Site

Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Guadeloupe et Martinique /LDC n° 38, mars 1991 Guadeloupe. Les nationalistes : de l’activisme syndical à la gestion des affaires

LDC n° 38, mars 1991
Guadeloupe. Les nationalistes : de l’activisme syndical à la gestion des affaires


Il y a quelque temps, en Guadeloupe, l’une des plus vieilles colonies françaises dans les Caraïbes, un ex-syndicat, l’UPG ( « Union des paysans pauvres de la Guadeloupe » ), se transformait en « Union des producteurs de la Guadeloupe ».
Ce fait aurait pu paraître tout à fait banal si l’UPG n’était autre que le principal syndicat des paysans pauvres de la Guadeloupe, dirigé par les nationalistes indépendantistes de l’UPLG ( « Union populaire pour la libération de la Guadeloupe » ) et s’il n’avait été, il y a quelques années, à la tête des luttes paysannes en Guadeloupe.
Sa transformation en « Union des producteurs de la Guadeloupe » symbolise aujourd’hui le changement de politique des nationalistes. Ces derniers autrefois prétendaient préparer ce qu’ils appelaient la « RNDP », la « Révolution nationale démocratique et populaire », appuyée sur la lutte des paysans pauvres contre les gros propriétaires fonciers et les capitalistes usiniers (ceux qui possèdent la canne à sucre). Aujourd’hui, ils prétendent favoriser une couche de paysans moyens plus aisés.
L’UPG avait été créée en 1971, à peu près en même temps que l’UTA ( « Union des travailleurs agricoles » ), par les anciens militants fondateurs du GONG ( « Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe » ), nationalistes de tendance maoïste et partisans de l’indépendance.
Ces militants avaient pu alors utiliser le grand mécontentement qui existait parmi les petits paysans misérables et les ouvriers agricoles pour diriger l’une des plus grandes grèves des travailleurs de la canne depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Tout au long des années soixante-dix, ils avaient pris la tête de nombreuses grèves et manifestations de mécontentement des paysans et ouvriers agricoles. Ils avaient pu gagner ainsi la confiance d’une grande partie des travailleurs de la canne qui adhéraient massivement aux syndicats nationalistes qu’ils voyaient comme des organisations défendant réellement leurs intérêts.
Abusés par le langage apparemment radical, par les luttes et les manifestations, la plupart d’entre eux n’avait pu alors déceler que, déjà, à l’époque, les dirigeants de leurs luttes étaient surtout des notables : enseignants, avocats, médecins ou paysans plus aisés. Et si, à cette période, les véritables intentions des dirigeants nationalistes étaient masquées derrière les luttes qu’ils menaient, aujourd’hui, ils n’hésitent pas à les afficher clairement.
Ainsi, l’un des principaux fondateurs des syndicats nationalistes, ex-dirigeant du GONG et aujourd’hui dirigeant de l’UPLG, Louis Théodore, déclarait lors d’une interview au journal Set-Mag, le 7 mars dernier : «  La réalisation de la réforme foncière a favorisé l’apparition d’une couche importante de paysans moyens possédant entre 7 et 10 hectares. Le nombre a triplé en dix ans... Les paysans doivent obligatoirement changer de mentalité et se plier aux exigences de l’entreprise moderne, donc se familiariser avec toutes les méthodes modernes de gestion... »
«  Aujourd’hui, les gens s’engagent dans l’agriculture pour réaliser une production de qualité et se battre pour gagner le marché intérieur ».
Bien sûr, cela n’empêche pas Louis Théodore de déclarer qu’il existe encore des paysans pauvres : «  L’Union des producteurs de la Guadeloupe réunira les paysans pauvres et moyens. Il existe toujours des gens ayant très peu de terres qui produisent soit de la canne, soit de la banane, avec des revenus insuffisants pour vivre décemment... » dit-il.
Dire qu’il existe encore en Guadeloupe des paysans pauvres ou des ouvriers agricoles vivant misérablement est un euphémisme.
La « réforme agraire » dont se vantent les dirigeants nationalistes est loin d’avoir complètement réparti les grandes terres contrôlées par des groupes capitalistes. Simplement, les nationalistes ont trouvé un fromage dans les organismes de réforme foncière. Aujourd’hui en tout cas, ils ne prétendent même plus défendre les paysans pauvres. La référence au mot « pauvre », disparue du nouveau sigle, n’est donc pas une simple question de label. C’est une question de politique.
Les « pauvres », eux, n’étaient là que pour servir de piétaille, de masse de manoeuvre lors des mouvements de grève ou de protestation d’autrefois. Ils ne constituaient qu’un tremplin pour permettre aux plus aisés de s’installer et de forger une « nouvelle classe paysanne ». La réforme foncière organisée par le pouvoir français a été aussi l’occasion pour les nationalistes d’installer bon nombre d’entre eux, y compris certains enseignants et notables, ex-dirigeants des grèves, sur de bonnes terres. Certains dirigeants de l’UPLG, comme Théodore lui-même, ont acquis des terres et se posent eux-mêmes aujourd’hui en agriculteurs moyens, voulant moderniser leur production. C’est donc avant tout leurs propres intérêts de petits-bourgeois qu’ils défendent.
Voilà donc à quoi auront abouti les luttes et les sacrifices consentis par des milliers de petits paysans pauvres qui suivaient la ligne et les mots d’ordre de ces dirigeants les appelant « à la lutte ».
On comprend mieux pourquoi les dirigeants nationalistes ont activement, pendant plusieurs années, été présents dans les organismes dirigeants de la réforme foncière, par exemple au « Comité directeur de la SAFER »...
Et aujourd’hui ce même Théodore d’aller demander à certains squatters de quitter ces terres qu’il les avait lui-même incités à occuper, pour les rendre à la « Compagnie fruitière », grosse société foncière...
La transformation de l’UPG entre dans le cadre de toute la politique d’ensemble des nationalistes de Guadeloupe. Ce fait récent n’en est qu’un aspect.
Aujourd’hui, les nationalistes qui se voulaient autrefois militants révolutionnaires se posent de plus en plus en nouveaux notables aspirant à la gestion des affaires. Alors qu’à une époque pas si lointaine, ils subordonnaient tout ce qu’ils faisaient à l’indépendance nationale.
Mais la « lutte pour l’indépendance nationale » a marqué le pas. Il n’existe pas vraiment, aux Antilles, d’expression franche et nette du sentiment national ayant pu fournir aux nationalistes un milieu suffisamment attractif et large pour réussir dans cette voie. C’est déjà du reste pour cette même raison qu’ils avaient opté pour un cours syndicaliste après une période où, dans les années soixante, ils militaient pour une révolution de type castriste, maoïste ou algérien.
Comment exister sur le terrain, comment se refaire une place et regagner l’influence quelque peu effritée aujourd’hui, voilà les questions qui se posent à eux.
A une certaine époque de montée des luttes ouvrières et paysannes, ils avaient pu apparaître aux yeux d’un certain nombre de travailleurs comme leurs véritables défenseurs, car ils assumaient la direction des grèves. A certaines périodes, ils y poussaient même, sans nécessairement tenir compte de l’état d’esprit et des préoccupations des travailleurs ou des paysans pauvres. Ils soignaient une image « radicale » par rapport aux syndicats réformistes, notamment la CGT. Aujourd’hui, ils sont réduits à leur véritable expression : celle de petits-bourgeois et de notables à la recherche de places, de postes, dans leur milieu d’origine, la petite bourgeoisie.
Et leur politique n’en apparaît que plus clairement. Notamment celle qui consite à rejeter les véritables intérêts des pauvres au profit de ceux des couches plus aisées.
C’est ainsi qu’ils sont opposés à la Sécurité sociale et autres petits avantages dont bénéficient les travailleurs : allocations familiales et autres. Théodore le dit du reste lui-même en affirmant : «  Nous sommes un pays sous-développé économiquement en contradiction avec une politique sociale qui consiste à [nous] aligner [sur] les salaires, les allocations familiales et tous les avantages d’un pays hautement développé ».
On est fixé : les ouvriers agricoles qui travaillent sur les exploitations de la « nouvelle classe paysanne » ne devront pas s’attendre à des salaires décents ou à une couverture sociale correcte. Pour les nationalistes, tout cela constitue un frein au « développement économique de la Guadeloupe ». Les ouvriers devront même travailler encore plus durement au nom de ce même « développement ». Le dirigeant de l’Union des producteurs de la Guadeloupe leur dit aussi : «  augmenter le plus possible la productivité, c’est la seule façon de gérer cette contradiction »... (c’est-à-dire le fait d’être un pays sous-développé sur lequel sont plaqués les avantages d’un pays développé en salaires, droits sociaux, etc.).
Cependant, les paysans pauvres, les laissés pour compte de la réforme foncière, continuent de vivre dans la misère avec d’innombrables difficultés.
Les petits colons (sorte de métayers qui travaillaient depuis plusieurs générations sur les terres des grandes sociétés) sont menacés d’expulsion par la SAFER. Certains d’entre eux, autrefois syndiqués à l’UPC, se battent pour garder leurs terres en s’organisant eux-mêmes. Et, signe des temps nouveaux, ils trouvent contre eux maintenant leurs anciens « camarades » qui, eux, au nom de l’organisation de la « nouvelle classe paysanne », veulent récupérer ces terres avec l’aide de l’État français dans le cadre de la « réforme foncière ».
De plus, ils sont tributaires des CUMA (coopératives d’utilisation du matériel agricole) qui coupent leurs cannes et qui sont dirigées et contrôlées par les nationalistes.
Il est bien évident qu’en restant à l’UPG, les paysans pauvres seront à la traîne des paysans moyens qui y défendent avant tout leurs propres intérêts. Ils n’y seront pas plus aujourd’hui avec le changement de sigle, qu’hier, lorsque l’organisation s’intitulait « Union des paysans pauvres ».
En fait, c’est la même politique d’utilisation des pauvres pour les intérêts des notables et des couches moyennes qui se poursuit. La différence est qu’aujourd’hui les nationalistes affichent clairement leurs intentions. Et encore une fois, les petits paysans pauvres serviraient de marche-pied et de caution « populaire » pour les intérêts des notables nationalistes s’ils continuaient à leur faire confiance.
Ce n’est du reste pas le cas, car beaucoup de paysans pauvres et de colons se sont, depuis déjà quelques années, détournés des nationalistes.
Du reste il faudrait être vraiment aveugle et sourd pour ne pas se rendre compte combien le langage des nationalistes, « révolutionnaires » des années soixante et soixante-dix, ressemble de plus en plus à celui du patronat classique. Les ex-syndicalistes « activistes » sont devenus « réalistes », « responsables », ou patrons eux-mêmes. Certains grands patrons, békés (gros propriétaires blancs descendant des familles esclavagistes) et propriétaires d’usines à sucre, vont même aujourd’hui débattre avec eux, de « colloques » en « États généraux ».
Au nom du « développement économique » ou de la « compétitivité », les dirigeants nationalistes n’hésitent pas à affirmer à qui veut l’entendre que les « coûts de production » sont très élevés, en particulier les « coûts salariaux ». Ce qui revient à dire qu’il faudrait baisser les salaires.
Leur opposition de principe par rapport à la prime de vie chère de 40 % que touchent les travailleurs de la fonction publique, va dans le même sens. Cette prime fait partie, depuis des dizaines d’années, du salaire des catégories de travailleurs concernées. Le gouvernement français tente périodiquement de retirer cet avantage acquis, en déclenchant comme actuellement des protestations parmi les travailleurs. Les nationalistes reprennent pratiquement le langage patronal, en arguant de la persistance de cette prime dans la fonction publique qui pousse tous les salaires vers le haut. Les ouvriers agricoles misérablement payés apprécient...
Aspirant à jouer un rôle dans les affaires du pays, les nationalistes veulent apparaître comme les meilleurs gestionnaires y compris maintenant dans le cadre des institutions actuelles dominées par l’impérialisme français. Il leur manque toutefois un atout de taille : les postes électoraux. Car ceux-là sont largement occupés par la gauche socialiste et « communiste » (staliniens). La veste de l’indépendantisme et de l’activisme des années passées colle encore à la peau des nationalistes malgré tous leurs efforts pour s’en débarrasser. Et sur le plan électoral, l’indépendantisme n’a jamais fait recette.
Il leur faudra donc redoubler d’effort pour ressembler aux politiciens « classiques ».
Certes, il n’est pas exclu qu’en cas de remontée des luttes sociales nos nationalistes, ou certains d’entre eux, troquent à nouveau leurs casquettes de notables contre celles de syndicalistes et combattants « de la classe ouvrière et paysanne », en « populistes » et empiriques qu’ils sont.
Mais ils auront montré leur vrai visage auparavant : celui de notables n’utilisant les luttes sociales que pour mieux servir leurs intérêts propres et en fin de compte, ceux de la bourgeoisie.
18 mars 1991