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LDC n° 14, été 1995
Martinique - La grève des banques de février-mars 1995

Parmi les conflits sociaux de différente importance qui ont eu lieu à la Martinique depuis quelques années, la grève des employés de banque est un de ceux qui ont marqué l’opinion martiniquaise durant tout son déroulement, bien qu’elle n’ait concerné que huit cents grévistes et qu’elle n’ait pas été vraiment couronnée de succès.
Il faut dire, pour relativiser les faits, que la Martinique est une petite île, de moins de quatre cent mille habitants, isolée à plus de six mille kilomètres de Paris, dans l’archipel des Petites Antilles, près de l’Amérique du Sud, quoique juridiquement un département français. Les événements locaux y ont donc toujours beaucoup plus de retentissement encore que n’importe où en métropole.
Puis, il s’agissait d’employés de banque qui, jusque-là, étaient vus comme une catégorie sociale à part des autres travailleurs et s’en sentaient eux-mêmes un peu différents. Ils étaient plus liés à leur entreprise et se croyaient mieux considérés.
Surtout, la grève a marqué par sa durée : 55 jours, du 18 janvier au 14 mars 1995 et par ses répercussions économiques, car il n’était plus possible de se faire payer le moindre chèque dans les banques en grève (presque toutes), ni de créditer un compte, ni de faire certains virements.
Enfin, et ce n’est pas le moindre aspect, une solidarité active fut organisée par les autres centrales syndicales et syndicats de l’île, pour répondre à la mobilisation patronale contre les grévistes. Il y eut, de la part des syndicats, des appels à la solidarité auprès des autres catégories de travailleurs, à deux grèves générales, l’une de deux jours et l’autre d’une journée, ainsi qu’à des manifestations. Cela au nom de la solidarité, mais aussi en posant des revendications pour les autres catégories de travailleurs pour opposer un front uni des travailleurs au front uni patronal.
Le départ de la grève
Les négociations salariales annuelles obligatoires, patronat-syndicats, se terminèrent, fin 1994, par un échec dans les banques faisant partie de l’Association française des banques (l’AFB, dont le siège est à Paris), l’équivalent d’un syndicat patronal à l’échelle nationale (rappelons que la Martinique est, juridiquement, un département français).
Les directions bancaires locales se réfugiant derrière les décisions de l’AFB à l’échelle nationale, prétendaient ne rien pouvoir donner et signer d’autre que ce qui était concédé par l’AFB. Cela choqua d’ailleurs beaucoup les employés de voir qu’il ne servait à rien de négocier à la Martinique puisque les décisions étaient prises à plus de 6000 km d’eux. C’est ce qui explique que les syndicats revendiquaient que l’AFB locale ait le pouvoir de signer un accord dans le cadre de la négociation.
Toujours est-il que les syndicats d’employés de banque constituèrent une intersyndicale et appelèrent à la grève pour le 18 janvier 1995. Dans les banques appartenant à l’AFB : la Banque des Antilles Françaises (Crédit Lyonnais), la Société Générale de Banque des Antilles (Société Générale), la Banque Foncière Commerciale, le Crédit Martiniquais et des établissements financiers n’appartenant pas à l’AFB comme l’Institut d’émission des DOM, la SODERAG et la SODEMA, la grève fut totale et, immédiatement, des piquets de grève occupèrent les portes jour et nuit.
Par contre, les employés du Crédit Agricole n’étaient pas en grève et ne participèrent à des actions qu’une journée ou deux car le CA n’était pas membre de l’AFB et avait fait quelques concessions lors des négociations antérieures. Pas en grève non plus, l’établissement qui gérait les services de la Carte Bleue et qui alimentait les distributeurs de billets (avec certaines limitations), ni les Chèques Postaux, ni les services de la Poste (mandats).
Bien qu’officiellement la grève ait été dirigée par une intersyndicale, le seul syndicat réellement représentatif dans ce milieu était le SMBEF (Syndicat Martiniquais des Banques et Établissements Financiers) qui recueille 95 % des suffrages aux élections professionnelles et qui est un syndicat indépendant des principales centrales syndicales de l’île et un peu influencé par les idées nationalistes.
En dehors de ce syndicat, la CDMT (ex-CFDT) et FO n’ont un peu d’influence que dans un établissement chacune. Cependant, une militante syndicale de la CDMT, très connue dans les banques, avait un crédit personnel très important.
Les revendications posées par l’intersyndicale étaient :
 14 points d’indice pour tous, soit 210 F nets mensuels d’augmentation,
 le pouvoir, pour l’AFB locale, de signer dans le cadre de la négociation,
 le paiement des jours de grève,
 l’implication plus grande des banques martiniquaises dans l’économie locale,
 la préretraite pour les salariés âgés de 55 ans qui le demandaient,
 le calendrier des « jours flottants » de fermeture pour 1995.
Le front unique des médias, des patrons et des politiciens
Dès le début du mouvement, les employés de banque étaient présentés par l’ensemble des médias officiels coalisés contre la grève, comme des « privilégiés », qui ne se gênaient pas pour mettre en difficulté la population.
Puis, tandis que les dirigeants des banques refusaient de négocier, toutes les associations patronales : le Centre patronal, les syndicats de PMI et de PME, l’Association des planteurs, le Syndicat des patrons du bâtiment, multiplièrent les déclarations contre les grévistes. Pour eux et les médias, les grévistes « prenaient la population en otage » ainsi que « l’économie de la Martinique ». Ils achetèrent des panneaux publicitaires dans les journaux où des spots télévisés qui représentaient l’agonie de la Martinique et se terminaient par un électrocardiogramme dont le tracé devenait plat et les bruits du coeur disparaissaient ! Ils firent distribuer, à plusieurs reprises, des milliers de tracts dans les boîtes aux lettres des cités de l’agglomération de Fort-de-France.
Ils mentirent effrontément en annonçant que le plus petit salaire dans les banques était de 12 000 francs par mois, sans compter les « multiples avantages » dont auraient bénéficié les employés de banque.
On vit aussi, par exemple, Chalono, secrétaire régional du RPR appeler les commerçants et la population à une manifestation de protestation, qui ne réunit qu’une quarantaine de personnes, affolées parce qu’elles étaient noyées parmi des centaines de travailleurs goguenards, et pleurant sur le faible nombre de policiers pour les protéger. Il y eut aussi une « journée des chemises blanches », le 17 février, où l’Union des consommateurs avait demandé à tous ceux qui s’opposaient à la grève, de porter ce jour-là une chemise blanche, manifestation qui fut aussi un échec retentissant.
Il faut dire que les réactions patronales sont toujours particulièrement hargneuses vis-à-vis des mouvements grévistes car ce milieu est essentiellement composé de « békés » (blancs descendants des anciennes familles esclavagistes) ou de métropolitains, particulièrement méprisants, voire racistes, envers les travailleurs de couleur et qui constitue en Martinique un lobby colonial puissant.
Les politiciens de gauche, ceux du PPM (Parti Progressiste Martiniquais) d’Aimé Césaire et ceux de la Fédération Martiniquaise du Parti socialiste, qui se partagent la direction des deux assemblées locales : Conseil régional et Conseil général, gênés par la durée de la grève, ne sont pas restés en reste sur ceux de droite. Mais, eux, ont tenté de jouer les négociateurs-conseilleurs auprès des grévistes pour ramener au plus vite « la paix sociale ».
On a même entendu le secrétaire général du Parti communiste martiniquais, Georges Erichot, se prononcer à la télévision contre le paiement des jours de grève. Il expliqua qu’il s’agissait d’une question de dignité pour les travailleurs car une grève nécessite que l’on soit prêt à des sacrifices. Comme quoi la dignité n’est pas ce qui l’étouffe le plus.
Les réactions de la population
Dans un premier temps, la population fut influencée par la campagne démagogique des médias et des patrons. Ce fut renforcé par le fait que les employés de banque étaient souvent, et faussement, considérés comme des privilégiés. Peut-être par une sorte d’amalgame fait entre eux et la banque, synonyme de richesse.
Il est vrai aussi que, jusqu’à cette grève, les employés de banque ne se distinguaient pas particulièrement par leur rapprochement avec les luttes des autres catégories de travailleurs.
Il y eut aussi, pour beaucoup de salariés, l’inquiétude de ne pas pouvoir percevoir le salaire du mois de janvier. De même, la difficulté d’avoir de l’argent liquide toucha en priorité les catégories les plus défavorisées, ceux qui n’ont pas de chéquiers ou de cartes bancaires.
Cela ne fut pas vraiment compensé par le fait que l’administration fit en sorte que les allocations familiales soient versées à tous les allocataires par mandat postal et que le Trésor public fasse des avances de 3 000 F à tous les fonctionnaires.
Les petits commerçants qui, à la Martinique, sont souvent de tout petits commerçants, furent aussi très touchés par le manque de liquidités de leur clientèle habituelle.
Réaction des syndicats des autres branches professionnelles
Pour ramener une partie de l’opinion populaire du côté des grévistes, la CGTM (la CGT de la Martinique), l’une des principales centrales, qui n’a pas de syndicat dans les banques mais qui avait tissé de nombreux liens avec les grévistes, organisa diverses réunions de travailleurs de la CGTM de différents secteurs d’activité et y invita des employés de banque grévistes ou des militants des syndicats des banques à venir y parler.
C’est ainsi qu’ils ont expliqué directement les raisons de la grève à l’usine d’ananas de Gros-Morne, au Centre hospitalier de Fort-de-France, à l’Hôpital du Lamentin, à l’usine à sucre du Galion, sur les chantiers, pour ne citer que ces entreprises-là. Ce sont environ 1600 travailleurs de trente entreprises ou secteurs d’activité qui furent touchés par ces réunions organisées par les militants de la CGTM dans un premier temps.
Et, à chaque fois, les grévistes furent reçus chaleureusement par les travailleurs qui étaient heureux d’être informés et parfois surpris d’apprendre leur véritable situation.
Ils apprirent notamment que le salaire minimum brut était de 7 691,09 F. Rien de comparable donc avec ce que certains cadres et autres directeurs empochent, c’est-à-dire des salaires variant entre 70 000 et 120 000 F, sans compter la location de villas de 15 000 à 16 000 F par mois, le paiement d’un jardinier, les frais de réception entre 7 000 et 10 000 F par mois, les petits caprices de monsieur ou madame concernant le mobilier et jusqu’aux tickets de stationnement !
Toutes ces informations firent donc contrepoids à la campagne des patrons.
C’est ainsi que pendant plusieurs jours, 300 à 400 travailleurs de diverses branches sont restés mobilisés durant les négociations devant la préfecture dans une ambiance chaleureuse où les slogans succédaient aux chants et au son des tambours.
Puis la CGTM proposa aux autres centrales syndicales de la Martinique de constituer une intersyndicale et d’appeler l’ensemble des travailleurs d’abord à deux journées de grève générale les 9 et 10 février qui seront suivies par une autre, le 23 février.
Les journées de mobilisation générale des centrales syndicales
Le matin du 9 février, la grève ne fut certes pas totale mais beaucoup de travailleurs ne se rendirent pas au travail.
Dans un tract largement distribué, la CGTM écrit notamment : « front uni et solidarité des travailleurs avec les grévistes des banques contre le front patronal ». Et après avoir souligné les revendications des grévistes, elle "rappelle les revendications générales de l’ensemble des travailleurs :
 pas de SMIC au rabais (le SMIC en Martinique est inférieur au SMIC en France).
 rattrapage général des salaires par rapport au coût de la vie par une augmentation de 1000 F pour tous.
 création d’emplois à temps complet et durables".
Environ 3000 personnes se retrouvèrent à la Maison des syndicats ce jeudi matin et une manifestation importante de travailleurs enthousiastes se déroula dans les rues de Fort-de-France. A l’approche de la manifestation, les rideaux métalliques des magasins de Fort-de-France se fermèrent, ce qui donna à des groupes de manifestants l’occasion de les secouer.
Le lendemain, des manifestants dressèrent des barricades à l’entrée des principales zones du Lamentin. D’autres, mais beaucoup moins que la veille (environ 500), se retrouvèrent à la Maison des syndicats.
Mais l’intersyndicale des banques, comme tout au long de la grève du reste, ne réclamait que la reprise des négociations et voulait exiger du préfet qu’il fasse pression sur les patrons des banques en ce sens. Cette seule perspective donnée aux grévistes limitait par là-même les possibilités de créer, sur le terrain, le rapport de forces suffisant pour faire céder les directions des banques et faire une pression suffisante sur l’ensemble du patronat.
Et dans les jours qui suivirent, les patrons des banques tablèrent sur le pourrissement du mouvement et firent traîner chaque négociation.
Le 13 février, les syndicats ne trouvèrent pas les patrons en face d’eux pour la négociation prévue ce jour-là. Les employés de banque et les travailleurs en général prirent cette absence pour une provocation à laquelle il fallait répondre.
Une nouvelle journée de mobilisation générale fut préparée par les centrales syndicales de l’île. La CGTM joua, sur le terrain, un rôle déterminant, plus militant que les autres syndicats.
Le 15 février, 300 à 400 travailleurs se rassemblèrent pour protester. Les centrales syndicales fixèrent au 23 février la date de la nouvelle journée de « grève générale ».
Le 21 février, il y eut un nouveau round de négociations. Une centaine de grévistes et quelques sympathisants restèrent devant les grilles de la préfecture (siège des négociations) gardée par des gardes mobiles métropolitains. Une fois de plus, les négociations n’aboutirent pas et les patrons voulurent partir sans fixer un nouveau rendez-vous. Un groupe de grévistes voulut les en empêcher et se maintint devant les grilles de la préfecture. Ce fut alors l’accrochage avec les gardes mobiles qui utilisèrent matraques et grenades lacrymogènes. Les manifestants ripostèrent par des jets de pierres. Il s’ensuivit une manifestation de rues de plusieurs centaines de personnes. Comme souvent dans ce pays de type colonial, la vue de gardes mobiles blancs matraquant des travailleurs noirs suscita colère et réprobation parmi les travailleurs et une grande partie de la population.
Il n’en fallut pas plus pour que les radios officielles, dès le lendemain, tentent d’effrayer la population en prédisant des troubles violents à l’occasion du carnaval qui approchait.
Les grévistes et leurs syndicats organisèrent une marche de protestation sur une partie de l’autoroute à l’entrée de Fort-de-France.
Ils bloquèrent aussi, sans doute trop tard et ce fut peut-être l’erreur stratégique majeure qui valut au mouvement de ne pas l’emporter, le fonctionnement d’une société de traitement de chèques et d’une société de traitement de cartes bancaires.
Tous ces incidents activèrent la préparation de la « grève générale » du 23 février appelée par les centrales.
Ce jour-là, il y eut près de 1500 personnes dans les rues. Cette fois, le préfet mit ses gardes mobiles en faction autour de la préfecture, avec des barrières Vauban pour contenir l’éventuelle colère des grévistes. Ceux-ci restèrent en effet durant plusieurs heures face aux grilles de la préfecture. Au cours de la manifestation, le préfet reçut les délégations syndicales et s’engagea à faire pression sur les patrons banquiers pour de nouvelles négociations avec le patronat, ainsi que sur un calendrier de négociations par branches d’activité, négociations en panne depuis une dizaine d’années en Martinique.
Cette troisième journée de mobilisation générale en soutien à la grève des banques fut la dernière. Il y eut moins de grévistes que les 9 et 10 février, mais néanmoins, bon nombre de travailleurs avaient arrêté le travail.
Ainsi, à l’EDF, dans certaines entreprises du commerce, à la DDE (Direction Départementale de l’Équipement), dans les hôpitaux, chez les ouvriers agricoles, à la poterie des Trois-Ilets, dans la métallurgie, à la Sécurité sociale, chez les dockers, un certain nombre de travailleurs avaient effectivement observé le mot d’ordre de « grève générale ». Un certain nombre d’enseignants aussi.
Ce furent en majorité des sections de la CGTM. Les autres centrales, en effet (CDMT, CSTM, CGTM-FSM, FEN, FSU, UGTM), si elles avaient appelé à la grève générale, n’ont cependant pas mis tout leur poids dans la balance pour mobiliser leurs syndiqués et les travailleurs. Même si une participation active de nombre de militants de la CSTM et de l’UGTM fut notable et efficace, certaines freinaient en pratique le mouvement, par conservatisme social.
La fin de la grève et ses enseignements
Ce n’est que le 14 mars qu’un accord fut finalement signé entre banquiers et intersyndicale.
Entre temps, cette dernière avait accepté de baisser sa principale revendication : celle des salaires, à 10 points d’indice, au lieu des 14 demandés au départ. Les 10 points obtenus correspondaient à une augmentation mensuelle de moins de 200 F, payable en deux fois : une moitié à partir de janvier 1995 et l’autre moitié en décembre 1995 (c’est-à-dire ne prenant effet qu’en 1996).
Le paiement des jours de grève ne put être obtenu, à l’exception d’une prime de « reprise » de 500 F pour tous et un étalement des retenues de salaire sur trente mois (mais non sur 18 mois comme le voulaient les banquiers au départ).
Les grévistes n’obtinrent donc pas vraiment satisfaction.
Pour ce faire, il aurait fallu qu’ils aient eu la politique et la capacité de créer un rapport de forces encore plus important pour gagner : le blocage effectif de toutes les banques et de toutes les activités financières pour paralyser l’économie patronale, au lieu de gêner surtout la population la plus pauvre. Il aurait fallu qu’ils s’adressent d’eux-mêmes aux autres travailleurs afin d’élargir leur mouvement à d’autres catégories.
Une telle orientation supposait effectivement des militants pour la mener et l’expliquer de l’intérieur du mouvement.
Cependant, tous les biens ne sont pas matériels !
Les employés de banque ont en particulier découvert qu’ils étaient plus près des autres travailleurs que de leurs chefs d’agences et les autres travailleurs ont, une fois de plus, fait l’expérience de la solidarité et du front unique entre branches professionnelles, même lorsqu’ils ne sont pas directement concernés.
24 juin 1995