. Elle retransmet les événements de la rue. Ses animateurs ne ratent pas une occasion de filmer et de faire parler les petites gens : travailleurs, chômeurs, artisans. Elle retransmet aussi intégralement les séances de conseils municipaux, celles du conseil général et du conseil régional, les concerts populaires. La population est très souvent invitée à intervenir soit dans les studios, soit par téléphone à l’antenne. Le taux d’écoute de Canal 10 est donc important au sein de la population. On comprend mieux comment cette chaîne de télévision a pu jouer un rôle important dans la popularité d’Ibo Simon et, dans le même temps, conforter bien des gens dans leurs préjugés xénophobes.