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LDC n° 29, octobre 1997
Grande-Bretagne - Derrière le scandale de l’aide aux sinistrés de Montserrat, les restes pourrissants du colonialisme britannique




L’éruption du volcan de la Soufrière dans l’île de Montserrat, au sud des Caraïbes, et le drame que cela a constitué pour sa population, seraient passés pour ainsi dire inaperçus, même en Grande-Bretagne, dont Montserrat est une colonie, si le nouveau secrétaire d’État travailliste à la coopération, Clare Short, n’avait pas invectivé avec grossièreté les habitants de l’île eux-mêmes. Il est d’ailleurs probable que lorsque le scandale provoqué par ces propos a éclaté à la fin août, il se trouvait fort peu de monde en Grande- Bretagne pour soupçonner l’existence de ce que le jargon officiel appelle le « Territoire dépendant britannique » de Montserrat.

Aux habitants de l’île, qui demandaient de l’aide, après que les éruptions volcaniques aient créé des milliers de sans abri, Clare Short rétorqua que « l’argent ne pousse pas sur les arbres » et que bientôt ils réclameraient « un éléphant en or », pour finalement mettre leurs manifestations de protestation au compte de ce qu’elle appela une « culture de dépendance ». Etant donné le catalogue lamentable de négligences dont les autorités britanniques se sont rendues coupables à Montserrat, cet éclat de mauvaise humeur n’a fait que souligner tout le mépris criminel et l’arrogance de l’État britannique envers les populations de ses dernières colonies.

Par la même occasion, ces invectives ont remis au premier plan de l’actualité l’existence et le sort des confettis oubliés de feu l’empire britannique.

Car, comme toutes les puissances coloniales d’hier, c’est-à-dire comme la France, les États-Unis, l’Espagne et quelques autres, la Grande-Bretagne conserve de son ancien empire une série de territoires plus ou moins microscopiques dispersés aux quatre coins du monde. Il y en a treize au total, dont l’île de Montserrat.

A l’exception du cas particulier de Hong Kong, toutes les colonies qui étaient restées à la Grande-Bretagne avec le règlement qui suivit la Seconde Guerre mondiale, ont accédé à l’indépendance entre 1960 et 1983. Cela se fit à l’initiative de la bourgeoisie britannique dans la plupart des cas et, cela va sans dire, au mieux de ses intérêts. En 1983, en dehors de Hong Kong, les seuls vestiges de l’empire étaient ces treize territoires, laissés pour compte pour des raisons diverses. Les îles Malouines, Gibraltar et l’archipel de Chagos (dans l’Océan Indien) conservèrent le statut colonial pour avoir été des instruments de la politique de grande puissance de la Grande-Bretagne ; Pitcairn (dans le Pacifique) et Sainte-Hélène, à cause de leur isolement et de leur dénuement complet ; et la plupart des autres, simplement parce qu’aucun gouvernement britannique n’avait jusqu’alors trouvé le moyen de s’en débarrasser en douceur.

Ces territoires ont tous été peuplés de façon plus ou moins artificielle il y a des siècles, à l’époque coloniale, dans la plupart des cas par des esclaves ou des travailleurs asservis amenés pour le travail dans des plantations. Cependant, aucun d’entre eux ne serait aujourd’hui viable sur le plan économique comme État indépendant, du moins pas sans une baisse considérable du niveau de vie de leurs populations déjà bien pauvres. Certains sont même trop isolés sur le plan géographique pour pouvoir envisager leur intégration à une quelconque entité économique régionale, existante ou potentielle, qui serait plus vaste. Mais, comme le montre le cas de Montserrat, le gouvernement britannique n’est même pas prêt à faire face à ses responsabilités envers les populations de ces territoires. Et pour que cela soit bien clair pour ces populations, il leur a même enlevé le droit qu’elles avaient à la citoyenneté britannique par une loi sur la nationalité de 1981 - sauf celles des Malouines et de Gibraltar, à qui il a été restitué au lendemain de la guerre des Malouines.

Alors, quels sont l’état et le rôle des dernières miettes du pouvoir impérial de la Grande-Bretagne, vieux et impotent ?

Montserrat : un passé de négligence criminelle

Le 18 juillet 1995, pour la première fois dans l’histoire connue de l’île, le volcan de la Soufrière de Montserrat est entré en éruption. Au cours des deux années suivantes, l’activité volcanique a continué, produisant des projections intermittentes de vapeur et de cendres chaudes.

De tels risques volcaniques sont fréquents dans l’arc insulaire des petites Antilles, qui s’étend de Porto Rico à la côte du Vénézuela, où est situé Montserrat (déjà en 1902, une éruption avait fait 28 000 morts à la Martinique). A Montserrat, les observatoires situés sur l’île même et les îles voisines détectèrent l’activité volcanique avant même le début de l’éruption. Par la suite cette activité fut en permanence étroitement surveillée. Bientôt les scientifiques annoncèrent qu’une véritable éruption destructrice pouvait maintenant se produire à tout moment. Ils recommandèrent que les équipements vitaux, essentiellement situés dans la partie sud de l’île, directement menacée par l’éruption, soient déplacés dans la partie nord qui, pensaient-ils, restait sûre. Ils recommandèrent aussi qu’on construise des équipements collectifs et des habitations dans le nord, pour parer au relogement de la population du sud, en particulier celle de la capitale, Plymouth, qui serait probablement nécessaire.

Pourtant rien de tout cela ne fut fait. La partie nord de l’île avait été jusque-là une source d’affaires en or très appréciée des marchands de biens. Et ils continuèrent à faire de gros profits sur la vente de lots de terrains de cette « île paradisiaque du bout du monde » ainsi qu’ils la décrivaient dans leurs prospectus. Quant au gouverneur nommé par la Grande-Bretagne et aux hauts fonctionnaires de Londres chargés des Territoires dépendants, ils restèrent bien calés dans leurs fauteuils confortables, sans tenir le moindre compte des avertissements des scientifiques et se contentèrent de ne rien faire.

Au milieu de l’année 1996, cependant, la situation était devenue si critique que toute la partie sud de l’île fut déclarée inhabitable, et la population commença à chercher refuge dans le nord, y compris des centaines de paysans pauvres. Les plus riches s’envolèrent alors vers des horizons plus sûrs, en Grande-Bretagne, en Amérique du Nord, ou ailleurs dans les Caraïbes. Mais les pauvres, qui n’avaient pas d’argent pour payer un coûteux billet d’avion, ni de famille pour les héberger au nord de l’île, durent vivre dans des abris de fortune. Londres continua à faire semblant de ne rien voir. Le gouvernement britannique ne proposa ni argent ni matériel pour assurer aux réfugiés une nourriture suffisante et des équipements collectifs décents. Des familles entières étaient censées vivre avec une allocation mensuelle de 30 dollars caraïbes, soit l’équivalent de 75 francs, moins qu’une misère !

Une éruption explosive s’est finalement produite cette année, le 25 juillet. Bien que ce ne fût pas une éruption majeure en termes volcaniques, elle a fait 10 victimes et 9 disparus, pour la plupart des paysans pauvres qui étaient retournés sur leurs lopins de terres situés dans des zones exposées de l’île, pour y trouver la nourriture qu’ils ne pouvaient s’acheter avec les allocations qu’on leur versait.

Début août, la capitale Plymouth n’était plus qu’un amas de charbon de bois recouvert d’une couche de cendres de plus d’un mètre, tandis que des explosions volcaniques mineures continuaient à se produire presque tous les jours. Bientôt, la région centrale de l’île fut évacuée et déclarée dangereuse. La zone interdite couvrait alors les deux tiers de l’île.

A ce moment-là, entre 4 000 et 5 000 personnes, sur les 11 000 de la population d’origine, se trouvaient toujours sur l’île, dans la partie la plus au nord, la seule zone considérée comme étant sûre même en cas d’explosion majeure. La situation dans les campements de réfugiés devenait dramatique. Tandis que des vedettes et des hélicoptères affrêtés aux frais des autorités s’affairaient à déplacer des équipements coûteux appartenant à des sociétés privées, personne ne semblait se soucier des besoins des réfugiés. Il y eut alors des manifestations pour exiger un engagement sans équivoque du gouvernement britannique à fournir des secours, ainsi que la démission du gouverneur et du premier ministre de l’île. Il y eut même quelques affrontements avec la police.

Finalement, fin août, les autorités britanniques finirent par annoncer un plan prévoyant le versement d’indemnités plus que modestes (24 000 francs par adulte, dont le versement devait être étalé sur six mois) à tout ceux qui décideraient de quitter l’île. Mais ce plan ne comportait toujours aucune aide sur le terrain pour les réfugiés eux- mêmes. Tout se passait comme si le gouvernement de Londres profitait de l’occasion pour se débarrasser de la population pauvre de l’île en l’incitant à se disperser aux quatre coins des Antilles, sans espoir de retour, tout en se réservant la possibilité de reconstruire l’île plus tard pour en faire un paradis exclusif pour milliardaires. Ce fut en tout cas le sentiment qu’exprimèrent les porte-parole des manifestants des semaines précédentes.

Les mines d’or britanniques dans les Caraïbes

L’attitude de la Grande-Bretagne envers Montserrat, et de façon plus générale, envers ses colonies des Caraïbes, n’est pas nouvelle. Dans le marché mondial créé par le règlement de l’après-guerre, il n’était plus nécessaire à la bourgeoisie britannique de maintenir son contrôle colonial sur ses plus petites colonies pour pouvoir continuer à les exploiter, alors que le maintien du contrôle colonial coûtait à l’État britannique des millions de livres sterling de subventions.

D’où les efforts que firent les gouvernements britanniques pour trouver un cadre dans lequel ces colonies pourraient accéder à l’indépendance, comme par exemple les différentes tentatives de fédérations artificielles regroupant plusieurs colonies des Caraïbes. Bien sûr, ces tentatives avaient aussi pour but de créer un bloc pro-britannique dans l’archipel, qui aurait eu moins de chances d’être absorbé dans la sphère d’influence américaine. Quoiqu’il en soit, aucune ne réussit, souvent parce que les riches familles locales, comme la famille Bramble qui pour ainsi dire administre Montserrat comme sa propriété privée, préféraient demeurer les chefs dans leur petite colonie, plutôt que de devenir les seconds couteaux d’une fédération plus importante.

Entre 1981 et 1983, malgré toute sa rhétorique à la gloire de l’empire britannique, Thatcher fit au moins autant, si ce n’est plus, que ses prédécesseurs travaillistes pour se débarrasser des plus petites des colonies britanniques des Caraïbes : Antigua et Barbuda, St. Kitts et Nevis, et Belize (l’ancien Honduras britannique) accédèrent toutes à l’indépendance au cours de ces trois années, tandis que des tentatives similaires échouèrent pour Anguilla et les îles Turks et Caicos.

Par la suite, les autorités britanniques cessèrent de pousser les colonies des Caraïbes à l’indépendance. Au contraire, elles renforcèrent les liens avec plusieurs d’entre elles, comme Montserrat par exemple. Mais ce changement de politique n’avait pas non plus grand-chose à voir avec les discours sur l’empire britannique. Il était avant tout lié à l’énorme bulle financière qui se développait dans les colonies britanniques des Caraïbes au cours des années 1980.

Car, contrairement à ce qu’on entend souvent, les énormes masses de capitaux qui quittèrent la Grande-Bretagne après que Thatcher ait assoupli le contrôle des changes, en 1979, ne se transformèrent pas en investissements à long terme dans la machine de production américaine. En vérité, pour une grande part les capitalistes et les sociétés propriétaires de ces capitaux, cherchaient avant tout à échapper aux impôts. Aussi, une grande partie de ces capitaux allèrent directement dans ces colonies britanniques où il n’y avait pas d’impôt sur les revenus ni sur les profits, pour ainsi dire aucun contrôle financier, mais en revanche un secret bancaire jalousement protégé par la loi. Et tant qu’à faire, ces capitaux choisirent les colonies britanniques les plus proches du plus grand marché de capitaux du monde, les États-Unis. Ces transferts furent à l’origine de l’explosion des secteurs de la finance et des affaires dans les dépendances britanniques des Caraïbes, explosion qui se trouva renforcée à partir de 1984, par deux facteurs supplémentaires : la déréglementation de la finance mondiale, qui accrut la fluidité du capital et la masse des capitaux en circulation, et la fin d’accords mutuels très avantageux entre la Grande-Bretagne et les États-Unis sur la taxation des profits financiers, qui se traduisit par le départ d’une masse importante de capitaux britanniques jusqu’alors déposés dans des institutions financières américaines.

Ainsi, la petite île d’Anguilla, qui ne comptait que trois banques en 1980, se retrouva-t-elle en 1983 avec 96 banques résidentes qui était pour la plupart des créations de complaisance puisqu’une seule d’entre elles avait une salle des coffres. De plus, en 1989, le registre commercial de l’île comptait 3 500 sociétés, pour une population totale de 8 000 habitants à l’époque ! Montserrat avait à la même époque 347 banques, Turks et Caicos comptaient 6 729 sociétés enregistrées (pour 14 000 habitants) et les îles Vierges britanniques en comptaient 22 000 (pour 12 700 habitants). La première place au hit parade des paradis fiscaux revenait néanmoins, et de loin, aux îles Caïmans, avec 515 banques et 18 000 sociétés, pour des fonds d’une valeur totale de 200 milliards de dollars. Parmi les 50 plus grandes banques au monde, toutes sauf quatre avaient des filiales enregistrées aux îles Caïmans. Mais sur l’ensemble des 515 banques de ces îles, une soixantaine tout au plus y avaient des locaux et des employés.

Cependant, il ne tarda pas à apparaître que cet énorme afflux de capitaux dans les colonies britanniques des Caraïbes n’était pas aussi respectable qu’on le prétendait. Il s’est vite avéré qu’une partie significative de cette activité fébrile était due au blanchiment régulier de larges sommes issues des trafics de drogue. Il en résulta une longue série de scandales, dont l’un des plus spectaculaires fut l’arrestation à Miami aux États- Unis du premier ministre du Territoire dépendant de Turks et Caicos, et d’un de ses ministres, accusés d’avoir mis en place tout un réseau lié à la drogue. Ces scandales provoquèrent alors une série d’enquêtes au plus haut niveau d’où résultèrent un renforcement des contrôles financiers sur les colonies, la fermeture de 400 banques et sociétés de finance à Montserrat et de toutes les banques offshore d’Anguilla sauf une seule.

Enquêtes et mesures ne mirent pas fin pour autant ni aux délits ni à la vague de scandales. C’est ainsi qu’en 1991, l’effondrement de la Bank of Commerce and Credit International révéla la plus vaste fraude bancaire de l’histoire de la finance. Comme par hasard, le siège social de la BCCI était divisé en deux parties situées dans des paradis fiscaux : le Luxembourg et... les îles Caïmans.

Cette longue série de fraudes et de scandales financiers a-t-elle mis un terme au rôle joué par les colonies britanniques des Caraïbes dans la finance ? Pas du tout. Au début 1997, le total des fonds déposés dans les îles Caïmans, par exemple, dépassait les 500 milliards de dollars, ce qui en fait le cinquième centre financier offshore, avec près de 10 % du total estimé des dépôts offshore dans le monde. Les îles Vierges britanniques sont aujourd’hui un centre d’opération reconnu des conglomérats internationaux d’assurance sur la vie. Quant aux Bermudes, elles abritent maintenant l’un des plus grands marchés secondaires d’actions du monde, avec l’acquisition récente des cotations secondaires de plusieurs multinationales géantes, dont Jardine-Matheson, un conglomérat à capitaux britanniques dont les activités sont centrées sur Hong Kong. Cela veut-il dire que les finances des Caraïbes britanniques sont aujourd’hui plus saines ? Certainement pas, à en juger par un rapport récent de la National Audit Commission britannique (l’équivalent de la Cour des comptes française) sur les Territoires dépendants, qui souligne « un laxisme général et un non-respect de la loi dans l’administration des finances publiques » et met en garde contre les risques que les Territoires dépendants font courir à la Grande-Bretagne du fait « des faillites dans le secteur financier, de la corruption, du trafic de drogue, du blanchiment d’argent ».

Néanmoins le secteur financier n’est pas partout aussi florissant dans toutes les colonies britanniques des Caraïbes. Les journaux financiers de Londres ont versé quelques larmes sur la situation à Montserrat ; pas sur la situation critique des réfugiés, mais sur la décision récente de la banque Barclays de fermer sa filiale à Montserrat, ce qui ne laisse plus dans l’île qu’une seule banque internationale. Et la situation bancaire d’Anguilla serait elle aussi des plus sombres.

Mais quoiqu’il en soit, dans la plupart des colonies britanniques des Caraïbes les jeux financiers restent très profitables pour la bourgeoisie britannique, en particulier au regard de la perte probable d’au moins une partie des avantages liés aux paradis fiscaux que sont les îles anglo-normandes et l’Ile de Man, en raison de l’intégration européenne. De plus, les hordes de consultants financiers qui font dans la « protection des biens » comme ils disent (c’est-à-dire dans la fraude fiscale de haut vol) sont tous d’accord pour dire qu’un des meilleurs arguments de vente en faveur des paradis fiscaux britanniques aux Caraïbes est leur « stabilité politique », précisément en raison de la souveraineté de la Grande-Bretagne. Aussi, pour l’instant, il est improbable que le gouvernement britannique veuille se retirer et priver ses commanditaires capitalistes de telles mines d’or.

Les vestiges d’une politique de grande puissance

Il y a quinze ans, Thatcher envoya la marine britannique aux îles Malouines pour y mener une guerre « pour l’Empire ». C’est du moins ce qu’elle disait ; mais était-ce vraiment le cas ?

Quand l’Argentine occupa les îles Malouines en avril 1982, personne n’avait le moindre doute quant à la valeur réelle que pouvait avoir leur économie, essentiellement fondée sur l’élevage des moutons, pour la bourgeoisie britannique et son État. Economiquement les Malouines coûtaient plus qu’elles ne rapportaient et ne valaient certainement pas la dépense considérable occasionnée par l’envoi d’un corps expéditionnaire naval à l’autre bout du monde, ni le risque politique d’une guerre qui fit un millier de victimes.

D’un autre côté, bien sûr, Thatcher sut tirer du succès de cette guerre un certain nombre d’avantages. Il lui permit d’augmenter sa base électorale en Grande-Bretagne et de s’assurer, pendant près de sept ans, la place de leader tout-puissant et incontesté dans son propre parti.

Cependant, au-delà des dividendes politiques que Thatcher en a retirés par la suite, la guerre des Malouines n’avait pas grand chose à voir avec l’honneur britannique ou les restes de son empire. C’était avant tout une guerre pour le maintien de l’ordre impérialiste dans son ensemble, un rappel qu’on ne peut rien changer dans cet ordre, pas même l’appartenance d’un bout de rocher aride, sans l’accord préalable des puissances impérialistes ; tout comme, au début des années quatre-vingt-dix, la guerre du Golfe a eu pour but de réprimer la tentative de remise en cause de l’ordre impérialiste mondial par l’Irak, et non de s’en prendre au régime dictatorial de Saddam Hussein. Comparés aux intérêts en jeu au Koweït, à la puissance de l’armée irakienne et au contexte explosif du Moyen-Orient, les intérêts en jeu dans les Malouines étaient négligeables, et l’armée argentine, affaiblie, était un piètre adversaire. C’est pourquoi, à la différence de la guerre du Golfe, les dirigeants américains restèrent dans les coulisses pour la guerre des Malouines, se contentant de fournir un soutien logistique et diplomatique au corps expéditionnaire de Thatcher.

Après avoir été aussi loin sous le prétexte mensonger de « sauver » les 2 000 Britanniques des Malouines du « démon » argentin, qui plus est avec le soutien de tous les partis, il serait politiquement difficile pour n’importe quel gouvernement britannique d’abandonner les Malouines alors que les souvenirs de cette guerre sont encore frais. Même si cela signifie financer l’entretien d’une garnison permanente plus nombreuse que la population de l’île elle-même, et même si, malgré tous les espoirs du contraire, on sait aujourd’hui qu’on ne trouvera probablement aucun gisement pétrolier dans les parages susceptibles de justifier, a posteriori, une guerre vieille de quinze ans. Bien qu’il soit devenu une sorte de symbole de l’ultra-libéralisme thatchérien, le territoire des Malouines est, de toutes les colonies britanniques habitées, celui qui est le plus dépendant de l’État : à cause de sa garnison, mais aussi parce que du fait de la pauvreté de l’île, l’État britannique y est le principal propriétaire foncier, le premier employeur, et le seul fournisseur d’eau et d’énergie sous toutes les formes.

En dehors de l’archipel de Chagos (qui comprend la base navale américaine de Diego Garcia, concédée aux États- Unis en 1967 pour une durée de 50 ans) et du territoire de Sainte-Hélène (qui, outre cette minuscule île déshéritée perdue dans l’Atlantique, comprend la base navale britannique d’Ascension à qui la guerre des Malouines redonna une deuxième jeunesse), Gibraltar est un autre témoignage de la grandeur déchue de l’empire britannique.

Jusque dans les années quatre-vingt, Gibraltar était essentiellement une base militaire britannique héritée du XVIIIe siècle, où l’armée employait la moitié de la main-d’oeuvre et représentait 65 % de l’économie. Avec la réduction des dépenses militaires du début des années quatre-vingt-dix, la garnison a rétréci au point de n’être plus guère que symbolique aujourd’hui où elle occupe moins de 6 % de la main-d’oeuvre de la colonie. Cependant, aucun gouvernement britannique n’a jamais osé évoquer la possibilité de faire la moindre concession sur le statut de Gibraltar, qui est revendiqué, à juste titre, par l’Espagne. Même aujourd’hui, le ministre travailliste des Affaires étrangères, Robin Cook, se retrouve au centre d’une querelle byzantine avec l’Espagne, menaçant d’exercer le veto britannique pour l’empêcher de devenir membre à part entière de l’OTAN, à moins que Madrid accepte d’autoriser le survol de son territoire par les avions britanniques qui vont et viennent de Gibraltar. En théorie, l’ONU a ordonné la décolonisation obligatoire de Gibraltar d’ici à l’an 2000. Mais sous prétexte d’un référendum de 1967 où la majorité de la population s’est prononcée pour rester sous contrôle britannique, le gouvernement britannique n’envisage pas de rétrocession à l’Espagne.

Contraints à la « dépendance »

L’empire britannique, comme celui des autres puissances coloniales, a laissé derrière lui dans le Tiers-Monde une empreinte faite de pays indépendants dramatiquement appauvris qui souvent ne sont même pas viables économiquement. Dans certains cas, il a laissé des poudrières qui ont donné lieu, tôt ou tard, à des explosions catastrophiques, comme ce fut le cas en Inde, au Sri Lanka et au Nigéria par exemple ; et il y en a encore quelques autres où le feu continue à couver aujourd’hui, dans les anciennes colonies britanniques d’Afrique en particulier.

Ce qu’il reste aujourd’hui de confettis de l’empire britannique ne représente sans doute pas un potentiel aussi explosif, ne serait-ce que pour des raisons de taille. Certains, comme Gibraltar ou les Malouines, frisent le ridicule, quoique dans le cas des Malouines, ce soit un ridicule extrêmement coûteux sous tout rapport. D’autres ne sont que des sortes de verrues coloniales disséminées aux quatre coins du monde, chacune avec son lot de corruption et de pauvreté. Et cela est vrai même des Territoires dépendants qui ont le mieux « réussi ». Non seulement ils sont gangrenés par la corruption, comme le soulignent les autorités britanniques elles-mêmes, mais les chiffres ronflants de leur PIB par habitant ne font que masquer la pauvreté de la majorité de leurs populations, leur asservissement au grand casino financier international et leur vulnérabilité totale aux moindres à-coups du tourbillon mondial des capitaux flottants.

Du coup, les populations pauvres des dernières colonies britanniques n’ont pas d’autre choix, pour l’instant, tant que le monde entier ne se trouve pas soudé en une entité économique unique organisée rationnellement, que celui de vivre dans la « dépendance », comme dirait le ministre britannique Clare Short. Mais cette situation de fait, ces populations ne l’ont pas choisie. C’est une situation qu’elles ont hérité des errements criminels et de la course aveugle au profit dont s’est rendu coupable le colonialisme britannique. Et tandis que la Grande-Bretagne se drape aujourd’hui dans sa bonne conscience, après avoir « généreusement » permis à ses anciennes colonies d’accéder à l’indépendance, les populations des derniers confettis de son empire continuent, elles, à payer la note du passé colonial.