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LDC n° 107, octobre 2007
Saint-Martin et Saint-Barthélémy - Les bricolages politico-administratifs de l’impérialisme français aux Antilles



Saint-Barthélémy et Saint-Martin sont deux toutes petites îles parmi la multitude qui s’égrène dans l’arc des Caraïbes. Elles se situent au nord de la Martinique et de la Guadeloupe, à mi-chemin (260 km) entre la Guadeloupe et l’île de Porto Rico, non loin d’Hispaniola (Saint-Domingue et Haïti).

Saint-Barthélémy couvre 25 km², avec une population de 8 200 habitants permanents et 14 000 en saison touristique ; Saint-Martin, sa voisine, a une superficie de 87 km² au total, dont 53 km² pour la partie française avec 33 000 habitants environ, l’autre partie de l’île étant sous tutelle hollandaise.

Possessions françaises depuis 1648, Saint-Martin et Saint-Barthélémy étaient encore récemment rattachées, comme d’autres îles de l’archipel (Marie-Galante, La Désirade, les Saintes), au département de la Guadeloupe (la plus grande île) en tant que « communes », selon la classification administrative de l’État français. Les deux possessions françaises des Caraïbes, les îles de Guadeloupe et de Martinique, sont elles-mêmes passées du statut de « colonies » à celui de « DOM » (départements français d’outre-mer) en 1946. Leur appellation nouvelle est « DFA » (départements français d’Amérique.)

Le 7 décembre 2003, une page de l’histoire de Saint-Barthélémy et Saint-Martin s’est tournée. Les électeurs ont en effet choisi par référendum un nouveau statut administratif et politique, passant de communes du département de la Guadeloupe à celui de « COM », « collectivité d’outre-mer », régi par l’article 74 de la Constitution qui donne aux représentants élus de cette collectivité une compétence législative nouvelle bien que limitée.

Ce référendum a eu lieu en même temps qu’un référendum en Guadeloupe et Martinique qui portait sur l’article 73 (et non 74) de cette même Constitution donnant aux élus une plus grande autonomie de gestion tout en restant soumis au droit commun français dans sa totalité. La majorité des électeurs rejetèrent l’article 73. Le statu quo demeure donc en Guadeloupe et en Martinique.

Les îles de Saint-Martin et Saint-Barthélémy ne font donc plus juridiquement partie du « département de Guadeloupe ». Devenues autonomes, elles restent cependant sous administration française avec la présence d’un préfet, représentant de l’État. Les 1er et 8 juillet 2007, elles ont élu leur propre conseil territorial, conseil qui a la possibilité légale de voter des lois dans un certain nombre de domaines de compétence définis et restreints, puisque l’État français reste souverain dans les principaux domaines dits régaliens comme la défense ou les affaires étrangères. Les deux conseils territoriaux ont été installés le 15 juillet sous l’égide du secrétaire d’État à l’Outre-mer, Christian Estrosi. Bruno Magras, maire de Saint-Barthélémy, et Louis-Constant Fleming pour Saint-Martin sont les deux premiers présidents après la victoire de leur liste aux élections.

Cette évolution statutaire de deux petits bouts de terre en pleine mer des Caraïbes aurait pu être sans grand intérêt si elle ne faisait pas resurgir - mais seulement dans le petit milieu politique, dont celui des deux partis communistes, guadeloupéen et martiniquais - un débat politique qui revient périodiquement aux Antilles dites françaises depuis plus de soixante ans : la question du statut politique.

Car l’histoire de ces îles, comme l’histoire de toutes celles des Caraïbes, est évidemment fortement marquée par la colonisation, l’esclavage des Noirs, les guerres de conquête entre les différentes puissances européennes, la domination impérialiste directe (celle des ex ou actuelles puissances coloniales) ou indirecte (celle de l’impérialisme nord-américain).

L’histoire et le peuplement de Saint-Martin et de Saint-Barthélémy sont un édifiant concentré de toute l’histoire de la Caraïbe avec ses expéditions coloniales et ses multiples péripéties liées aux intérêts des grandes puissances.

Un éclairage sur ces deux petits points du globe révèle comment jusqu’à nos jours les puissances dominantes ont, à un niveau rarement égalé, morcelé et saucissonné des pays et des peuples, même géographiquement minuscules.

Les récentes modifications de statut politico-administratif ne peuvent être séparées des intérêts de classe et particulièrement de ceux des classes privilégiées. Car c’est surtout en fonction de tels intérêts que le gouvernement français et les notables locaux décident du moment, et de la manière, de changer ou pas les cadres institutionnels.

Saint-Martin : un îlot déchiré

C’est à partir du deuxième voyage de Christophe Colomb que débuta l’ère coloniale de l’île de Saint-Martin, ainsi rebaptisée par le navigateur, le 11 novembre 1493. Puis, l’île fut « visitée » par de nombreuses puissances européennes : Hollande, Espagne, Portugal, France, Angleterre. Elles se disputeront âprement les possessions coloniales en Caraïbe pendant près de trois siècles. C’est à Saint-Martin par exemple que le capitaine néerlandais Peter Stuyvesant devint célèbre en attaquant un fort espagnol et en y laissant une jambe. Après être passée successivement sous contrôle néerlandais et espagnol, l’île se retrouva à la fois aux mains des Hollandais et des Français. Le 23 mars 1648 fut signée la convention de Concordia ou « traité du mont des accords » scindant l’île en deux parties, l’une hollandaise et l’autre française alors même que l’île n’était occupée que par quatre Français et cinq Hollandais. Français et Hollandais durent faire face ensuite à d’incessantes attaques anglaises. Les Britanniques occupèrent toute l’île de 1690 à 1699, puis elle fut entièrement réoccupée par la France jusqu’en 1703, date à laquelle les Britanniques réoccupèrent la partie française. Par le traité d’Utrecht en 1713, l’île de Saint-Christophe, voisine, fut cédée par la France au Royaume-Uni. L’île de Saint-Martin resta alors isolée. Elle fut ensuite rattachée par la France à la Guadeloupe en 1763. Les guerres napoléoniennes eurent aussi leurs conséquences sur ce bout de terre qui fut entièrement et successivement occupé par la France, la Hollande, par la France de nouveau puis par la Grande-Bretagne.

Le traité de Vienne en 1816 devait mettre momentanément un terme aux déchirements coloniaux des puissances européennes. Par là même il légitima le traité de Concordia de 1648, consacrant le partage de Saint-Martin entre la France et les Pays-Bas. Il faisait ainsi de Saint-Martin et ce jusqu’à nos jours, la plus petite île du monde partagée par deux pays.

L’esclavage fut définitivement aboli en 1848 dans la partie française et en 1863 dans la partie hollandaise.

La partie française resta rattachée à la colonie de Guadeloupe, colonie qui devait changer de statut et devenir département français, au moins juridiquement, par le vote de la loi dite « loi d’assimilation » en 1946.

Saint-Barthélémy, un îlot marchandé

L’île de Saint-Barthélémy, encore plus petite que sa voisine Saint-Martin, connut cependant une histoire à peine moins mouvementée. Son histoire coloniale débuta comme celle de Saint-Martin avec Christophe Colomb, en 1493, qui en fit d’emblée une possession espagnole. En 1648 eut lieu la première occupation française et, de 1651 à 1656, l’île fut gouvernée par les chevaliers de Malte. Lorsque Colbert créa la Compagnie des Indes occidentales pour régenter le commerce colonial, il récupéra Saint-Barth. En 1784 elle fut cédée par Louis XVI au roi Gustave III de Suède, en échange d’un droit d’entrepôt à Göteborg. Le roi de Suède dispensa d’impôts les habitants de Saint-Barthélémy, qui baptisèrent leur commune Gustavia en son honneur. La Suède érigea Gustavia en port franc, ce qu’il est resté jusqu’à nos jours. Là aussi l’esclavage fut aboli en 1848. Mais notons que contrairement à Saint-Martin où la majorité de la population est noire, issue de la traite négrière, celle de Saint-Barthélémy est majoritairement blanche, car il y eut non seulement une immigration normande et méditerranéenne forte, mais bien moins d’esclaves car il n’y avait pratiquement pas de plantations de canne à sucre. Le 16 mars 1878, la Suède revendit l’île à la France pour 320 000 francs-or et en échange du maintien des droits acquis des habitants sous la tutelle suédoise, en particulier les dispenses d’impôts. À partir de là, Saint-Barth suivit la même évolution que Saint-Martin par son rattachement à la Guadeloupe, donc à la France.

Paradis pour les riches,vie dure pour les pauvres

Ce n’est pas un hasard si Saint-Barthélémy est surnommée « l’île des milliardaires ». En 1957, le milliardaire américain David Rockefeller y acheta une propriété de 27 hectares et enclencha un processus de transformation progressive de l’île en site exceptionnel pour riches touristes. Un simple coup d’oeil sur la baie de Gustavia offre le spectacle de multiples yachts de plaisance de luxe. De même à Saint-Martin. Dans les deux îles, les hôtels de luxe reçoivent une clientèle dite « haut de gamme ». Cela dit, les habitants traditionnels de Saint-Barth, eux, ont toujours été pauvres. Un peu moins aujourd’hui avec les retombées du tourisme de luxe, mais pendant longtemps ils vécurent dans une extrême pauvreté, coupés de tout, sans eau courante ni électricité, sans médecin, vivant de la pêche et d’un peu de contrebande par cabotage à vue entre leur île et les nombreuses îles anglophones (Anguilla, Saba, Saint-Christophe, îles Vierges britanniques ou nord-américaines).

Le statut coutumier de zone franche, renforcé depuis plusieurs années par la loi Pons de défiscalisation qui permet aux investisseurs d’être dégrevés d’impôts, a attiré bon nombre d’investisseurs dans le secteur hôtelier et dans d’autres. De toutes façons, depuis deux siècles ces îles bénéficient de franchises fiscales totales ou très larges, permettant aux riches ou autres petits affairistes d’échapper au paiement de l’impôt.

Bon nombre de riches venant de Guadeloupe, békés (anciennes familles blanches propriétaires d’esclaves) et autres gens aisés, ainsi que leurs compères venant de France, y ont construit de somptueuses villas ou y viennent avec leurs yachts. Quant aux milliardaires américains, ces deux îles sont pour eux un lieu de villégiature prisé. Hôtels particuliers, villas de luxe sont légion.

Le contraste est frappant à Saint-Martin entre ce luxe insolent et les quartiers pauvres de « Sandy Ground » ou « Quartier d’Orléans » où des familles noires se débattent avec les difficultés quotidiennes. D’autant que, outre les Saint-Martinois des classes populaires noires, il existe un grand nombre de travailleurs immigrés, notamment haïtiens, ayant fui la misère et l’insécurité d’Haïti. Ces derniers sont souvent embauchés en fraude dans des conditions de travail et de salaire très aléatoires, avec des périodes de chômage plus ou moins longues. On compte près de 40 % de chômeurs. Beaucoup de travailleurs constituent aussi le personnel de maison, serviteurs, jardiniers, hommes ou femmes à tout faire des riches.

À Saint-Martin en particulier, en grande majorité, les riches sont Blancs et les pauvres sont Noirs. Et s’il existe une minorité de Noirs riches, il n’y a guère de Blancs pauvres.

Un racisme sournois existe non seulement au travers des contrastes de classes, mais aussi au travers de cercles de « petits Blancs » pas vraiment riches, ni pauvres non plus, mais âpres au gain : affairistes, petits promoteurs, patrons du bâtiment, restaurateurs, petits hôteliers, petits trafiquants qui jouent constamment avec les lois fiscales et sociales et parviennent à amasser de l’argent sur le dos de la population locale ou immigrée. Ces « petits Blancs » cherchent à écarter les Noirs, même aisés, des contrats, des marchés et des emplacements touristiques. Leur attitude vis-à-vis des Noirs pauvres est donc d’autant plus méprisante au quotidien. Oh, cela n’est ni direct, ni violent, mais sournois, hypocrite. Un oeil à peine avisé peut le discerner facilement en un tour de l’île. Et vu l’exiguïté du territoire, ce racisme-là est encore plus visible que dans les plus grandes îles de Guadeloupe ou de Martinique. Tout au bas de l’échelle se trouve le travailleur haïtien immigré, méprisé non seulement par les Blancs mais aussi par de nombreux Noirs de Saint-Martin, comme il l’est aussi en Guadeloupe.

Saint-Martin et en partie Saint-Barth constituent donc une sorte d’échantillon de toutes les contradictions sociales et raciales engendrées par le capitalisme sur quelques kilomètres carrés. Le colonialisme, le capitalisme ont fait de ces îles paradisiaques, d’une très grande beauté, un microcosme de toutes leurs tares où seules les classes riches peuvent profiter vraiment des beautés de la nature. Sans compter les dizaines de casinos et autres maisons de jeux qui foisonnent, mais elles, surtout dans la partie hollandaise, avec un certain nombre de ramifications plus ou moins mafieuses qui s’étendent aussi en partie française. Les corsaires et flibustiers d’aujourd’hui, en quelque sorte.

Changement de statut et politique de l’État français outre-mer

Le 7 décembre 2003, le gouvernement français, sous la pression d’un certain nombre d’élus et de notables, organisa un référendum sur le changement de statut en Martinique et en Guadeloupe (donc aussi à Saint-Martin et Saint-Barth, encore communes de la Guadeloupe à l’époque).

Il s’agissait de demander à la population si elle voulait garder le cadre administratif départemental français ou obtenir un statut de « communauté d’outre-mer » lui conférant une certaine autonomie et notamment la possibilité de voter certaines lois.

Ce changement administratif avait plusieurs objectifs : tout d’abord, celui de répondre à une vieille revendication d’un certain nombre d’élus et de notables de gauche ou de droite qui réclamaient cette évolution statutaire. Ensuite, de couper l’herbe sous le pied des organisations indépendantistes dont l’activisme resurgit périodiquement depuis quarante ans au travers de secousses sociales voire, pendant les années quatre-vingt, d’actions terroristes. Mais ces périodes n’ont jamais été continues et alternent avec de longs moments de calme. Il faut dire que la population dans son ensemble rejette pour le moment l’idée d’indépendance. Elle préfère se battre pour obtenir l’égalité des droits sociaux et démocratiques avec la population de la métropole française, ce qui lui a longtemps été refusé. Il aura fallu près d’un demi-siècle pour que, sous la pression des luttes ouvrières et sociales, l’impérialisme français accorde aux « départements d’outre-mer » à peu près les mêmes droits sociaux que ceux en vigueur en France.

Ces modifications institutionnelles en outre-mer français, dans leur technique, sont des constructions qui sortent tout droit de la tête des « énarques » et autres technocrates de la rue Oudinot, siège du ministère de l’Outre-mer à Paris. Mais elles sont l’application d’une nouvelle politique globale de l’impérialisme français outre-mer depuis plusieurs années : le statut à la carte. C’est le cas pour Mayotte aux Comores, la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie, Saint-Pierre et Miquelon. Chaque possession d’outre-mer, « TOM » (territoire d’outre-mer), ou « COM » ou « DFA » et autre « ROM » (région d’outre-mer), a donc un statut différent, en accordéon, avec une plus ou moins large autonomie ou une forme départementale ou régionale plus ou moins adaptée. Et cela jusqu’aux « TAAF » (terres australes et antarctiques françaises).

Cette politique est elle-même aussi une des conséquences de la politique dite de « décentralisation », qui s’applique autant en France métropolitaine que dans l’outre-mer. Il s’agit officiellement de conférer aux départements et aux régions (ensemble de départements) plus de pouvoirs. Mais en fait c’est un moyen pour l’État de faire des économies car les pouvoirs supplémentaires dévolus aux départements et aux régions ne s’accompagnent pas des moyens budgétaires correspondants. À ce sujet, on a vu resurgir dans certains milieux de droite ou d’extrême droite l’idée que l’outre-mer coûterait trop cher à la France. On a reparlé avec mépris dans ces milieux des « danseuses » de la République « chères à entretenir ». L’idée de statuts plus ou moins décentralisés et autonomes en outre-mer a donc fait son chemin jusqu’à sa réalisation par petites doses périodiques ici et là, du Pacifique sud aux Caraïbes en passant par l’océan Indien. Dans les faits, cette politique consiste à laisser les notables locaux assumer les difficultés, les insuffisances et pénuries. Et ces notables de s’en réjouir et de s’en contenter en utilisant ce qui leur était octroyé pour soigner leur clientèle électorale locale ou se soigner eux-mêmes en gratifications matérielles diverses. L’exemple d’un certain nombre de politiciens de la Polynésie française liés aux réseaux Chirac et Pasqua est le plus édifiant de l’outre-mer français : corruption, prébendes, pots-de-vin, voire réseaux mafieux bénéficiant de la complaisance des gouvernements français, sont connus.

Le référendum du 7 décembre 2003

En Martinique et en Guadeloupe, lors du référendum du 7 décembre 2003, il s’agissait de se prononcer pour ou contre «  le projet de création en Guadeloupe d’une collectivité territoriale régie par l’article 73 de la Constitution et donc par le principe de « l’identité législative » avec possibilités d’adaptation et se substituant au département et à la région ». L’article 73 donnait notamment la possibilité de créer une « assemblée unique » regroupant les deux assemblées : assemblée régionale et assemblée départementale. Car, contrairement aux régions de la France « métropolitaine », les « régions » de Guadeloupe et de Martinique sont des régions monodépartementales.

Une minorité d’élus et de notables, les uns de droite, les autres indépendantistes ou membres des partis communistes guadeloupéen et martiniquais, a fait campagne pour le oui à la proposition de nouvelle collectivité territoriale. La grande majorité a opté pour le non.

Le changement de statut à la sauce gouvernementale française fut rejeté par la population. Il le fut massivement en Guadeloupe (72,98 % de non) et beaucoup moins en Martinique (50,48 % de non).

À Saint-Martin et Saint-Barthélémy, la question posée au référendum était la suivante : «  Approuvez-vous le projet de création à Saint-Barthélémy (Saint-Martin) d’une collectivité d’outre-mer régie par l’article 74 de la Constitution se substituant à la commune, au département et à la région et dont le statut sera défini par une loi organique qui déterminera notamment les compétences de la collectivité et les conditions dans lesquelles les lois et règlements y sont applicables ? »

Cet article 74 donnait une compétence législative limitée aux élus.

La population de Saint-Martin a voté oui à 76,17 % et celle de Saint-Barth à 95,51 %.

Les raisons du « non » au changement de statut en Guadeloupe et en Martinique tenaient essentiellement à la crainte de la population de perdre certains avantages liés au droit commun français, dans le cadre départemental, comme par exemple le même salaire minimum, les mêmes allocations familiales, RMI et autres minima sociaux à peu de choses près, obtenus au cours des dernières années.

Dans les deux « îles du nord », tous les partis politiques, les notables, maires et autres élus ont, en revanche, fait campagne pour le « oui » au changement de statut, pesant donc fortement sur le choix de la population.

La persistance de sentiments micro-régionalistes somme toute modérés dans la population des deux îles du nord a été exacerbée par les politiciens et les notables pour accréditer l’idée du changement de statut pendant des années. Ils ont joué sur des sentiments qui s’expriment parfois dans certains milieux, parlant de discriminations par rapport à la Guadeloupe. Il est vrai que par exemple, surtout à Saint-Martin, la population est anglophone ou bilingue et que la double insularité l’a pénalisée au carré en quelque sorte. Bon nombre de Saint-Martinois ou d’habitants de Saint-Barth, surtout issus de la petite bourgeoisie affairiste et commerçante, se sentent plus proches de Porto Rico et des États-Unis que de la Guadeloupe.

Mais la principale et la vraie raison du changement de statut est que ces notables et le milieu des classes riches veulent pérenniser et élargir leur statut de zone franche, attirer par là encore plus de riches des autres pays et eux-mêmes continuer à bénéficier du non-paiement d’impôts et de taxes. Bruno Magras, maire de Saint-Barthélémy et nouveau président du récent conseil territorial, déclara tout de suite après son élection : «  Saint-Barthélémy connaît aujourd’hui une réussite économique et sociale très satisfaisante. Notre principale préoccupation consiste à pérenniser nos atouts. » Qu’est-ce que cela signifie, sinon que les riches font des affaires juteuses et qu’il faut « pérenniser » tout cela et surtout la défiscalisation !

En 1999, un rapport officiel remis au secrétaire d’État à l’Outre-mer stipulait entre autres choses : « Il n’existe à vrai dire qu’une seule hypothèse plausible de financement local de l’île (de Saint-Martin), c’est celle qui repose sur la création d’une plate-forme financière off-shore attirant sur l’île, à l’image de ce qui se fait dans d’autres paradis antillais, des entreprises et capitaux du monde entier. » Et le rapport de mettre en garde, à l’époque, le gouvernement sur les risques d’attirer l’argent de la drogue, de la corruption et du blanchiment « d’argent sale » car Saint-Martin est le seul espace commun à l’euro et au dollar. Tout cela était dit pour rejeter l’idée d’une autonomie des îles du nord.

Apparemment, aujourd’hui, l’impérialisme français a changé d’idée. Il y voit aussi son intérêt. Car en faisant bénéficier un certain nombre de sociétés, notamment touristiques ou liées à ce secteur et d’autres aussi, de franchises fiscales quasiment totales, il leur permet d’accroître leurs profits et éventuellement de réinvestir une partie de ces profits en France, si tant est que ces riches le fassent.

Et de toutes façons, le trafic de drogue, le blanchiment et la corruption existent déjà depuis longtemps dans ces îles. Et on le sait, l’État en général ferme souvent les yeux sur les trafics et en tire bénéfice d’une manière ou d’une autre.

La question du statut politique en Martinique et en Guadeloupe

En Guadeloupe et en Martinique, les notables indépendantistes, une partie de la droite classique, les partis communistes des deux îles avaient fait campagne pour le oui au changement de statut lors du référendum de décembre 2003.

Notons que sur la question du changement de statut, les partis communistes, malgré un passé de partis ouvriers ayant largement contribué à organiser les luttes du prolétariat des deux îles, rejoignent aujourd’hui les organisations nationalistes bourgeoises. Et cela quand bien même ces partis communistes furent les premiers, en 1957 et 1958, à mettre en évidence la question « coloniale » et à mettre en avant le mot d’ordre d’autonomie, le liant avec raison alors à la lutte contre les discriminations sociales.

Aujourd’hui, PCG et PCM prennent souvent l’exemple de Saint-Martin et de Saint-Barth pour déclarer que la population de Martinique et de Guadeloupe doit un jour ou l’autre suivre l’exemple de Saint-Martin. Publiquement, et ce depuis déjà longtemps, ils ne mettent plus en avant aussi ouvertement le mot d’ordre d’indépendance mais celui de « changement de statut » ou de « déverrouillage du statut départemental » comme étape.

Pour les deux partis communistes PCG et PCM, c’est cette idée et cette idée seule qui tient lieu de politique auprès de ses membres et de la population. Dans le N° 254 du journal Nouvelles Etincelles, organe du Parti communiste guadeloupéen, on peut lire d’abord en page de garde en gros titre : « Saint-Martin et Saint-Barth autonomes avant nous ». Et, soit dit en passant, le PCG se satisfait de bien peu car l’autonomie des îles du nord est bien relative. Dans un article du même numéro on peut lire : «  Dès lors la question du statut s’impose comme la question préalable à toute avancée de la Guadeloupe … La Guadeloupe doit changer de statut pour préserver l’existence du peuple guadeloupéen. » Le ton et les propos ne sont ni plus ni moins que nationalistes. Aucune référence de classe : quelle sera la place des travailleurs et des pauvres dans ce changement de statut ? Silence !

Oui, pendant longtemps, à l’époque de la politique coloniale directe où régulièrement l’armée française répondait par des tueries aux revendications et grèves ouvrières, les discriminations coloniales flagrantes donnaient plus de crédit aux revendications de changement de statut. Et du reste, celles-ci étaient partagées sinon par une large fraction de la population, tout au moins par un certain nombre de jeunes étudiants et travailleurs. Les luttes ouvrières, nombreuses, permanentes, fortes, parfois longues, créaient un climat social et politique d’agitation et de déstabilisation sur lequel s’appuyaient les partis communistes pour reposer la question du statut, puis ensuite les partis nationalistes.

Aujourd’hui, ce n’est plus tout à fait le cas. Et, même à l’époque des attentats indépendantistes et d’un pic fort d’activisme nationaliste dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les partisans du changement de statut n’ont pu entraîner une large adhésion populaire.

L’obtention par les travailleurs de plus de droits sociaux, même des maigres allocations et aides sociales ou minima sociaux pour les plus pauvres, a coupé l’herbe sous le pied des partisans de la sécession d’avec la France.

Cela étant, les choses pourraient changer évidemment, car malgré une certaine augmentation du niveau de vie de la population en trente ans, il existe un chômage massif de plus de 30 %, une forte émigration vers la France ou d’autres pays pour trouver du travail.

Et puis, le passé colonial, remontant aux trois siècles d’esclavage, constitue une part importante sinon essentielle de la mémoire collective. Cette mémoire est sous-jacente lors des poussées de colère ou des soubresauts sociaux périodiques. Comment pourrait-il en être autrement, lorsque par exemple un béké descendant d’une famille esclavagiste gifle un travailleur noir dans sa distillerie, fait qui s’est produit il n’y a pas si longtemps, ou que tel autre invective « ses employés » en les traitant de fainéants et bons à rien, ou que les patrons blancs de la Banane traitent les travailleurs comme des moins que rien sur les habitations ?

Oui, par bien des côtés subsistent des vestiges insupportables du colonialisme.

La majeure partie des postes de direction importants reste encore aux mains de Blancs : préfet, juges, magistrats, direction de la police, chefs des directions administratives, alors que la majorité de la population est noire. La population le ressent parfois comme autant d’injures et de vexations, parfois pas. Cela dépend du contexte et du moment. Mais l’existence latente de ces séquelles du colonialisme pourrait effectivement alimenter l’expression d’une colère sociale. Ce n’est pas exclu en cas de montée du mécontentement pour raisons économiques.

Les partis nationalistes indépendantistes, Mouvement indépendantiste martiniquais (MIM), l’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe (UPLG) et la petite nébuleuse indépendantiste formée de quelques notables et de petits morceaux éparpillés d’organisations disparues, dont d’anciens partisans de l’action armée, s’appuient sur ces sentiments-là et les exacerbent. Parfois ils les exacerbent même à l’extrême.

Une des composantes du mouvement indépendantiste se trouve être la direction du principal syndicat majoritaire dans de nombreux secteurs de la classe ouvrière, issu à l’origine de l’UPLG dont il s’est émancipé aujourd’hui. Il s’agit de l’UGTG (Union générale des travailleurs guadeloupéens). En Martinique, les directions de l’UGTM ou de la CSTM (cette dernière est liée au MIM), quoique minoritaires, sont des syndicats du même type - relais des nationalistes en milieu ouvrier.

En dépit de leurs nuances diverses, ces éléments de la petite nébuleuse indépendantiste n’envisagent le changement de statut qu’en liaison avec la bourgeoisie locale ou en direction de celle-ci. Même pour l’UGTG, l’UGTM ou la CSTM qui se prétendent haut et fort des défenseurs des travailleurs, il y a « patrons et patrons ». Il y a les patrons « authentiquement guadeloupéens ou martiniquais », autrement dit qu’il ne faut pas trop malmener par les grèves - les « bons » en quelque sorte parce que « guadeloupéens, martiniquais et/ou noirs » - et les autres, les « mauvais patrons ». Du reste, un certain nombre de figures du mouvement nationaliste en Guadeloupe sont eux-mêmes des possédants de terres ou des patrons locaux. Ils appellent les travailleurs à intégrer la notion de sacrifices au nom du futur « État guadeloupéen ou martiniquais » car cet État, disent-ils, ne pourra jamais garantir les mêmes salaires, revenus, aides sociales que ceux qui existent actuellement. Et le RMI, bien sûr, est à leurs yeux un encouragement à l’assistanat et à la fainéantise.

Du coup, s’établit sur la question des droits sociaux une connivence tacite entre eux et le « colonialisme français » qu’ils critiquent. Autres exemples, leur silence actuel face aux atteintes aux droits des travailleurs de la Fonction publique qui seront « décentralisés » et passeront sous statut local-régional ou départemental. De même, il ne serait pas étonnant qu’ils prennent demain comme exemple à suivre le projet d’aligner progressivement les salaires des travailleurs de Saint-Martin (partie française) sur ceux, bien plus bas, de « Saint Maarten », partie hollandaise (précisons que sur cette question rien n’est encore fait, mais le fait qu’on en ait parlé est significatif - déjà certains travailleurs ont réagi en disant qu’ils ne se laisseraient pas faire).

Les intérêts des travailleurs

Les travailleurs, et avec raison, ne veulent pas perdre les avantages sociaux même maigres qu’ils ont acquis au prix d’années de lutte. Les nombreuses grèves attestent de cette volonté-là comme de celle d’améliorer leurs conditions de vie et de travail.

Un parti défendant réellement les intérêts des travailleurs et des masses pauvres mettrait particulièrement en avant dans son programme l’exercice du contrôle ouvrier à tous les niveaux, y compris au niveau du pouvoir local quel qu’il soit.

Pour l’heure, si l’État français juge qu’il est de son intérêt de donner plus de pouvoir à des notables locaux, c’est son affaire. Les travailleurs, dans leur mobilisation, sauront alors qu’ils auront accès directement à ceux qui décident sur place et ils pourront plus facilement exercer des pressions sur eux, même s’il s’agit de marionnettes aux mains de l’impérialisme !

Mais si demain le mécontentement social, voire le ras-le-bol et l’explosion sociale pour raisons économiques, ajoutés aux conséquences des séquelles coloniales, poussaient les travailleurs à revendiquer le droit que les décisions politiques et économiques soient prises sur place et non plus à 7 000 km, il leur faudrait alors mettre en avant leurs propres revendications, leur propre programme indépendant des nationalistes bourgeois, et de toute obédience.

« L’indépendance » ou « l’autonomie » par rapport à l’État français ne devrait pas être le droit pour la classe privilégiée locale d’ajouter sa propre oppression et ses propres prélèvements à ceux de la métropole. Elle devrait signifier le contrôle de la vie politique et économique locale par la population elle-même. En d’autres termes, que les entreprises, les banques, les transports, aéroports, ports, plantations, usines à sucre puissent être placés sous le contrôle des travailleurs.

Pour qu’aucun changement de type politico-administratif ne se traduise par une baisse ou une détérioration grave de leur niveau de vie, les travailleurs devront être capables d’imposer les conditions de travail, de salaires qu’ils jugeront nécessaires pour vivre décemment.

Et ce ne sont pas les quelques marionnettes des assemblées qui seraient nouvellement dotées de pouvoirs par l’impérialisme qui les en empêcheront.

Il n’est pas surprenant que les partis dits nationalistes ou autonomistes ou les partis communistes martiniquais et guadeloupéen ne tiennent pas ce langage car ce qui les préoccupe c’est uniquement ce qui se passe politiquement dans la sphère du « haut » de la société et pas dans celle du « bas ». Ils veulent avoir une parcelle de pouvoir, même sous contrôle, même avec moins de moyens financiers. Ils ne se situent pas sur le terrain des intérêts des exploités et des pauvres en général. Ils sont candidats à exercer le pouvoir que l’impérialisme français leur concédera, mais pas à conduire et organiser les masses laborieuses pour la défense de leurs intérêts en toute circonstance et à quelque tournant politique que ce soit.

L’exemple des îles de Saint-Martin et Saint-Barthélémy montre déjà que les « bidouillages » politico-administratifs et fiscaux ne profiteront qu’aux riches car c’est à eux que l’État central passe la main.

1er octobre 2007