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Documents/Articles de "Lutte de Classe"/Autres DOM-TOM, Caraïbes et Amériques /LDC n° 10, nov. 1994 Deux conférences sur l’unité de la Caraïbe

LDC n° 10, nov. 1994
Deux conférences sur l’unité de la Caraïbe




Le 24 juillet dernier était fondée à Carthagène, en Colombie, l’Association des États de la Caraïbe, l’AEC, composée de 25 États membres. Outre les États continentaux d’Amérique latine bordant la mer des Caraïbes (Mexique, Colombie, Venezuela notamment), elle comprend toutes les petites îles-États de la Caraïbe, formant l’arc de cercle de Trinidad aux Bahamas, en passant par Haïti et Cuba. Plusieurs États sont, eux, dits « associés » à l’AEC. Il en est ainsi de la France, au titre de ses « départements d’outre-mer », Guadeloupe, Martinique et Guyane.

Les buts déclarés de cette Association sont notamment :

 "D’entamer une ère nouvelle marquée par le renforcement de la coopération et des relations culturelles, économiques, politiques, scientifiques, sociales et techniques entre les différents pays.

 De renforcer la coopération entre les États, pays et territoires de la Caraïbe basée sur leur proximité géographique et leurs liens historiques, contribuant au développement culturel, économique et social ultérieur de leurs peuples au-delà de leur éloignement passé".

Depuis plusieurs années, des idées de ce genre sont régulièrement reprises dans les milieux officiels des différents pays de la Caraïbe. Surtout dans les mini-États qui sont devenus indépendants dans la foulée de la dernière vague de décolonisation, celle des années soixante : les uns, colonies anglaises récemment encore comme la Trinidad et le Tobago ou la Barbade, d’autres, colonie hollandaise comme le Surinam.

Mais même dans les trois vieilles colonies françaises d’Amérique - et qui le sont toujours - les notables comme les représentants locaux de l’État français dissertent depuis quelque temps de « dimension caraïbe », alors que la politique coloniale - et ce, depuis Louis XIV - consiste à polariser entièrement les Antilles dites françaises vers la métropole coloniale.

L’Association des États de la Caraïbe n’est pas la première tentative de regroupement ou d’association dans la région.

Il y a déjà le « Caricom » (Caribbean common market - marché commun caraïbe) qui regroupe les anciennes colonies britanniques : Bahamas, Barbade, Guyana, Jamaïque, Trinidad et Tobago, Antigua et Barbuda, Belize, Grenade, Montserrat, Saint-Vincent et les Grenadines, auxquelles il faut ajouter la République dominicaine. Il y a l’OECS (Organisation des États de la Caraïbe de l’Est). Il y a aussi le « groupe des trois » qui rassemble le Mexique, la Colombie et le Venezuela.

L’Association des États de la Caraïbe est cependant la première tentative qui ambitionne de regrouper, non plus seulement l’ancien domaine colonial d’une même puissance impérialiste, mais l’ensemble des pays de la zone caraïbe.

Le but affiché par les fondateurs de l’AEC est de parvenir à la constitution d’un marché commun à l’échelle de la Caraïbe, ce marché commun caraïbe ayant également pour vocation de négocier des accords de libre-échange avec, d’une part, l’ALENA, zone de libre-échange récemment mise en place entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, et d’autre part, avec l’Europe des Douze.

La conférence de Carthagène a été le cadre d’une grande nouveauté : pour la première fois, l’État français est allé jusqu’à autoriser les notables autochtones de ses possessions d’Amérique à le représenter et à signer en son nom la convention finale de l’AEC. Pour la première fois, donc, les notables locaux ont eu le droit d’apparaître, ès qualité, sur la scène internationale. Voilà donc Lucette Michaux-Chevry, par ailleurs ministre de quelque chose dans le gouvernement Balladur mais guadeloupéenne, et les autres caciques des assemblées locales qui l’entouraient, autorisés à jouer aux dirigeants d’État face à leurs semblables de la Dominique, d’Antigua ou de la Barbade qui, eux, dirigent des pays pas plus grands, mais ont le titre.

Au moins le gouvernement français donne-t-il à ses petits notables d’outre-Atlantique, à défaut de l’autonomie ou de l’indépendance auxquelles il s’est toujours refusé, l’illusion du pouvoir.

Une dispersion qui vient de l’histoire

La création de « l’Association des États de la Caraïbe » est apparue comme un événement politique original, car les îles-États de la Caraïbe n’ont que peu de liens entre elles, voire pas du tout. Ces îles sont pourtant situées à quelques encablures les unes des autres, visibles les unes des autres à l’oeil nu. Elles ont toutes été peuplées autrefois par les Indiens Caraïbes et Arawaks puis, dans leur majorité, par des esclaves noirs importés d’Afrique. Mais au cours des multiples guerres de rapine qui les opposèrent les unes aux autres à partir du XVe siècle, les puissances coloniales rivales - britannique, française, hollandaise, espagnole, américaine, etc. - ont littéralement dépecé la région. Chaque puissance coloniale a imposé sa langue, a dressé une barrière entre ses propres possessions et celles de la puissance rivale ; chacune a fait en sorte que l’île sous sa domination n’ait de liens qu’avec la métropole.

Le colonialisme a créé des frontières entre tous ces petits pays, autant de frontières que d’îles ou îlots, faisant émerger une petite bourgeoisie locale accrochée à ses petits intérêts locaux. Il aura inévitablement, par là même, alimenté chauvinisme et micronationalisme dans chacun de ces pays, qui défendent aujourd’hui jalousement chacun « son » prétendu « développement économique », « ses » frontières, « ses » prétendus intérêts de toute sorte. Et il est affligeant et dérisoire de voir, par exemple, pêcheurs guadeloupéens et pêcheurs d’Antigua ou de la Dominique se battre pour des questions de délimitation frontalière maritime (mais il est vrai que cela n’est pas moins affligeant lorsqu’il s’agit de pêcheurs français contre pêcheurs espagnols !).

L’atomisation de la Caraïbe est un défi au bon sens élémentaire.

Dans des territoires aussi petits et aussi proches, on parle l’anglais, le français, l’espagnol et le hollandais, et parfois même deux langues sur deux portions d’une même petite île (comme sur l’île de Saint-Martin, partagée entre la France et les Pays-Bas).

Chaque colonialisme y a instauré, outre sa langue, son propre système d’éducation, ses propres structures politico-administratives.

Les peuples de ces pays sont rendus étrangers les uns aux autres. Ils se connaissent à peine. Et si les chaînes de télévision diffusent en temps réel les nouvelles de Paris en Guadeloupe ou en Martinique, ou celles de Londres à Antigua ou à la Dominique, très peu d’informations circulent d’île en île.

Le téléspectateur des possessions françaises peut suivre, de bulletin d’information en bulletin d’information, le temps qu’il fait dans l’Eure ou dans le Cantal ainsi que les embarras de la circulation sur l’autoroute du Sud, mais n’est pas informé ou peu sur des territoires dont il n’est séparé que par des bras de mer, aisément et routinièrement franchis naguère par les pirogues des Caraïbes ou des Arawaks.

Et même les pays nouvellement indépendants mais ayant fait partie du même empire colonial, comme par exemple les anciennes colonies britanniques, sont coupés les uns des autres. Chacun a son gouvernement, son « économie » ou ce qu’il en reste, sa radio, sa télévision, quand ce n’est pas sa propre monnaie (seule une partie des îles des anciennes « Antilles britanniques » a une monnaie commune).

Cette situation, qui vient de l’histoire coloniale, se prolonge. Et elle est entretenue, car certaines couches sociales y ont intérêt. La mince couche privilégiée (petite bourgeoisie locale, maîtres de plantation, usiniers du sucre, gros commerçants, importateurs, intermédiaires de toute sorte entre les grandes sociétés capitalistes et les économies locales, notables de l’administration) tient à préserver « son » appareil d’État pour défendre ses intérêts locaux, imposer sa loi à ses couches pauvres et plaider sa cause auprès de l’impérialisme. Même si, dans la réalité, ces appareils d’État servent surtout les intérêts impérialistes.

Et bien entendu, les différents impérialismes entretiennent une telle division pour mieux régner et maintenir leur sphère d’influence respective. Ce qui ne signifie nullement qu’ils s’opposent à des regroupements, comme l’Association des États de la Caraïbe, qu’ils ont, au contraire, favorisés. Ces deux aspects n’étant pas contradictoires, mais complémentaires d’une même politique.

Une association sous contrôle impérialiste

L’« Association des États de la Caraïbe » n’aurait pas pu se constituer, bien évidemment, sans l’aval et le contrôle des puissances impérialistes qui dominent la région et, au premier chef, sans ceux de l’impérialisme américain. Et ce n’est pas la présence de Fidel Castro à la conférence qui a pu changer quoi que ce soit à cette réalité : le chef de l’État cubain était surtout venu chercher des alliés et explorer à Carthagène l’une des voies lui permettant éventuellement de desserrer l’étau qui enserre son pays et son peuple en raison du blocus américain et du largage par les pays de l’Est, depuis la chute des régimes liés à l’ex-URSS et la chute de l’URSS elle-même. On note qu’il a d’ailleurs chaleureusement applaudi la délégation « française » représentée par les notables des « départements français d’outre-mer » et fait des déclarations plutôt favorables à la France.

En réalité, parler même de l’aval des puissances impérialistes est un euphémisme.

Le rôle des dirigeants locaux dans la mise en place de l’AEC se limite pour l’essentiel à pérorer, à Carthagène ou ailleurs. L’AEC apparaît, en réalité, comme un sous-produit des deux principales tentatives en cours dans le monde impérialiste pour créer des zones de libre-échange : l’ALENA et l’Union européenne. La première officialise en quelque sorte la domination de l’impérialisme américain sur ses « partenaires » canadien et mexicain. La seconde tente d’organiser, avec bien du mal, le condominium des trois principales puissances européennes - française, britannique et surtout allemande - sur l’économie européenne.

Les tractations au sujet de leurs intérêts contradictoires dans la Caraïbe occupent déjà une certaine place dans les négociations entre impérialismes européens (détermination des quotas de sucre, de banane, etc., importés de la Caraïbe vers l’Europe, distribution des aides, subventions ou dégrèvements fiscaux aux maîtres de l’agriculture ou de l’immobilier local, qui sont en général des trusts ou des banques des métropoles, etc.). En outre, « l’arène caraïbe », pour relativement petite qu’elle soit, n’est pas seulement un lieu d’affrontement entre puissances européennes : l’arène elle-même se situe dans ce qui est tout de même l’arrière-cour de l’impérialisme américain. Ce dernier domine l’économie des plus grandes îles de la Caraïbe, Cuba mise à part : Saint-Domingue, Haïti et Porto Rico (ce dernier fait même juridiquement partie des États-Unis).

L’AEC est, fondamentalement, destinée à codifier les règles du jeu entre les grands trusts et les puissances impérialistes. Et quant aux aspects politiques de la « coopération » annoncée par l’AEC, ils viseront, dans cette région particulièrement explosive, à apporter la caution de l’ensemble des couches dirigeantes locales à celles d’entre elles qui seraient en butte à des remous ou à des contestations sociales. Derrière les appareils d’État locaux, chargés de tenir en respect les masses pauvres au jour le jour, il y a certes les grandes puissances impérialistes - la France, la Grande-Bretagne et surtout les États-Unis - qui ont toutes eu l’occasion d’intervenir militairement, rien que depuis la fin de la dernière guerre. Mais il est à la mode depuis quelque temps, pour les États-Unis en particulier, de faire cautionner leurs opérations par les États de la région. Lors de l’intervention contre la Grenade, c’est le micro-État de la Dominique qui a joué ce rôle. Pour la présente intervention en Haïti, les USA ont obtenu l’envoi de soldats de la Jamaïque, de la Barbade et des Bahamas. Voilà des exemples de la « coopération » que l’AEC pourra patronner dans l’avenir.

Le rôle principal de l’AEC serait cependant d’organiser la concurrence - bien que cela soit une contradiction, et pas seulement dans les termes - entre groupes capitalistes pour mieux écouler leurs productions.

La presse économique a rapporté par exemple, récemment, la réussite exemplaire d’un capitaliste, Marcel Fabre, président de la société Fabre-Doumergue, « béké » de la Martinique qui, à partir de ses plantations de bananes de cette île - 15 % de la superficie cultivée en bananiers lui appartiennent - s’est bâti un empire, avec des plantations en Guadeloupe et à Sainte-Lucie (île-État ex-britannique). Et de souligner les difficultés qu’il a eues à déjouer, contourner les réglementations différentes, le problème des quotas, etc., pour accéder aux différents marchés d’Europe. Il faut croire que l’habileté et le soutien de l’État français n’ont pas suffi puisqu’il a dû s’allier au mastodonte américain United Fruit. On comprend cependant l’intérêt des capitalistes de ce genre pour un certain assouplissement des barrières que pourra représenter l’AEC et pour des quotas globaux négociés entre cette dernière et le Marché commun.

Mais en même temps, les frontières entre mini-États subsistent. Personne dans les milieux dirigeants ne pousse l’audace jusqu’à avoir pour projet leur suppression au profit d’une fédération de la Caraïbe - et chacun de ces pays tend à protéger « son marché intérieur » pour favoriser l’écoulement des produits de « ses » capitalistes (et plus encore, de ceux de la métropole). C’est ainsi qu’un certain nombre de pays anglophones ont établi des « negative lists » c’est-à-dire des listes de produits non importables chez eux. La France, elle, maintient dans ses « départements » d’Amérique des taxes à l’importation. La volonté des milieux dirigeants de la Caraïbe de se cramponner à leurs États tout en prétendant organiser un marché unique à l’échelle de la région, n’est pas seulement dérisoire, vu la taille de la plupart des îles-États et leur totale inviabilité économique. Mais encore, étant donné la dépendance étroite de la plupart de ces États, chacun à l’égard de son ancienne métropole, l’AEC ne pourra rien faire d’autre qu’organiser la juxtaposition d’économies similaires, spécialisées dans les mêmes monocultures - sucre, banane, rhum, etc. - et nullement organiser la complémentarité de leurs économies.

Une opposition qui ne peut régler le problème

Un certain nombre de syndicats et d’organisations politiques, principalement nationalistes, tentent depuis quelques années de répondre à cette situation en militant, comme elles le déclarent, pour une « Assemblée du peuple de la Caraïbe » en vue de « l’élaboration d’un agenda pour la souveraineté de la Caraïbe et pour le bien-être de notre peuple ».

Il s’agit, entre autres, du syndicat des travailleurs des champs pétrolifères de Trinidad, de la Ligue de la jeunesse progressiste de la Barbade, du Mouvement Panafricain de la Barbade, du Parti communiste cubain, du Parti communiste guadeloupéen, de l’Union populaire pour la Libération de la Guadeloupe (UPLG), ainsi que des mouvements de presque tous les États de la Caraïbe.

Ces organisations se sont réunies en septembre dernier à Trinidad en « Assemblée du peuple de la Caraïbe ».

Dans un document intitulé « document de référence » proposé aux autres organisations, le syndicat des travailleurs des champs pétrolifères de Trinidad déclare :« Pour nous, la région peut se définir par une combinaison de géographie, d’histoire et de culture, ainsi que d’autres facteurs d’ordre économique et social qui ont donné lieu au mouvement de personnes à travers les mers. La Caraïbe donc doit comprendre toutes les îles et les territoires du littoral tels que Bélize, Guyana, Surinam et Cayenne, les communautés d’Amérique centrale, d’Amérique du sud, d’Amérique du nord et d’Europe où résident des peuples de la Caraïbe. Des décennies après l’acquisition formelle d’indépendance politique, les aspirations du peuple de la Caraïbe pour l’autodétermination s’effondrent... Avec l’avènement des blocs commerciaux du Nord, et avec le développement de petits États qui, par conséquent, se trouvent menacés, l’appel pour une unité de la Caraïbe s’avère nécessaire. Mais cet impératif se trouve bloqué au niveau des gouvernements et de la technocratie. Selon les initiateurs, si on désire créer un élan pour l’unité de la Caraïbe, alors cet élan doit venir du peuple de la région. Certes, c’est grâce au premier mouvement d’ouvriers de la Caraïbe que l’on a vu l’expression d’un désir pour l’indépendance et l’unité de la Caraïbe. Leur agenda cependant était contrecarré, et à sa place s’est instauré un agenda de capital étranger, de gouvernements étrangers et d’élites locales. Une assemblée pancaraïbe du peuple de la Caraïbe, donc, propose l’élaboration d’un agenda pour la souveraineté du peuple de la Caraïbe et l’amélioration des vies du peuple caraïbe. Cet agenda servirait d’alternative à l’agenda actuellement préconisé par les gouvernements de la Caraïbe, par les institutions financières multilatérales, à savoir le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, la Banque interaméricaine pour le développement et le groupe des sept pays industrialisés du Nord ».

Ces organisations affirment donc vouloir dépasser le cadre national étroit en présentant, non plus une perspective pays par pays, mais une réponse régionale au niveau de la Caraïbe.

L’idée elle-même n’est pas vraiment nouvelle. Déjà, dans la première moitié du siècle, Marcus Garvey, leader noir jamaïcain, devenu celui du mouvement noir aux États-Unis, avait lancé l’idée de l’unité des peuples de la Caraïbe. Les idées de Marcus Garvey avaient capté - et unifié - pendant un temps les sentiments d’oppression nationale et raciale qui existaient chez les peuples noirs de la Caraïbe, et même aux USA. Dans les années soixante aussi, les partis nationalistes, notamment ceux des îles anglophones, avaient lancé l’idée d’une Fédération caraïbe. Mais aucune fédération de ce type n’a vu le jour, et même lorsque des hommes politiques qui s’en prétendaient les partisans accédèrent à la tête de telle ou telle île-État, ils en restèrent aux slogans ou aux discours unitaires mais sans tenter de fédérer leurs États.

Oh ! bien sûr, David Abdullah, le secrétaire du syndicat de l’industrie pétrolière de Trinidad, déclare, dans une interview à un journal de la Guadeloupe à l’issue de la conférence de Trinidad : « En fait, avec cette Assemblée du Peuple de la Caraïbe, nous retournons aux racines même de notre syndicalisme, car dès l’origine, c’est-à-dire dans les années trente et quarante, l’idée d’unir les travailleurs des différents pays de la Caraïbe avait déjà été lancée ».

Mais justement, dans les années vingt, la situation et l’état d’esprit des travailleurs des Antilles étaient différents, et la politique des dirigeants du mouvement ouvrier aussi.

Les classes ouvrières de la Caraïbe ont été secouées en même temps par des luttes ouvrières très importantes. Dans les colonies françaises et britanniques, les travailleurs, surtout ceux du sucre, avaient déclenché des grèves et des mouvements très offensifs.

Dans les années trente aussi, les luttes, les grèves générales, grèves insurrectionnelles s’étaient répandues dans presque tous les pays de la Caraïbe. Ces luttes avaient alors fait plus que tous les discours pour créer dans la classe ouvrière de la Caraïbe un sentiment d’appartenance à un même peuple opprimé par les mêmes oppresseurs : les grandes familles ou les sociétés sucrières anonymes.

Ces luttes ouvrières ont imprégné les mouvements nationalistes eux-mêmes. Elles ont contribué à donner à certains d’entre eux, à certains moments, un discours dépassant le cadre des micronationalismes.

C’est ainsi par exemple que le mouvement « Black power » des années soixante et soixante-dix a mobilisé la jeunesse dans toute la Caraïbe sur la base de la lutte contre le colonialisme et l’impérialisme, et de la prise en main par le peuple noir de ses propres affaires.

Et ces mouvements nationalistes parvenaient à toucher et à capter les sentiments d’oppression raciale des masses pauvres, dans une dynamique de lutte des masses. Or, il n’y a rien de tel aujourd’hui dans la Caraïbe. Il y a un recul de la lutte des masses pauvres.

En dehors du mouvement ouvrier, en dehors de luttes, l’unité des peuples de la Caraïbe en opposition à l’impérialisme et à la domination des couches privilégiées locales est une illusion. Illusion que les partis de l’Assemblée du peuple de la Caraïbe contribuent à semer par un double langage. D’une part, en effet, elles tiennent un langage contestataire, comme par exemple Errol Mc Leod, représentant du syndicat des travailleurs du pétrole dans son discours d’ouverture de la première Assemblée des peuples de la Caraïbe le 20 novembre 1992. Il déclarait : « Nos élites politiques, comme de bons mendiants, réagissent en pleurant et en grinçant des dents […] chacun essaie de devancer l’autre en suivant la tendance, dans l’espoir de recevoir l’approbation de Massa » (terme utilisé par les esclaves pour faire référence à leurs maîtres. Déformation de « Master » - Maître).

Il touche là à un sentiment profond, celui de l’oppression du « maître » blanc, sentiment issu de l’esclavage, sentiment de mépris aussi à l’égard des élites noires au comportement d’« oncle Tom » ou « neg à blanc » (le nègre de service).

Mais les dirigeants qui participent à l’Assemblée des Peuples de la Caraïbe ne se situent pas sur le terrain de la lutte de classe. Les dirigeants syndicaux pas plus que les autres. Ce n’est pas au nom de l’intérêt vital qu’auraient les travailleurs de la Caraïbe à s’unir, s’ils veulent lutter contre la classe bourgeoise et contre le capitalisme, qu’ils prônent l’unité.

L’Assemblée du peuple caraïbe se pose en groupe de pression, en lobby d’opposition destiné à influencer les gouvernements de la Caraïbe et nullement en force militant pour le renversement des pouvoirs en place.

David Abdullah, le secrétaire du syndicat de l’industrie pétrolière de Trinidad, ne s’en cache d’ailleurs pas : « Nous avons mis en place une commission stratégique et elle devra réfléchir sur les choix régionaux et tenter d’impulser une nouvelle réflexion, et surtout proposer des solutions concrètes aux différents gouvernements de la Karayib ».

Parlant de ses relations avec le gouvernement de la Trinidad, David Abdullah ajoute : « […] Nous étions en contact avec le ministère des Affaires étrangères qui nous a aidés pour faciliter l’arrivée des délégations étrangères […] on nous a expliqué que le gouvernement était très occupé […] et ne pouvait donc pas participer à l’APK […] on en a pris acte […] ».

En brandissant leur « agenda alternatif » par rapport à l’agenda de mise en place de l’Association des États de la Caraïbe, ces gens-là essaient de se donner une allure anti-impérialiste. Mais leur politique ressemble surtout à la mise en place d’une « élite alternative », au cas où celle qui est en place ne ferait plus l’affaire.

La lutte des masses pauvres : seule garante d’une véritable unité de la Caraïbe

Aujourd’hui, dans la Caraïbe comme dans le monde, la classe ouvrière est en recul. Il n’y a pas de luttes offensives.

Mais il suffit de réfléchir sur les raisons des tergiversations américaines vis-à-vis d’Haïti pour comprendre que les dirigeants des puissances impérialistes, ceux des États-Unis en particulier, sont conscients du caractère explosif de la situation en Haïti et craignent qu’une explosion sociale soit susceptible de se propager ailleurs dans la Caraïbe.

Car si Haïti est le pays le plus pauvre de la région, la plupart des autres n’en sont pas loin. Et les îles dont les couches pauvres semblent vivre un peu mieux que leurs voisines - dans certaines îles restées colonies françaises, hollandaises ou britanniques - c’est précisément parce que la pauvreté est un peu masquée par l’assistanat. A des degrés divers, partout la pauvreté côtoie la richesse ostensible d’une couche privilégiée, mince mais vorace. Derrière des chiffres de produit national, de toute façon bas, se dissimulent des inégalités sociales criantes. Le sentiment est largement répandu partout dans les masses qu’il y a des liens étroits entre la pauvreté, les inégalités et le passé d’esclavage et de pillage colonial ainsi que la présente mainmise des puissances impérialistes.

Personne ne peut prévoir quand et comment les masses pauvres se mettront en mouvement. La tâche des communistes est d’oeuvrer pour que naissent et se développent dans la région des organisations communistes véritables, afin que le programme de la lutte de classe, les perspectives du communisme soient défendus dans la classe ouvrière de ces pays, et plus généralement dans les masses pauvres.

Et les communistes de la région devraient mettre sur leur drapeau le mot d’ordre de la Fédération socialiste des Caraïbes dirigée par la classe ouvrière et les paysans pauvres. C’est la seule façon de donner une expression politique claire au sentiment commun d’oppression et à la solidarité aujourd’hui diffuse des exploités de la Caraïbe.

Il ne s’agit pas de remodeler par avance, sur le papier, la carte de la région - bien que cette entité de quelque 200 millions d’habitants que pourrait constituer l’ensemble de la Caraïbe si on inclut ses rives continentales, 32 millions en comptant les seules îles des grandes et petites Antilles, puisse être autrement plus viable que les États actuels.

Il s’agit d’offrir une perspective de combat aux travailleurs de la région qui sentent, plus ou moins confusément, que dans le cadre de leurs seuls pays, ils ne pourront pas l’emporter définitivement sur la bourgeoisie impérialiste.

La fédération socialiste - ou les États-Unis socialistes - de la Caraïbe est une perspective nécessaire du point de vue de la révolution prolétarienne (même si elle ne sera qu’une perspective transitoire, tant se posera la question des relations avec le prolétariat américain, en particulier avec sa fraction noire en partie issue de cette région). Mais de toute façon, seule la force révolutionnaire du prolétariat pourra réaliser l’unification indispensable de cette région, car seul le prolétariat n’a rien à gagner au morcellement actuel, imposé et défendu tant par l’impérialisme que par les couches privilégiées locales.