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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Guadeloupe et Martinique /LDC n° 122, octobre 2009 Antilles : Huit mois après, où en sont les effets de la grève générale

LDC n° 122, octobre 2009
Antilles : Huit mois après, où en sont les effets de la grève générale

La manifestation du 3 octobre

Le samedi 3 octobre, répondant à l’appel lancé par le LKP et par les syndicats de salariés de Guadeloupe, plusieurs milliers de personnes ont manifesté dans les rues de Pointe-à-Pitre. Tandis qu’à Fort-de-France, le même jour, un millier de manifestants réclamaient aussi de faire le point sur l’application des accords de mars 2009.
Les syndicats membres du LKP avaient déposé un préavis de grève reconductible, ce qui eut pour effet d’alimenter les rumeurs les plus diverses. Pour les commerçants, pour les propriétaires de grandes surfaces et autres affairistes en tout genre, le spectre de la grève générale se dressait à nouveau et menaçait de gêner le bon déroulement des affaires !
On prêta même au LKP la volonté de bloquer tout le pays, de vouloir dresser partout des barrages, etc. Même dans les milieux des organisations syndicales ou politiques, les supputations n’étaient pas absentes : fallait-il « frapper fort », « tout bloquer », etc. Tout cela fit beaucoup discuter.
La manifestation du 3 octobre fut donc une première réponse à la décision du gouvernement de revenir à des hausses incontrôlées, inexpliquées et non transparentes des prix des carburants. Personne, dans les milieux populaires, ne voulait laisser passer sans réagir la décision de remettre en cause le gel des prix des carburants, effectif depuis mars 2009.
Mais ce fut aussi une réaction sur tout ce qui ne va pas dans l’application des accords du 26 février (« accord régional interprofessionnel » sur les 200 euros) et sur tous les autres points de l’accord du 4 mars.
Dans toutes leurs interventions, dans les jours qui précédèrent la manifestation du 3 octobre, les représentants du LKP, notamment Élie Domota (LKP-UGTG), Jean-Marie Nomertin (CGTG-LKP), Évariste (FO-LKP) ou d’autres, avaient appelé à faire de la manifestation du 3 octobre un avertissement aux patrons et au gouvernement qui ne respectaient pas intégralement les accords signés le 26 février 2009 et à la fin de la grève générale le 4 mars (accord de suspension de la grève sur l’ensemble des points mis en avant par le LKP).
La manifestation du 3 octobre rassembla moins de gens que lors des grandes manifestations pendant la grève générale ou même que lors du 1er mai 2009, mais ce fut une manifestation importante, neuf mois après la suspension de la grève générale en mars.
Les milliers de personnes qui défilèrent donc dans Pointe-à-Pitre, surtout dans les quartiers populaires, furent accueillies partout avec enthousiasme et sympathie.
À ces milliers de manifestants dans Pointe-à-Pitre, il faut ajouter le public large qui assista aux meetings de commune, tout au long du mois de septembre. Il faut savoir qu’à ces meetings la population était appelée la veille par une distribution de tracts par une équipe de militants des organisations du LKP, puis le jour même par un passage dans la commune avec une voiture sono ; et le soir ce sont des centaines de gens de la commune qui se pressaient pour écouter les représentants des diverses organisations du LKP ! L’assistance fut partout nombreuse : 1 000 à Basse-Terre, 1 100 à Moule, 600 à Morne-à-L’eau, Lamentin, 400 à Port-Louis, 600 à Capesterre, etc.
À la fin de la manifestation, les orateurs du LKP ont appelé toute la population, les travailleurs, les couches laborieuses et pauvres, à continuer la préparation à la mobilisation, à la fois par les meetings de commune et par les assemblées générales dans les entreprises.
Le LKP a annoncé clairement ses intentions lorsque Domota affirma que le but visé était d’être prêts pour « arrêter totalement le système », lorsque le moment serait venu, pour se faire entendre et respecter.
Lors d’une interview de Jean-Marie Nomertin, secrétaire de la CGTG, le dimanche 4 octobre, sur RFO (la principale télévision locale), ce fut le même appel qui fut lancé : il faut se préparer sérieusement pour de nouvelles luttes, afin de faire respecter les accords signés et résoudre les problèmes restés en suspens : augmentation des minima sociaux, titularisation des précaires, arrêt immédiat des hausses de prix des carburants, formation de jeunes, et obtenir satisfaction dans les conflits en cours !
Le ton et les intentions du LKP sont donc, sans ambiguïté, en faveur de la préparation de nouvelles luttes offensives d’ensemble contre le patronat et son État.
Comme l’a fait remarquer Nomertin, toujours à la TV, la manifestation du 3 octobre était un « premier avertissement sans frais » adressé à tous ceux qui veulent traiter par le mépris les accords signés en février et mars et les revendications actuelles des salariés.
Marie-Luce Penchard, la nouvelle secrétaire d’État à l’Outre-mer à la place d’Yves Jégo, à qui le LKP a adressé une demande de rencontre, a répondu en demandant au préfet de convoquer toutes les parties signataires des accords de février-mars 2009 dans un « comité de suivi », pour évaluer la mise en application des accords ; elle a annoncé qu’elle y viendrait personnellement.
Comme quoi la menace de la mobilisation et des luttes pousse ces gens-là à des gestes - même si pour l’instant ce n’est que ça - de conciliation ! C’est aussi le signe pour les travailleurs qu’il ne faut pas baisser sa garde et se tenir prêts à se faire respecter et poursuivre la préparation à la mobilisation.

Les raisons du mécontentement actuel et de la réaction du LKP


La campagne de mobilisation lancée par le LKP est partie du mécontentement exprimé par beaucoup de gens dans la population à propos de la hausse des prix des carburants, décidée arbitrairement par le gouvernement et annoncée par Marie-Luce Penchard.
Puis ce mécontentement s’est étendu aux difficultés rencontrées pour toucher les 200 euros. « L’accord régional interprofessionnel » (qui fut nommé aussi « accord Bino » en hommage à un cégétiste assassiné durant les barrages de février) prévoyait l’attribution de 200 euros pour tous les salariés dont le salaire allait du smic jusqu’à 1,4 smic. Selon cet accord, l’État versait 100 euros, sous forme de « revenu supplémentaire temporaire d’activité » ou RSTA. L’employeur payant 50 euros, les collectivités 50 euros, sauf pour les entreprises de plus de 100 salariés, où le patron versait 100 euros et l’État 100 euros.
L’accord final dit de « suspension de la grève générale » qui fut signé le 4 mars entre le LKP et les représentants de l’État, de la Région, du département, de l’association des maires etc., comportait 165 points. Ceux-ci constituaient un mélange de véritables acquis, tels que les 200 euros et la baisse des prix des carburants, et de toute une série de souhaits, de promesses, et l’énoncé de problèmes à étudier ou résoudre, sans véritables engagements de l’État. Ils furent ensuite complétés par des négociations séparées sur la baisse des prix, sur les tarifs des services (eau, électricité, etc.) et sur toute une série d’autres problèmes (TVA diverses, octroi de mer, etc.).
Concernant les prix des carburants, une baisse de prix de 6 centimes a été effectuée le lundi 9 février. Au total, entre le 1er décembre et le 12 février, quatre baisses eurent lieu, soit 43 centimes pour l’essence et 40 centimes pour le gasoil. Ces prix devaient être gelés jusqu’à ce que l’État étudie et propose un nouveau dispositif de gestion du commerce des carburants permettant une plus grande transparence de la structure des marges de la Sara (société contrôlée à 50 % par Total qui raffine et commercialise les produits pétroliers aux Antilles-Guyane).
D’autres accords prévoyaient notamment la réduction du prix de repas des lycéens, une prime de solidarité active de 200 euros pour 51 000 foyers à bas revenus, une prime exceptionnelle de la Région de 100 euros pour 80 000 foyers. D’autres accords portaient aussi sur le gel des loyers (des logements sociaux de type HLM…) pour l’année 2009. La constitution d’une commission de sortie du gel devait étudier les moyens de reconduire celui-ci pour 2010, 2011, 2012, 2013.
Sur tous ces points-là, on ne sait pas vraiment ce qui se passe et le LKP réclame qu’une commission de suivi se réunisse pour faire le point de la situation.
Sur l’ensemble des 165 points de l’accord du 4 mars, il s’agissait bien souvent de voeux, de promesses d’étudier ou de résoudre, plus que d’engagements réels, mais de fait une orientation avait été donnée pour cerner, délimiter et inciter à résoudre ces problèmes. Et chacun, depuis lors, dans tous les partis, dans toutes les administrations, jusqu’à Sarkozy lui-même, n’avait cessé de dire que « le LKP a eu raison de soulever et de mettre en évidence tous ces problèmes. Mais on ne peut les résoudre dans le désordre, l’agitation, les conflits, etc. » !
Autrement dit : « Soyez patients et passifs en attendant de meilleurs jours ». Mais précisément, les 44 jours de grève générale ont montré qu’il y a une autre voie à prendre que l’attente et la passivité, et qu’elle seule fait bouger les situations. Ce langage sur la nécessité du calme, sur la « reprise du dialogue social », etc., ne passe plus.
Les travailleurs se rendent bien compte que, depuis la grève générale, près de neuf mois se sont écoulés et que, loin d’être résolus, certains de ces problèmes se sont aggravés (plus de demandeurs d’emplois, augmentation du travail partiel, hausse des prix, les « contrats aidés » se battent depuis des mois maintenant !). En ce qui concerne d’autres problèmes sur lesquels des accords précis avaient été signés, l’État et les patrons les appliquent de façon déformée, tronquée.
C’est ainsi que des prix de nombreux produits ont baissé, mais beaucoup d’autres ont augmenté de façon spectaculaire, et qu’ensuite on a vu disparaître des rayons les produits concernés par la baisse.

La mauvaise application des accords


Le premier à réclamer à cor et à cri de revenir sur les accords passés fut justement la Sara, qui avec arrogance mit l’État en demeure de fixer des prix de carburants plus élevés. La Sara alla jusqu’à chiffrer ce qu’elle considérait comme un manque à gagner et présenta la note à l’État, tout en menaçant de suspendre l’approvisionnement en carburant sur l’ensemble des deux îles si le gouvernement ne lui donnait pas satisfaction. L’État se plia à la volonté de Total et paya des compensations de plusieurs dizaines de millions à la Sara ! C’était vraiment un ultimatum de grande puissance qui montre à quel point des groupes comme Total ont plus de poids que les gouvernants et les politiques.
Mais la Sara ne fut pas seule à remettre en cause les accords ou à les déformer. L’État s’est chargé de rejeter la clause dite « de convertibilité » qui disait qu’au bout de trois ans, c’est le patronat qui paierait intégralement les 200 euros. L’arrêté du 3 avril 2009, portant extension d’un accord régional interprofessionnel en Guadeloupe, exclut l’article 5 de l’accord, « dès lors que cette stipulation impose notamment une augmentation générale des salaires sans tenir compte de la situation économique et de l’emploi qui prévaudra aux échéances qu’il fixe ». Comme si, dans trois ans, la situation des travailleurs allait s’améliorer automatiquement du fait de la conjoncture économique !
L’État, qui devait verser, sous forme de revenu supplémentaire temporaire d’activité (RSTA), 100 euros mensuels, calculés hors primes et autres accessoires du salaire, a décidé de verser une prime trimestrielle. Chaque salarié doit remplir un formulaire très compliqué adressé à la Sécurité sociale et ensuite il peut toucher tous les trois mois le RSTA ; mais il doit renouveler chaque fois l’opération ! Beaucoup de dossiers ont été rejetés et il est difficile d’intervenir vu que beaucoup de ces dossiers sont traités… à Marseille !
Selon les chiffres du ministère des DOM, seuls 18 000 sur 50 000 et 20 000 sur 60 000 salariés, sur la Guadeloupe et la Martinique, ont pu toucher jusqu’ici ce RSTA.
Mais le patronat des petites et moyennes entreprises lui aussi corrige les accords et dans beaucoup de cas ne verse pas la part patronale des 200 euros, alors que l’accord a été étendu à toutes les entreprises.
Depuis des semaines, patrons, commentateurs, journalistes ne cessent de mener des attaques contre le LKP, expliquant que les fermetures d’entreprises, la montée du chômage, les hausses de prix sont le résultat des 44 jours de grève générale qui ont malmené l’économie des Antilles, que cette grève n’a servi à rien sinon à aggraver la situation et que ce sont les travailleurs eux-mêmes qui en sont les victimes.
C’est dans ce contexte que le gouvernement décida de donner satisfaction à la Sara et de « dégeler » les prix des carburants.
Aussitôt que Marie-Luce Penchard eut affiché la volonté du gouvernement de débloquer les prix des carburants et d’appliquer une hausse de 6 centimes en Guadeloupe et 7 centimes en Martinique, les militants du LKP furent constamment interpellés par des gens dans la rue, dans les entreprises. Beaucoup leur demandaient ce que le LKP allait faire pour répondre à la décision du gouvernement, affirmant : « On ne peut pas laisser passer ça », « Il faut réagir » !
Pour répondre à tout cela et préparer la riposte, les organisations membres du LKP engagèrent alors une campagne d’explication et de mobilisation qui dura tout le mois de septembre.

Succès de la campagne de meetings dans les communes


Depuis fin août, le LKP s’est rendu compte qu’il fallait riposter à toute la campagne de dénigrement contre lui et contre la grève passée, ainsi qu’à toutes les manoeuvres du patronat et du gouvernement destinées à effacer les effets de la grève générale. La première contre-offensive du gouvernement face au LKP et à la grève générale fut évidemment l’initiative lancée par Sarkozy dès avril 2009, intitulée pompeusement « États généraux ». Cela pouvait faire illusion, auprès de certains notables notamment.
Pendant des mois, ces gens-là ont discuté, à grands frais, dans les quatre DOM. Notables, politiciens, envoyés du gouvernement français ont dépensé beaucoup de salive, écrit beaucoup de rapports et communications divers, pour dire et redire des évidences sur la situation économique et politique qui sont rabâchées par tout le monde depuis plus de trente ans. La participation et l’impact populaires y furent plutôt réduits. Cela n’empêcha nullement tous ces gens-là de prétendre que ces États généraux représentaient une consultation des peuples des DOM et que de là allaient sortir des décisions importantes concernant leur avenir, prises à Paris évidemment, à la fin de tous ces colloques de bavardage.
Le LKP fut sans cesse attaqué pour n’avoir pas participé à ces États généraux gouvernementaux. Pour reprendre l’offensive, le LKP mena pendant les vacances scolaires une campagne dite « Lyannaj a pawol » (« Rencontre pour parler ») qui était en quelque sorte des rendez-vous pris un peu partout avec des groupes de gens de la population pour qu’ils donnent leur avis sur ce qui s’était passé avec la grève générale, sur les résultats, sur l’avenir qu’ils voyaient pour le LKP et pour les luttes à venir, etc. Ces réunions connurent un certain succès.
Puis, fin août, deux grands meetings furent organisés, l’un à Pointe-à-Pitre et l’autre à Fort-de-France, rassemblant chacun plus de 2 000 personnes. Les deux collectifs de Guadeloupe et de Martinique avaient en effet décidé d’établir des liens. C’est à partir de là qu’ils ont décidé d’appeler aussi à une riposte commune contre la hausse des prix des carburants et pour réclamer le respect des accords signés en février et mars. Une grande manifestation fut fixée pour le même jour, c’est-à-dire le 3 octobre, sur les deux îles.
La presse et la télévision, inquiètes de la perspective d’une manifestation le 3 octobre qui pourrait se prolonger en grève ou en toute autre action… avec barrages, occupation de bâtiments, etc., s’intéressèrent de nouveau étroitement aux faits et gestes des représentants du LKP, et on vit réapparaître sur les ondes et les écrans les porte-parole du LKP, qu’ils soient de l’UGTG, de la CGTG ou de FO, dans des débats, des prises de position, interviews, etc.
À la veille du 3 octobre, de nombreuses rumeurs circulaient : le LKP avait déposé un préavis pour 90 jours de grève, le LKP allait mettre des barrages partout à partir de lundi 5 octobre, etc. !
Les représentants du LKP répondirent à tout cela en expliquant qu’il s’agissait d’une simple manifestation qui devait être très puissante et nombreuse pour avertir le gouvernement que les travailleurs et le peuple n’étaient prêts à accepter ni que le gouvernement revienne sur sa propre signature, ni la mauvaise application des accords.
C’est pourquoi le LKP annonça publiquement qu’il était prêt à rencontrer Marie-Luce Penchard pour faire le point sur l’application des accords et en particulier sur le problème de la hausse des prix des carburants.
De même, le LKP entreprit une tournée de tous les maires pour leur expliquer la situation et leur demander de prendre position sur l’attitude de l’État et des patrons, sur les nouvelles hausses des prix des carburants, etc.
C’était aussi une façon de répondre aux critiques de ceux qui répétaient à satiété que le LKP était intolérant et ne respectait pas les « élus du suffrage universel » ! Alors, le LKP leur demanda des rencontres et leur proposa, au vu de ce qui se passait, de prendre position sur le non-respect des accords et notamment de dénoncer les hausses des prix des carburants. Plusieurs maires ont reçu une délégation du LKP mais, à notre connaissance, au moment où nous écrivons, seul le maire des Abymes, Éric Jalton (socialiste), et sa municipalité ont pris clairement position aux côtés du LKP pour réclamer que les accords soient respectés. Signalons tout de même que Victorin Lurel, président de Région socialiste, prit position, dès l’annonce de Marie-Luce Penchard, contre la hausse des prix des carburants…

Que se passa-t-il dans les entreprises ?


Dans les entreprises, les travailleurs, tout en estimant que le LKP devait répondre aux patrons et au pouvoir, disaient qu’ils n’étaient pas prêts à « se lancer » dans une grève illimitée. Les réunions et assemblées générales n’allaient pas dans ce sens. Même si les syndicats réunis en intersyndicale déposèrent des préavis de grève reconductible, le climat n’était pas à en découdre avec les patrons. N’oublions pas que la grève générale de 44 jours dans beaucoup de secteurs a été prolongée par des affrontements avec des patrons récalcitrants qui refusaient d’appliquer l’accord. Ce fut le cas notamment dans les supermarchés, dans les grands hôtels. Aujourd’hui encore se poursuivent des luttes de travailleurs dits « précaires », de « contrats aidés » pour avoir des renouvellements de contrats et des horaires suffisants pour avoir un salaire un peu consistant ! Dans beaucoup d’endroits des travailleurs ont fait, en plus de la grève générale, quatre ou cinq mois de grève, comme dans l’hôtellerie où certains ont récemment repris le travail ; tandis que d’autres sont encore en discussion dans des hôtels fermés par les patrons pour riposter aux demandes d’application de l’accord sur les 200 euros !
Durant la période de mobilisation pour le 3 octobre, on a vu s’exprimer deux opinions sur l’orientation à donner à cette mobilisation. Il n’y eut pas véritablement débat sur ces points de vue, mais ils s’exprimèrent au sein du LKP et dans les meetings publics. On peut les résumer ainsi : l’un expliqua que « les travailleurs étaient fatigués », « avaient déjà beaucoup donné » et qu’il fallait surtout appeler le peuple, la population en général, à riposter aux menées du gouvernement et des patrons.
L’autre point de vue - défendu notamment par des syndicalistes de la CGTG et FO - affirma qu’il était nécessaire de poursuivre la tenue d’assemblées générales et de discussions au sein des entreprises, par le biais des organisations syndicales. Des militants de Combat ouvrier au sein du LKP défendirent l’idée que c’était aux travailleurs de dire eux-mêmes ce qu’ils étaient prêts à faire ou non. C’était en partie un faux problème, car les deux orientations ne s’excluaient pas. Mais il était nécessaire de défendre l’idée que les travailleurs, dans leurs entreprises où ils sont rassemblés quotidiennement et en grand nombre, devaient s’exprimer en réunions, en assemblées générales - syndicales ou non - ou sous toute autre forme, et décider eux-mêmes ce qu’ils étaient prêts à faire.
À ce propos, citons l’expérience menée par des militants de FO dans un supermarché de bricolage de la région urbaine. Ceux-ci appelèrent le personnel en pleine journée à tenir une assemblée générale sur le lieu de travail pour discuter de la situation et de la participation au rassemblement du 3 octobre. Les gérants du magasin tentèrent de s’y opposer. Le jour dit, c’est le propriétaire lui-même, un gros Béké, qui vint sur place et ne cessa de tourner dans l’entreprise, pensant intimider les travailleurs. Mais ceux-ci ne se laissèrent pas démonter et l’assemblée générale eut lieu. Le fait d’avoir imposé au patron la tenue d’une assemblée de travailleurs sur le lieu et pendant le temps de travail a été beaucoup commenté. Beaucoup pensent qu’il faudrait parvenir à faire cela.
La campagne de meetings regroupa, on l’a vu, dans chaque commune des centaines de participants dont l’essentiel étaient des travailleurs ou des gens des couches pauvres. Mais il était évidemment nécessaire aussi de toucher et de tenter de mobiliser les travailleurs à partir de leurs entreprises. D’ailleurs, la suite a montré que l’essentiel des manifestants du 3 octobre était constitué de salariés qu’on vit défiler derrière les drapeaux, banderoles et pancartes de leurs syndicats.

Après le rassemblement du 3 octobre ?


Ce rassemblement du 3 octobre devait couronner la campagne de meetings tenus tout au long de septembre. Le fait qu’il se tienne un samedi comportait un bon et un mauvais côté : plus de travailleurs étaient libres pour le succès de la manifestation, mais on se privait en même temps d’évaluer si les travailleurs auraient fait grève, un jour ouvrable, pour se rendre à cette manifestation. Le LKP et les syndicats ont fait le choix de s’assurer du succès du rassemblement.
Alors, cette campagne couronnée par la manifestation du 3 octobre sera-t-elle considérée par les travailleurs et les pauvres en général comme le début d’une préparation de la riposte nécessaire face aux mauvais coups du patronat et de l’administration coloniale ? De la réponse à cela dépendra la marche des événements dans les semaines et mois à venir.
Patrons et gouvernement attendent évidemment le bon moment pour revenir en arrière et le plus possible ! Si Marie-Luce Penchard n’a décrété qu’une hausse de 6 centimes sur les prix des carburants, elle n’a pas caché qu’il faudrait augmenter beaucoup plus que cela pour répondre aux désirs de Total et Cie.
Dans les entreprises, il faut s’attendre à ce que les patrons tentent de reprendre la main et s’autorisent à remettre en cause plus ou moins ouvertement et complètement les accords de février-mars.
Les travailleurs n’auront d’autre choix que de s’opposer à ces tentatives de revenir sur les résultats de la grève générale, qu’il s’agisse des 200 euros, des baisses des prix, du gel de loyers, etc. La mobilisation du 3 octobre et la campagne qui l’a précédée ont eu aussi cet effet utile de provoquer la vigilance des travailleurs et de les appeler à s’opposer aux mauvais coups des patrons. Cela peut se faire de façon efficace à l’intérieur même des entreprises, pour combattre toute remise en cause de ce qui a été gagné de haute lutte en février-mars 2009.
De nouvelles luttes seront nécessaires car non seulement le patronat cherchera par tous les moyens à revenir sur ce que les travailleurs ont gagné, mais il cherchera aussi à remettre au pas les travailleurs, à leur faire oublier ou regretter leur mouvement de grève générale et tout l’acquis moral qu’il représente pour tous les exploités, pour tous les pauvres.
Il est certain que l’évolution de la situation économique, avec une montée du chômage importante, autour de 50 000 demandeurs d’emploi aujourd’hui par île, la multiplication des emplois à temps partiel, la fermeture de beaucoup de petites et très petites entreprises, toute cette situation poussera de nouveau les travailleurs à entrer en lutte.
Mais cette fois, ils devront le faire en se donnant des moyens humains plus importants pour diriger eux-mêmes leurs luttes à partir des entreprises du secteur public ou privé, à partir des zones industrielles et autres sites regroupant un grand nombre de salariés.
La détermination des travailleurs, mais aussi leur plus grande clarté dans leurs idées et programme, en février-mars 2009, ont entraîné derrière eux l’adhésion massive des pauvres qui avaient déferlé dans les rues des villes. Lors de la dernière grève générale, c’est la mobilisation dans les rues, plus que dans les entreprises, qui a marqué la situation et pesé sur elle.
En cas de nouvelle montée des luttes, on pourrait revoir la même chose, et les travailleurs pourront de nouveau être le fer de lance de la mobilisation générale.
Mais ils auront aussi tout intérêt à renforcer leur organisation, leur action, leur mobilisation à l’intérieur même des entreprises. Plus ils le feront, plus ils pourront ainsi entraîner un très large mouvement de tous les exploités, de tous les opprimés, afin d’opposer toutes les couches populaires à la minorité des exploiteurs.
La force des travailleurs, c’est d’être, dès maintenant, déjà rassemblés nombreux dans les entreprises, pour les besoins des exploiteurs, par le système d’exploitation lui-même. Ainsi, ils ont la possibilité chaque jour de se rencontrer, de discuter de leurs problèmes et de pouvoir prendre collectivement des décisions qui concernent leur sort commun. C’est aussi leur force d’avoir sous la main les biens et les moyens matériels dont les patrons disposent et qu’ils utilisent souvent contre ceux qui se révoltent, ceux qui luttent contre l’exploitation. On se rappelle comment, lors de la grève générale, les patrons de la banane avaient mobilisé les gros engins des plantations pour tenter de les lancer contre les grévistes à Fort-de-France !
Cette force des travailleurs dans les entreprises, à condition qu’ils en soient conscients et sachent dans quelle direction s’orienter, leur permettra d’amplifier la mobilisation de tous les pauvres, des chômeurs, des RMIstes, des retraités, de tous ceux qui sont descendus par dizaines de milliers dans les rues en février 2009. Plus les travailleurs seront organisés et mobilisés dans leurs entreprises, plus ils pourront donner de l’ampleur au mouvement général de tous les opprimés. Les deux aspects de la lutte, dans la rue et dans les entreprises, ne s’excluent nullement. Bien au contraire, ils se renforcent et se complètent.
Aujourd’hui, l’une des conséquences de la grève générale a été un courant d’adhésion vers les organisations syndicales. Cela veut dire que les travailleurs ont plus de moyens humains et plus de possibilités pour s’organiser et intervenir même en dehors des périodes de grandes luttes.
Qu’il y ait aujourd’hui plus de travailleurs adhérents dans les syndicats, cela offre plus de possibilité de mener certaines luttes dans les entreprises et de pouvoir y exercer des formes de contrôle sur ce qui s’y passe.
Ces actions de contrôle sont à la portée des travailleurs, particulièrement en ce qui concerne divers aspects des accords de février-mars, non seulement sur les salaires, mais aussi sur les prix, sur les loyers, sur les tarifs des services publics, etc.
Il n’y a rien concernant ces accords qui ne se passe sous les yeux des travailleurs. Et c’est aussi cela leur force, ils ont la possibilité d’agir pour eux-mêmes, mais aussi pour l’intérêt de tous les membres des couches populaires et laborieuses. Que se passe-t-il et que trame-t-on dans les offices d’HLM, dans les banques qui ruinent des petits paysans et artisans, etc. ? Les prix ont-ils baissé, les patrons des grandes surfaces s’arrangent-ils pour faire disparaître des produits de la liste des familles de prix qui ont baissé… ? Alors, les travailleurs de ces HLM, de ces banques, des supermarchés peuvent voir ce qui s’y passe et en avertir les gens de la population, les autres travailleurs, à commencer par leurs proches et tous ceux qu’ils connaissent.
Toute cette forme de contrôle, ce n’est pas encore la mobilisation générale, ni la grève générale, mais c’est une façon de se battre ; une façon de ne pas laisser régner les patrons comme seuls maîtres à bord, seuls à décider, afin d’orchestrer des mauvais coups contre les travailleurs et contre toute la population laborieuse et pauvre.
Face à la crise et aux menaces qu’elle fait peser sur la vie même des travailleurs, l’intérêt de ceux-ci est de mener leurs luttes futures en se donnant pour but de retirer des mains des affairistes locaux, des gros patrons békés ou européens ou d’autres exploiteurs de tout poil, le pouvoir de décider du sort des salariés, de licencier, de fermer des secteurs de l’économie qui ne les intéressent pas.
Les patrons ont ce droit exorbitant de décider seuls de la marche de l’économie et de jeter dans la misère des masses de travailleurs ; les banquiers peuvent disposer du sort de milliers de petites entreprises, en les asphyxiant par refus de leur accorder des crédits ! C’est tout cela que les travailleurs ont intérêt à contester et à contrôler, en se mobilisant autour de ces objectifs. Ils sont seuls à pouvoir le faire de façon nette et claire.

8 octobre 2009