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LDC n°10, nov. 1994
35 ans après la victoire de la révolution castriste - Cuba de nouveau seule face à l’impérialisme


En août et septembre derniers, le départ de 36 000 balseros cubains, qui ont pris la mer sur des radeaux de fortune (les balsas) pour tenter de gagner les États-Unis, a mis en évidence, de manière spectaculaire, la grave crise que connaît Cuba.

Cette vague de départs est survenue après trois détournements de petits navires par des Cubains armés qui voulaient fuir vers les USA, et après la dispersion violente par les forces de l’ordre d’une foule qui s’était massée près du port, dont l’accès avait été interdit, et sur le front de mer de La Havane, le 5 août.

Il est évident qu’un grand nombre de Cubains en ont assez des restrictions de toutes sortes que connaît l’île. Depuis la fin de l’aide soviétique, la pénurie alimentaire y est devenue sérieuse. Le pétrole manque. Les médicaments aussi. L’économie est dans une situation dramatique et le niveau de vie de la population a considérablement baissé.

Retour à la case départ ?

Il paraît loin, ce 1er janvier 1959 qui vit les guérilleros castristes entrer sous les ovations de la foule dans La Havane que le dictateur Batista venait de quitter précipitamment par avion. Le dictateur avait beau avoir encore à sa disposition 20 000 soldats qui n’avaient pas combattu et les guérilleros n’être pas 2 000, le régime de Batista était tombé comme un fruit pourri, tellement il était haï de la population.

Elles sont loin aussi, les années d’après la révolution, durant lesquelles le régime s’employa à liquider l’analphabétisme, développa l’instruction pour tous, dota l’île d’un système de santé très supérieur à ce qui existait dans toute l’Amérique latine...

Avant cette révolution de 1959, Cuba était le paradis des touristes américains, qui en avaient fait « le bordel de l’Amérique ». Et voilà qu’aujourd’hui, le régime castriste en est réduit à favoriser à son tour le tourisme, parfois luxueux, et que la prostitution, même si ce n’est pas au même degré qu’autrefois, est réapparue...

Alors, est-on revenu à la case départ ? Est-ce l’échec du castrisme ? Du « communisme », puisque le parti dirigeant porte cette étiquette ?

Évidemment, pour la plupart des commentateurs, la cause est entendue : le régime serait au bord de l’effondrement. Et cela ne ferait que démontrer une fois de plus, après l’URSS, après l’Europe de l’Est, la faillite du « communisme ».

Ces commentateurs « oublient » un certain nombre de choses. D’abord que les immigrés cubains ne sont qu’une goutte d’eau par rapport à l’immense vague d’émigration partie du sud et du centre du continent américain vers les USA. Selon Le Monde, durant la seule année 1993,1,2 million de Latino-Américains, en majorité des Mexicains, ont été refoulés à la frontière des États-Unis. Sans compter ceux qui sont passés. On est loin des 36 000 Cubains ! Et les médias « oublient » aussi que les États-Unis ont pendant des décennies promis d’accueillir et de prendre en charge tout immigré clandestin cubain qui arriverait sur le sol américain, ce qui était une incitation extrêmement forte à l’émigration clandestine, dans le seul but de déstabiliser le régime castriste. Cette promesse a d’ailleurs cessé d’être tenue par les USA quand la vague des balseros est devenue vraiment importante...

Mais pour faire un bilan honnête de la révolution cubaine, comme pour comprendre la nature du bras de fer qui oppose depuis près de trente-cinq ans Cuba aux États-Unis, il faut avoir présent à l’esprit ce que furent le mouvement castriste à ses origines et la révolution qui le porta au pouvoir.

De la Sierra Maestra à La Havane

La révolution cubaine est de la famille de la révolution mexicaine de Zapata, et non de celle d’Octobre 1917 en Russie. Fidel Castro avait un programme qu’on ne peut qualifier autrement que de démocratique bourgeois, et qu’il avait lui-même défini à la suite de l’échec de sa première tentative de renverser la dictature de Batista, l’attaque malheureuse de la caserne Moncada, en 1953. Capturé, puis jugé, Fidel Castro, lors de son procès, prononça lui-même une plaidoirie (il était avocat de métier) qui allait devenir célèbre.

Il réclamait, en particulier, l’application de la Constitution de 1940, une constitution relativement « avancée », adoptée (mais restée quasi lettre morte) lorsque le régime de l’époque (il se trouve qu’il était déjà présidé par Batista) avait effectué un rapprochement avec la gauche. Castro demandait une réforme agraire en faveur des paysans sans terre, la participation des salariés aux bénéfices des entreprises (30 % des bénéfices), la confiscation des biens de tous les corrompus qui s’étaient enrichis des deniers de l’État, etc. Il se réclamait de diverses luttes contre la tyrannie au cours de l’histoire, de ceux qui avaient fait les révolutions anglaises du XVIIe siècle et de ceux qui avaient préparé la révolution française de 1789. Il ne se réclamait nullement ni du marxisme, ni de la révolution russe. Il terminait fièrement sa plaidoirie par ces mots : « condamnez-moi, cela n’a aucune importance, l’histoire, elle, m’absoudra ! »

Fidel Castro resta 22 mois au pénitencier de l’île des Pins, avant d’être libéré avec d’autres prisonniers politiques, à la suite d’une campagne pour l’amnistie, devant laquelle Batista préféra céder.

Un peu plus d’un an plus tard, après s’être réfugié entre temps au Mexique, Fidel Castro tenta un débarquement sur la côte sud-est de l’île, mais la plupart des guérilleros furent presque aussitôt massacrés. Seule une poignée, sur la petite centaine du départ, survécut, dont Fidel Castro et Che Guevara. Ils réussirent, après de multiples péripéties, à constituer une petite armée, essentiellement composée de paysans et des quelques intellectuels qui les avaient rejoints. La classe ouvrière ne participa pas aux combats, même si bien entendu les ouvriers vomissaient Batista. Fidel Castro ne s’adressa d’ailleurs pas à elle autrement qu’en lançant du haut de ses montagnes un appel à une grève générale qui, évidemment, resta sans écho. Pourtant la classe ouvrière cubaine existait, elle était organisée et avait un passé de luttes. Il y avait aussi à Cuba un Parti communiste relativement important, stalinien bien sûr, et plus que méfiant envers Fidel Castro et ses compagnons. Ce Parti communiste avait d’ailleurs soutenu durant les années 1940-1944 (avec des ministres au gouvernement) le président de l’époque qui se trouvait être justement Batista. A la fin de son mandat, Batista avait quitté la présidence, puis il était revenu au pouvoir au moyen d’un coup d’État militaire en 1952. Mais le Parti communiste cubain était mal placé pour lutter contre ce dictateur qui était son allié d’hier.

Durant un an et demi de combats dans la Sierra Maestra, les troupes de Batista, pourtant de dix à vingt fois plus nombreuses et pourvues d’un armement considérable, mais bien peu motivées, furent tenues en échec par les guérilleros. Puis la guérilla prit l’offensive. En cinq mois, les guérilleros, toujours peu nombreux, mais appuyés par l’immense majorité de la population, parcoururent les huit cents kilomètres qui les séparaient de La Havane et pénétrèrent dans la capitale. Aussitôt la population pleine de joie se mit à détruire les machines à sous des casinos qui symbolisaient cette seconde Las Vegas qu’était La Havane, la ville des tripots, des gangsters et des bordels.

La main tendue aux bourgeois et aux Américains

Les étiquettes de « socialiste » et « communiste » dont le régime s’est affublé par la suite ont fait oublier ce qu’il fut dans sa toute première période.

Ni Fidel Castro, ni Che Guevara ne prirent officiellement le pouvoir (bien qu’ils l’aient eu dans les faits, comme la suite l’a montré). Le premier gouvernement fut constitué de diverses personnalités libérales. Le président de la République était un juge, le Premier ministre était le président du barreau, etc. (Fidel Castro, ex-avocat, semble avoir eu un faible pour ses anciens « collègues »). Il n’y eut strictement aucun des dirigeants de la guérilla dans ce premier gouvernement. Pourquoi ? Il s’agissait de toute évidence de présenter un visage rassurant à l’opinion bourgeoise cubaine et internationale, c’est-à-dire américaine.

Castro appela au désarmement de tous ceux qui pouvaient être armés : « Pourquoi stocker des armes en ce moment ? Pourquoi les dissimuler... ? Pour lutter contre qui ? Contre le gouvernement provisoire qui peut compter sur le soutien du peuple ? » (discours du 8 janvier 1959).

Lorsque des grèves économiques éclatèrent dans deux énormes sucreries de la Cuban American Sugar Co., Fidel Castro tout en ayant déclaré : « les ouvriers ont raison », demanda le 9 février, et obtint, que les travailleurs renoncent à leur grève car la récolte de la canne devait se faire sans délais.

Le gouvernement ne promulgua pas de réforme agraire à ce moment-là. En revanche il entérina la fermeture de la plupart des maisons de jeux, procéda à une baisse des bas loyers de 50 %, ainsi que des tarifs du téléphone et de l’électricité, ce qui lui valut quelques accrochages avec les compagnies américaines de l’électricité et du téléphone.

Trois mois après le succès de la révolution, Fidel Castro entreprit un voyage aux USA, à l’invitation des éditeurs de journaux. Il y fit de multiples déclarations qui allaient toutes dans le même sens :«  […] Nous ne sommes pas communistes […] Notre Révolution est humaniste ». Ainsi le 17 avril dans une conférence de presse à New York : « J’ai dit d’une façon claire et définitive que nous ne sommes pas des communistes […] Les portes sont ouvertes aux investissements privés, qui contribuent au développement de l’industrie à Cuba […] Il est absolument impossible que nous fassions des progrès si nous ne nous entendons pas avec les États-Unis ».

La position de Fidel Castro s’appuyait sur une évidence : Cuba était économiquement une excroissance des USA. Tout ce qui était essentiel appartenait à des compagnies américaines. La grosse majorité du commerce se faisait avec les USA. Les machines, les autos, les équipements étaient américains. Non seulement Castro ne pouvait pas envisager de développer Cuba en opposition à son puissant dominateur, mais il demanda même, quelques jours après, au cours d’une tournée en Amérique latine cette fois, que les USA consentent à faire un « Plan Marshall » pour l’Amérique latine de 30 milliards de dollars en dix ans.

Mais les dirigeants américains ne firent rien pour satisfaire l’espérance de Fidel Castro, bien au contraire. Ils voulaient bien admettre la victoire des castristes. Mais le fait que Castro ait été porté au pouvoir en s’appuyant sur un mouvement de masse, qu’il ne soit pas sorti du « sérail » politique ou militaire contrôlé par les Américains, rendait les dirigeants américains méfiants a priori, même si une partie de la presse était favorable à ce régime qui promettait d’éliminer la corruption. Pour les dirigeants américains, l’essentiel était cependant qu’on ne touche en rien aux intérêts US, que les grandes compagnies américaines qui dominaient l’île continuent à en retirer autant de profits avec le nouveau régime qu’avec l’ancien.

La rupture avec les USA et la réforme agraire

Mais deux raisons fondamentales empêchèrent les castristes de se contenter d’un simple ravalement de façade du régime précédent. La paysannerie cubaine, dont le soutien leur avait permis de s’emparer du pouvoir, n’était pas prête à se contenter de la destruction des machines à sous de La Havane et de la baisse des loyers dans les villes. Elle voulait moins de misère, et des terres, c’est-à-dire la réforme agraire. Et Fidel Castro et ses compagnons, nationalistes jaloux de la souveraineté cubaine, qui se considéraient comme les héritiers spirituels de José Marti, le « père de la nation », et qui n’admettaient pas l’abaissement de Cuba devant les USA, choisirent de s’appuyer sur cette paysannerie... qui dut pourtant attendre cinq mois et demi pour voir cette réforme promulguée.

Le 17 mai 1959, une première loi de réforme agraire, relativement modérée, puisqu’elle limitait les grandes propriétés à 402 hectares, et même à 1 342 hectares pour les plantations de sucre et de riz, fut enfin annoncée. Une grande partie des terres, dans la canne à sucre notamment, dont certaines étaient propriété des compagnies américaines, appartenait dorénavant à des paysans cubains ou à l’État. Les castristes proposèrent d’indemniser les propriétaires, dont les Américains, en vingt ans, avec un intérêt de 4,5 %. Mais les USA exigèrent un paiement « rapide, efficace, juste », exigence d’autant plus difficile à satisfaire que le Trésor cubain était vide !

Les castristes exigèrent également que les sociétés minières qui exploitaient le nickel sans verser la moindre redevance à l’État soient astreintes à un impôt.

Cette fois les USA, qui commençaient à qualifier Castro de « communiste », déclenchèrent la guerre économique, et bientôt les premières opérations de guerre tout court. Ils annulèrent les prix préférentiels qu’ils accordaient au sucre cubain (c’étaient évidemment surtout des compagnies américaines qui en profitaient jusque-là !), puis ils diminuèrent la quantité de sucre qu’ils achetaient et finirent par arrêter tout à fait. Les dirigeants cubains cherchèrent à vendre leur sucre à qui voulait bien l’acheter, notamment à l’URSS qui en acheta pour la première fois le 11 août. Ils cherchèrent également à diversifier leur production en faisant davantage de riz, de bétail, etc. pour échapper à la monoculture de la canne.

Sur le plan politique, les bourgeois libéraux que les castristes avaient mis en avant, s’étaient vite effrayés de la tournure des événements et ils prirent rapidement leurs distances. Le Premier ministre en titre ayant démissionné, Fidel Castro prit sa place le 16 février. Puis il y eut un conflit avec le président de la République, qui fut remplacé par un autre en juillet, etc. Les dirigeants de la guérilla, Fidel Castro en tête, se retrouvèrent ainsi très vite ouvertement au pouvoir.

A la fin de 1959 et au début de 1960, l’escalade continua. Des petits avions venus de Floride bombardèrent des usines, des champs de canne, etc. (11 raids en janvier 1960). Le gouvernement américain prétendit ne pas être au courant de l’origine de ces incursions...

On s’acheminait vers un conflit ouvert, une intervention directe ou indirecte des USA, et c’est ainsi que Cuba fut poussée dans les bras de l’URSS.

L’alliance avec l’Union soviétique

Le fait que les dirigeants cubains se soient alors tournés vers l’URSS n’avait en soi rien de bien original. Dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, plusieurs pays sous-développés, comme la Chine de Mao, l’Egypte de Nasser, etc. s’étaient rapprochés de l’URSS dans l’espoir de trouver un allié face à l’omnipotence des pays impérialistes en général, et des USA en particulier. Mais ce sont sans doute les dirigeants cubains qui sont allés le plus loin dans cette voie, en importance et en durée. Ils n’avaient guère, il est vrai, d’autre choix, sur le terrain politique qui était le leur.

En février 1960, Mikoyan vint à Cuba. Il promit que l’URSS achèterait un million de tonnes de sucre par an, qu’elle ouvrirait un crédit de 100 millions de dollars (c’était beaucoup à l’époque) et qu’elle assurerait une assistance technique. Par la suite, la coopération économique ne cessa de se renforcer, en particulier par la livraison de pétrole en provenance d’URSS.

Pour les USA, cela devenait de moins en moins acceptable : Cuba, pays situé à 180 kilomètres à peine de leurs côtes, était en train de basculer dans « le camp soviétique ».

Le conflit USA-Cuba prit un tour de plus en plus aigu : les raffineries américaines de Cuba refusèrent de raffiner le pétrole soviétique. Fidel Castro nationalisa donc les raffineries. Finalement, le 19 octobre 1960, les États-Unis décidèrent un embargo sur le commerce avec Cuba, embargo qui est toujours en vigueur actuellement. C’était véritablement la catastrophe : comment assurer ne serait-ce que l’entretien du matériel qui, du ventilateur à la sucrerie, était américain ?

Et puis, six mois après la décision d’embargo, ce fut la tentative de renverser le régime par la force. Le 15 avril, un raid aérien eut lieu contre les aéroports cubains, et le 17 avril, 1500 contre-révolutionnaires cubains, entraînés par les USA, tentèrent un débarquement à Playa Giron, dans la Baie des Cochons. L’aventure se termina piteusement en 48 heures par la capture de presque tous les envahisseurs. Le régime avait bénéficié d’une mobilisation générale de la population. Le monde entier put se rendre compte à quel point les contre-révolutionnaires, et avec eux les USA, étaient vomis par les Cubains.

Cette vaine tentative de l’impérialisme américain de reconquérir Cuba par la force, montra que le régime bénéficiait d’un immense soutien populaire, et contribua encore plus à inciter les dirigeants cubains à se rapprocher de l’URSS. Cette coopération soviéto-cubaine allait durer en gros une trentaine d’années, de 1960 à 1990.

La conversion de Castro au marxisme-léninisme

Le 2 décembre 1962, dans un discours, Fidel Castro se déclara soudain marxiste-léniniste. Il antidata même sa conversion de quelques années : en fait il était depuis longtemps marxiste-léniniste sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, depuis au moins 1953 et l’attaque de la caserne de Moncada. Cuba devint donc bientôt un « État socialiste », et il fallut bien se décider à faire quelque chose du PC cubain, qui s’était rallié in extremis, en 1959, au castrisme. En 1965, un nouveau PC cubain vit le jour avec la fusion du « Mouvement du 26 juillet » (c’était le nom officiel du mouvement castriste) et de l’ancien PCC. Ce fut Fidel Castro qui en devint immédiatement le dirigeant. Il entendait en rester le maître et, en 1968, il fit arrêter et condamner l’ancien secrétaire du PCC, Anibal Escalante, et 34 « apparatchiks » pour avoir animé un courant... prosoviétique dans le parti !

Les relations de Cuba avec l’URSS n’ont d’ailleurs pas toujours été sereines et de tout repos, loin de là !

Une crise grave éclata en particulier en 1962, lors de « l’affaire des fusées ». L’URSS avait commencé à installer des bases de missiles sur le sol cubain, face aux USA (les États-Unis en avaient bien de semblables sur le territoire turc, face à l’Union soviétique). Les dirigeants américains réagirent violemment, firent un chantage à la guerre. A la suite de quoi Khrouchtchev obtempéra et évacua ses missiles, reculade que Fidel Castro déplora publiquement.

En d’autres circonstances, Cuba joua son propre jeu, qui n’était pas celui de l’URSS. En décembre 1965-janvier 1966 par exemple, se tint à La Havane la conférence de la Tricontinentale qui prétendait regrouper les mouvements de libération et de guérilla du Tiers Monde, et qui, comme son nom l’indique, ne s’adressait pas aux prolétariats d’Europe et des États-Unis. On était alors en pleine guerre du Vietnam. C’était l’époque où Che Guevara (qui était de nationalité argentine) parlait de créer « un, deux, plusieurs Vietnam » et où il quitta Cuba pour tenter de créer des foyers de guérilla en Amérique du Sud. Il est difficile de savoir dans quelle mesure cette initiative, à laquelle la mort du Che en Bolivie en 1967 mit un terme, avait l’aval de Castro, qui ne l’approuva ni ne la désavoua.

Quoi qu’il en soit, le régime castriste, pour faire pression sur l’impérialisme américain et l’amener à reconnaître son droit à l’existence, encouragea à certaines périodes les mouvements de guérilla en Amérique latine. Il ne s’agissait pas pour lui d’abattre l’impérialisme, ni même de développer une aide systématique et conséquente pour aider les peuples d’Amérique latine à renverser leurs gouvernements plus ou moins inféodés à l’impérialisme américain. Car Castro, malgré sa nouvelle profession de foi « marxiste-léniniste », était resté un nationaliste cubain, qui ne recherchait des aides à l’extérieur que dans le seul intérêt de l’État cubain. Mais la politique de la Tricontinentale, quelles qu’aient été ses limites, n’était pas précisément celle de l’URSS.

En revanche, dans d’autres circonstances, Fidel Castro s’aligna platement sur le Kremlin, payant le prix du soutien que lui accordait l’URSS, en particulier en appuyant cette dernière lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie, en 1968, ou lors de la guerre d’Afghanistan.

Mais malgré ces hauts et ces bas, Cuba faisait dorénavant partie du « camp socialiste » et, même s’il est parfois arrivé que les Soviétiques ralentissent les échanges et leur aide pour faire pression sur Castro, l’économie cubaine s’intégra de plus en plus à celle des pays de l’Est.

L’aide de l’Union soviétique

Ce faisant, Cuba renonça à la diversification qu’elle avait un moment envisagée et se spécialisa dans le sucre, et accessoirement le nickel et les agrumes. En 1989, l’URSS seule réalisait 59,9 % des exportations et 68 % des importations de Cuba. Cuba avait remplacé son ancien « protecteur » américain par un nouveau protecteur russe. La différence, de taille, étant que l’ancien l’avait pillée, tandis que le nouveau l’aidait réellement.

L’aide soviétique consistait essentiellement en ceci : l’URSS achetait une quantité garantie de sucre ainsi que de nickel et d’agrumes cubains, à des prix généralement supérieurs à ceux du marché. Et en revanche elle livrait du pétrole à Cuba à un prix favorable. En outre, elle en livrait environ trois millions de tonnes (sur treize en tout) de plus que Cuba n’avait besoin. Et Cuba pouvait revendre cet excédent sur le marché international, ce qui lui permettait d’obtenir 40 % de ses devises. Enfin, l’URSS et les autres pays de l’Est vendirent à Cuba des quantités importantes d’équipements industriels, généralement moins performants que les équipements occidentaux, mais qui permirent à Cuba de s’industrialiser un peu, en fabriquant du matériel agricole, des engrais, etc. Ainsi la coupe de la canne fut mécanisée aux deux tiers environ. Et dans 100 sucreries sur 150, les équipements étaient est-allemands.

On pourrait en conclure que l’économie cubaine ne tenait le coup que parce qu’elle était portée à bout de bras par l’URSS. C’est en partie vrai. Mais la quasi-totalité des pays sous-développés sont victimes des bas prix des matières premières qu’ils fournissent aux pays industrialisés, bas prix qui sont fondés sur les revenus misérables de leurs travailleurs et qui leur sont imposés par l’impérialisme mondial. Finalement, avec l’aide soviétique, Cuba n’a eu droit qu’à un tout petit peu de cette justice à laquelle tous les pays pauvres devraient avoir droit.

Le socialisme à la cubaine

Dès la victoire de la révolution, le nouveau régime avait entrepris la lutte contre l’analphabétisme, la misère, la faim, les mauvaises conditions d’hygiène, etc. et, avant même le début des relations privilégiées avec l’URSS, obtenu des résultats significatifs.

Il y a quelques années, Cuba était devenu un pays que le niveau d’éducation, de santé, et de nourriture apparentait davantage aux pays industrialisés qu’au Tiers Monde. Un pays où la médecine était gratuite et qui ne connaissait ni le chômage, ni les SDF. Cuba fabriquait même certains produits pharmaceutiques et en exportait pour 200 à 300 millions de dollars. Sa population était devenue urbaine à 70 %.

Cuba n’était évidemment pas devenue « socialiste », mais son existence prouvait qu’un pays pauvre peut échapper à la misère, lorsqu’il se débarrasse de certains abus, et qu’il échappe au pillage de l’impérialisme.

Cela dit, tout ne fonctionnait pas le mieux du monde dans l’économie cubaine, bien loin de là. La population n’ayant son mot à dire sur rien, la rentabilité et la qualité du travail s’en ressentaient. Malgré la mécanisation, la quantité de sucre n’a jamais réussi à progresser, restant toujours de l’ordre de 7 - 7,5 millions de tonnes. Et lorsque Fidel Castro voulut réaliser son petit « bond en avant » au moyen de la grande récolte des « dix millions de tonnes » en 1970, ce fut un échec.

Il existait (et il existe toujours) un gaspillage bureaucratique énorme. Le journal des syndicats signalait qu’en 1989, 200 000 tonnes de produits agricoles (7,2 % du total livré) avaient pourri dans les marchés de l’État.

Depuis 1962, il existe un système de rationnement des produits alimentaires, car l’île, qui ne consacre pas assez de terres aux productions vivrières et dont les rendements sont trop faibles, n’atteint pas l’autosuffisance. Ce rationnement permet d’assurer un minimum à tout le monde. Pendant longtemps, il permettait de vivre, même si les produits manquaient souvent de variété.

De 1980 à 1986, le régime a autorisé les marchés libres paysans. Sur ces marchés, on a commencé à trouver des produits variés, mais relativement chers, alors que les produits correspondants avaient parfois disparu... des magasins d’État. La consommation a sans doute été un peu améliorée, mais des paysans et des intermédiaires se sont enrichis, et il en est résulté du ressentiment parmi les consommateurs.

Le régime a alors supprimé cette « expérience » qui, selon lui, risquait de provoquer une résurgence du capitalisme. Et depuis lors, il ne reste plus que les magasins d’État... mal approvisionnés et de plus en plus vides depuis que le « camp socialiste » a volé en éclats, et cessé de soutenir Cuba.

Tout récemment pourtant, les marchés privés ont été à nouveau autorisés à partir du 1er octobre dernier, mais il est beaucoup trop tôt pour dire quels effets pourront résulter de cette mesure.

La fin de l’aide soviétique

A partir de 1986, l’URSS de Gorbatchev commença à réduire son aide : diminution du prix d’achat du sucre cubain, puis réduction des livraisons de pétrole. Le 26 décembre 1986, Fidel Castro annonça un programme de « sacrifices ». La tendance s’accentua par la suite. En 1987, Cuba dut réduire de 50 % ses importations et suspendit le payement de sa dette extérieure. Les accords avec les pays de l’Est qui étaient quinquennaux devinrent négociables chaque année. L’éclatement du « camp socialiste » entraîna une situation catastrophique. La Russie acheta - crise économique interne aidant - moins de sucre. Mais il n’y avait pas que la Russie : l’Allemagne de l’Est était le second client... Il est d’autant plus difficile à Cuba de vendre son sucre sur le marché mondial que le sucre américain et celui de la CEE (sucre de betterave) sont souvent subventionnés.

Ne vendant plus suffisamment de sucre, Cuba ne peut plus acheter assez de pétrole, ni entretenir ses équipements. Du coup les machines sont en panne. Il n’y a plus suffisamment de courant électrique, d’où des coupures. Les Russes devaient bien achever une centrale nucléaire à Cienfuegos, mais les travaux sont arrêtés...

La récolte de la canne ne peut plus se faire correctement : elle souffre du manque de carburant, et les enseignants et étudiants que le régime envoie dans les champs sont souvent rétifs, et le rendement de leur travail pas très élevé. La production de sucre est tombée à 6,5 millions de tonnes en 1992, et probablement 4,2 millions de tonnes en 1993. C’est la chute libre ! Les transports en commun sont arrêtés. Cuba ayant acheté une usine de vélos à la Chine, les Cubains se sont mis à la bicyclette. Et ce sont les rares camions qui transportent la population en ville et à la campagne. Les équipements publics ne sont plus entretenus. Cuba, si fière de son système de santé, manque de médicaments. Quant aux spécialités pharmaceutiques qu’elle produit, elle a bien du mal à les exporter, à cause de la concurrence des firmes des pays impérialistes.

L’embargo américain, qui ne gênait que modérément Cuba dans la mesure où l’URSS fournissait son aide, devient maintenant un énorme problème. Mais de toute façon, même si cet embargo était levé (pour le moment les USA n’en prennent pas le chemin), cela ne changerait pas un certain nombre de situations : les équipements, tracteurs, camions, etc. sont aujourd’hui russes, tchèques, hongrois, etc., et l’Occident ne pourrait pas en assurer sans difficultés l’entretien du jour au lendemain.

D’une certaine manière, Cuba est victime d’un « double embargo » : l’un des USA, l’autre de la Russie - les deux n’ayant, bien entendu, ni les mêmes causes, ni la même importance.

C’est pourquoi les détracteurs de Cuba qui parlent de la faillite du système économique cubain, et qui y voient la faillite du socialisme, énoncent non pas une contrevérité, mais plusieurs.

La première concerne l’identification de l’économie cubaine avec le socialisme. Castro, comme beaucoup de dirigeants tiers-mondistes l’ont fait quand c’était à la mode, s’est certes réclamé du socialisme. Et il continue, lui, à le faire aujourd’hui. Mais le socialisme, pour Marx et Engels, c’était la mise à la disposition de l’humanité de toutes les forces productives de la planète, c’était une conception étroitement liée à une vision internationaliste des choses, et ce ne peut en aucun cas être le projet de dirigeants nationalistes, a fortiori de ceux d’une petite île.

Mais voir dans la situation économique de Cuba la conséquence de la faillite d’un « système » économique propre, quel que soit le nom qu’on lui donne, est également un non-sens. Castro n’a pas essayé d’appliquer un « système » économique préconçu. En 1959, il n’avait aucune intention d’étatiser la plus grande partie de l’économie cubaine. Les transformations que Cuba a connues ont été improvisées pour résister aux pressions de l’impérialisme américain, dans le cadre d’une île où celui-ci contrôlait la plus grande partie de l’économie locale, et où la plus grande partie de la bourgeoisie nationale, devant le tour que prenait l’épreuve de force entre la direction castriste et les États-Unis, a choisi d’émigrer en Floride.

Un avenir sombre

Selon Castro, Cuba affronte en ce moment la crise la plus difficile de son histoire, ce qui est sans doute vrai. Depuis février 1990, le pain est rationné. Et tout est en train de suivre. Le drame est que, cette fois, les rations sont insuffisantes. Ce n’est pas encore la disette, mais on souffre maintenant de la faim à Cuba. Les conditions de vie des Cubains se dégradent et se rapprochent de plus en plus de celles des autres pays du Tiers Monde, et l’égalitarisme relatif de cette « économie de guerre » cubaine ne pourra peut-être pas empêcher longtemps la vraie misère de réapparaître au grand jour.

Le régime a cherché une ouverture avec les pays occidentaux qui ne respectaient pas l’embargo US. Il y en a toujours eu quelques-uns, comme le Canada ou l’Espagne. Il cherche à attirer des investissements privés pour favoriser le tourisme qui se développe en ce moment. Mais le tourisme, s’il apporte des dollars, crée aussi des problèmes nouveaux. Deux sociétés sont confrontées : l’une opulente, l’autre rationnée. Il n’est donc pas étonnant que de plus en plus de Cubains soient las du rationnement et aimeraient bien émigrer dans le pays réputé être celui de l’opulence et des dollars, c’est-à-dire les USA...

Mais cela ne change rien à l’attitude qui doit être celle des marxistes révolutionnaires vis-à-vis de Cuba.

Lors de la révolution castriste, comme plus tard, à l’époque de la Tricontinentale et des maquis guevaristes, il était à la mode dans la petite bourgeoisie intellectuelle de voir en Cuba un nouveau pôle révolutionnaire qui s’opposait à l’URSS stalinienne. Il est aujourd’hui de bon ton, dans les mêmes milieux, de voir dans Cuba l’un des derniers bastions du stalinisme, et de souhaiter l’écroulement du régime.

Cuba ne méritait « ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ». La prise du pouvoir par les castristes, en 1959, n’avait rien à voir avec une révolution socialiste. Mais elle a donné naissance à un régime, qui est certes une dictature (même s’il a bénéficié longtemps d’un large consensus populaire, dont l’avenir dira s’il est complètement épuisé ou pas), mais qui est parvenu à assurer un certain développement économique et social, parce que ses dirigeants ont, à chaque fois que le problème s’est posé, choisi de ne pas s’incliner devant l’impérialisme.

Aujourd’hui, il s’agit d’un petit pays qui, depuis la disparition de l’aide soviétique, s’enfonce dans la pauvreté, et la dictature vieillissante de Fidel Castro n’y est pas pour grand-chose. S’il venait à disparaître, et son régime avec lui, le sort de la population cubaine ne s’améliorerait certainement pas. On verrait probablement, comme dans toute l’Europe de l’Est, apparaître une grande différenciation sociale, le retour de Miami de certains émigrés cubains d’extrême droite qui prétendraient au pouvoir. On verrait peut-être des magasins pleins, mais aussi des milliers de pauvres qui ne pourraient y pénétrer faute de ressources.

Cuba, comme tous les pays qui ont été pillés par l’impérialisme, ne pourra vraiment sortir de la condition de pays sous-développé que le jour où les exploités et les opprimés du monde entier auront renversé celui-ci. La seule succession au régime castriste que les révolutionnaires peuvent souhaiter est celle, malheureusement bien improbable à court ou moyen terme, qui le verrait remplacer par des représentants des ouvriers et des paysans cubains, se battant dans la perspective de la révolution socialiste mondiale. Mais en attendant, dans le bras de fer qui oppose Cuba à l’impérialisme américain, les communistes révolutionnaires sont évidemment du côté de Cuba, face aux USA. Parce que le peuple cubain, qui a osé tenir tête pendant un tiers de siècle à la première puissance mondiale, a droit à notre solidarité.