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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Autres DOM-TOM, Caraïbes et Amériques /LDC n° 19, avril 1996 Cinquante ans de départementalisation dans les DOM : une fiction juridique qui masque mal la mainmise de l’État colonial et des riches sur ces petits territoires

LDC n° 19, avril 1996
Cinquante ans de départementalisation dans les DOM : une fiction juridique qui masque mal la mainmise de l’État colonial et des riches sur ces petits territoires




Les quatre départements d’outre-mer (DOM) viennent de passer le cap des cinquante ans de départementalisation. Le 19 mars 1946, fut en effet votée à l’Assemblée nationale française, la loi de « départementalisation » qui transformait juridiquement lesdites « vieilles colonies » en départements.

Ces territoires - les îles de Martinique, Guadeloupe et La Réunion et, sur le continent latino-américain, la Guyane, beaucoup plus grande mais beaucoup moins peuplée - constituaient les plus vieilles colonies de l’empire colonial français. Elles étaient le résultat des luttes et conquêtes menées par les grands États européens après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.

Elles sont passées par différentes péripéties guerrières entre Anglais et Français pour finalement rester « françaises » depuis le début du 17e siècle, mises à part de courtes périodes d’occupation anglaise avant et pendant la Révolution française de 1789.

Lorsque fut votée la loi de départementalisation qu’on a aussi appelée la loi d’assimilation, il y avait déjà longtemps que la vie politique et sociale des vieilles colonies avait été rattachée à celle de la métropole.

Pour mieux comprendre l’évolution qui s’est opérée du statut de « colonie » à celui de « département » et évaluer la portée des changements qui s’y sont produits, nous faisons un retour sur l’histoire de deux de ces « départements », appelés couramment aujourd’hui des « départements d’outre-mer » (DOM) : la Martinique et la Guadeloupe.

Aperçu historique

La vie sociale et économique des « vieilles colonies » a été façonnée par les premiers colons et par les planteurs esclavagistes, puis par les industriels du sucre, au cours des 18e et 19e et au début du 20e siècle. Ces colonies ont connu l’esclavage et la traite qui les approvisionna en main-d’oeuvre servile, pendant près de trois siècles. Les plantations étant grandes dévoreuses d’hommes, le repeuplement était permanent face à une mortalité servile importante.

Après un court épisode de liberté en Guadeloupe, lors de l’exercice du pouvoir en France par les Conventionnels, de 1794 à 1802, l’esclavage dura jusqu’en 1848 où il fut officiellement aboli par le gouvernement provisoire né à Paris de la révolution de 1848.

Mais il fallut alors des manifestations et des émeutes pour imposer aux gouverneurs de Martinique et Guadeloupe d’appliquer cette décision et proclamer l’abolition immédiate de l’esclavage. Le nouveau régime républicain établit aussi le suffrage universel et pendant une courte période (1848-1851) il y eut des élections qui mirent aux prises républicains et conservateurs, ce qui recoupait d’une part les partisans de l’abolition et d’autre part ceux qui estimaient que les Noirs avaient trop de droits et que cela nuisait au travail dans les plantations.

Les anciens propriétaires n’acceptaient pas les nouvelles libertés accordées à leurs anciens esclaves. Ils se faisaient représenter par des hommes de paille recrutés parmi les plus anciens affranchis tandis que les « républicains » ou « schoelcheristes » - du nom de l’abolitionniste de 1848 - avaient en général le soutien des Mulâtres ou des Noirs. Schoelcher lui-même fut à plusieurs reprises élu député en Martinique et Guadeloupe.

Mais l’on ne vit pas apparaître les Noirs sur la scène politique dès ce moment-là, et ce sont des hommes venus de l’extérieur comme Schoelcher ou des Mulâtres qui se présentèrent comme les représentants de leurs intérêts.

Pour voir apparaître un parti des Noirs, il fallut attendre la création, en 1891, d’un premier parti socialiste en Guadeloupe dirigé par un Noir, H. Légitimus. Celui-ci revendiquait cette qualité de parti des Noirs. Puis quelques années plus tard, en 1901, les socialistes martiniquais avec à leur tête Lagrosillière adhérèrent au Parti socialiste français. Les deux partis socialistes, celui de Légitimus et celui de Lagrosillière en Martinique, connurent une évolution similaire. Ayant gagné des élections municipales, législatives et cantonales, très rapidement en Guadeloupe et plus difficilement en Martinique, les socialistes prirent les places d’élus dans les assemblées locales et envoyèrent des députés socialistes en France sous la Troisième république.

Mais les dirigeants de ces partis étaient surtout liés à la politique de l’aile opportuniste ou ministérialiste du parti socialiste. Légitimus proclama dès 1902, la nécessité de l’entente capital-travail qu’il appliqua fidèlement jusqu’en 1910, suivi en cela par Lagrosillière en 1919. Pendant la période de 1902 à 1910, les socialistes se préoccupèrent surtout de réussir sur le plan électoral. Ils firent différentes alliances avec les représentants des capitalistes ou avec des « républicains » ou des radicaux. Leur politique aboutit surtout à démoraliser et désorganiser les travailleurs. En Martinique la grève du François, en 1900, et la grève générale des ouvriers agricoles de Guadeloupe - 1910 - furent les grèves les plus marquantes jusqu’en 1910. La grève générale de Guadeloupe se déroula contre la volonté de Légitimus. Pendant les années qui suivirent, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, il y eut sans cesse des grèves d’ouvriers agricoles et d’ouvriers des sucreries, souvent durement réprimées par les troupes coloniales.

Pendant toutes ces années, les anciens esclaves devenus des travailleurs libres vécurent sous une exploitation féroce. Bien que libres, beaucoup restaient attachés aux plantations (dites « habitations »), car le plus souvent ils ne recevaient guère d’argent, étant constamment endettés envers les patrons qui les payaient en bons ou jetons permettant d’acheter des vivres dans des magasins ou boutiques leur appartenant ou dépendant d’eux.

Certains travailleurs étaient tout simplement dits « casés » sur les « habitations », car ils vivaient dans des « cases à nègres » appartenant au patron. Ce sont les « commandeurs », devenus « géreurs » ou économes, qui dirigeaient tout de la vie de ces travailleurs. On imagine sans peine les pressions sociales et politiques lors des grèves ou des élections.

Ces cases étaient tristes, petites, pauvres, parfois faites de gaulettes tressées et de toits de paille de canne puis, plus tard, de planches et de tôles ondulées.

Les mauvaises conditions d’hygiène, les maladies intestinales, faisaient des ravages parmi les enfants. Les maladies dites tropicales (paludisme, pian, filariose) étaient courantes. L’alcoolisme faisait des ravages, car le rhum était la marchandise la plus accessible à tous les pauvres.

L’instruction ne s’installa que très difficilement et était le fait d’institutions privées, plus réservées aux riches et aux Mulâtres aisés qu’aux enfants des pauvres. L’instruction commença à devenir publique en même temps qu’en France, sous la Troisième république, mais beaucoup plus lentement. Les premiers socialistes antillais avaient fait de l’instruction un de leurs axes de lutte politique et en même temps cela fonctionnait comme un dérivatif aux luttes. L’intégrationnisme se manifesta d’abord dans la croyance, très fortement ancrée chez tous les Noirs pauvres, que leur avenir dépendait d’abord de l’instruction. Les gens pauvres, faisaient des sacrifices importants pour pousser leurs enfants hors des champs de canne et des usines, hors des « habitations ». Il fallait étudier pour devenir au moins un employé ou un travailleur des villes.

Cette attitude découlait d’une forte illusion, car les salariés des villes n’avaient pas un sort tellement plus enviable, à part le fait qu’ils échappaient à la dureté de la récolte de canne. En ville, la plupart des travailleurs vivaient dans des logements infâmes, situés dans les « cours » des gens riches ou aisés. De petites cases s’entassaient par dizaines dans ces cours, dans une promiscuité qui favorisait toutes sortes de maladies et de conflits personnels. Là, il n’y avait ni le grand air ni l’espace de la campagne. L’entassement s’accroissait sans cesse car, après chaque crise ou concentration de l’industrie sucrière, le chômage grandissait et poussait des campagnards vers les villes. Les incendies étaient fréquents et causaient des trouées importantes puisque toutes ces cases étaient construites en bois.

Ces quartiers ne commencèrent à être rénovés que dans les années 1960 !

Les députés antillais du PCF défendent la loi de départementalisation

C’est sur ce fonds d’exploitation féroce, de répression, de misère que, pendant et après la Deuxième Guerre mondiale, les socialistes et communistes antillais (organisés dans des fédérations locales de la SFIO et du Parti communiste français) accrurent leur influence. Et en particulier, les militants du PCF, au sortir de la dure période vichyste, faite de répression et de privations de toutes sortes, apparaissaient comme les plus combatifs, les plus honnêtes et plus proches des travailleurs. Ce sont eux qui ont créé et dirigé la plupart des syndicats d’ouvriers et de fonctionnaires. En tant que tels ils furent sans cesse réprimés, condamnés, licenciés. Ce qui fit grandir d’autant plus leur prestige auprès des masses pauvres.

Quand ces partis et ces hommes présentèrent l’assimilation comme la voie pour sortir de l’oppression sauvage et bénéficier de quelques lois sociales en vigueur ou censées l’être en France, les travailleurs leur firent confiance.

Mais ce qu’ils en attendaient se révéla par la suite être une illusion : l’assimilation ne porta pas les fruits importants et rapides qu’ils en espéraient. La déception allait par la suite se traduire par un changement de position chez beaucoup de militants et de travailleurs. Après avoir cru devenir des « Français à part entière », ils constataient amèrement qu’ils n’étaient que des « Français entièrement à part » selon le mot de Césaire.

Mais, c’est ce même Césaire qui, en tant que député du Parti communiste français (PCF), fut le rapporteur et le défenseur de la loi de départementalisation. Et c’est donc lui qui, avec ses camarades des deux îles, entretint cette nouvelle illusion de la même eau que l’entente capital-travail de Lagrosillière et Légitimus. Cette fois, ce n’était pas aux patrons de Martinique ou Guadeloupe que les Antillais membres du PCF faisaient confiance mais à l’État français et à ses lois, c’est-à-dire à l’État des patrons de France et des colonies françaises.

La démarche des communistes de l’époque n’était pas innocente, elle se situait dans le droit fil de leur alignement patriotique derrière de Gaulle durant la guerre. L’une des motivations des fédérations du PCF fut en effet le danger, réel ou supposé, de voir s’établir la mainmise américaine sur les îles de la Caraïbe dont les îles françaises.

On pouvait lire dans la presse communiste antillaise de l’époque (« L’Étincelle » en Guadeloupe et « Justice » en Martinique) : "27 avril 1848 : Victor Schoelcher, grâce à l’appui d’un groupe de vrais républicains, conduit les prolétaires antillais à la première libération : l’esclave brise ses chaînes et devient libre !

18 mars 1946 : Léopold Bissol et Aimé Césaire, puissamment soutenus par le grand Parti communiste français, ouvrent la voie aux travailleurs antillais : la deuxième étape est franchie.

La loi d’assimilation votée et toutes les conquêtes du prolétariat deviennent nôtres ! Devant le péril actuel que certains États étrangers font peser sur la souveraineté française aux Antilles, l’action de notre Parti pour une assimilation effective et immédiate, prend une signification hautement patriotique.«  (27 mars 1947) Cité par H. Bangou (La Guadeloupe de 1939 à nos jours). Mythe ou réalité, »ce péril« des »États étrangers« (!) n’en était pas moins présent à l’esprit des politiciens de l’époque ! Mais la principale motivation pour faire voter la loi de 1946, clairement exprimée par Césaire dans ses discours ou textes de l’époque, était la nécessité de désamorcer l’explosion sociale qui couvait en imposant quelques concessions de »justice sociale« aux patrons de Martinique en particulier. Ce patronat féroce et raciste, constitué essentiellement de capitalistes »békés", c’est-à-dire de Blancs créoles, ex-esclavagistes, possédait les usines et plantations, tout le négoce de Martinique et une partie de tout cela en Guadeloupe.

Césaire écrivait à l’époque : « Si les Antilles et la Réunion ont besoin de l’assimilation pour sortir du chaos politique et administratif dans lequel elles se trouvent plongées, elles en ont surtout besoin pour sortir du chaos social qui les guette. Tous les observateurs sont d’accord pour affirmer que les problèmes se posent à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Réunion avec une telle acuité que la paix sociale est gravement menacée... ».

On ne pouvait faire une profession de foi plus claire en faveur de l’ordre social.

Mais les communistes antillais, membres du PCF, ont mené en Martinique et Guadeloupe la politique que ce parti menait en France au sortir de la Deuxième Guerre mondiale : faire en sorte que la transition du régime vichyste au régime de la « Libération » se déroule sans troubles et que l’État ne souffre pas de solution de continuité, et aider la bourgeoisie à se remettre en selle en remettant les travailleurs au travail.

Les députés antillais du PCF devaient par la suite justifier leur vote de cette loi d’assimilation en expliquant que c’était l’aspiration des masses et que cela constituait un progrès. Mais ils avaient fait le contraire de ce qu’il fallait faire, en menant cette politique et en tenant ce langage purement réformistes. Revendiquer l’application des lois sociales en vigueur en France n’avait rien que de très normal. Et cela pouvait s’imposer par la lutte, sans pour autant verser dans le nationalisme français et sans pousser la population à placer ses espoirs dans un État bourgeois et colonial dont les représentants et les gendarmes fusillaient les travailleurs à chaque grève depuis des décennies.

Agir véritablement en communistes aurait dû conduire, non seulement à montrer les limites et l’hypocrisie de la départementalisation, mais surtout à s’appuyer ouvertement sur le mécontentement des prolétaires pour justement menacer « gravement » non pas la « paix publique » mais l’ordre social établi par les grands planteurs békés et les sociétés anonymes françaises possédant les sucreries, les distilleries et grandes plantations. Un ordre social qui se maintenait grâce à la protection armée des forces de répression coloniales, des gendarmes de l’impérialisme français, mais aussi grâce à la modération ou au réformisme des dirigeants politiques reconnus du mouvement ouvrier depuis le début de ce siècle.

Il aurait fallu dénoncer vigoureusement devant les masses pauvres toute l’hypocrisie de cette nouvelle politique d’assimilation et appeler les travailleurs à créer, par leurs luttes, un rapport des forces favorable qui seul aurait pu imposer rapidement les changements souhaités. Au lieu de les voir s’étaler longuement sur cinquante ans !

D’autant plus que cette hypocrisie se manifestait clairement dans le texte même de la loi de 1946. En effet, celle-ci disait : "Article 2 : Les lois et décrets actuellement en vigueur dans la France métropolitaine et qui ne sont pas encore appliqués à ces colonies, feront, avant le 1er janvier 1947, l’objet de décrets d’application à ces nouveaux départements.

Article 3 : Dès la promulgation de la présente loi, les lois nouvelles applicables à la métropole le seront dans ces départements sur mention expresse insérée aux textes".

La suite allait montrer que ces « décrets d’application » et « mentions expresses » serviraient à retarder l’application des lois favorables aux travailleurs ! Il fallut se battre sur tout et jusqu’à aujourd’hui, cinquante ans après. Pratiquement toutes les lois sociales, tous les textes, surtout quand ils étaient favorables aux travailleurs et même quand ils étaient décrétés applicables, ont nécessité (et nécessitent encore) des luttes de leur part. Et cela, même pour les lois les plus élémentaires concernant les libertés syndicales, le suffrage universel, la liberté de presse ou d’opinion.

L’une des principales raisons invoquées par les dirigeants des fédérations antillaises du PCF pour se comporter en auxiliaires de l’État bourgeois était évidemment que les békés, eux et tous les réactionnaires, étaient contre l’application des lois sociales en vigueur en France. Mais cela n’avait rien de nouveau, on l’a vu aussi lors des périodes historiques précédentes. En revanche, l’idée introduite dans l’esprit des travailleurs et des pauvres qu’ils pouvaient se placer sous la protection de l’État central, lui confier la défense de leurs intérêts, allait laisser des traces profondes et créer des réflexes qui, encore aujourd’hui, ont des conséquences néfastes pour leurs luttes. C’est toujours en suivant cette même ligne de conduite qu’aujourd’hui les syndicats incitent bien souvent les travailleurs en grève à appeler les préfets comme « arbitres » entre eux et le patronat !

Et on peut affirmer que, sans l’introduction de cet esprit d’attente et sans l’espoir mal fondé en une prétendue volonté réformatrice et un mythique esprit de « justice sociale » républicain supposés présents à la tête de l’État français, les travailleurs auraient été mieux armés moralement pour imposer l’application réelle et plus rapide de leurs aspirations. Non seulement en 1946, mais aussi dans les luttes qui ont marqué les années suivantes.

En réalité, la politique menée par les partis de gauche de l’époque fut en grande partie responsable de l’affaiblissement qui a suivi dans le mouvement ouvrier antillais, constamment placé sur la défensive pendant ces cinquante années de luttes et d’opposition à diverses formes de répression de l’impérialisme français dans ces nouveaux départements d’outre-mer (DOM). Les fédérations communistes, transformées à partir de 1956 en partis communistes autonomes par rapport au PCF, ont subi les conséquences de cette politique. Les résultats électoraux des partis communistes antillais n’ont cessé de baisser depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui. De 1946 jusqu’aux années cinquante, les résultats électoraux des PC ont tourné autour des 40 % de suffrages exprimés aux élections. Ils détinrent à certains moments, avec les socialistes, la majorité des assemblées locales, et un grand nombre de municipalités des nouveaux DOM. Puis les résultats s’érodèrent.

A partir des années 1960 et 1970, ces partis communistes guadeloupéen et martiniquais (PCG et PCM) furent affaiblis par des scissions et des abandons.

La grande scission qui affaiblit la fédération martiniquaise fut celle qui accompagna le départ d’Aimé Césaire du PCF en 1956. Il prit comme prétexte pour son départ les événements de Hongrie, mais l’essentiel de sa « Lettre à Maurice Thorez » consiste en une justification d’un tournant vers le nationalisme modéré, débarrassé de toute référence au communisme, qui s’est concrétisé dans la création du Parti progressiste martiniquais. Ce qui ouvrait aussi à Césaire d’autres possibilités de jouer un « rôle national » qu’avec l’étiquette communiste. Cela pouvait avoir son importance dans une période où le problème des libérations nationales des colonies françaises était posé de façon brûlante.

En Guadeloupe, il y eut deux grandes périodes de scission. Celle de 1967 fut provoquée par la naissance, au sein du PCG, d’un courant contestataire qui reprochait au PCG de ne pas se battre réellement pour mobiliser les masses sur le mot d’ordre d’autonomie. Puis il y eut, bien plus tard, au moment de l’éclatement de l’URSS, une scission avec le départ de presque tous les élus, qui dénoncèrent le « communisme » et constituèrent un nouveau parti dit « démocratique et progressiste ».

Le PCG et le PCM furent aussi contestés sur le terrain de l’anti-colonialisme par de nouvelles organisations, en apparence et verbalement plus décidées à s’opposer à la domination coloniale française. Sur le plan politique, les PCG et PCM prônaient « l’autonomie dans le cadre d’une union avec la France ». Sur le plan social, les militants communistes de la CGTG et de la CGTM étaient placés sous l’influence d’une préoccupation électoraliste prépondérante et permanente de leur direction politique. Cela eut des conséquences sur l’action des militants communistes dans ces syndicats. Aux manquements et faiblesses organisationnels, s’ajouta donc le manque de perspectives claires, conséquence du manque de préoccupation de leur parti pour les luttes des travailleurs dans les entreprises. Les travailleurs étaient, pour les dirigeants du PCM et du PCG, plus des électeurs que des membres d’une classe qui doit s’affranchir par la lutte de classe de l’exploitation capitaliste.

Aussi lorsque apparurent des organisations nationalistes, elles réussirent, dans une certaine mesure, à déborder les PC sur le terrain du nationalisme. Elles parvinrent aussi à se donner un début d’implantation dans les masses en exploitant les faiblesses et les petites et grandes trahisons des luttes revendicatives des travailleurs par des dirigeants communistes de la CGTG ou de la CGTM, embourbés dans la modération politique et l’électoralisme de leurs partis. C’est l’exploitation de situations explosives, délaissées par les CGTM et CGTG, dans les plantations notamment, qui permit à ces militants nationalistes de faire leurs premières armes et de s’implanter ensuite dans une fraction notable de la population pauvre à partir des années 1960 et 1970.

Deux organisations ont plus particulièrement réussi sur ce terrain, ayant créé à la fois des partis politiques et des syndicats. Ce sont le Mouvement indépendantiste martiniquais (MIM) et l’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe (UPLG). Elles contrôlent aujourd’hui deux syndicats, la Confédération syndicale des travailleurs martiniquais (CSTM) et l’Union générale des travailleurs guadeloupéens (UGTG).

Ces organisations, très actives dans les entreprises, ont dirigé de nombreuses grèves, des années 1960 à 1980, qui semblèrent par bien des côtés plus dures, plus déterminées que les mouvements dirigés par les deux CGT. Mais, de par leur nature même de mouvements nationalistes, expression des intérêts de la petite bourgeoisie et de certaines couches de notables locaux, et défenseurs du développement d’une future bourgeoisie antillaise, les organisations nationalistes ne voulaient ni ne pouvaient fournir, pas plus que les PCM et PCG, de perspectives sociales et politiques propres aux luttes des travailleurs et des pauvres. Aujourd’hui ces organisations, après des succès relatifs aux diverses élections locales, sont surtout préoccupées de jouer leur rôle de notables dans les assemblées locales.

Bilan de la départementalisation

Malgré le vote de la loi de départementalisation, les anciennes colonies allaient continuer à vivre sous un régime particulier qui se traduisit par des méfaits de toutes sortes : arrestations, voire assassinats de travailleurs lors de grèves, répression et fraude lors des élections, répression d’émeutes provoquées par des incidents raciaux (1961,1974 en Martinique - 1952 et 1967 en Guadeloupe), déplacement d’office de fonctionnaires jugés trop anti-colonialistes, interdiction de journaux antillais ou français qui dénonçaient, même de façon modérée, la réalité coloniale persistant dans ces DOM, procès coloniaux des jeunes Martiniquais de l’OJAM (organisation de jeunesse anti-colonialiste martiniquaise en 1964), des Guadeloupéens du GONG (1968).

La citoyenneté française a donc apporté aux travailleurs de ces colonies, en plus de l’identité juridique, le droit d’avoir les mêmes gendarmes, CRS et tribunaux que les travailleurs de France, avec ce supplément colonial qui fait d’un préfet un véritable vice-roi dans chacun des DOM.

Les défenseurs de la départementalisation et les chantres de la « présence française » mettent bien sûr en avant les progrès sociaux, économiques accomplis dans les DOM, bien plus importants que ceux qui se sont réalisés dans les îles voisines devenues entre temps indépendantes. Le niveau de vie de la population a certes augmenté durant les cinquante ans - encore heureux ! Dans des îles où une forte proportion des salariés est constituée de fonctionnaires de l’État ou des collectivités locales, il a suffi que ceux-ci réussissent à obtenir les 40 à 50 % de prime de vie chère (en 1953) appliqués autrefois uniquement aux fonctionnaires métropolitains, pour que cela ait un effet bénéfique sur le niveau de vie de la population (mais pas pour tout le monde).

Cependant, l’extension aux nouveaux départements des « avantages sociaux » fut surtout caractérisée par la lenteur et la parcimonie de leur application. C’est ainsi que la Sécurité sociale et les Allocations familiales qui étaient regroupées dans une seule caisse commencèrent seulement à fonctionner, selon les lois en vigueur, à partir de 1950. Puis cela prit des années avant de parvenir à une sorte de parité avec la métropole qui fut votée en 1986. Il était prévu d’aller vers le rapprochement partiel des allocations et des autres prestations sociales entre 1988 et 1992. Il fallut bien des protestations, grèves et manifestations pour cela. Et ce fut le cas pour toutes les formes d’allocations. Les Allocations familiales furent amputées de la moitié de leur valeur, seuls 50 % étaient versés aux familles sous prétexte que les assemblées locales et les préfets allaient mieux gérer l’autre moitié placée dans une caisse spéciale (FASSO - fonds d’action sanitaire et sociale) ! Encore aujourd’hui, il reste une part des prestations qui n’est pas versée au même niveau qu’en France.

Il en fut ainsi du salaire minimum qui, pendant des années, resta officiellement inférieur à celui appliqué en France. Il ne remonta que progressivement pour arriver à égalité avec la France en 1996 ! Ce fut aussi le cas du RMI appliqué dans les DOM mais qui est amputé d’une partie, là aussi gérée par les assemblées locales.

A qui profite l’aide de l’État aux DOM ?

D’importants programmes de construction de logements (1960), de routes, d’écoles, de lycées, d’hôpitaux, etc., furent lancés. Le secteur des travaux publics et du bâtiment se développa ; cela entraîna l’embauche de milliers d’ouvriers dans cette corporation, puis l’électrification a suivi.

Mais à qui fut, en fin de compte, redistribué l’essentiel des salaires, des allocations ajoutées aux subventions d’État ? Qui s’enrichit à cette source miraculeuse ? Les capitalistes des grandes sociétés de construction, Dumez, Colas, Ciments Lafarge, etc., mais aussi les Cail, Schneider et autres actionnaires des anciennes sucreries ainsi que les capitalistes locaux importateurs d’aliments, d’équipement ménager et surtout de voitures.

C’est ainsi que, par exemple, les importateurs de voitures particulières qui sont de riches commerçants appartenant pour la plupart au milieu béké ou liés à ce milieu (mais on trouve aussi quelques non-békés) profitent du fait que les transports publics n’ont jamais été organisés de façon satisfaisante dans les DOM, à part des initiatives limitées de certaines municipalités.

Y a-t-il eu développement économique ? Au sens réel du terme on ne peut pas le dire, car les économies des îles sont restées des comptoirs pour la métropole et des fournisseuses de matières agricoles : sucre, rhum, banane principalement. Ce qui a monopolisé l’essentiel des terres agricoles et en a chassé les cultures vivrières. En conséquence, l’essentiel de la nourriture est importé encore aujourd’hui de France. La caste locale des importateurs, lié aux grandes chaînes de distribution métropolitaines ou européennes, s’oppose à tout développement d’initiatives réelles et larges dans le domaine de la diversification agricole, grâce à son contrôle de certaines banques ou au poids qu’elle occupe. En revanche, les super ou hypermarchés poussent largement sur les îles.

Les capitalistes du béton, du goudron, de l’équipement en général (grosses sociétés françaises pour la plupart : La Générale des eaux, Jardin Billard, Norfrance, Satom, Moter, Colas, Bouygues, Ciments Lafarge, etc.) trouvèrent dans les DOM un beau marché protégé qui leur était réservé et ils en profitèrent pendant les 35 années d’après-guerre. En 1990, le montant des travaux publics pour les DOM et TOM représentaient encore 7,3 % des travaux réalisés hors métropole, plus que pour toute l’Afrique du Nord (4,3 %).

C’est un marché intéressant car il apporte des commandes régulières et l’assurance de recevoir des subventions d’État sous différentes formes : primes aux investissements, dégrèvements de charges sociales, dégrèvements d’impôts, primes à l’exportation, etc.

C’est ainsi que les grands planteurs békés de Martinique, et les actionnaires français ou européens des sucreries de Guadeloupe (les Schneider, les Rothschild, la Banque de Paris et des Pays-Bas, le baron Empain, etc.) ont largement bénéficié du fait que le prix du sucre et de la banane payé en France était (et est encore) très supérieur à celui du marché mondial. Et cela depuis des décennies, bien avant la départementalisation. Ces productions sont encore subventionnées à l’exportation en France et en Europe. Les producteurs bénéficient d’un quota qui leur est attribué pour l’écoulement assuré de leurs marchandises agricoles. Cela profite aux planteurs locaux, mais évidemment plus aux plus gros qu’aux petits.

Mais il y a aussi toute une chaîne d’intermédiaires qui profitent du travail des ouvriers agricoles et des sucreries. Ce sont des transporteurs maritimes, les importateurs et vendeurs de produits de conditionnement et de produits phytosanitaires, d’engrais, etc.

Les DOM ont fonctionné et fonctionnent encore comme un circuit financier État-Dom-capitalistes extérieurs ou locaux, français ou autres. L’argent qui rentre par un bout ressort par un autre et seule une bien faible partie est réinvestie sur place. Il y a transit de fonds des caisses de l’État à celles des capitalistes. Les consommateurs antillais ou réunionnais ne sont que les intermédiaires obligés du trafic. En réalité, ils n’en ont tiré qu’un avantage très faible comparé à ce que rafle au passage la bourgeoisie locale, tandis que les grosses sociétés françaises ou internationales se taillent, elles, la meilleure part. Les masses financières reviennent, après un détour dans les DOM, se déposer dans les comptes des grosses sociétés ou d’actionnaires divers, mais aussi sur ceux de la petite poignée de riches Martiniquais ou Guadeloupéens, békés ou pas. Pourtant, en cinquante ans, il y aurait eu le temps pour mettre en place les moyens de développer au moins certaines productions locales viables et utiles à la population ! Au lieu de cela, l’État colonial a perpétué les grandes plantations fournissant l’exportation de sucre et de bananes, entretenant et confortant par là même une flagrante injustice dans la répartition des terres et donc des revenus agricoles. Cette répartition est inégalitaire : en Martinique, base et fief des békés, deux tiers des exploitations agricoles vivent sur moins de 9 % des terres agricoles et, à l’opposé, 1,4 % des exploitations cultivent 43 % des terres. La répartition est moins inégale en Guadeloupe, mais l’on y voit tout de même un bloc de 150 exploitations (1 %) disposer de 26 % des terres agricoles. Ces propriétaires étant d’ailleurs en partie les mêmes qu’en Martinique !

Quels objectifs pour les travailleurs des DOM ?

Le tableau des améliorations du niveau de vie réalisées n’est qu’une parure qui masque une situation bien moins satisfaisante que ne l’affirment les défenseurs acharnés de la départementalisation. Sous ces climats tropicaux, sous ces cieux ensoleillés, règnent un chômage, un sous-équipement en logements, chroniques. Si le gouvernement a réussi à stabiliser le chômage pendant les années 1960-1970, c’est à cause des départs massifs des jeunes vers la métropole pour y trouver des emplois. Départs qui se sont ensuite progressivement taris avec la montée du chômage en France. Aujourd’hui un actif sur trois est au chômage dans ces territoires (taux de 30 à 40 % selon les îles).

Si les difficultés de vie en métropole s’aggravaient du fait de la dégradation économique et sociale (crise, chômage, racisme) et qu’un grand nombre d’Antillais et de Réunionnais revenaient dans leurs îles, la situation y deviendrait vite intenable, même avec ce qu’il est convenu d’appeler l’aide de l’État. Car la production et les emplois fournis sur place ne permettraient pas d’employer ces surplus de main-d’oeuvre.

Cela juge la prétendue assimilation et ses prétendus succès. Il n’y a pas d’avenir sous le capitalisme, pour ces îles. Si les difficultés économiques s’accroissaient en France, on le voit déjà, l’État se désengagerait de plus en plus des secteurs publics et d’une certaine façon les DOM font partie de ce « secteur public ». C’est dire donc que leur avenir ne leur appartient pas dans le régime actuel. Le jour où cet État décidera de réduire sa participation à différentes dépenses et notamment aux salaires de la fonction publique (en supprimant la prime des 40 ou 50 %), ces îles se retrouveront devant un important problème économique à résoudre.

Comment permettre à l’économie de satisfaire ne serait-ce qu’une partie des besoins élémentaires d’une population qui pourrait avoisiner, dans l’ensemble constitué par la Martinique et la Guadeloupe, un million d’individus dans un avenir pas lointain, répartis sur des territoires relativement exigus, où l’on a déjà fait pousser du béton sur une très grande partie des terres agricoles ?

Quelles orientations politiques et économiques, quelles perspectives correspondant aux intérêts des travailleurs et des pauvres de ces pays ?

Les représentants de l’État et les défenseurs locaux de la bourgeoisie coloniale ne cessent de vanter l’importance des sommes consenties par le budget de l’État pour « aider » les DOM. A ces sommes s’ajoutent aujourd’hui celles que verse l’Union européenne. Le plan Perben - du nom de l’avant-dernier ministre des DOM - a prévu, paraît-il, 14 milliards de Francs en plus des sommes budgétaires à investir dans les départements et territoires d’outre-mer. Selon les chiffres officiels, le montant total des dotations financières, tous budgets confondus, chaque année dépasse les 45 milliards de francs pour ces DOM et TOM.

Les notables locaux nationalistes - et nombre de ceux qui appartiennent à des partis traditionnels le sont sur ce terrain - aspirent à une autonomie plus grande des îles, de façon à pouvoir gérer ces sommes eux-mêmes.

Ces sommes sont importantes et pourraient effectivement contribuer à l’amélioration des conditions de vie et au développement d’économies locales ou régionales viables. Mais cela exige de contrôler ce qui est fait de cet argent, dépensé nous dit-on au « nom du peuple français », en « solidarité nationale » avec les peuples des DOM ! Pour l’instant, on voit que ce sont surtout les capitalistes extérieurs ou locaux, une certaine couche de petits-bourgeois antillais aisés et affairistes et quelques hauts cadres de l’État français qui profitent de ces milliards.

Savoir où va l’argent, qui profite de quoi, est une nécessité pour les travailleurs et les peuples des DOM. Où, quand, comment sont effectuées les dépenses ? Que construit-on ? Qu’est-ce qui est utile ou non ? Quelles sont les priorités ? Toute une politique économique pourrait être ainsi défendue par les travailleurs desdits DOM. Cette politique leur permettrait d’apprendre à contrôler l’état des fortunes et des comptes des capitalistes grands ou moins grands, békés ou non, des Antilles, de la Réunion et de Guyane.

L’avenir passe par les luttes des travailleurs. Il passe par la lutte pour le contrôle des travailleurs sur ce qui se fait lors des marchés publics passés dans les assemblées locales, par la surveillance des démarches économiques des élus locaux, par le contrôle des comptes des immenses domaines agricoles encore consacrés à la canne, la banane ou à l’ananas (Martinique). Il passe par le contrôle des travailleurs sur tout ce qui se fait dans cette économie. Les travailleurs des Antilles, en imposant le contrôle des comptes des entreprises, de toutes les entreprises - y compris publiques -, pourraient peser pour qu’une partie plus grande des sommes affectées sur le budget de l’État au développement de ces territoires serve effectivement à cela.

Dans les cercles dirigeants français, il est périodiquement à la mode de soulever la question du coût de ce qu’un politicien a appelé « les danseuses de la France ».

Mais ceux qui clament que « les DOM coûtent cher à l’État français », c’est-à-dire aux contribuables, sans plus de précision, sont d’aussi fieffés menteurs que ceux qui affirment que, en France même, « les mesures de lutte pour l’emploi » coûtent très cher à l’État.

Le mensonge n’est pas dans le fait que cela coûte cher. Il est dans l’identité de celui qui en profite. Un contrôle strict montrerait que ce n’est pas l’ensemble des Guadeloupéens ou des Martiniquais qui est subventionné par l’État français, mais une petite couche de privilégiés, dont une bonne partie n’a d’autre rapport avec les Antilles que celui de s’y enrichir.

Ceux-là ont toutes les raisons de tirer un bilan positif de la départementalisation, même si, aujourd’hui, certains d’entre eux souhaitent un changement de statut donnant plus d’autonomie aux notables locaux dans l’utilisation et la répartition de l’argent. Mais, que les statuts demeurent ou soient modifiés, de toute façon, il s’agit de répartir à l’intérieur de la couche privilégiée.

La classe ouvrière, la population pauvre n’a pas à entrer dans ce débat interne à la bourgeoisie, mais à imposer une autre politique, qui ait pour point de départ les intérêts vitaux des travailleurs, des chômeurs et des pauvres.

C’est évidemment une question de rapport de forces, mais c’est aussi une question de perspective politique.