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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Guadeloupe et Martinique /LDC n° 97, mai 2006 « Départements d’Outre-Mer » - 19 mars 1946 - 19 mars 2006 : 60 ans de politique dite « d’assimilation »

LDC n° 97, mai 2006
« Départements d’Outre-Mer » - 19 mars 1946 - 19 mars 2006 : 60 ans de politique dite « d’assimilation »



L’article suivant est une contribution de nos camarades de Combat Ouvrier, organisation communiste révolutionnaire (trotskyste) en Martinique et en Guadeloupe.

Il y a 60 ans, les vieilles colonies françaises des Antilles, de la Guyane et de la Réunion étaient transformées en « départements français » et du même coup devinrent parties intégrantes de la « République française » ! Mais la vertu d’une telle loi était-elle magique au point de transformer une situation sociale et économique faite d’inégalités, de misère et d’oppression vieille de plusieurs siècles en une nouvelle réalité plus acceptable et plus vivable pour les peuples de ces régions ? Ce ne fut pas le cas car, malgré le vote de cette « assimilation », les quelques lois métropolitaines qui auraient pu apporter quelque amélioration au sort des couches pauvres de la population ne furent appliquées que difficilement, et toujours sous la pression des travailleurs des Antilles. Ces lois ne furent transférées de la métropole aux Antilles qu’avec réticence ; elles étaient souvent tronquées, atténuées et mises en train avec retard et dans des versions locales qui bafouaient en fait les droits des travailleurs et de la population laborieuse. Et à la longue, elles firent apparaître encore plus nettement les inégalités de traitement et de situation qui frappaient les populations colonisées.

Des terres qui connurent deux siècles d’esclavage...mais aussi les révoltes des esclaves !

Lorsqu’en 1946 fut votée la loi dite d’assimilation, les territoires des Antilles, de Guyane et de La Réunion avaient déjà connu plus de trois siècles de présence et de domination françaises ! Elles avaient souvent été décrites comme les colonies qui comptaient parmi les plus riches de la métropole. Elles étaient des terres où avait régné l’esclavage pendant deux siècles !

Ces territoires avaient vu débarquer des cargaisons d’esclaves noirs venus d’Afrique ou de Madagascar (pour La Réunion). Ils connurent toutes les formes d’oppression, de sévices et d’humiliation qui accompagnèrent l’existence du travail servile à grande échelle.

Certes, cette exploitation de centaines de milliers d’esclaves au cours des siècles ne s’était pas déroulée sans difficultés. La minorité de planteurs blancs qui en étaient les profiteurs et les maîtres avait été confrontée à de nombreuses révoltes d’ampleur variée, allant des simples complots d’esclaves sur une plantation, en vue d’empoisonner les maîtres blancs, à la révolte organisée ou à la fuite individuelle ou en masse des esclaves vers les forêts et les montagnes des pays où ils vivaient.

La plus connue de ces révoltes fut celle qui, à Saint-Domingue (future Haïti), se transforma en une véritable révolution dans la colonie. En effet, les esclaves réussirent à se constituer en une véritable armée, trouvant parmi eux des chefs qui acquirent une grande valeur combattante, militaire, au point qu’après divers épisodes ils parvinrent à libérer la colonie française de Saint-Domingue de toute présence des esclavagistes, après une dizaine d’années de luttes ; c’est ainsi qu’Haïti devenue libre fut le premier territoire opprimé, colonisé, porteur d’esclaves, à se libérer par la lutte. Un soulèvement semblable eut lieu dans la même période en Guadeloupe où là aussi, après un court épisode de liberté proclamée par la Convention, en 1794, Napoléon Bonaparte voulut rétablir l’esclavage ! La révolte que cette décision avait suscitée se termina par la défaite et la répression brutale des insurgés et la mort de leurs chefs Delgrès et Ignace.

L’esclavage se poursuivit donc dans toutes les colonies françaises d’Amérique, sauf Haïti, pendant encore près d’un demi-siècle.

Du travail servile au travail salarié, l’exploitation et la misère se poursuivent

Au moment de la révolution de 1848 en France, les esclaves perçurent bien que quelque chose avait changé et se soulevèrent en Martinique durant tous les mois d’avril et de mai.

Une véritable insurrection mit à feu et à sang les plantations. Les planteurs se réfugièrent dans la principale ville, Saint-Pierre, siège du gouvernement, mais n’y trouvèrent pas plus de sécurité car la révolte était déjà trop étendue dans diverses parties de l’île et même dans la ville pour être contenue. Le gouverneur, devant l’ampleur des plantations brûlées, du nombre de planteurs victimes des révoltés, annonça aux milliers d’esclaves rassemblés dans Saint-Pierre qu’il abolissait l’esclavage ! Quelques jours plus tard, en juin 1848, le décret d’abolition pris à Paris arriva et trouva les esclaves déjà libérés de leurs chaînes sur les deux îles de Martinique et Guadeloupe où la peur de la contagion avait poussé le gouverneur à suivre son collègue de Martinique.

Mais si la liberté acquise par les esclaves les transformait d’esclaves en travailleurs libres, elle ne changeait en rien leur situation de pauvres, de déshérités. Beaucoup cherchèrent à vivre sur de petits lopins, en se réfugiant dans les zones inaccessibles ou peu convoitées par les grands planteurs, notamment sur les terrains escarpés, sur les mornes. Mais la réalité des plantations se fit de nouveau sentir et les travailleurs vécurent de nouveau sous le joug des maîtres. Et pendant de longues périodes sous le Second Empire, un régime de travail forcé, avec contrôle des déplacements des travailleurs sur le territoire, rétablit un système qui n’était pas très loin de l’ancien esclavage !

Pendant des dizaines d’années les travailleurs et les populations durent se battre pour faire respecter leur dignité, pour arracher le droit à l’éducation, pour arracher aussi des revenus leur permettant de vivre avec un minimum de décence.

Avant d’en arriver au vote de la loi de 1946, année de la loi d’assimilation (ou de départementalisation), il y eut donc près d’un siècle de luttes des travailleurs pour se défendre ou tenter d’améliorer leur sort. Tout au long de ce siècle, les grèves des ouvriers agricoles ont été marquées par des assassinats de grévistes, des fusillades qui réprimaient les grèves et les soulèvements populaires.

Notamment celui de septembre 1870 en Martinique.

Durant toute cette période les prétendus nouveaux droits d’hommes libres étaient constamment bafoués. Les planteurs blancs ne rataient pas une occasion de leur imposer des situations humiliantes, exigeant que les Noirs « restent à leur place » qui était celle de citoyens de seconde zone.

Mais cette attitude des Blancs eut l’effet inverse sur la population laborieuse. C’est ainsi qu’une énième provocation raciste d’un planteur blanc mit le feu aux poudres en septembre 1870, ajoutée à une situation économique catastrophique, des salaires de misère, des logements infâmes, pour les travailleurs et les petits paysans noirs. Une importante révolte éclata qui dura huit jours et mit en mouvement des milliers de travailleurs et de petits paysans qui se soulevèrent, brûlèrent les champs des propriétaires blancs et de nombreuses habitations. Des propriétaires furent tués ou blessés. Ce mouvement se répandit dans tout le sud de la Martinique et resta dans l’histoire locale sous le nom « d’insurrection du sud ». Elle fut violemment réprimée par une troupe composée de 1500 gendarmes et soldats coloniaux, accompagnés de 500 planteurs armés. Il y eut des centaines de morts, d’emprisonnés et de déportés en fin septembre 1870. Dix révoltés, réputés « chefs » de la révolte, furent purement et simplement fusillés dans une caserne de Fort-de-France.

Tout le reste du XIXe siècle et le début du XXe furent marqués par les luttes des travailleurs pour améliorer leur sort. Les propriétaires voulaient imposer les salaires les plus bas pour couper et récolter la canne pendant dix à douze heures. Le travail « à la tâche » était si difficile à accomplir que, pour faire une tâche et avoir un minimum de salaire, il fallait que toute la famille, père, mère et enfants, s’y consacre !

À chaque fluctuation des cours du sucre, les planteurs prétextant avoir fait de mauvaises affaires cherchaient à baisser les salaires, parfois dans des proportions importantes, quand ce n’était pas l’inflation qui provoquait ces baisses de salaires. Les grèves furent nombreuses dans les champs et les usines à sucre et elles furent chaque fois réprimées de façon sanglante par les gendarmes coloniaux ou par des troupes venues de France. Ce fut le cas lors de la grande grève de 1900 qui vit la fusillade du François où une dizaine de grévistes furent froidement abattus par des troupes coloniales qui tirèrent dans le dos de manifestants et de grévistes qui s’enfuyaient ! Durant quelques jours, cette affaire sanglante fut évoquée dans la presse socialiste parisienne et des questions furent posées au Parlement par les députés de gauche. Des manifestations pour dénoncer ces actes barbares furent organisées par les socialistes et les Antillais vivant en France. Cela permit de faire connaître un peu le sort de ces travailleurs qui venaient de sortir de l’esclavage avec des chaînes visibles pour entrer dans un autre système où la chaîne de l’exploitation, pour invisible qu’elle fût, n’en était pas moins efficace et solide pour river les travailleurs salariés à leur sort et les maintenir dans la dépendance des capitalistes du sucre.

Durant toute la période allant de 1900 à 1946, la vie des travailleurs fut marquée par la continuation des mêmes incessantes luttes pour se défendre et tenter d’améliorer leurs conditions matérielles. Il fallait se battre pour tout, pour les droits les plus élémentaires, il n’y avait pas d’écoles publiques en quantité suffisante pour éduquer tous les enfants ; les jeunes qui désiraient aller au-delà des études primaires avaient du mal à accéder aux études secondaires. Les hôpitaux et dispensaires étaient rares, il n’y avait pas d’eau courante, pas de logements décents. La population urbaine travailleuse s’entassait dans des ghettos infâmes, insalubres, où régnaient les fièvres, le paludisme ou la filariose, et où toutes sortes de maladies tropicales décimaient en particulier les enfants. La situation sanitaire de la population était catastrophique.

C’est dans ces conditions matérielles innommables, un degré de misère et d’arriération économique important, que les masses travailleuses, coupeurs de cannes, ramasseuses, transporteurs, ouvriers d’usines, se battaient pour sortir de leur situation.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les syndicats firent leur apparition, ainsi qu’un mouvement socialiste qui affirmait se dresser contre l’exploitation. L’accent fut mis sur la nécessité de développer l’instruction publique et d’envoyer les fils et petits-fils d’esclaves à l’école. La population fit grand cas de cette possibilité d’éduquer ses enfants, car elle espérait, en les poussant à l’école, les faire échapper à l’enfer de l’exploitation qu’elle vivait dans les champs de canne.

Quand les premiers socialistes des deux îles levèrent le drapeau de la lutte contre l’oppression et l’exploitation, ces jeunes militants trouvèrent presque immédiatement l’oreille de ces masses travailleuses ! La poussée du socialisme des Legitimus en Guadeloupe et Lagrosilière en Martinique fut fulgurante.

Une confiance, un espoir nouveaux naquirent alors et firent poindre à l’horizon la possibilité de changer les choses, de ne plus subir les vexations, les humiliations et l’exploitation éhontée des grands planteurs blancs.

Mais l’espoir fut de courte durée car aussi vite qu’ils avaient conquis la confiance des masses, les leaders socialistes, après avoir été portés à des postes électifs, conseillers, maires, députés, s’empressèrent de trahir ceux-là mêmes qui les avaient portés en avant et décidèrent ouvertement qui « de faire un bout de chemin avec l’usine » (expression de Lagrosilière), qui de pratiquer « l’entente capital-travail » (expression des socialistes de Guadeloupe).

Lors de la grève générale de 1910 en Guadeloupe, les travailleurs durent se rendre à l’évidence, les socialistes et Legitimus n’étaient plus de leur côté et prenaient parti « pour l’ordre », celui des planteurs, celui des propriétaires d’usines sucrières !

Pendant toute la période qui suivit, différents politiciens se disputèrent les faveurs électorales des masses, les uns se disant « schloelchéristes » (du nom de l’abolitionniste Schloelcher), d’autres radicaux-socialistes, d’autres encore continuaient le socialisme mensonger et continuaient de tromper les masses pour avoir leurs suffrages.

Durant cette période, différents courants posèrent le problème du changement de statut des deux îles. Fallait-il avoir une forme d’autonomie financière et administrative, ou fallait-il carrément s’intégrer dans la République française et bénéficier ainsi des mêmes droits que la « mère patrie » ? Ces débats se déroulèrent de la même façon dans les quatre « vieilles colonies » et le pouvoir colonial n’y répondit qu’en biaisant car son souci n’était pas de donner satisfaction, d’une façon ou d’une autre, aux populations de ces territoires mais d’agir, en cette matière comme en d’autres, selon les désirs des planteurs et autres grands possédants des colonies.

Ces gens-là constituaient un milieu puissant localement et dictaient leur politique aux représentants du pouvoir central. Ils disposaient, de plus, de puissants relais en France même, à Paris, auprès d’un pouvoir qui ne leur refusait rien. Ils étaient hostiles à toute évolution des statuts et à toute décision d’appliquer dans les colonies les mesures élémentaires de salubrité publique, d’instruction qui avaient cours en France. Pour ces profiteurs, les populations des colonies n’étaient que des esclaves coloniaux n’ayant plus leurs chaînes mais qui devaient être totalement à leur dévotion et à leur disposition pour produire leurs richesses. Peu leur importait dans quelles cases insalubres, quelles plaies, quelles fièvres rongeaient ces populations pourvu que la canne soit coupée, récoltée et transformée dans les usines chaque année !

La loi d’assimilation : une concession du pouvoir pour éviter l’explosion du mécontentement

En 1946, au lendemain de la guerre, la misère était au plus haut point. Les populations avaient subi aux Antilles les affres du blocus imposé par les Américains à deux îles qui officiellement étaient gouvernées par l’État de Vichy (Pétain). Aux difficultés d’approvisionnement s’ajoutait le comportement dictatorial et répressif des deux gouverneurs, Robert et Sorin. Ceux-ci s’appuyaient sur la force armée, les gendarmes et les troupes du navire militaire Jeanne d’Arc, pour imposer toutes sortes de mesures et d’exactions contre la population. Ce fut une période de misère, de maladie, de mortalité accentuée des enfants.

Au sortir de la guerre, les députés de gauche, communistes et socialistes, votèrent la loi dite d’assimilation qui faisait des colonies d’Amérique des départements intégrés à la République française. Le but visé était de faire appliquer les mêmes droits, les mêmes lois sociales qu’en France métropolitaine, en particulier la Sécurité sociale que la bourgeoisie française venait de concéder aux partis de gauche et aux syndicats par peur d’explosions de mécontentement de la classe ouvrière. Les communistes locaux (membres des « Régions communistes » de Martinique et Guadeloupe au sein du PCF) s’engouffrèrent dans la brèche et voulurent faire passer la vieille revendication d’assimilation.

Fallait-il mettre en avant une telle revendication dite « d’assimilation » ? Les organisations nationalistes, qui naquirent quinze ans plus tard, reprochèrent longtemps au PCM et au PCG héritiers des « Régions communistes de Martinique et Guadeloupe » du PCF de l’époque, d’avoir réclamé cette assimilation ou cette application des lois françaises pour bénéficier de leurs aspects les plus avantageux. Le terme « d’assimilationniste » devint même par la suite l’équivalent du mépris politique suprême envers ces partis.

Ce point de vue nationaliste n’a rien à voir avec les intérêts des travailleurs mais reflète celui de notables de la petite bourgeoisie qui, plus tard, commencèrent à réclamer l’autonomie ou l’indépendance qui leur permettrait de se substituer au pouvoir colonial pour diriger les affaires aux Antilles.

Ils affichaient bien la couleur : leur hostilité à l’application des lois sociales et aux protections en vigueur en France n’était pas due au hasard ou à une position plus radicale concernant les luttes des travailleurs ! En réalité, ils n’ont cessé d’afficher cette hostilité par la suite, expliquant qu’en aucun cas ils ne voudraient maintenir ni lois sociales ni salaires permettant aux travailleurs des Antilles de se rapprocher du niveau des travailleurs de France. Ils ont toujours combattu toute idée de comparer la situation des travailleurs des Antilles à celle des travailleurs français, expliquant qu’un tel niveau de vie n’est pas acceptable dans un pays retardataire. Mais ils ne se sont jamais attaqués aux profits et à la richesse qu’une minorité de gros possédants accumule grâce à l’exploitation de ces travailleurs.

Les raisons qui expliquent le vote de la loi d’assimilation

Du point de vue des travailleurs, il n’y avait évidemment aucune raison de ne pas réclamer les mêmes droits que les citoyens français de l’Hexagone soumis au même pouvoir, à la même classe dominante. Si les travailleurs de France, par leurs luttes, grâce à un rapport de forces favorable en certaines circonstances, avaient réussi à imposer le vote de lois ou de mesures qui leur étaient favorables, il était tout à fait légitime que ceux des Antilles cherchent aussi à en bénéficier et en réclament l’extension dans les colonies françaises !

Ce qui n’était pas juste en revanche, c’est la façon dont les dirigeants communistes ont présenté ces revendications et les raisons pour lesquelles ils les mettaient en avant.

Ils le faisaient pour de mauvaises raisons qu’ils ne cachaient même pas : ils ne voulaient ni organiser ni entraîner les masses dans une lutte contre la poignée de gros propriétaires locaux ex-esclavagistes ou les actionnaires des sociétés françaises qui possédaient l’essentiel des terres et des usines à sucre, principale richesse des îles à cette époque, et qui faisaient régner la misère et les injustices dans ces vieilles colonies.

Dans l’esprit des dirigeants communistes locaux, et ils l’ont dit et écrit dans leurs journaux, il était question d’assimilation pour obtenir des avantages sociaux afin de calmer le mécontentement des travailleurs. Ils laissaient croire aux travailleurs que l’assimilation pouvait conduire même à la nationalisation des propriétés des grands planteurs ! Gratiant, dirigeant local du PCF en Martinique, disait : « L’assimilation veut dire concrètement pour nous nationalisation comme en France ».

Croyaient-ils vraiment que l’État allait tout simplement nationaliser les propriétés et les usines sucrières des Antilles ? Peu importe, toujours est-il que toute cette politique avait un but : éviter la mobilisation des masses travailleuses contre les grands capitalistes locaux !

Bien sûr, il était légitime d’affirmer la nécessité d’exproprier la minorité de possédants et des sociétés anonymes françaises qui contrôlaient à l’époque plus de 60% des terres cultivables. Mais faire croire que l’État colonial, l’État de l’impérialisme, pouvait s’attaquer aux biens des possédants des îles, même sous la forme de nationalisations, était une politique totalement fondée sur des illusions et constituait une tromperie démobilisatrice.

Le passage des propriétés, terres et usines, aux mains des travailleurs est évidemment une revendication révolutionnaire juste. Dans une région outrageusement dominée par des grands propriétaires fonciers, héritiers des esclavagistes, il était juste de mettre en avant la revendication de leur expropriation et de la remise de leurs terres aux mains des ouvriers agricoles et des paysans pauvres. Mais il fallait dire aux masses pauvres que cela ne pourrait résulter que de leurs luttes et arriverait uniquement comme le résultat d’une lutte qu’il fallait préparer et organiser.

Revendiquer l’expropriation des biens des gros capitalistes, de leurs terres et usines est une chose ; attendre la nationalisation de l’État en est une autre. Il n’y avait aucune raison de penser que l’État français se chargerait de cela, comme pour éviter aux communistes et aux travailleurs d’avoir à se battre pour l’arracher ! C’était naïf et mensonger.

Mais même l’application des lois sociales en vigueur en France ne devait pas être présentée comme un aboutissement quasi automatique d’une loi de la bourgeoisie. La suite allait faire déchanter et Césaire et tous ceux qui s’étaient faits les louangeurs de la « France éternelle », de « son génie », de « la mère patrie généreuse »... et autres flagorneries stupides.

Césaire devait, vingt ans plus tard, avouer que l’assimilation n’avait pas fait des Antillais des « citoyens à part entière » mais « entièrement à part » !

Mais il aurait mieux valu le comprendre et le dire au moment du vote de la loi : dire que tout ce qu’on pouvait espérer, avec ou sans cette loi, ce serait la création d’un rapport de forces pour contraindre les gouvernants à appliquer ces lois sociales existant en France, et le plus vite possible.

Tenir un tel langage aurait-il été conforme à ce que ressentaient alors les masses travailleuses ? Il n’y a guère de doute là-dessus quand on voit le climat qui existait dans ces colonies au lendemain de la guerre et de toutes sortes de privations et sacrifices subis, quand on voit la montée des grèves et la détermination des travailleurs dans ces conflits sociaux.

Les grèves des ouvriers de la canne et des usines sucrières et les événements de 1945, et par la suite de 1948, montrèrent que la masse travailleuse était prête à mener de grandes luttes. Un des exemples qui ont marqué les esprits fut celui de la grève des ouvriers de Capesterre en 1945, où le directeur de l’usine sucrière locale fut séquestré pendant une journée et maintenu de force au soleil, nourri de morue salée et de bananes vertes, et dut boire de l’eau de mare afin de mieux connaître l’ordinaire des travailleurs.

Le gouverneur de l’île venu à la rescousse du capitaliste fut lui aussi séquestré à la mairie assiégée et occupée par des milliers de travailleurs ! Il fallut l’intervention d’un dirigeant local du PC (Rosan Girard) pour lui faire comprendre qu’il ne pourrait sortir de là qu’en obligeant le directeur de l’usine à céder complètement sur les revendications des travailleurs ; ce qui fut fait. Cet épisode, qui fut suivit d’autres explosions de colère dans toutes les régions cannières, était le signe d’une exaspération croissante mais aussi d’une volonté de lutte que seule une direction hardie, décidée à mener la lutte de classe contre les exploiteurs, pouvait orienter dans un sens offensif, jusqu’au bout de toutes ses possibilités.

Ce qui n’était pas le cas des dirigeants communistes car la direction du PCF et de ses régions locales n’était ni révolutionnaire, ni même très déterminée à engager des luttes d’ensemble contre les grands propriétaires. Espérant faire l’économie de la lutte, ils lui substituèrent un indigne appel au bon sens et à la générosité des représentants de l’impérialisme ! C’est tout le sens des déclarations de Césaire durant le débat sur la loi du 19 avril 1946 : « À l’heure où, ça et là, des doutes sont émis sur la solidité de ce qu’il est convenu d’appeler l’Empire, à l’heure où l’étranger se fait l’écho des rumeurs de dissidence, cette demande d’intégration constitue un hommage rendu à la France et à son génie. (...) Si les Antilles et la Réunion ont besoin de l’assimilation pour sortir du chaos politique et administratif dans lequel elles se trouvent plongées, elles en ont surtout besoin pour sortir du chaos social qui les guette ».

Les raisons qui expliquent le vote de la loi d’assimilation par l’assemblée nationale constituante

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, une grande partie du personnel politique de la bourgeoisie sortit affaiblie de l’occupation et de la collaboration menée par le gouvernement de Vichy. Après des années de guerre, d’occupation et de privation, les travailleurs n’étaient pas prêts à accepter de nouveau n’importe quel sacrifice. Les grèves qui éclatèrent par la suite (1947, 1948...) montrèrent à quel point le mécontentement était grand au sein des travailleurs. C’était aussi le cas dans les colonies des Antilles où le ralliement à Vichy des deux gouverneurs, l’amiral Robert et Sorin, avait provoqué la mise sous blocus des deux îles par les Américains, pendant les cinq premières années de guerre. Sans compter que, de toute façon, les approvisionnements venant de France s’étaient progressivement taris.

Au lendemain de la guerre, la situation des masses laborieuses était intenable ; elles avaient souffert des exactions du régime vichyste, des gouverneurs Sorin et Robert ; elles avaient souffert de sacrifices énormes, d’une mortalité infantile importante, d’une misère générale aggravée encore par le blocus et le manque d’approvisionnement. La colonie manquait de tout, car elle était économiquement organisée uniquement pour fournir des produits d’exportation vers la métropole et en importait tout ce qui était nécessaire pour vivre ; pendant la guerre et le blocus américain, il fut difficile d’organiser, d’improviser une production locale, malgré les appels incessants des gouverneurs. Les grands planteurs refusèrent de transformer même une faible partie de leurs plantations vouées à l’exportation en terres de productions vivrières !

La misère et le mécontentement étaient donc grands au sortir de la guerre. Comme le dit Césaire dans son discours pour défendre la revendication d’assimilation, les colonies étaient au bord de l’explosion sociale : « Tous les observateurs sont d’accord pour affirmer que les problèmes se posent à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Réunion avec une telle acuité que la paix sociale est gravement menacée ».

La situation interne à la France s’est conjuguée avec les difficultés de l’impérialisme français à remettre la main sur son empire colonial -il y avait eu l’insurrection réprimée dans la région de Sétif en Algérie, et la guerre devait bientôt commencer en Indochine- pour pousser les gouvernants à faire la concession de la « loi d’assimilation » dans quatre des colonies, les plus anciennes mais, aussi, les plus petites.

Les gouvernants allèrent dans ce sens-là bien que les gros possédants ne voulussent pas de la loi d’assimilation. Ces derniers estimaient que tout progrès social allait renchérir le coût de la main-d’oeuvre et les mettre dans l’obligation de respecter certaines lois sociales qu’ils n’avaient pas envie de respecter. De plus, faire des « nègres » incultes des gens éduqués, sachant lire, constituait le même danger qu’ils avaient voulu éviter pendant la période esclavagiste : les opprimés devaient rester ignorants pour être plus soumis et moins accessibles à toute idée de révolte. Bref, le milieu possédant ne voulait nulle part, dans aucune colonie française, que les lois métropolitaines s’appliquent aux « indigènes » !

Mais si la loi d’assimilation fut votée malgré l’opposition des milieux possédants des colonies et malgré les réticences des socialistes, ce fut bien par peur des mouvements de colère des masses des Antilles et de France. Les gouvernants de France ont été sur ce point-là plus clairvoyants que les possédants bornés des colonies dont ils défendaient les intérêts à long terme.

Mais ils firent en sorte de tronquer la proposition de loi initiale de Césaire et imposèrent une barrière, des limites, à l’application des lois françaises dans les colonies. Il fallut des décrets particuliers pour que ces lois soient appliquées, elles ne devaient pas l’être purement et simplement comme à tout territoire français.

Quel effet a eu cette assimilation ?

Ainsi, il a fallu ensuite plus de soixante ans de conflits, de grèves, de manifestations, de demandes répétées pour que toutes ces lois sociales soient intégralement appliquées dans les DOM (Départements d’Outre-Mer). Par exemple, la Sécurité sociale n’entra en application pour les fonctionnaires qu’en 1950 et ne fut étendue aux autres salariés qu’en 1954. Pendant près de vingt ans, les allocations familiales ne furent pas entièrement versées aux familles mais seulement une fraction, l’autre partie étant accumulée dans un fonds qui était censé servir à l’organisation des cantines scolaires. Pour le salaire minimum (SMIG, puis SMIC), il y eut des abattements parfois de près de 22% par rapport à la France, jusqu’en 1974 ! Et ce fut le cas récemment encore pour le RMI. Jusqu’à aujourd’hui, la tendance reste toujours présente, au niveau des gouvernants, de freiner ou de ralentir l’extension vers les DOM des mesures favorables à la population.

Sur le plan économique, au début des années soixante, les gouvernements successifs ont appliqué différents plans pour améliorer l’habitat, résorber le chômage, soutenir telle ou telle filière agricole. Et la population a profité des retombées de ces décisions, mais ce sont bien entendu les grosses sociétés de construction de routes, de bâtiments publics, des ports, aéroports, les grosses sociétés agricoles, les gros planteurs qui ont bénéficié le plus de la manne gouvernementale. Ce sont elles qui ont profité le plus largement de cette politique de rattrapage mise en oeuvre par les gouvernements durant près de cinquante ans.

De toute façon, ce qui a été rendu aux exploités de ces îles, tout au long des soixante ans de politique de rattrapage ou d’assimilation, ne représente qu’une infime partie des richesses qu’ont produites leurs ancêtres esclaves pendant plus de deux siècles ou qu’ils ont eux-mêmes produites pour l’enrichissement et le développement de ladite Métropole.

4 mai 2006